‹ Le change et la circulationChapitre 5 sur 19 · PAR M. LÉON SA Y · texte numérisé non relu

PAR M. LÉON SA Y

§ I er . — ORIGINES DU CHANGE.

Les questions de change ont traversé depuis des siècles des phases diverses, en exerçant constamment une influence décisive sur l'économie des nations. Alors que le commerce et l’industrie se débattaient contre les prohibitions du prêt à intérêt, le contrat de change offrit un refuge au placement et à l’emploi des capitaux. Dans sa belle préface du contrat de prêt, M. Troplong a montré comment le besoin qui rend industrieux et l’intérêt qui btimule le génie, ouvrirent des voies nouvelles pour tourner des barrières qu’on ne pouvait briser. « On reprit en sousœuvre des combinaisons, négligées par lès Romains. La coutume, aiguillonnée par la nécessité, sut les ranimer, les féconder, leur donner plus d'importance et de développement. On en inventa d’autres, dans lesquelles, l’intelli-

(1) The Theory of the foreign Exchanges , by George Goschen, M. P. cinquième édition.

gence des nations modernes s’est montrée l’égale de ce que l’esprit romain a su découvrir de plus ingénieux en jurisprudence. C’est de ces efforts, tentés dans des directions diverses pour échapper aux étreintes d’une fausse situation économique qu’est venue l’impulsion donnée au contrat de change (1). »

On était condamné à d’ha’ . subterfuges, pour ne point étouffer l’activité humaine. Les conseillers de saint Louis

avaient beau dire : Sans emprunt, le peuple ne peut ni vivre, ni cultiver les terres, ni trafiquer (2), les emprunts étaient proscrits. Des contrats nombreux, d’une forme nouvelle, essayèrent d’écarter ces entraves ^lans la pratique civile et surtout dans la pratique commerciale; les canonistes furent singulièrement désorientés au milieu d’une efflorescence de relations, inconnues jusque-là; afin de mieux atteindre l’usure, ils méconnurent les caractères particuliers, les éléments mixtes, les complications originales et saillantes de conventions parmi lesquelles celle du change se présentait au premier rang. Les jurisconsultes rendirent alors un service signalé en écartant de vaines terreurs par une analyse exacteet savante. Ils eurent comme l’intuition d’une partie des vérités que l’étude des conditions de la production et du commerce devait plus tard mettre en lumière. Cependant ils se rattachaient euxmêmes aux lois dirigées contre le prêt à intérêt et s’efforçaient seulement de soustraire à l’application de ces lois

(1) Troplong, Du Prêt. Préface, p. cxxxvi.

- (2) « Quod populus vivere non poterat sinè rautuo, nec terra « excoli, nec ministeria, nec mercimonia exerceri. » (Duchesne. t. V, p. 471. De vitâ Ludovici Noni).

prohibitives, des stipulations d’une nature différente. Le change , cette vendition d'argent (pour emprunter le langage de Savary), à laquelle la lettre de change sert d’instrument, est simplement l’achat d’une somme absente, c’est-à-dire payable dans un autre lieu, par un prix présent : « Emptio-venditio pecuniæ absenlis pecunia præsenti » dit Scaccia (1). Le jurisconsulte ancien se rencontre ici avec l’économiste moderne. J. -B. Say semble paraphraser la définition de Scaccia quand il dit (2) : «*L e. cours du change n’est autre chose que la quantité de métal précieux que l’on consent à donner, pour acquérir le droit de toucher une Certaine quantité du meme métal dans un autre lieu. La qualité qu’a le métal d’exister dans tel endroit, lui donne ou lui ôte de la valeur, comparativement au même métal qui existe dans un autre endroit. »’

La remise de place en place , entraîne des soins, des frais et des risques, qui légitiment une rémunération, même aux yeux des docteurs les plus sévères (3) : en même temps

(1) Quest. 4, n* 21. Il écrivait au commencement du xvn* siècle (1617). Son livre de commerciis fournit des documents précieux.

(2) Traité d’Écon. polit., liv. I., ch. xxx, éd. Guil. p. 300.

(3) « Pro quà receplione in distanti loco et reductione pecuniæ ad domum, requiruntur labores, iuipensæ et operæ. Scaccia, § 1, q. 1. N* 422, 423. » — Le même auteur dit :

« Moneta præsens regulariter plus valet, quam moneta absens, quia emens monetam absentem, debet majora onera et pericula subire in eam conducendo * (Ibid., n* 424) et il ajoute : (N* 427) « Et in sumina non convenit ut mercator qui datpecuniam præsentem, pro pecunia absenti ponat operam et sudorem ad aliorurn utilitalem. »

Celte merces laboris quœ datur campsori justifiée ainsi, en

la nécessité de la circulation des valeurs entre villes éloignées, fit naître des privilèges spéciaux pour assurer la solidité et le paiement exact de la créance.

Comment un contrat aussi simple a-t-il pu enfanter de gros volumes, laborieusement composés, surtout depuis le xv e siècle? Comment a-t-il été longtemps pris pour une sorte d’arcane, presque impénétrable? Un double motif sert à l’expliquer: la nécessité d’échapper aux interdictions d’usure, et le mouvement commercial.

Scrupuleux observateurs de la loi, les docteurs des xv® et xvi c siècles ont essayé d’atteindre le change sec (cambium siccum vel fictum) pour frapper le prêt à intérêt, sous le manteau d’emprunt dont il voulait se couvrir. Les prohibitions destinées à contrarier l’ordre naturel des conventions et les besoins créés par le cours régulier des choses, peuvent entraver le mouvement, sans l’empêcher (1). Il en fut ainsi des interdictions fulminées contre le loyer des capitaux; celui-ci s'éleva si haut, qu’il fit rechercher d’habiles circuits pour doter le commerce d’indispensables ressources. Les ingénieux Florentins, les ardents Génois, les avides Lombards, multiplièrent les plus subtiles inventions pour faire servir le contrat de change à toute fin,

même temps que le caractère de l’argent, reconnu être une marchandise, qu’on achète et qu’on vend, se trouve pleinement constaté. De ces éléments si simples dérivent des conséquences considérables, que ceux qui ont inventé et sanctionné le contrat de change , ne soupçonnaient guère.

