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LA MONNAIE

En présentant à l’Académie le volume qui contient deux leçons sur la monnaie faites dans le Cours de l’Association polytechnique au lycée Turgot, M. Wolowski s’est exprimé en c£s termes :

Du moment où la vente a remplacé le troc et fixé le prix, la monnaie , à la fois mesure et équivalent de la valeur des choses, est devenue le pivot des rapports matériels entre les hommes; de nos jours, la liberté commerciale en ouvrant aux produits le débouché du monde entier et aux demandes le marché universel, a encore augmenté l’importance d’une monnaie solide, stable et sincère. La loyauté des contrats, la sécurité des engagements, le développement du crédit, la fidélité des achats et des ventes, les opérations du commerce et de l’industrie exigent avant tout que la monnaie échappe aux variations et aux influences irrégu-

lières , qu’elle ait une constitution robuste. Cependant il est peu de matières à l’égard desquelles il règne plus de vague dans les esprits, où les séductions trompeuses exercent plus d’empire. On rencontre souvent, à la suite de principes nettement exposés, alors que les conditions nécessaires de la monnaie ont été strictement définies, d’étranges échappées qui semblent empruntées aux doctrines chimériques d’un accroissement facile de la richesse au moyen du papier. Une monnaie élastique ne cesse point d’être l'objet des recherches de l’empirisme ; il oublie que la première qualité de la monnaie doit être celle de se soustraire aux expansions capricieuses et aux contractions soudaines, qui porteraient le trouble dans les contrats et qui atteindraient durement les salaires.

L’argent exprime toutes les valeurs; on est donc disposé à le confondre avec la richesse, en ressuscitant sous des formes plus ou moins ingénieuses les hardiesses de Law et les chimères du système mercantile. Une doctrine sévère qui cherche à dissiper de vaines illusions, et à établir la nécessité d'une circulation sincère, repose, comme le demandait Adam Smith, sur le terrain solide des métaux précieux et ne permet de faire qu’un usage discret, restreint, des billets payables au porteur et à vue, qui aspirent à remplir le rôle de la monnaie; elle risque d’être peu accueillie par les hommes qui confondent l’abondance des signes d’échange avec l’abondance des capitaux. — Nous avons essayé de préciser à cet égard les principes consacrés par les études des x plus grands économistes et par les données multipliées de l’expérience. Dans la première leçon nous avons recherché ce que devait être la monnaie , à la fois instrument de toutes les transactions et mesure de toutes les valeurs. Ce n’est pas une mesure invariable comme le mètre ou le kilogramme, mais elle sera d'autant plus parfaite qu’elle variera moins et

surtout qu’elle échappera ù des fluctuations arbitraires. Les métaux précieux forment la meilleure monnaie; Turgot a parfaitement montré comment l’or et l’argent ont été constitués par la nature des choses, monnaie et monnaie universelle, indépendamment de toute convention, et de toute loi ; ces deux métaux sont, de toutes les marchandises, la plus facile à vérifier, à diviser, à conserver, à transporter; ils sont aussi la marchandise qui varie le moins dans les périodes dont la durée embrasse le cours ordinaire des engagements. Pourvu qu’on laisse cette marchandise aller et venir, elle s’ajustera toujours aux besoins de la circulation ; la liberté absolue d’importation et d’exportation maintient l’approvisionnement des métaux précieux et régularise au moyen du mouvement naturel qu’ils suivent l'équilibre des marchés du monde entier. Mais il faut qu’après avoir proclamé que l’argent doit être une marchandise, d’une nature spéciale il est vrai, on se résigne à le traiter comme une marchandise, à l’acheter, à le vendre, à le louer suivant le prix que détermine la concurrence. Rien de plus contraire à la doctrine de la monnaie, que les combinaisons employées d’une manière artificielle pour retenir ou pour attirer celle-ci; ellevaoù les meilleures conditions l’appellent, en n’obéissant qu’à l’espoir du profit Les entraves du système mercantile ne pouvaient l’arrêter, et les essais tentés au moyen des billets, pour la remplacer quand elle manque, ne font qu’en ajourner le retour, en aggravant les conditions du marché. Pour que le commerce demeure sûr et loyal, il faut que la

mesure de la valeur reste permanente; quand des combinai-

sons capricieuses peuvent augmenter ou diminuer Y étalon des prix , tout se trouve abandonné au hasard : l’agiotage, sous les formes les plus subtiles, remplace le trafic régulier.

Comment la monnaie métallique échappe-t-elle à toute

influence arbitraire? Par la masse des métaux précieux , déversée dans le monde entier, et dont la moindre différence de prix détermine le facile et continuel mouvement. Aussi ne saurait-on admettre nulle part de circulation mixte, composée de papier et de métal, que si elle se comporte exactement comme une circulation purement métallique : on y arrive en limitant l’émission des billets, dont le but est de figurer la monnaie, de manière à ce qu’ils ne puissent jamais dépasser dans qn état bien organisé, une partie de la circulation intérieure, qui forme une constante, sans empiéter en rien ni sur la garantie permanente , inébranlable, du gage métallique, ni sur la partie variable qui est employée au règlement ' des échanges et aux relations du dehors, et dont le flux et le reflux régulier entretiennent la fixité de l'évaluateur commun.

Rien de plus positif que la monnaie ; elle écarte la fiction

et les plans téméraires ; pourvu que l’Etat en maintienne sé- •

vèrement la qualité , la quantité nécessaire se trouvera toujours dans les pays civilisés, car la portion de la richesse consacrée à former l’instrument des échanges est d’autant plus réduite, relativement à l’avoir général, que la production devient plus active et le commerce plus étendu. Le crédit, dont on parle beaucoup et avec raison, n'est autre chose que la confiance qu’inspire l’exécution d’un engagement contracté ; la première condition du crédit est donc que chacun sache nettement ce qu’il stipule et à quoi il s’engage ; il ne peut le savoir que si la monnaie , interprète de la convention , et qui en consacre la portée, demeure solide, fidèle.

