CHAPITRE III
Étiologie du chancre simple.
Quelle est la cause du chancre simple? Il semble au premier abord que la réponse à cette question soit facile, mais, si l’on consulle les ouvrages anciens et modernes, on voit que les auteurs ont attribué le chancre simple à une foule de causes aussi variées que disparates et mal définies.
Les médecins anciens considéraient, comme une cause de l'ulcère du pénis, soit un commerce impur, soit le contact d'une femme sale, «propter conservationem cum fœda muliere, » soit le coït avec une femme dont la matrice est souillée d’im-
| pureté ou bien altérée par le mélange de semences corrompues, par des flueurs blanches âcres, par l'humeur d’un ulcère, par la sanie cancéreuse, etc...; soit enfin par les excès vénériens et par l'excitation mécanique du coït « propter calefactionem fricantium vulvam. »
Au milieu du xv° siècle, époque de l’apparition de cette terrible épidémie de syphilis qui ravagea l’Europe, les syphiliographes, soutinrent que le chancre simple reconnaissait la même cause que :e chancre infectant : le virus syphilitique, dont l’action se généralise ou se localise suivant que certaines conditions physiologiques ou patholohiques se produisent ou non. |
Nicolas Massa est le premier qui ait soutenu cette théorie. Ainsi, pour lui, le chancre qui détermine des bubons suppurés, celui qui n’est pas suivi d'infection constitutionnelle, à pour origine ou pour cause déterminante la cause elle-même
de la syphilis. C’est ce qui résulte du passage suivant (4) : « Sæpissime apparent ulcera virgæ... in bis quæ per coïtum inficiuntur.. et sequntur aposthemata inguinum, quæ, Si suppurantur, removent ægritudinem maxime a principio, quon'am inguina sunt emunctoria hepatis, per quæ expurgantur materiæ, quæ hepar imprimebant malam qualitatem. »
Après lui, Antoine Lecoq et Remacle Fuchs tombèrent dans la même erreur.
En 1552, Thierry de Héry soutenait aussi que, lorsqu'un chancre est suivi de bubon et que celui-ci est opéré par un chirurgien habile et maintenu longtemps ouvert, ie chancre restait local. « S'il survient un bubon, écrivait-il, autrement dit poulain, qui recoyve la dicte fluxion, en brief l’ulcère sera. curé et guary : et sera le patient exempt de la vairolle par la méthodique et bonne curation du dict absces » (2). Dans un autre passage de son curieux ouvrage, ce savant va bien plus loin encore, et admet que deux individus qui verront une même femme malade, pourront attraper les deux variétés de chancres, suivant leurs prédispositions naturelles! « Maintes qui habiteront avec femmes infectes, dit-il, prendront la vairolle, là où d’autres devant, ou après, n’y prendront ou auront pris aucun mal; ou bien auront seulement ulcères en la verge, ou quelques boutons en l’emunctoire du foye, communément appelé poulain, sans avoir la vairolle comme les autres. »
Fallope, Nicolas de Bleigny, Astruc, Fabre, Hunter, Nisbet, Berlinghieri, parmi les syphiliographes des trois derniers siècles, Lagneau, Cazenave, Gibert, Beaumès, Vidal de Cassis, Cullerier, Montanier, Davasse, Melchior Robert, Langlebert, parmi les contemporains, ont aussi attribué le
({) Nicolas Massa. In : Aphrodisiacus, sive de lue venerea, par Luisinius, Venise 1566.
(2) Thierry de Héry. Méthode curatoire de la malade vénérienne, Paris, 1552.
Chancre simple à la même cause qui produit le chancre infectant, c’est-à-dire au virus syphilitique, ainsi que cela ressort de la lecture de certains passages de leurs écrits que nous croyons inutile de reproduire ici.
Nous ne saurions admettre ces causes, pour notre part, car nous les rangeons au nombre des vieux errements des temps passés. La science moderne, exclusivement fondée sur l’observation et l’expérimentation, a reconnu dans le chancre simple une maladie spécifique, dont le développement est dû à l’action exclusive d’une cause spécifique. Elle a précisé enfin d’une manière très-nette les conditions étiologiques qui président à la genèse de cette maladie.
M. Bassereau, praticien aussi modeste que distingué, a le premier établi la cause spécifique du chancre simple, lorsqu'’ila écrit, dans un livresans prétention, dont letitre est loin de faire soupçonner l’idée révolutionnaire qu'ilrenferme : «Si l’on confronte les sujets atteints de chancres qui n’ont déterminé aucun dessymptômes de syphilis générale avec les sujets quiles ontinfectés ouavec ceux qu'ils ont infectés, on voitceuxci, sans exception, être également atteints de chancres qui bornent leur action au point primitivement contaminé. D’autre part, si l’on confronte tous les individus qui ont été atteints de chancres suivis d’accidents constitutionnels avec les sujets qui leur ont communiqué la contagion ou avec ceux auxquels ils l’ont transmise, on voit qu’ils ont été atteints de chaneres et ensuite d’accidents !constitutionnels. Jamais, chez eux, le chancre ne s’est borné à une action purement locale » (4). Autrement dit: le chancre simple est toujours occasionné par un chancre simple, et le chancre infectant par un chancre mfectant; il y a donc deux sortes de chancres qui constituent deux maladies distinctes.