(1) « Il en sera toujours ainsi, toutes les fois que la loi défendra, ce que la nature des choses rend nécessaire. » Turgot,’ Mémoire sur les prêts d'argent.

ati placement de l’argent, comme à l’achat de la monnaie. Ce contrat servit fréquemment à déguiser le prêt (1), notamment le fameux cambio con la ricorsa , ou change avec recours , respecté par la juridiction commerciale. S’il y aurait quelque exagération à dire que la loi ait été vaincue parla coutume, on ne saurait contester que la rigueur des règles écrites n’ait subi une rude atteinte.

Il faut le reconnaître : le change dissimula souvent le prêt à intérêt, il lui permit de s’exercer dans les foires et sur les places de commerce. Il fallait dérober l’essence réelle de la convention sous le lourd appareil d’une forme ambiguë, et pour rendre la matière du change presque impénétrable, on l’enveloppa de distinctions subtiles et de termes peu intelligibles. « On imagina, dit M. Troplong (2), les dénominations de change réel (3), de change sec (4), de rechange, de contre-change et autres peu familières au vulgaire et qui faisaient dire à Dumoulin : « Je laisse leur jargon et distinctions , car aussi changent-ils par temps leurs termes et dictions afin que chacun ne connaisse si facilement leurs excès et abus. » Les Italiens furent les principaux maîtres dans cet aride trouver des combinaisons propres à déjouer la routine. Les théologiens et les canonistes y perdaient leur science et leur pénétration.»

Les questions furent si bien embrouillées, qu’il fallut s’en remettre à la conscience des parties, et celle-ci se montra disposée à pratiquer avec sécurité ce que la force

fl) R&ph. de Turris, de Cambiis.

(2) Le Prêt , préface p. CXXXIX.

(3) Change proprement dit.

(4) Prêt dissimulé.

des choses imposait. Aussi les jurisconsultes furent-ils amenés à reconnaître qu’on observait peu en France les lois canoniques contre l’usure. On s’écriait dans les écoles avec l’accent du désespoir : « Le change est le labyrinthe des consciences, l’abîme du salut, une guerre sans

trêve, une mer sans port Cambium videtur laby-

rinthus conscient iarum , præcipitium salutis, conflictus sine concordia, pelagus sine porta. »

Une langue à part, accessible seulement aux initiés, se formule: « Afin que les jurisconsultes et les plus habiles gens ignorant cette espèce de grimoire ne sachent comment s’y prendre pour frapper les stipulations qu’il couvre » (1). Aussi, las de frapper dans les ténèbres, ils se plaignent amèrement de ce que les marchands du temps inventent sans cesse de nouveaux procédés, qui troublent l’entente du contrat de change (2).

On attribue le change de place, tantôt aux juifs chassés de France, tantôt aux Guelfes expulsés d’Italie ; on va même jusqu’à indiquer la date de cette découverte, comme s’il s’agissait d’une invention mécanique. Mais, dit avec raison M. Delamarre (3), « en fait de conventions, les choses

(1) « Posset quis probabiliter dubitare cambiorum negociatores de industria hune concisum, abstrusum et perplexum loquendi, contrahendique modurn excogitare, ut jureconsulti, aliique docii viri, ignoratis cambiorum terrainis, ea damnare nesciant. »

La trompeuse simplicité d’un contrat multiple, formulé en quel ques lignes, déjoua les esprits les plus clairvoyants. Les docteurs les plus habiles des xv* et xvi* siècles dénoncent les immenses difficultés de la science du change.

(2) V. notamment Scaccia.

(3) Traité du contrat de commission. Avant-Propos, p. XI.

ne se passent pas ainsi; les conventions naissent d’un besoin ; elles l’expriment, le suivent, se modifient avec lui et se pratiquent longtemps en secret, avant de se révéler au grand jour. »

On sait avec quelle indignation Mathieu Paris dénonce les infâmes Caorsins , « qui déguisent leurs usures sous l’apparence d’une négociation ( usuram sub specic negotiationis palliantes ), feignant d’ignorer que tout ce qui accroît le capital est une usure ( quidquid sorti accrescit, usura est). »

Outre la nécessité d’échapper aux entraves, multiplées par la sévérité des lois usuraires, un autre intérêt économique, non moins grave, rendit le contrat de change populaire en lui demandant un remède efiicace contre la variation des monnaies et contre l’oppression.

Le change devint de cette manière ce qu’il est encore aujourd’hui, l'instrument actif de la fixité et de la sincérité des conventions, soumises à un évaluateur commun, aussi bien que de la transmission régulière des capitaux. Ceux-ci, fruit direct du travail et de l’épargne, libre produit de la liberté humaine, déjouent, grâce au change, les prohibitions de sortie et les mesures oppressives destinées à les captiver ; ils viennent sans qu’on les appelle, ils partent quelque effort qu’on fasse pour les retenir, dirigés uniquement par la loi du profit.

La variété infinie des monnaies, qu’on voudrait , mais quon ne pourra jamais réduire en une seule (1), et la variation de ces instruments d’échange, étaient une des

(l) Paroles d’un vieux chroniqueur.

plaies du moyen-âge. Chaque baron usait à son gré du droit de frapper des disques de métal précieux, en les altérant selon son intérêt ou son caprice, comme le faisait aussi le roi. Le président Hénault trouvait que c’était un des

modes de prélever l'impôt, mode inique et ruineux entre tous.

Avec un système monétaire, multiple et variable, le commerce se trouve sans règle et sans guide, exposé à la ruine (1). Ce désordre fatal réclamait un remède, que la coutume commerciale ne larda pointa découvrir; elle eut recours, dans les foires et dans les centres d’opérations importantes, à un contrôle vigilant au moyen de caisses spéciales et de paiements rectifiés. Elle disciplina l’argent, qui était devenu un signe arbitraire et capricieux de la valeur, et le ramena à l’étal de marchandise, reçue et livrée en raison de la quotité de métal qu’elle contient; elle créa une monnaie de compte , qui correspond à une quantité convenue de fin , payable en monnaie courante dont la somme représente la même quantité de métal. La monnaie cessa d’être livrée aux tentatives honteuses d’altération officielle, la vérité triompha de la fiction.

De celte manière l’instrument local des échanges se transforma en instrument universel, car une correspondance régulière, établie entre les principales places, détermina le prix du métal, pesé, éprouvé, dégagé d’un alliage impur, en réglant ce prix suivant l’état du marché et la

loi générale de la concurrence que dominent l’offre et la

demande.

