CHAPITRE V
Pathogénie du chancre simple.
Nous considérerons, dans l'évolution ‘du chancre simple, quatre périodes parfaitement distinctes : 4° la périodeide début; 2° la période-de progrès ; 3° la période d'état ; 4° la période de réparation et de terminaison.
Mais, avant d'étudier le chancre ‘dans chacune de ces périodes, ce qui serait difficile dans la période de début, vu Que rarement les malades viennent voir le médecin lorsque le mal n’est'encore que là, nous allons profiter de l'avantage que nous offre um mode d'investigation très-commode,introduit dans l'étude des maladies vénériennes par J. Hunter, et vulgarisé par notre vénéré maître Ricord. Ge mode d'investigation qui nous permet de produire lechancre simple à volonté et, par conséquent, de l’étudier dès:son début, c'est l'inoculation.
Voyons donc ce qu’on observe aussitôt après l'inoculation sous l’épiderme,au moyen ‘d'une épingle chargée du ipus wirulent d’un chancre simple.
Nousilaisserons la parole au maître :
« D'abord, dit Ricord (1) les phénomènes vont être immédiats, et le travail morbide s’établit :à dater du moment où l’agent:spéciñique est mis en contact avec les tissus.
Dans les premières vingt-quatre ‘heures, le point piqué commence par rougir et s’entourer d’une légère auréoleinflammatoire; du deuxième au troisième jour, 1l se tuméfie, ‘tandisque l’auréole s’'élargit, et bientôt on voit naître une pa-
(4) Ricord, loc. cit.
To
pule. Au sommet de cette papule, vers le troisième ou le quatrième jour, l’épiderme se soulève; une petite vésicule apparaît, pleine de sérosité; elle s’accroit; son liquide se trouble, devient purulent et une véritable pustule lui succède du quatrième au cinquième jour. Cette pustule s’ombilique à son centre; puis, après un certain temps, elle s’affaisse et s’aplatit. Alors, de deux choses l’une : ou bien la pustule se rompt, en laissant à découvert une ulcération d’égale étendue qui constitue le véritable chancre ; ou bien elle reste intacte, se dessèche sur place et se recouvre d’une croûte brunâtre, qui peut s’accroître avec l’ulcération qu'elle recouvre. A ce moment, si vous souleviez cette croûte, vous trouveriez en dessous l’ulcération spécifique dont je viens de vous parler.
Eh bien, supposons l’ulcération découverte, et voyons quels en sont les caractères.
Pour le chancre simple, c’est une ulcération qui se présente avec un aspect tout spécial et sous une forme qui lui est propre. Sa circonférence est régulièrement arrondie, pourvu toutefois que la pustule se soit développée sur des issus homogènes. Ses bords sont nettement taillés, comme la perte de substance avait été produite par un emportepièce; ils sont de plus un peu renversés en dehors et légèrement décollés. À la loupe, on peut constater qu’ils offrent de légères dentelures. Le fond de l’ulcère, le plus souvent irrégulier, comme vermoulu, présente en général une coloration légèrement grisäâtre ; il semble recouvert d’une matière lardacée, sorte de pseudo-membrane très-adhérente qu’on ne peut détacher par le lavage. La base sur laquelle repose l’ulcère est en général quelque peu épaissie et engorgée; elle est circonscrite par une auréole de coloration rouge, quelquefois violacée, plus ou moins étendue en dehors de la circonférence de l’uleération. Pet \
Cet ulcère s'agrandit et s'étend. Il sécrète un pus en général mal lié, séreux, roussâtre, chargé de détritus organiques; quelquefois cependant crémeux, épais et véritable-
ment phlegmoneux : pus assez analogue, par ses caractères extérieurs, à la sécrétion des plaies ordinaires, mais pus spécifique par le virus qu’il tient en suspension.
Après avoir progressé un certain temps, l’ulcération peut rester stationnaire. C'est la période du séatu quo spécifique, pendant laquelle le pus sécrété conserve les caractères du pus virulent.
Puis, sous la seule influence de la nature, ou par les secours de l’art, un travail de cicatrisation s'établit. Le fond de l’uleère se détergeet prend une coloration rosée, analogue à celle des plaies qui bourgeonnent; les bords s’affaissent; l’auréole disparaît; l’engorgement de la base diminue. La cicatrisation envahit la circonférence de la plaie, puis s’étend vers le centre et finit par se compléter.
A cette dernière période, la spécificité est éteinte, le pus sé crété n’est plus que l’analogue du pus des paies simples, Il a perdu toute propriété virulente. »
On peut voir, d’après cette longue citation que le chancre simple d’inoculation est un accident pustuleux. C’est une pustule ecthymateuse qui recouvre une ulcération, à tendance destructive et à pus contagieux spécifique, et rien de plus.
Symmptomatologie. — Nous venons de voir la marche du chancre simple d’inoculation, nous allons étudier maintenant celle du chancre simple développé par contagion.
Disons tout d’abord qu’elle est absolument semblable, ainsi que nous allons le constater.
PÉR10DE DE DÉBUT. — Le chancre simple étant, comme nous l’avons dit, au commencement de ce travail, une affection purement locale, n’a pas d’incubation. Il se développe immédiatement après le coït contagieux, comme après l’inoewalion artificielle. Dès que le pus virulent qu’il sécrète se trouve en contact avec un point quelconque de la surface
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cutanée ou des membranes muqueuses dépourvues d’épiderme ou d’épithélium, son action morbide commence. Les circonstances qui déterminent cette dénudation,de la peau ou de la muqueuse sont, le plus souvent, de petites écorchures, des éraillures à peine perceptibles, produites, dans, la plupart des cas, par le simple frottement du coït. Une vésicule herpétique, psorique, eczémateuse, une pustule d’acné ou d'impétigo, une végétation préexistante, peuvent aussi la déterminer.
Quelques auteurs, que l’on peut classer en deux catégories, ont prétendu, à tort, que le chancre simple a une incubation. Lies ‘uns, se fondant sur des observations de faits, danslesquels le pus virulent avait été déposé sur un tégument sain, et dans lesquels, par conséquent, la pustule ne s'était montrée que 7, 8, 9 ou même 10 jours après le coït, ont admis une-période d’incubation de 7, 8, 9, et même 10 jours. Nous : leur répondrons avec Ricord que lorsque le pus virulent, est déposé sur un tégument sain, il ne se développe pas une inoculation immédiate; il faut, que le pus se fasse d’abord une voie, s'ouvre une tranchée, en corrodant, en détruisant, l’épiderme, après quoi, seulement, il exerce son action spécifique. Or, ce travail préparatoire demande évidemment un certain temps pour s’accomplir et retarde d'autant l’éclosion du chancre. De là,comme conséquence, une incubation apparente, laquelle n’est, en réalité, qu’un stade d'élaboration insensible et de silence actif de la maladie.
Les autres, déclarant que le chancre n’a commencé à exister qu’à partir de l'apparition, de l’ulcération spécifique, ont considéré, comme période d'incubation, tout le temps qui s’écoule entre l’inoculation et le moment où se montre l’ulcération. Ces auteurs sont dans l’erreur en raisonnant ainsi, car ils prennent pour le début du chancre. un symptôme qui n’est pas le premier. Le chancre, en effet, date du moment même de l’apparition de la rougeur érithémateuse qui se montre presque aussitôt après le coït.