En 1854, M. Clerc (2) apporta aux confrontations de
(4) Bassereau. Traité des affect. de la peau, symptomat. de la sy- .philis, in-8. Paris 1852.
(2) Clerc. Du chancroïde syphilitique, Paris, 1874.
it
M. Bassereau l'appui de quelques faits nouveaux. En 1856, dans une excellente thèse inaugurale, M. Dron, ajoutantaux confrontations de MM. Bassereau et Clerc de nombreuses observations communiquées par MM. Diday et Rollet, de Lyon, et Fournier, arrivait fatalement aux mêmes conclusions que Bassereau.
Je viens de nommer trois vigoureux champions de la doctrine Dualiste.
M. Fournier, reprenant la méthode de confrontation, qui avait fourni de si beaux résultats à M. Bassereau, mit à contribution, pendant plusieurs années de recherches actives et consciencieuses, les immenses ressources de l’hôpital du Midi et de Saint-Lazare, et en publia les résultats en 1857 dans un intéressant mémoire dont voici les conclusions : «Le chancre simple des sujels vierges se transmet dans sa forme en tant que chancre simple; le chancre induré se transmet également dans son espèce sur les sujets vierges, c'està-dire comme chancre induré » (2).
M. Diday, de Lyon, après avoir déjà contribué aux progrès de la doctrine dualiste , par les observations qu'il avait fournies à M. Dron, pour sa thèse, apporta encore aux idées nouvelles l'appui de son remarquable talent de vulgarisateur (3). Enfin, à M. Rollet, de Lyon, le dernier venu dans la publicité, appartient peut-être, pour ne pas dire assurément, le droit de revendiquer le premier rang parmi les représentants de la nouvelle doctrine. Le chef de l’école de PAntiquaille, qui a rivalisé non sans gloire avec notre école du Midi, a traité la question avec une autorité magistrale qu'on ne trouve pas dans ses devanciers. Il a ajouté aux nombreuses observations recueillies par eux, toutes celles quelui offrait sa vaste pratique à la ville et à l'hôpital, et, le premier,
(1) Dron. Du double virus syphilitique, thèse; Paris, 1856.
(2) Fournier. Recherches sur le chancre, in-8, 1857.
(3) Diday. Exposition pratique et critique des nouvelles doctrines sur la syphilis, 1858.
‘il a donné au dualisme une précision doctrinale , une systématisation complète qui jusque-là lui avaicnt fait défaut (1). Notre illustre et vénéré maître, enfin, dont l’enseignement ‘a jeté pendant trente ans un si vif éclat sur l'hôpital du Midi, M. Ricord, après avoir réfléchi pendant quelques années sur la doctrine des nouveaux venus, la plupart ses élèves et ses amis, doctrine qu’ilavait du reste soupçonnée et prédite, lui donna son adhésion pleine et entière (2).
Le chancre simple n’est donc jamais le résultat d'un travail morbide spontané. Il ne constitue pas une manifestation héréditaire, comme certains accidents syphilitiques, ce qui se conçoit très-bien, puisqu’étant une maladie locale, il ne crée pas une diathèse, un état constitutionnel qui puisse se transmettre par l’hérédité. Il dérive toujours d’une cause extérieure accidentelle, d’un contact, d'une contagion. C’est exclusivement par la contagion et par l’inoculation, qui est une contagion artificielle, que le chancresimple se transmet et se propage.
Comment se produit cette contagion ? Dans la presque totalité des cas — 99 fois sur 1400, — la contagion du chancre simple est déterminée par un commerce vénérien. Toutefois l’origine du chancre simple n’est pas toujours et fatalement vénérienne, et celui-ci peut se développer indépendamment de toute condition inhérente au coït. Car aujourd’hui les doctrines prétendant qu’il est besoin d’un acte vital pour que le chancre se transmette; que l’orgasme vénérien, le spasme cynique sont nécessaires à la propagation du virus, sont complétement délaissés. Pour le chancre simple, comme pour le chancre syphilitique, il suffit de l'application du pus purulent sur les tissus, de quelque façon qu’elle se produise d’ailleurs, pourvu toutefois que ces tissus se trouvent
(1j Rollet. Recherches cliniques et expérimentales sur la syphilis,
(2) Ricord. Leçons sur le chancre, de édit. 4860.
= Labarthe. 7
dans des conditions de réceptivité qui les rendent propres à subir l'influence du pus contagigieux.