Avant que de se formuler en axiomes scientifiques les

(1) « Jactabatur temporibus illis nurnmus sic, ut nemo potest scire quid haberet. »

enseignements !<“* plus précieux de l’économie politique se dégagent ainsi de la marche régulière des relation* commerciales, qui ont su secouer des liens factices et grandir sous l’impulsion de la liberté naturelle. Elles ont habillement triomphé de l’ai tération des monnaies, et réussi à s’affranchir des exactions, des rapines et des violences, en bravant l’impuissante défense d’exporter l’or et l’argent. — Les foires et les métropoles du commerce amènent la liquidation facile de nombreuses négociations accomplies à d’iinmenses distances, en suppléant en grande partie par des compensations et des virements de compte, au transport des espèces (1). Les lettres de change circulent, se croisent et s’éteignent en tenant compte de la valeur réelle qu’elles expriment : « dans les rapports extérieurs, c’eslcommedans le creuset, toutes les illusions s’évanouissent (2), » il ne reste que le métal pur, évaluateur commun de tous les produits et de tous les services, adopté par le consentement universel (consensus gentium ) comme l’expression d’une loi naturelle. La différence des monnaies employées exige ainsi une opération préalable, qui consiste à réduire chacune d’elles à un type uniforme, abstraction faite de la dénomination imposée ou de la valeur abusivement attribuée par l’Etat où ces monnaies sont fabriquées.

(1) « In istis nundinis fiuntpecuniarum solutiones et traditiones,

ilà ut alii débita solvant, alii verù débita contrahant; redduntur

etiam itidem dati et accepti rationes, et denuo pecuniæ creduntur et accipiuntur, et totum hujusmodi negotium sivè ullis ferè pecuniis conficitur , datis et acceptis solum chirographis aut syngraphis (Scaccia). *

(2) Vincens, Législation commerciale , t. II, 411.

La monnaie perd au dehors la valeur nominale et le pouvoir légal de libération, elle ne conserve que la valeur intrinsèque comme métal. La grande doctrine : l’or et

l’argent sont une marchandise, a été pratiquée pendant des

siècles au moyen du change , par ces simples négociants et ces habiles cambistes qui faisaient de l’économie politique sans le savoir, comme le brave M. Jourdain faisait de la prose.

Sachons rendre justice à ce passé, réduit quelquefois par les malheurs du temps à s’envelopper d’ombre et de mystère. Au moment où nous essayons une explication du mécanisme du change , il a semblé peut-être que nous empiétions sur l’étude de l’excellent livre de M. Goschen, traduit par M. Léon Say. C’est qu’il faut bien le dire, beaucoup de brillantes applications de l’activité humaine, dont notre époque est fière, à juste titre, ne font que reproduire sur une plus vaste échelle les conceptions, ingé- ■ nieuses et hardies, d’une époque à laquelle il est d’autant plus juste d’en reporter le mérite, qu’il s’agissait pour elle de surmonter de plus grandes difficultés.

L’objet du change avait été d’abord de faciliter le paiement de la marchandise en diminuant les frais et les risques. A mesure que les relations entre les peuples s’accrurent, surtout après le mouvement imprimé au monde par les Croisades, le change devint un trafic particulier (1). Des places donnent le certain , c’est-à-dire une

(1) « Cœpit ordinari et converti in mercaturam et negotiationem lucratoriam.

c Hodiè campsores non exercent cambiorum negotiationem, eo quia ipsi pro usu mercaturæ indigeant restitutione pecuniarum in

somme fixe, les autres l'incertain , c’est-à-dire le prix variable; d’habiles calculs amènent les paiements par voie indirecte, au moyen de l'arbitrage , qui consiste à faire solder, par un pays différent, les engagements contractés vis-à-vis du pays qu’il s’agit de payer. La pratique commerciale sait accommoder aux besoins des échanges les combinaisons les plus variées; c’est à elle qu’il faut remonter pour connaître les véritables origines du régime actuel, de ce régime fécond du free-trade , que l’Angleterre a eu la première l’avantage de formuler, mais qui se dégageait déjà des aspirations et des tentatives des siècles reculés.

Ces aspirations et ces tentatives se manifestèrent d’une manière décisive sur le terrain du change ; elles eurent raison des scrupules erronés de la théologie et des rigueurs ' excessives de la jurisprudence, qui fut la première à fléchir. Scrupules timorés, et rigueurs terribles n’eurent qu’un résultat, ce fut de retarder quelque peu la marche naturelle des choses, mais aussi d’aiguiser l’intelligence et l’activité de ceux qui sentaient d’instinct qu’ils exerçaient un droit. Loin de profiter à l’exacte probité dans les relations, ces exigences abusives risquaient au contraire d’émousser le sens moral. Scaccia traduit cette pensée dans une langage pittoresque. « Obligé par la nécessité à se livrer à des négociations dont on essaie de le détourner par la terreur des scrupules de conscience, le commerçant

loco pro quo dant cambio, sed quia ex eo loco volunt facere alia cambia, ex quibus lucrum maju 3 quam ex alio negotio faciunt. (Scaccia, § 1, 2. 7; n° 8). »

se Yoit comme poussé dans une voie de perdition ; il dit alors, bien à tort sans doute, que ne pouvant trafiquer de 6on argent qu'en risquant son âme, il aime encore mieux s’acheminer vers l'enfer à cheval qu’à pied (1). »

Lorsque les préjugés s’évanouirent et qu’on abolit les châtiments immérités, le langage mystérieux commandé par la prudence, fut consacré en vertu de l'habitude, peut-être aussi par suite du désir d’éviter la concurrence ; ce désir portait les négociants voués au commerce de l’argent, les banquiers et particulièrement les cambistes à écarter ceux auxquels des mots étranges et peu compris imposaient grandement, en faisant supposer qu’il existait là de nombreux secrets de métier.

