OBSERVATION XL
Madame J... est atteinte de deux ulcères cancéreux du nez : un de la dimension d’une pièce de un franc, au-dessus de la narine gauche ; l’autre, plus petit, au point correspondant à droite, qui ont débuté, il y a dix-huit mois, par un bouton prurigineux. Lèur surface est sèche, grisâtre; leur bord est très-dur et saillant; il n’y a pas de ganglion engorgé dans les régions auriculaire et sous-maxillaire.
14 octobre. Nous pansons l’ulcère le plus étendu, avec un plumasseau de charpie imbibé de pus pris sur un chancre d’inoculation récente pratiquée sur un malade atteint de syphilis; ce chancre avait pour origine une ulcération simple,
Le 16. L’ulcération contaminée suppure abondamment et présente de la rougeur à son pourtour, l’autre est toujours sèche.
Du 16 au 925. L'inflammation périphérique a augmenté, l’ulcération s’est élargie, son fond est grisâtre, ses bords déchiquetés sont décollés, la suppuration est toujours très-abondante, la malade ressent de la chaleur et une cuisson assez vive. Pas d’engorgement ganglionnaire.
1er novembre. Nouveau progrès de l’ulcération qui est manifes= tement transformée en chancre.
Le 15. Affaissement des hords, diminution de l'auréole inflammatoire, tendance au bourgeonnement.
Le 95. Affaissement des bords prononcé, dioéré cendré, indice ‘de la cicatrisation, sur les bords de Ja plaie.
Le 30. Progrès de la cicatrisation, bourgeonnement rosé du fond.
15 décembre, La plaie inoculée et cicatnisée à moitié, je prescris
? Vu
O7 des pansements au vin. Pas de signe d’adénite, aueun signe d’infection.
Le 27. Guérison complète de l’ulcère cancéreux par une cicatrice cendrée. Guérison de la petite uicération située à l'aile droite du nez. Aucun signe d'infection.
Les pansements n’ont consisté, au début, qu’en des applications de diachylop, et à la fin en des lotions aromatiques.
Mais, demande-t-on, comment se fait-il que l’on observe si rarement le chancre simple par contagion sur la région céphalique, alors que le virus de ce chancre possède une si grande facilité de germinatison, rendue patente par des inoculations artificielles et par le simple dépôt d’une petite quantite de pus virulent sur de petites érosions ?
Diverses explications ont été fournies par les auteurs.
Avant les expériences si concluantes de MM. Buzenet, Bassereau et Nadau-des-Islets, quelques syphiliographes avaient dit : Si le chancre simple ne se rencontre jamais sur la face, c'est qu'il ne s’y développe qu’en s’y transformant, c’est-à-dire en y prenant les caractères du chancre infectant. Nous ne saurions aujourd’hui admettre cette raison qui est absolument contraire à tous les faits cliniques et expérimentaux.
Dans son excellente thèse, M. Buzenet (1), inspiré par M. Bassereau, a donné trois raisons pour rendre compte de l'extrême rareté des chancres simples de la face. « La première, dit-il, semble inhérente aux symptômes mêmes avec lesquels se présente le chancre à base molle. On ne saurait nier, en effet, qu’en général, cette ulcération, le plus souvent multiple, douloureuse, inflammatoire, s'accompagne d’une abondante sécrétion de pus, souvent encore de retentissement inflammatoire et même de suppuration des ganglions voisins. Or, si l’on vient à exarniner quelle est la manière la plus fréquente dont se contractent les accidents qui ont la face pour siége, on comprend que ceux qui sont atteints de
(1) Buzenet, loco citalo.
chancres mous s’ecposent rarement à les communiquer ; car avec un tel cortége de symptômes, leur maladie ne saurait passer inaperçue. La variété infectante est, au contraire, à peu près indolente dans la grande majorité des cas ; elle marche à froid, et se présente sous la forme d’une petite ulcération lisse, vernissée, inquiétant peu les malades qui ne voient là qu’une pelite écorchure, ou parfois même éveillant si peu leur attention, qu’ils n’en soupçonnent pas l’exis-. tence. » La seconde, c’est que les malades, honteux de leur mésaventure, ne viennent réclamer les secours du médecin que très-tard. Enfin la troisième raison, c’est que le chancre simple céphalique, parcourant ses périodes dans un laps de temps assez court, et se cicatrisant en quelques jours, le malade n’a pas le temps de le constater.
