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OBSERVATION III

(Hermer. — Annales de dermatologie et syphiligraphie, 1886, p. 87.) Chancre induré du sillon auriculo-mastoidien.

La nommée Aug. T..., âgée de 41 ans, entre à l'hôpital Saint-Louis, dans le service de M. Fournier, le 21 novembre 1885, salle Henri IV, lit n° 35. C’est une femme d’un vigoureux aspect, marchande des quatre saisons et n'ayant aucune habitude alcoolique. Elle s’est mariée à 17 ans, et a un fils bien portant, âgé aujourd'hui de 25 ans.

Elle raconte que dans les premiers jours de septembre, elle s'aperçut qu'elle avait dans le pli auriculo-mastoïdien un petit bouton, gros comme la tête d’une épingle. Ce bouton était indolore, et elle ne s’en préoccupa pas. Cependant plusieurs fois par jour elle y portait le doigt, le grattait avec son ongle et l'enlevait, le bouton repoussait vite, et chaque fois plus volumineux.

Ce manège dura un mois, la santé générale était satisfaisante et quoique préoccupée dans une certaine mesure de la persistance de ce « bobo », suivant son expression, ne consulla-t-elle personne. Néanmoins, elle erut utile d'instituer un traitement, et elle appliquait le soir, son travail terminé, un cataplasme de fécule sur la partie malade. Elle le continua huit jours et s’abstint d'y toucher, convaincue que la guérison avait été empêchée par les grattages incessañts auxquels elle s'était livrée.

Malgré cela, le bouton était devenu une petite plaie qui tous les jours gagnait en étendue. Elle ne souffrait pas et pendant deux semaines elle suspendit les cataplasmes.

Un matin, elle constata au niveau du sterno-mastoïdien dans son tiers supérieur à peu près, la présence d'un ganglion de la grosseur d'un pois. Elle se décida alors, toujours de sa propre autorité, à instituer une médication plus énergique. Elle appliqua au-dessous (de sa glande » une mouche de Milan qu'elle laissa 24 heures en place, et pansa ensuite avec du cérat et du papier brouillard. L'érosion provoquée par la mouche se cicatrisa en deux jours, mais à partir de ce moment la malade ressentit dans tout le sillon auriculo-mastoïdien une douleur assez vive, qui la nuit devenait beaucoup plus intense. La plaie occupait alors toute l'étendue du sillon, elle suppurait un peu, et la douleur était assez violente pour lui enlever tout sommeil.

Inquiète de la persistance de ce «mal » qui loin de se cicatriser augmentait sans cesse, elle se décida à venir à l'hôpital demander un conseil et on l’engagea à entrer dans les salles.

Etat actuel. — Dans le sillon auriculo mastoïdien on constate deux bourrelets, l’un auriculaire, l’autre mastoïdien, de la grosseur d'un crayon ordinaire, et longs d'environ cinq centimètres. Leur coloration est rouge cuivre. Ils ressemblent à deux grandes lèvres, et la comparaison paraît encore plus juste si on tire le pavillon de l'oreille en avant; on à exactement l'aspect de deux grandes lèvres qu'on entr'ouvre. On aperçoit alors une ouverture béante dont les bords sont recouverts de croûtes grises et dont le fond est occupé dans toute son étendue par une ulcération grise qui laisse écouler un liquide sanieux, légèrement sanguinolent. Cette ulcération a une profondeur d'environ un centimètre. Un peu au-dessous du lobule de l'oreille, sur le trajet du sterno-mastoïdien existe une plaque d'eczéma produite par la mouche de Milan. Derrière le même muscle, dans son tiers supérieur, la palpation permet de constater l'existence d'une pléiade ganglionnaire.

L'examen de la gorge révèle, sur le voile du palais, la présence de syphilides érosives.

Aou

La malade nie toute éruption antérieure, on aperçoit cependant sur le corps de nombreuses taches brunâtres, pigmentées, qui paraissent être les traces d’une roséole.

A première vue, le diagnostic présentait quelques difficultés, on pouvait se demander si on n'avait pas affaire à un eczéma du pli auriculo-mastoïdien, mais la marche de la maladie, la présence de la pléiade ganglionnaire et celle des plaques du voile du palais ne permettaient aucun doute, et le diagnostic de chancre induré s'imposait.

Le 24 novembre, un phénomène nouveau vint, s’il eüt été besoin, lever tous les doutes ; ce fut l'apparition sur tout le corps d'une roséole indéniable. La malade se plaignait en même temps d'une légère douleur aux parties, et l'examen fit constater une syphilide érosive sur la grande lèvre gauche.

Une question fort intéressante se posait. Comment expliquer la présence d’un chancre induré dans une région qui ne passe pas d'ordinaire pour servir de porte d'entrée à la syphilis ? La malade n'avait aucun souvenir d'un fait quelconque qui püt nous mettre sur la voie, elle aimait beaucoup les enfants, disait-elle, elle en embrassait un grand nombre, mais elle ne se rappelait pas avoir été embrassée par aucun d'eux derrière l'oreille. Il y avait bien son mari qui peutêtre l'avait embrassé là, mais il se portait bien, était très fort et n'avait jamais eu aucune maladie. C'était un alcoolique, mais il était fidèle.

Une confrontation parut néanmoins nécessaire, le mari vint à l'hôpital et après un interrogaloire minutieux. M. Fournier apprit que trois mois auparavant il avait eu un chancre de la verge.

Il fut alors attentivement examiné et on constalta :

4o La cicatrice du chancre qu'il avait avoué ;

20 Une pléiade ganglionnaire ;

3° Une roséole:

4° Des syphilides de la bouche ;

5° Une ulcération indurée du bout de la langue, que M. Fournier diagnostiqua chancre ;

6° Une pléiade sous-maxillaire.

Il ne fit d’ailleurs aucune difficulté pour avouer qu'ii avait

vu une autre femme que la sienne.

Le chancre de la femme qui fait le sujet de cette observation est pansé à l'iodoforme et marche rapidement vers la cicatrisation.

Un traitement général a été en même temps institué et la malade prend chaque jour une pilule de proto-iodure.

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