Cependant quand on ne s’arrête point aux termes plus ou moins baroques, quand on prend la peine de secouer la poussière vénérable des gros volumes, consacrés en grande partie à l’étude du change ,- on a quelque peine à se rendre compte de la réputation de complication profonde de science ardue et ténébreuse, qui s’est transmise des casuistes et des docteurs en droit (2), aux écrivains plus

(1) «Negociator tanta scrupolositate deterritus et ad negotiandum necessitate compulsus... et quasi in viam perditionis inductus, pessimè dicere solet quod ex quo sine animæ periculo suain pecuniam traficare non potest, vult ad inferos, non pedester, sed equester accedere. »

(2) On peut surtout consulter Stracca De Mercatura ; Scaccia, DeCommerciis; Mat. Bode, De Cambiis ; Raphaël deTurris, De Cambiis; Maréchal, Traité des changes et rechanges ; Jousse, Commentaire sur l’édit, de 1673; Savary, Parfait négociant: Cleirac, Usance du négoce ; Casaregis, Discursus legales decommercio; Ricard, Négoce d’Amsterdam ; Zimmerl, Collection des lois sur le change ; Dupuy de la Serra, l’Art des lettres de change.

récents. Rien de plus simple que le contrat de change, cette convention qui porte sur de l’argent, considéré comme marchandise; aucun négociant expérimenté ne peut s’y tromper, car on trouve aisément la clé des locutions techniques.

La doctrine du change a éprouvé une singulière destinée : après avoir traversé le défilé des prohibitions canoniques et des incertitudes légales, elle se vit tout-àcoup l'objet d’une faveur particulière et d’une prédilection marquée de la part des gouvernemenls, préoccupés de la balance du Commerce; une étude superficielle a même confondu les enseignements du système mercantile avec les indications précieuses que fournit l’examen attentif du cours du'changc, pour la solution des questions fondamentales du crédit et des banques.

Tour à tour persécuté ou exalté, le change offre une matière d’intérêt actuel, débarrassée d’un lourd formalisme; au lieu de se présenter à l’état de formidable arcane, cette matière est d’une grande simplicité; quiconque lira l’ouvrage de M. Goschen s’empressera de le reconnaître, en même temps qu’il comprendra l’influence trop négligée d’un instrument qui maintient l’équilibre du marché v universel, assure la régularité et la sincérité des transactions, défle les abus de la force, dissipe les données fantastiques, et domine les tentatives arbitraires.

Nous désirons signaler les principaux traits d’une œuvre de haute valeur; mais puisque, cédant à nos goûts, nous nous sommes laissé entraîner à interroger l’histoire et le droit, nous compléterons d'abord ce rapide essai

par quelques indications, puisées dans Pélude du système mercantile et des économistes du siècle dernier.

Peut-être que des investigations qui semblent, au premier abord, présenter simplement un intérêt de curiosité, serviront à placer sous leur jour véritable, des doctrines, moins nouvelles quelles n’en affichent la prétention, des doclriues qu’un lien intime rattache aux erreurs , condamnées par une rude expérience et par le jugement unanime des économistes les plus illustres.

Le système mercantile et la monnaie de papier figurent les deux-aspects d’une erreur commune, celle qui confond la richesse avec la multiplication des instruments destinés à lui servir de véhicules. Une étude exacte du change et de l’influence qui lui appartient, peut dissiper beaucoup d’illusions et rectifier de singulières méprises.

§ II. — LE CHANGE DANS SES RAPPORTS AVEC LE SYSTÈME MERCANTILE ET LA MONNAIE DE PAPIER.

Le développement du crédit et l’ingénieux mécanisme de la compensation; ont accéléré les évolutions successives du numéraire; grâce à des combinaisons intelligentes, l’or et l’argent, tout en conservant le caractère d 'évaluateur commun, de mesure générale de là valeur, ont pu, avec une masse moins considérable, correspondre à des besoins plus étendus de la circulation et des échanges. Il n’en était pas ainsi avant les applications du commerce du change et la ramification des banques de dépôt ; alors même que ces agents si utiles étaient déjà mis en œuvre, le mystère plus on moins prémédité, qui voilait leur action,

ne laissait voir comme expression de la richesse que les métaux précieux. Ceux-ci abondaient dans les états, dont la production et l’aisance grandissaient rapidement ; il n’en fallait pas davantage pour faire naître une erreur vulgaire, partagée par les gouvernements; elle consistait à prendre l’effet pour la cause, le rouage pour le moteur, au lieu de voir dans l’abondance du numéraire le résultat de l'expansion de l’industrie et du commerce, elle y crut reconnaître le principe de cette féconde activité. Augmenter les réserves des métaux précieux, tel était le but suprême de l’administration et de la politique. On commença par mettre en œuvre le moyen le plus direct et le plus efficace en apparence; on prohiba sous des peines sévères, quelquefois atroces, l'exportation des espèces et des lingots ; mais on ne tarda point. à s’apercevoir que ces interdictions

ne servaient à rien, que l’or et l’argent continuaient à s’écouler par mille canaux inconnus. Alors on eut recours à des combinaisons plus savantes : on s’appliqua à vendre beaucoup, en achetant peu, puisqu’on reconnaissait avec regret qu’on ne pouvait atteindre l’idéal, qui aurait été de vendre toujours, de n’acheter jamais.

L’attirail défensif des prohibitions et des tarifs élevés s’amplifia de plus en plus; l’on s’appliqua à développer les manufactures par des encouragements de toute sorte, surtout en pesant sur le prix des matières premières et sur le taux de la main-d’œuvre. Des relevés minutieux s’attachèrent à constater le montant de ce que chaque pays envoyait au dehors, et de qu’il recevait, la différence devant, croyait-on, être soldée en argent. La fameuse ba-

lance du commerce devenait l’expression de la prospérité ou du déclin des nations, en témoignant du bénéfice ou de la perte, traduits en accroissement ou en dimiuution de la masse des métaux conservés.

Le change avait favorisé le transport de l’or et de l’argent, en dépit des rigueurs légales : au lieu de s’épuiser en efforts inutiles pour l’empêcher de fonctionner, on résolut d’agir sur l’instrument même dont l’irrésistible puissance ne pouvait être méconnue. Le taux du change détermine le courant des métaux précieux ; quand on n’est préoccupé que d’augmenter la quantité de ceux-ci, on appelle change favorable le cours qui attire l’argent, et change contraire , celui qui l'éloigne; on se trouve donc porté à regarder le taux du change comme le véritable baromètre du commerce général (1), alors qu’il est simplement le baromètre du commerce du change, tout comme la mercuriale du blé est le baromètre du commerce du

blé.

Le cours du change est favorable au contraire à une opération particulière, l’envoi des métaux ; il dénote une situation déplacé, au lieu de marquer les degrés de la progression ou de la décadence des nations.