La contagion peut se produire de par tous tous les contacts possibles et imaginables. Ainsi un malade affecté de chancres simples à la verge peut s'inoculer, en se pansant, un chancre à la main et principalement au doigt. Il suffit pour cela que celui-ci soit le siége au niveau de l’ongle d’une envie (1), et que le pus la touche. On a observé des malades qui en se grattant le dos, la poitrine, la figure, les pieds, etc., avec leurs doigts souillés de pus, ont déterminé des chancres sur ces diverses régions. C’est ainsi que M. Desprez nous disait dernièrement avoir dans son service une femme atteinte de chancres simples à la joue, déterminés par les égratignures d'une autre femme du service qui avait volontairement imprégné ses doigts de pus.
Parfois des individus sains peuvent attraper des chancres par contagion médiate. Ainsi, pendant le siége de Paris, nous avons donné nos soins à un jeune mobile de l'Hérault, atteint d’un chancre simple à la face antérieure de la jambe droite, où 1l avait une écorchure résultant d'une chute, et qu'il prétendait avoir attrapé avec son camarade de lit. Ce dérnier, qu’il me conduisit et que j’examinai, présentait en effet trois superbes chancres du prépuce suppurant trèsabondamment. Dans ce cas, la jambe du premier malade avait évidemment touché pendant le sommeil ou les parties génitales du second, ou un endroit de sa chemise, ou les draps souillés du pus de ses chancres.
Tout le monde sait que Ricord et Puche ont gagné un chancre phagédénique du pouce et de l'index, en explorant les parties génitales des femmes malades de leurs services. On se rappelle aussi ces deux internes de l’Antiquaille, de Lyon, qui contractèrent des chancres simples des doigts par
. (4) Petit filet de peau qui se détache quelquefois au niveau de longle.
contagion médiate en accouchant des femmes du service, et dont l’un fut suivi d’une adénite de l’aisselle qui suppura et fut ouverte.
Bien plus, il n’est pas même besoin d’un substratum vivant pour que la contagion puisse s'exercer. Celle-ci peut se faire par l'intermédiaire d’un corps inanimé quelconque, imprégné du pus chancreux, linge, charpie, instruments de chirurgie, etc. Les exemples de ce mode de contagion que possède la science ne sont pas très-rares. Ainsi, nous trouvons dans Fabrice de Hilden (4) l’histoire d’une noble demoiselle qui, âgée de 45 ans, et faisant le carnaval avec des seigneurs, changea d'habits avec un jeune homme et eut des ulcères chancreux aux parties génitales, par le seul attouchement des culottes. M. Fournier (2) a eu un client, sur la véracité duquel il fait absolument foi, quicontracta un chancre en se lavant dans la même eau où un de ses amis, affecté de chancres, s'était lavé quelques instants auparavant. Ce fait s’explique très-bien, car ce n’est pas dans la quantité, mais dans la qualité du pus virulent, que réside la propriété contagieuse, ainsi que l’a démontré M. Puche, en produisant des chancres avec une goutte de pus mélangé à un demiverre d’eau.
Les annales de l'hôpital du Midi renferment plusieurs observations de plaies simples résultant de circoncisions qui se sont inoculées et transformées en ulcères chancreux, soit parce que l’on s'était servi, comme nous l’avons vu dans le service de M. Simonet en 1868, de ciseaux ayant servi à débrider une phimosis et mal essuyés par l’infirmier; soit parce que les serres-fines employées pour réunir la plaie avaient déjà servi quelque temps auparavant, ainsi que cela est arrivé à Vidal de Cassis et n'avaient pas été nettoyées;
(4j Fabrice de Hilden. Observationum et eurationum chirurgicarum centuria I. In-8, Bâle, 1606.
(2) Fournier. Nouv. dict. de méd. et dechir. prat. article: chancre,
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soit enfin parce que le malade ou l'infirmier avaient employé, par mégarde, pour panser la plaie, de la charpie souillée du pus d’ulcères chancreux.
* Enfin, ilest un mode, extrêmement curieux, mais fort rare, de contagion médiate : c’est celui dans lequel un individu sain semble recevoir un chancre d’un autre individu sain lui-même! Ainsi il peut arriver qu'un individu contracte des chancres simples avec une femme saine et restant saine, mais qui, peu d'instants avant, aura eu des rapports avec un individu affecté de chancres simples. Dans ce cas, le vagin sert de réceptacle au virus, et la femme, demeurant indemne, ne fait, comme l’a dit M. Cullerier, que servir de véhicule au virus et favorise à son insu une contagion médiate. Pour expliquer les faits de ce genre, il faut évidemment que la muqueuse vaginale joue le rôle d’un objet inerte. Or pouvons-nous admettre cette inertie de Ja muqueuse ? Les deux expériences suivantes faites par M. Culçerier (1), et que nous reproduisons ?n extenso, nous permettent de répondre oui.