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LE DÉVELOPPEMENT DE LA RICHESSE PUBLIQUE

L’enquête sur les lois relatives à la fixation du taux de l’intérêt est terminée depuis longtemps; celle sur la circulation monétaire et fiduciaire touche à son terme. En attendant les résultats pratiques que doivent produire ces investigations, elles ont déjà exercé une intluence utile, en ramenant l’attention générale sur des problèmes trop négligés. Beaucoup de préventions se sont dissipées au contact d’idées plus rétîéchies; les doctrines des économistes et les vérités qui semblaient l’apanage exclusif d’un petit nombre d’adeptes se répandent de plus en plus dans tous les esprits. D’une entente plus complète de ces importantes questions résultent des appréciations moins hasardées.

Un des points essentiels sur lesquels la lumière tarde néanmoins à se faire consiste à déterminer l’intluence du taux de l’intérêt sur le développement de la richesse publique. L’abaissement de ce taux fournit-il le signe infaillible de la prospérité des nations? Quelles sont les causes et les conditions de la diminution du loyer des capitaux? Ne risque-t-on point, trop souvent, de commettre à cet égard une périlleuse méprise, en confondant l’abondance du numéraire ou des signes qui tendent à le remplacer avec la multiplication des instruments effectifs de la production? Quelles sont les mesures les plus efficaces pour amener le taux de l’iutérèt au niveau qui correspond le mieux à l’intérêt général? Il faudrait des volumes pour répondre suffisamment à ces questions. Essayons cependant d'indiquer d’uue manière rapide les solutions principales sur lesquelles on commence à se mettre d’accord.

Il y a deux ans, lors du court séjour qu’il fit à Paris, l’illustre premier ministre de l’Angleterre, M. Gladstone, les a indiquées avec ce mélange d’élévation et de finesse qui caractérise l’expression de

ses pensées. Interrogé par un financier distingué sur le point de savoir si les mesures destinées à diminuer le taux de l'intérêt ne constituaient point une des données essentielles de notre époque, M. Gladstone répondit: « Sans doute, l’abaissement du taux de l’intérêt peut être un bon symptôme, tuais c’est à une condition : il faut qu’il provienne du développement naturel de la richesse publique. Si l’on prétendait obtenir cet avantage au moyen d’une pression quelconque exercée par l’Etat ou en vertu de combinaisons artificielles, on serait infailliblement conduit à d'éclatanls désastrès. »

Ces paroles ont une haute portée; elles méritent d’être sérieusement méditées. On a fréquemment, en ce qui concerne le taux de l’intérêt, confondu l’effet avec la cause et méconnu la signification réelle du mouvement qui s’opère dans le loyer des capitaux.

Sans parler de l’étrange erreur qui a conduit le législateur à limiter l’intérêt, en ne tenant aucun compte des circonstances essentiellement variables qui le déterminent, on a trop abusé d’une idée, vraie dans un certain sens, mais qu’on doit se garder de généraliser.

Tout le monde connaît l’admirable image dont s’est servi Turgot: « On peut regarder le prix de l’intérêt eomme une espèce de niveau au-dessous duquel tout travail, toute industrie, tout commerce cessent. C’est comme une rner répandue sur une vaste contrée : les sommets des montagnes s’élèvent au-dessus des eaux et forment des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient «i s’écouler, à mesure qu’elle descend, les terrains en pente, puis les plaines et les valjons paraissent et se couvrent de productions de toute espèce. 11 suffit que l’eau monte ou s’abaisse d’un pied pour inonder ou pour rendre ;i la culture des plages immenses. »

C’est exactement le principe exprimé par M. Gladstone : l’abaissement du taux de l’intérêt est le résultat de la multiplication des capitaux. Tous les procédés factices destinés a déprimer ce taux échouent coutrc la force des choses. La seule voie sur laquelle on puisse arriver à la réduction du loyer de l’argent, expression commune des valeurs disponibles, c’est la voie qui conduit .i augmenter le capital de la société; rien de plus périlleux que d’user d’uuc contrainte quelconque à l’égard d’un élément qui est l’expression matérielle «le la liberté humaine elle-même.

Augmentez la force productive en développant ('intelligence ; donnez au crédit une base solide et maintenez autant que possible la stabilité de l’instrument des échanges, du numéraire, en ayaut recours au puissant levier du commerce libre des métaux, au lion de trop appuyer sur Tétai fragile de la circulation fiduciaire; multi-

pliez les travaux féconds en tenant compte des ressources acquises; conservez la sécurité et fortifiez la confiance , car cet élément est l’âme même du crédit, et vous n’aurez plus à vous occuper du taux de l'intérêt; il se réglera de lui-même, conformément nu rapport dominant de l’offre et de la demande; la modération de ce taux vous sera donnée par surcroît, dans la mesure conforme à la situation réelle, et d'après ces lois supérieures qui, suivant la sublime définition de Montesquieu, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.