Pénétré des maximes, aujourd’hui singulièrement déchues de leur prestige, Dutot déduit gravement les conséquences de la variation du change. Il montre comment les engaments réciproques se traduisent dans la cote, et comment la nation qui redoit ale désavantage du commerce, tandis que celle à laquelle il est dû en a l'avantage. Le

(1) Dutot, Réflexion s sur le commerce et les finances , ch. m.

commerce avantageux attire nécessairement les matières d’or et d’argent, elles sortent de l’Etat qui subit le désavantage, car le change n’est qu’une compensation de valeur d’un pays à un autre (1).

Tout en obéissant au préjugé de la balance. Melon, dans

son essai politique sur le commerce, explique comment le change ne rend un pays ni créancier, ni débiteur ; le cours du change indique seulement la situation du • moment, c’est-à-dire la différence des effets à recevoir et à solder, sans conséquences durables. Tel est le motif du phénomène signalé dans Ricard (2), par ce dicton :

Change et vent Changent souvent.

Quand les communications étaient difficiles et peu sûres alors que l’achat et la vente des litres, et l’envoi des espèces destinées à solder les différences, se trouvaient concentrés entre un petit nombre de mains, en échappant à l’active surveillance d’une opinion éclairée, les oscillations du change permettaient aux banquiers habiles de réaliser de grands bénéfices. Nous avons déjà indiqué comment la pompe baroque des formules servait à écarter le vulgaire, ce qui faisait dire à Condillac :

« Les banquiers ont persuadé que la banque est une chose fort difficile, parce qu’en effet leur jargon est fort difficile à entendre. Dans les places de commerce le plus

(1) Loc. cit p. 468, 470, éd. Guillaumin

(2) Négoce d'Amsterdam.

grand éloge qu’on croie pouvoir faire d’un marchand est de dire : il entend le change (1). »

Le mystère n’existe plus, et à moins qu’il ne s’agisse de rectifier l’influence fatale d’une monnaie fictive, les oscillateurs du change ont perdu de leur ampleur; elles se trouvent forcément restreintes entre deux limites : celles où il est plus avantageux de recevoir ou d’euvoyer de l’argent, que d’aliéner ou d’acheter les titres au moyen desquels on échange les sommes à distance l’une de l’autre, titres auxquels on a donné pour ce motif le nom de lettres de change (2). À mesure que la facilité et la rapidité des communications profitent d’une sécurité plus complète, les charges et les risques du transport des métaux diminuent, et avec eux l’écart des prix du change se restreint. On risque moins d’être induit en erreur : « Cet abus pourrait « avoir lieu, dit Condillac, s’il n’y avait à Paris qu’un « banquier, mais il y en a plusieurs, beaucoup d’honnêtes, « et la concurrence les force tous à l’être (3). » j

Il ajoute (4) : « Le change , ainsi que l’échange n’est d’une part qu’un achat et de l’autre qu’une vente ; dans ce négoce l’argent est la seule marchandise qui s’achète et qui se vend, les banquiers ne sont que des marchands d’argent.

* Il est essentiel de ne voir dans les choses que ce qu’il y a, si on veut en parler avec clarté et précision. »

Ces vérités sont devenues presque triviales aujourd’hui ; au siècle dernier elles résumaient des connaissances labo-

(1) Le Commerce et le Gouvernement, p. 306, éd. Guillaumin.

(2) Ibid., p. 300.

rieusement acquises, et devaient conduire à une appréciation plus exacte des conditions de la richesse.

Le génie aventureux de Law avait méconnu ccs conditions. Il comprenait cependant l’impuissance de l’interdiction dont on avait l’habitude de frapper l’exportation des espèces, il voyait à merveille que c’était augmenter le préjudice, en faisant évaluer et payer le risque d’exporter en fraude de la loi. Pour maintenir une balance favorable, il conseilla de protéger les manufactures et de combattre l’importation.

Celte partie de sa doctrine a définitivement croulé avec le système mercantile ; en revanche on rencontre trop souvent le reflet d’autres idées de cette époque et de l’école dont le prestige avait fasciné l’esprit de Law. Il les a nettement et vigoureusement résumées dans quelques axiomes :

« L’abondance des espèces est le principe du travail, de la culture et de la population.

« A mesure que la monnaie s’accrut, les désavantages et les inconvénients de l’échange furent écartés.

« Le commerce dépend de la monnaie.

« Une augmentation du numéraire ajoute à la valeur du pays. »

Qui ne voit, dans ces quelques lignes, l’explication du système , et la source de cette dangereuse méprise, qui confondant le papier et le numéraire, poussa Law à une émission extravagante de billets, destinés à enrichir' la France, par une sorte de coup de baguette.

On avait beau peser sur le change , et multiplier les artifices destinés à procurer une balance favorable, le dépérissement de l’industrie et du commerce, et l’épuisement, des forces productives ne permettaient point de retenir les

instruments d 'échange, dont la quotité se proportionne d’elle-même à l’ensemble des services qu’ils sont appelés à rendre, et qui disparaissent lorsqu’ils surabondent.

Law fut condamné à user des lois restrictives, dont il avait dénoncé l’abus ; il voulut dominer le change ; celui-ci dévoila toute la fausseté du fameux système et le fil crouler. Nous en rencontrons la preuve non-seulement chez les économistes, mais aussi chez l’homme de génie, dont le témoignage peu suspect a su découvrir et préciser les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.

Une des parties le moins étudiées de l’immortel ouvrage de Montesquieu, le livre XXII, de l'Esprit des Lois , examine celles-ci dans le rapport qu’elles ont avec l’usage de la monnaie. Peut-être pourrons-nous quelque jour accomplir une intention déjà ancienne, en appréciant l'cconomie politique de Montesquieu, nous nous bornerons pour le moment à signaler la merveilleuse sagacité avec laquelle Montesquieu a su démêler le caractère .et l’action du change. Nous nous abstiendrons de toute autre discussion.

« C’est, dit-il (1), l’abondance et la rareté relative des monnaies des divers pays, qui forment ce qu’on appelle le change.

« Le change est une fixation de la valeur actuelle et momentanée des monnaies.