De ces trois raisons, la première seule nous semble réellement valable et bonne. Quant à la seconde, on peut répondre à M. Buzenet que, s’il a vu des malades honteux ne venir que très-tard réclamer les soins du médecin, il arrive bien plus souvent que les malades courent, au contraire, en toute hâte chez le médecin, lorsqu'ils aperçoivent, sur leurs lèvres ou leur langue, la moindre ulcération, sur la nature de laquelle ils ne sont pas parfaitement édifiés. Pour ce qui est de la troisième, tout en admettant que le chancre céphalique a une durée bien moins grande que les chancres génitaux, nous dirons cependant, en nous fondant sur les faits cités plus haut, et dont la plupart sont dus à M. Buzenet luimême, que, dans beaucoup de cas, les chancres céphaliques ont duré 14, 16, 20 jours et même plus! Comment admettre que des ulcérations qui ont une durée pareille, et qui, d’après Bassereau, sont souvent accompagnées d’adénopathies douloureuses, puissent passer inaperçues du malade ou du médecin ?
D’après M. Fournier (1) et Diday (2), l'absence du chan-
(4) Fournier, loc. cit,
(2) Diday. Nouvelles doctrines sur la syphilis, 1858.
cre mou à la face est dû à une sorte d’immunité locale de la région contre la variété molle de l’ulcère vénérien primitif, immunité non pas absolue, mais relative, c’est-à-dire ne consistant qu’en une certaine inaptitude des tissus à se laisser affecter par le virus du chancre simple. Nous regrettons de ne pouvoir accepter cette raison ; mais, tout en reconnaissant avec ces deux praticiens, fort distingués d’ailleurs, que le chancre simple se développe mieux sur tel ou tel tissu, nous ne pouvons, après les expériences citées plus haut, admettre que la région céphalique soit inapte à produire le chancre simple.
« Si la tête peut recevoir le chancre simple, a dit de son côté M. Nadau (1), elle n’en est pas moins un terrain mal approprié à son développement.» Ce fait, mentionné déjà par Diday et Fournier, découle de la lecture même des observations publiées par M. Nadau dans sa thèse. Nous y voyons, en effet : 40 que le chancre simple céphalique produit par l'inoculationartificielle a toujours eu une courte durée; 2°qu’il a guéri bien plus vite que le chancre développé par l’inoculation artificielle au flanc; 3° enfin, que ce dernier a guéri lui-même en moins de temps que le chancre génital de contagion, qui avait fourni le pus pour les inoculalions, mais beaucoup plus tard cependant que le chancre céphalique. Sans rejeter cette raison d’une manière absolue, nous nous permettrons cependant de la trouver bien insuffisante pour expliquer la rareté du chancre simple céphalique.
En résumé, nous dirons que M. Buzenet est le seul à avoir indiqué les véritables raisons qui font qu'on rencontre trèsrarement le chancr: simple à la région céphalique. Ces raisons ont été résumées d’une façon très-nelte et très-concise par M. Basset (2) de Lyon, dans les quelques lignes suivantes, par lesquelles nous terminerons ce chapitre :
(1) Nadau, loc. cit.
(2) Basset. De la simultaniété des maladies vénériennes (thèse de Paris). 4860.
« Il est rare, dit-il, que les chancres simples de la verge puissent passer inaperçus dans Jes rapports ab ore, et, règle générale, alors, l’organe est suffisamment laissé de côté par la femme pour lui faire éviter un chancre simple céphalique; n’ayant pas de chancre simple aux lèvres, elle ne peut en donner dans les rapports anormaux.
« Veut-on que je renverse la proposition et que je discute la réciproque? Je dirai que, de la part de l’homme, les rapports ab ore sont rares et accomplis, règle générale, avec des femmes relativement saines; de plus, que le sujet atteint de chancre simple céphalique aurait bien de la peine à le communiquer, en temps que chancre céphalique, cette lésion ne pouvant se dissimuler comme une plaque muqueuse, »
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