Qu’on ne se méprenne point sur la portée de ces termes : Modération du taux de V intérêt. Tout est relatif ici; aucune quotité fixe ne saurait traduire ce qui constitue un intérêt élevé ou un intérêt bas. Quand on étudie ces questions délicates, il ne faut jamais perdre de vue le précepte de John Stuart Mil], et ne pas tenter des rapprochements matériels entre des données empruntées à un milieu différent. Comme, pour mettre des fractions en rapport les unes avec les autres, il faut les ramener à un commun dénominateur, de même il est indispensable de ne raisonner sur les faits qu’on signale qu’en usant de cette sage réserve : Toutes choses égales d'ailleurs , réserve qui revient sans cesse sous la plume du grand économiste anglais.

Turgot ramène tout à l’abondance des capitaux; mais cette abondance dérive du rapport établi entre la quotité des capitaux disponibles et l’intensité des entreprises qui en réclament le concours. C’est de cette abondance relative qu’il faut premièrement se rendre compte, et ne pas se fier à la seule mesure chiffrée. On se tromperait fort si l’on s’attachait d’une manière exclusive ri consulter la proportion établie sur 100 francs pour le loyer payé, dans différentes contrées et à diverses époques. Cette proportion peut s’élever sans que la prospérité générale en souffre, tout au contraire; elle peut faiblir sans que la richesse publique y gngne. Le taux de l’intérêt se régie toujours, en dernière analyse, sur la puissance productive des capitaux ; quand celte puissance augmente par suite d’un meilleur emploi donné aux capitaux, d’une intelligence plus cultivée, d’une activité mieux exercée, d’une industrie plus féconde, tout grandit a la fois, le profit des capitaux et le salaire du travail. L’intérêt est beaucoup plus élevé en Amérique qu’en Europe, parce que ceux qui emploient les capitaux pour faire de l’industrie et de l’agriculture en retirent un produit plus considérable; l’intérêt est plus élevé en Angleterre aujourd’hui qu’il ne l’était il y a un quart de siècle, et le même phénomène s’est manifesté chez nous, parce que l’intelligence agrandie a rencontré un champ d’action à la fois plus vaste et plus fécond. Quand, toutes choses égales d'ailleurs, le taux de

l'intérêt diminue, c'est un bon signe; mais quand les rapports de l’offre et de la demande se modifient sous l’influence d’un art industriel mieux entendu et d’un accroissement de travaux utiles, une certaine élévation de l’intérêt devient l’indice de l’activité féconde et accompagne le progrès. L’image deTurgot cesse alors de répondre à la réalité des choses.

Un exemple éclatant confirme ce principe sous nos yeux.

Jamais l’escompte n’a été plus réduit à la Banque de France; jamais les capitaux disponibles n’ont été plus abondauts. Est-ce que cela suffit pour donner de l’animation aux affaires, l’impulsion a la production sous toutes les formes? Est-ce qu’il n’y a point, au contraire, à regretter la stagnation des entreprises, qui laisse en jachère des fonds considérables? Si une reprise de l’activité générale veuait à augmenter quelque peu le taux de l’escompte, serait-on bien venu d’y voir un signe défavorable? Plus il surgit d’entreprises industrielles qui promettent de rapporter des profits abondants, et plus on trouve d’avantage à obtenir les capitaux nécessaires à la réalisation de ces entreprises, même à un prix plus élevé. Qui pourrait se plaindre de ce que l’immense emploi des capitaux en construction de chemins de fer ait amené dans le monde une certaine élévation du taux de l’intérêt? Dans les contrées où le produit du travail est chétif, le loyer des capitaux demeure bas, faute de rémunération suffisante des efforts accomplis; dans les pays où un sol fertile et uu génie actif font surgir un labeur largement récompensé, le chiffre du loyer de l’argent s’élève; tout le monde en profite. Il faut tenir la balance égale entre tous les droits légitimes; dans l’ensemble des opérations industrielles, une faible augmentation d’intérêt sera plus que compensée par l’extension des relations. Il n’est pas de matière première dont le cours ne varie bien plus que celui de l’argent, et celui-ci n’est qu’une des marchandises qui entrent dans le prix de revient de tout commerce, de toute industrie.