« L’argent, comme métal, aune valeur comme toutes les autres marchandises, et il a encore une valeur qui vient de ce qu’il est capable de devenir le signe des autres marchandises.... L’argent, comme monnaie, a une valeur

(1) Livre XXII, chap. X.

que le prince peut fixer dans quelques rapports, et qu’il ne peut fixer dans d’autres. »

Après avoir expliqué ce qu’il nomme la valeur positive de la monnaie, valeur qui découle des dispositions de la loi, Montesquieu ajoute :

« Les monnaies de chaque État ont de plus une valeur relative, dans le sens qu'on les compare avec les monnaies des autres pays ; c’est cette valeur relative que le change établit. Elle dépend beaucoup de la valeur positive. Elle est fixée par l’estime la plus générale des négociants, et ne peut l’ctre par l’ordonnance du prince parce qu’elle varie sans cesse et dépend de mille circonstances. »

Il faudrait copier tout ce chapitre, nous ne pouvons qu’en citer des fragments. Il explique avec une merveilleuse lucidité le mécanisme du change.

« Cette rareté et cette abondance, dit-il, d’où résulte la mutation du change, n’est pas la rareté ou l’abondance réelle, c’est une rareté ou une abondance relative : par exemple quand la France a plus besoin d’avoir des fonds en Hollande, que les Hollandais n’ont besoin d’en avoir en France, l’argent est appelé commun en France et rare en Hollande, et vice versa :

«... Les diverses opérations de change forment un compte de recette et de dépense qu'il faut toujours solder; un État qui doit ne s’acquitte pas plus avec les autres par le change, qu’un particulier ne paie une dette en changeant de l’argent... »

Dans un autre passage, Montesquieu, écarte les fausses appréhensions qu’excitait l’envoi du numéraire au dehors.

Quand un État a besoin de remettre une somme d’ar-

gent dans un autre pays, il est indifférent, par la nature des choses, que l’on y voiture de l'argent ou que l’on prenne des lettres de change. L’avantage de ces deux manières de payer dépend uniquement des circonstances actuelles : il faudra voir ce qui dans ce moment donnera plus de gros en Hollande, ou l’argent porté en espèces (les frais de voiture et de l’assurance déduits), ou une lettre sur la Hollande de pareille somme.

« Lorsque même titre et même poids d’argent en France, me rendent même poids et même titre d’argent en Hollande, on dit que le change est au pair. Dans l’état actuel

des monnaies (en 1774), le pair est à peu près à 54 gros par écu : lorsque le change sera au-dessus de 54 gros, on dira qu’il est haut, lorsqu’il sera au-dessous, on dira qu’il est bas. »

Montesquieu ne se laisse point égarer par de vaines apparences; une déduction puissante lui révèle des vérités, confirmées depuis d’une manière éclatante. Il voit les choses de haut et rien ne lui échappe. « Le change ayant donné aux hommes une facilité singulière de transporter l’argent d'un pays dans un autre, l’argent n’a pu être rare dans un lieu, qu’il n’en vînt de tous côtés de ceux où il était commun (1).» L’abondance avilit, et la demande enchérit ou l'argent, ou le papier (2). N’est-ce point l’équilibre naturel qui s'établit par la différence des prix et la loi de l’offre et de la demande? — Montesquieu ne redoute point que le mal augmente, par la pression du change contraire :

(1) L. XXII, et VI.

(2) Melon,* Essai politique sur le commerce , ch. xxi.

€ Les États, dit-il, tendent toujours à se mettre dans la balance; ainsi ils n'empruntentqu’en proportion decequ’ils peuvent payer, et n'achètent qu’à mesure qu' ils vendent (t). » — Les produits se paient donc avec des produits (2); la balance du commerce qu’on poursuit, à travers les obstacles qu’on a créés, et les faveurs qu’on dispense, s’établit d’elle-même, sauf à porter sur une somme de relations d’autant plus considérables et par conséquent d’autant plus avantageuses, que la liberté est mieux respectée. J. -B. Say et Montesquieu sont d’accord.

D’où vient le change qu’on appelle contraire; voici comment l’envisage l’auteur de Y Esprit des lois :

« Lorsque les négociants font beaucoup d’affaires dans un pays, le change y hausse infailliblement. Cela vient de ce qu’on y prend beaucoup d’engagements, et qu'on y achète beaucoup de marchandises : l’on tire sur le pays étranger pour les payer. »

C’est ce qui faisait dire à Melon (3), en parlant du transport de l’argent à l’étranger que la plupart ont regardé comme pernicieux : «Pensent-ils que c’est un présent qu’on fait?... Il semble que pour détruire ce préjugé il ne faut qu’en présenter le ridicule, et cependant il n’est pas encore détruit. »

Le préjugé, fruit d’une fausse conception de la richesse, persiste jusqu’à nos jours; on ne veut pas, même dans le commerce international où, de l’aveu de tous, l’argent fonc-

(1) Melon, Essai politique sur le commerce , ch. x.

(2) J. -B. Say.

(3) Essai politique sur le commerce.

tionne comme une marchandise, se résigner à le traiter comme une marchandise, qu’on paie plus cher quand elle manque, meilleur marché quand elle abonde. Le déplacement de faibles quantités de métaux précieux influe sur leur prix, car on n’y a recours qu’après avoir épuisé les moyens de compensation entre les diverses places, soit directs, soit indirects. On commence par acheter les effets de commerce dépréciés sur certaines places, pour les revendre sur d’autres où ils sont recherchés, en les ramenant toujours au type commun, à la monnaie qu’ils donnent le droit de toucher dans un certain temps et dans un certain lieu. Ainsi se forme l’industrie des entrepreneurs du transport des capitaux d’un lieu dans un autre; elle est sans cesse occupée à niveler, au prix le plus avantageux, les comptes que les diverses places de commerce entretiennent entre elles. Ce genre de commerce s’est toujours concentré dans quelques grandes places, car plus les affaires à régler se multiplient, plus les compensations s’exécutent avec facilité, sans déplacement de numéraire. Le mouvement unitaire s’est de plus en plus prononcé dans chaque pays ; Londres est la seule place de change pour le Royaume-Uni, comme Paris pour la France,

Amsterdam pour la Hollande, New-York pour les Etats- Unis d’Amérique, St-Pétersbourg pour la Russie, Vienne pour l’Autriche, Berlin et Francfort pour l’Allemagne. Les cités jadis renommées pour la spécialité des spéculations sur le change, ont vu leur splendeur effacée; telle est Augsbourg, qui figure encore sur les côtes avec son ancien nom d'Auguste.