Ce qui a fait la fortune des systèmes contraires, c’est l’erreur qui consiste à penser que plus un pays possède de monnaie et plus ceux qui l’habitent obtiennent aisément, à des conditions faciles, les capitaux, c’est-à-dire les instru-

ments de travail, multipliés à l'aide de la multiplication des signes monétaires. Là se rencontre la racine môme des combinaisons chimériques, destinées à exploiter une autre Californie de papier. Nous nous sommes efforcé de mettre à nu ce qu’elles présentent de faux et de dangereux; nous avons insisté sur le côté qui se rapproche le plus des intérêts des hommes qui travaillent. Ces intérêts se rattachent, avant tout, à la fidélité du merveilleux instrument à l’aide duquel la rémunération du travail de chaque jour se trouve acquise et conservée. Il est facile de comprendre ce que gagnent ceux qui émettent des billets, jouant le rôle de monnaie, en contractant un véritable emprunt, à titre gratuit, auprès du public ; mais quel est l’avantage de ceux qui reçoivent ces carrés de papier, en dehors d’une simple commodité de transport et de compte ? Il serait embarrassant de le dire. L’évidence même éclate aux yeux de tous : les billets doivent valoir de l’or, être soustraits à toute chance défavorable, posséder non la probabilité, mais la certitude du remboursement, autrement ils ne sont, comme on l’a dit avec raison, que de la fausse monnaie, avec les déplorables conséquences qui s’y rattachent. Du momentoù ils valent de l’or, où iis peuvent être toujours échangés contre de l’or, ils ne sauraient être loués ni cédés à un autre prix que l’or lui-même.

Dans la seconde leçon, consacrée principalement à une étude rapide sur la monnaie de papier et le papier-monnaie, nous avons combattu les séductions et les artifices mis en œuvre pour susciter, au nom de la démocratie et de l’égalité, les facilités décevantes des petites coupures , comme si c’était un privilège que de manier le papier soyeux, portant l’empreinte du billet de banque, comme si les faibles fractions du signe, destiné à remplacer le numéraire , et à circuler sans cesse , n’étaient pas promptement réduites ù l’aspect le plus

répugnant, quand, formées de papier, elles ont cumulé l’empreinte des mains multiples et diverses, appelées à les manier !

La monnaie, droite de poids et de titre, constitue l’élément essentiel de la sécurité des transactions, de l’association des efforts, de la rémunération des travaux ; les métaux précieux sont le terrain solide sur lequel les transactions humaines s’accomplissent avec certitude et justice. Voilà ce qu’on ne doit jamais oublier, pour se préserver de la tentation d'une économie ruineuse. Lessives fiduciaires qu’on s’efforce de faire passer pour de la monnaie, ne sauraient être tolérés que dans une proportion restreinte, définie, dès qu’ils ne se bornent point à représenter, comme des warrants, le métal précieux déposé et toujours disponible. Si l’on perd de vue cette vérité fondamentale, on arrive promptement à troubler l'équilibre des transactions loyales, en altérant l' évaluateur commun, en faussant le sens des conventions. Tous ceux qui . reconnaissent qu’il faut une mesure de la valeur, qu’il la faut le moins variable possible, doivent tenir fermement la main au système tnétallique , sans se laisser déconcerter par l'emploi abusif du mot liberté , faussement appliqué à l’émission des billets, qui n’est point une industrie ordinaire, et qui, puisqu’elle crée une sorte de monnaie fiduciaire lancée dans la circulation pour agir comme du comptant, pour figurer la monnaie, doit subir le contrôle de l’État. La tendance universelle se prononce en faveur de l’unité des poids et mesures ; le moment serait mal choisi pour une doctrine qui porterait atteinte à l’unité de la monnaie et du signe qui essaie de la remplacer. Ceux qui demandent la liberté de l’émission devraient, s’ils étaient conséquents, demander aussi la liberté des poids et mesures!

Les doctrines de liberté s’accommodent mal de la fiction : elles recherchent partout le vrai ; aussi est-il naturel que

les promoteurs de la liberté commerciale aient été les fermes défenseurs de la circulation métallique , et que Sir Robert Peel comme Cobden aient à la fois introduit dans le monde le free-trade et le principe sur lequel repose en Angleterre I’Act de 1844. C’est seulement par un abus de langage qu’on prétend confondre la liberté des banques avec la liberté de l'émission des billets. La liberté des banques existe pleinement, du moment où celles-ci fonctionnent comme les intermédiaires utiles du capital qu’elles agglomèrent, et du travail qu’elles assistent; quant à la création de signes appelés à opérer comme du comptant, et à remplacer la monnaie métallique, elle est entièrement en dehors de Y Office véritable de la Banque, elle exige la surveillance de l’État.

Nous n’insisterons pas davantage sur ces rapides considérations que la bienveillante attention de l’Académie nous a fait prolonger au-delà de notre pensée première. Nous nous proposions simplement de signaler l’esprit et la tcndancedu petit volume que nous avons l’honneur de présenter en ce moment. Si nos leçons sur l'échange et la monnaie contribuent à rectifier des idées, trop répandues, sur les prétendus avantages du papier-monnaie ou d’une extension inconsidérée de la circulation fiduciaire, et si elles font comprendre à ceux qui travaillent que l'or et l’argent, au lieu d’ètre à leur égard un instrument d’oppression, présentent au contraire la garantie la plus exacte du maintien des rapports équitables, le levier le plus énergique de la liberlé du travail et du commerce, ainsi que de l’association des efforts, notre but sera pleinement atteint.

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