La question de la véritable action à exercer suivant les règles d’une prévoyante prudence est ailleurs que dans des combinaisons fictives; il faut appeler les capitaux en les faisant participer dans une proportion équitable aux résultats obtenus, mais il faut aussi ne pas oublier qu’on n’emploie que ce qui existe et que la proportion à maintenir entre le capital disponible et le capital immobilisé constitue un élément essentiel.

L’influence de l’Etat sur le taux de l’intérêt peut être grande, bien qu’elle ne s’exerce que d’une manière indirecte. S’il ne saurait agir sur ce qui constitue dans l'intérêt le loyer du capital proprement dit, il peut beaucoup pour diminuer ou faire disparaître la part

additionnelle qui représente le risque couru ; il peut affaiblir ou effacer cette 'prime variable, acquittée pour compenser les chances mauvaises que fait naître une sécurité imparfaite ou une législation vicieuse. Telles sont les mesures à l'aide desquelles l’État peut exercer une influence salutaire; qu’il écarte des prescriptions vieillies, des pénalités impuissantes qui, comme le disait Montesquieu, empirent la position des débiteurs, en leur faisant payer les peines de la loi ; qu’il fortifie la confiance dans l’avenir, source première de l’activité qui donne l’élan aux opérations fructueuses et aux fondations fécondes, et le loyer des capitaux, abandonné à un libre cours, soustrait aux expédients chimériques aussi bien qu’à une pression inconsidérée, deviendra l’élément régulier de la prospérité publique.

C’est de cette manière aussi que l’accumulation des capitaux multipliera les instruments de travail, confiés à des mains de plus en plus exercées, et que l’image tracée par Turgot pourra se présenter sous un aspect différent : l’alluvion successive des capitaux prêtera au travail le limon généreux qui' féconde le sol, elle fera naître de riches moissons au profit de tous, sans détriment pour personne.

Le service rendu par ceux qui épargnent les résultats du labeur accompli et qui les transforment en instruments de production ne saurait être trop hautement reconnu ; il ne faut point poursuivre d’un regard jaloux la récompense qu’il obtient. On n’aidera en rien les entreprises utiles par un abaissement artificiel de cette récompense, on les sert en assurant la pleine liberté du capital et du travail. Les grands travaux productifs restituent sous des formes diverses les avances faites. Souvent on se demande d’où peuvent venir les milliards consacrés à la construction des chemins de fer ; ils viennent en grande partie des chemins de fer eux-mêmes, de la production que ceux-ci fomentent et des frais qu’ils épargnent.

La meilleure politique financière consiste à payer l’argent ce qu’il vaut et à réduire par de bonnes lois, par une administration à la fois prudente et libérale la prime du risque couru. C’est ainsi que le loyer du capital diminuera, sans porter aucune atteinte à l’épargne et à la multiplication des capitaux. « La nature, dit Montesquieu, est juste envers les hommes, elle les récompense de leurs peines, elle les rend laborieux, parce qu’à de plus grands travaux elle attribue de plus grandes récompenses. Si un pouvoir arbitraire ôte les récompenses de la nature, on reprend le dégoût pour le travail, et l’inaction paraît être le seul bien, d

Appliquez ce précepte à la formation et à la distribution des capitaux, vous rencontrerez la clef d’un problème que de fausses con-

ceptions ont trop souvent obscurci. Il ne s’agit point d’augmenter la quantité du numéraire, car cette quantité n’exerce nullement sur l’intérêt l’influence qu’on lui attribue; il ne s’agit point de réduire la part de celui qui fournil le capital» mais d’accroitre la masse produite qui se partage entre tous ceux qui ont contribué à la former, entre l’homme qui travaille, l’homme qui dirige, l’homme qui a fourni les instruments. Cette masse grandit n mesure que les principes de justice et de liberté prévalent davantage; l’abaissement du loyer des capitaux résulte alors de l’harmonie des intérêts : on essayerait vainement de l’obtenir par la fiction ou par la contrainte. L’important n’est pas de rogner la part du capitaliste, niais d’accroître le total sur lequel les diverses parts sont attribuées. Dans ce sens, l’élévation absolue du taux de l’intérêt peut coïncider avec une diminution relative du rapport entre le bénéfice du capital et le résultat total de la production.

La question de l’influence du taux de l’intérêt sur le développement de la richesse publique est fort complexe : il importe de tenir compte de tous les éléments qui la composent pour délier le nœud gordien au lieu de vouloir le couper au moyen de mesures inefficaces et périlleuses. Tout revient à un seul point : l’intérêt peut hausser sans détriment pour personne, lorsque le travail se ranime et que la production augmente; les meilleures mesures à prendre consistent à garantir l’application des lois naturelles de justice et de liberté.

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