Il est facile de se rendre compte de l’importance des

négociants, vonéi à ce genre de commerce, au milieu des complications infinies des monnaies, du morcellement des territoires, des souverainetés et des rapports d’industrie et d’échanges, qui dominaient dans les temps plus reculés; c était la plus haute expression du commerce de banque : les Cambistes avaient encore plus qu’aujourd’hui besoin d’une habitude exercée, d’une prévoyance subtile, d’une intelligence active, d’un tact sûr et délicat, d’une décision prompte et de la connaissance exacte d’élements variés et mobiles. C’est par leur intervention que l’unité du marché universel se dégageait de la diversité des rapports, que la mesure de la valeur parvenait à une certaine fixité, et que l’équilibre des prix tendait à s'établir dans le • monde.

On était plus porté jadis à estimer, comme il convient, le service rendu par ces agents du rapprochement régulier et équitable des intérêts du monde entier. A mesure que les facilités de communication ont été mieux établies, que les rapports sont devenus plus fréquents et plus rapides et les transports plus réguliers et moins exposés, on a moins fait attention à un genre d'industrie qui n’a point cessé de rendre de grands services, bien qu’ils ne soient ni suffisamment sentis, ni convenablement appréciés.

Déterminer le cours sincère auquel les monnaies des divers pays doivent s’échanger entre elles, c’est une fonction d’une importance capitale, non-seulement au point de vue commercial, mais aussi au point de vue politique.

C’est ici que briiJe, dans toute sa grandeur, le génie de Montesquieu. Dans ce langage concis, élevé, lapidaire, qui grave d’une manière ineffaçable les enseignements de

la science et de l’nistoire, l’auteur de V Esprit des lois a su mesurer d’un regard sûr, et traduire d’une manière précise l’influence politique du change. Il s’est maintenu en étudiant cette matière, aride en apparence et d’une portée méconnue, à la hauteur de ses plus brillantes investigations.

Nous venons de dire l’importance du change et l’utilité des Cambistes. A une époque où l’on commettait à l’égard du commerce des métaux précieux les plus étranges erreurs, Montesquieu résumait ainsi sa pensée :

« Le change de toutes les places, tend toujours à se mettre à une certaine proportion, et cela est dans la nature * de la chose même. »

Il faisait justice des variations des monnaies et en dévoilait en même temps l’impuissance :

« Lorsqu’un État hausse sa monnaie, par exemple lorsqu'il appelle six livres ou deux écus, ce qu’il n’appelait que trois livres ou un écu, cette dénomination nouvelle, qui n’ajoute rien de réel àl’écu, ne doit pas procurer un seul gros déplus pour le change.

« Lorsqu’un Etat au lieu de hausser simplement sa monnaie par une loi, fait une nouvelle refonte, afin de faire d’une monnaie forte une monnaie plus faible... les banquiers ont du profit à faire sortir l’espèce vieille de l’Etat, pareequ’ils se procurent par là le même avantage, que donnerait le change réglé sur l’espèce vieille, et qu’ils ont un retour en change plus bas ; ce qui procure beaucoup d’écus... Toute l’espèce vieille sortira de l’Etat qui fait la refonte et le profit en sera pour le banquier. »

La mauvaise monnaie chasse la bonne; voici ce que,

sans connaître le théorème de Gresham, Montesquieu a parfaitement indiqué. Il s’applique toujours à reconnaître et à suivre la nature des choses ; sans s’inquiéter des vaines hypothèses et des terreurs naïves du système mercantile, il montre comment, quand le change est plus bas que l’espèce, il y a du profit à faire sortir l’argent, et par la même raison comment il y a du profit à le faire revenir, quand le change s’élève plus haut.

Aussi a-t-il fait bonne justice des illusions du système de Law. Malgré la longueur de la citation, nous croyons devoir reproduire presque intégralement cette fine et pénétrante analyse, qui conduit à établir le principe, formulé par Montesquieu.

« S'il arrivait, dit-il, que dans un état on fît une compagnie qui eût un nombre très-considérable d’actions, et qu’on eût fait dans quelques mois de temps hausser ces actions vingt ou vingt-cinq fois au-delà de la valeur du premier achat, et que ce même état eût établi une banque, dont les billets doivent faire la fonction de monnaie, et que la valeur ' numéraire de ces billets fût prodigieuse, pour répondre à la prodigieuse valeur des actions (c’est le système de M. Law), il suivrait de la nature de la chose que ces actions et billets s’anéantiraient de la même manière qu’ils se croient établis... Chacun chercherait à assurer sa fortune, et comme le change donne la voie la plus facilé pour la dénaturer et pour la transporter où l’on veut, on remettrait sans cesse une partie de ses effets chez la nation qui règle le change. Un projet continuel de remettre dans les pays étrangers ferait baisser le change. Supposons que du temps du système, dans le rapport du titre et du poids de la mon-

naie d’argent, le taux du change fût de quarante gros par écu, lorsqu’un papier innombrable fut devenu monnaie, on n’aura plus voulu donner que trente-neuf gros par écu, ensuite que trente-huit, trente-sept, etc. Cela alla si loin que l’on ne donna plus que huit gros, et qu’enfin il n’y eut plus de change. »

La suspension des paiements en espèces de la Banque d’Angleterre, le papier-monnaie d’Autriche et de Russie, les green-backs d’Amérique, n’ont fait que confirmer cette lucide appréciation.

Montesquieu ajoute :

a C’était le change qui devait en ce cas régler en France la proportion de l’argent avec le papier. Je suppose que par le poids et le titre de l’argent, l’écu de trois livres d’argent, valût quarante gros, et que le change se faisant en papier, l’écu de trois livres en papier ne valût que huit gros, la différence était de quatre cinquièmes. L’écu de trois livres en papier valait donc quatre cinquièmes de moins que l’écu de trois livres en argent. »

Ainsi le change détruit ce qui est simulé, abroge ce que la violence prétend imposer. C’est surtout en cette matière qu’on doit admirer « l’impuissance de la force. »

Pénétré du respect du droit, Montesquieu aime à dévoiler la faiblesse de l’arbitraire. Suivant son habitude, il cherche des exemples reculés ou lointains, et il châtie les abus contemporains en relevant les fautes commises par lesRomains ou en persiflant les préceptes de Mahomet.

Après avoir stigmatisé les altérations des monnaies, commises par les empereurs, l’immortel auteur de l'Es -

prit des lois> donne au change , la signification véritable ; il lui assigne le caractère de régulateur de l’instrument des échanges; il montre comment un levier, dédaigné ou ignoré, suffit pour rectifier les abus du pouvoir absolu, et pour ramener l’empire de la justice, là où l’on croyait pouvoir faire régner le caprice de l’arbitraire.

« On sent, dit-il, que ces opérations violentes ne sauraient avoir lieu dans ce temps-ci; un prince se tromperait lui-même et ne tromperait personne. Le change a appris au banquier à comparer toutes les monnaies du monde, et à les mettre à leur juste valeur; le titre des monnaies ne peut plus être un secret. Si un prince commence le billon, tout le monde continue et le fait pour lui; les espèces fortes sortent d’abord, et on les lui renvoie faibles. Si comme les empereurs Romains il affaiblissait l’argent, sans affaiblir l’or, il verrait tout-à-coup disparaître l’or et serait réduit à son mauvais argent. Le change a ôté les grands coups d’autorité , ou du moins le succès des grands coups d’autorité. »

Pour ajouter immédiatement l’exemple au précepte inscrit dans cette admirable formule, il montre (1) comment le change gêne les Étals despotiques : « La Moscovie voudrait descendre de son despotisme et ne le peut. L’établissement du commerce demande celui du change, elles opérations du change contredisent toutes ses lois... Lo . change qui donne le moyen de transporter l’argent d’un pays à un autre, est contradictoire aux lois de la Moscovie. »

- (î) Chap. xiv.

Nous espérons qu’on excusera le développement que nous avons donné à l’exposé des idées de Montesquieu sur le change : il nous a semblé que rien ne pouvait mieux faire saisir l’influence de cet instrument; cette influence s’étend beaucoup au-delà des facilités du commerce et des avantages de l’échange, elle fournit une explication du long préambule, dont nous faisons précéder l’étude du livre de M. Goschen.

Il reste à montrer comment les idées plus saines sur le rôle et sur le commerce de l’argent, ont fini par avoir raison des fantaisies de Law et des entraves mercantiles, comment elles ont triomphé des chimères du papiermonnaie, aussi bien que de la confusion entre la masse croissante des richesses et la multiplication des signes

d’échange.

Melon et Dutot, malgré les préjugés qu’ils n’avaient point su secouer, avaient déjà émis des notions remarquables sur le mouvement du numéraire. Pour ne parler que des écrivains qu’un injuste oubli atteint trop souvent quand il s’agit du développement des doctrines économiques, signalons encore les aperçus de Forbonnais et de David Hume.

Forbonnais commençait à discerner l’action légitime du change et la nature de la monnaie. Il ne lui manquait que d’accuser plus nettement une distinction, qui forme comme le point de partage entre le cours des idées ancien- * nés et celui des idées nouvelles sur cette matière. Au lieu que l’abondance de l’argent soit le principe de l’impulsion donnée au commerce et à l’industrie, elle en est la conséquence. Il est facile de comprendre et juste d’excuser la

méprise dans laquelle sont tombées des esprits, fascinés par l’éclat du métal. Turgot a posé en axiome que l’or et l'argent sont constitués par la nature des choses monnaie et monnaie universelle, indépendamment de toute convention et de toute loi; il avait pleinement raison mais ne nous étonnons point que pour beaucoup, l’idée abstraite de la valeur, et de la somme des valeurs, qui constituent la richesse, se soit confondue avec la possession de la mesure admise, de l’évaluateur commun, qui constitue une valeur par lui-même, qui est une chose appréciable et non une conception abstraite, comme les mesures de longueur de poids, de capacité. — On a été trompé par une figure de langage : en rencontrant sans cesse la traduction de tous les biens y en quotités monétaires, on a pris celles-ci non-seulement pour l’expression, mais encore pour la substance même de la richesse. Comme tous les biens s’échangent contre de l’argent, qui en constitue le prix , comme d’un autre côté tous les engagements, toutes les conventions se résument en une obligation de livrer une certaine quantité de métal précieux, le métal précieux a résumé en lui le pouvoir d’acquérir, le Vermôgensrecht des Allemands; il a fourni le moyen d’exercer librement ce pouvoir par le choix de tous les objets, qui s’offrent en échange. Posséder de l’argent, c’est disposer de tout, et la ' nuance délicate qui sépare lavoir présent du pouvoir futur s’est trop souvent effacée. On a généralisé, en la matérialisant, l’expression transitoire du droit d’acquérir, et au lieu de l’ensemble des choses mesurées, on n’a plus vu que l’instrument à l'aide duquel celles-ci s’échangent, et passent d’une main dans une autre. Sans s’occuper du nombre

et de la rapidité des évolutions, qui multiplient les services rendus par ces instruments, on a voulu établir une proportion directe entre la quantité de ceux-ci, et la somme des biens dont les hommes sont appelés à profiter. On a prétendu, d’une part, qu’à mesure que les instruments d’échange se multiplient la production s’accroît, et d’un autre côté on a voulu aider cette multiplication, en adjoignant aux métaux précieux, qui possèdent une valeur, du papier qui n’en possède pas.

Nous verrons lout-à-l’heure, comment est née la confusion entre ce qui serait la cause et ce qui est l'effet d’une production développée et d’un commerce actif : c’est le besoin des instruments d’échange, qui les multiplie, ou qui fait recourir à des procédés perfectionnés de circulation : la multiplicité de ces outils ne suffit nullement à elle seule pour engendrer la production.

Quant à l’action de la monnaie fictive, elle ne peut, comme l’a admirablement démontré Adam Smith, se séparer de l’application de la monnaie réelle. L’argent n’est une mesure que parce qu’il a une valeur : il ne sert à l’échange des produits que parcequ’il possède à la fois le double caractère de mesure et d’équivalent.

Telle est aussi la doctrine de Forbonnais (1) : « l’argent, dit-il, est gage par lui-même... le papier n’a aucune valeur qu’autanl que l’argent est toujours réputé prêt à le cautionner. » 11 dépeint d’une manière saisissante les dangers auquel le papier expose (2) :

« La plus légère alarme sur la sûreté de cette conver-

(1) Principes économiques, éd. Guillaumin, p. 234,

(2) Ibtd., p. 235.

sion (do papier contre argent) suffit par lui ôter sa valeur qui n’est que de confiance. Alors tout le monde veut payer en celte monnaie et personne n’en veut recevoir, ce qui est le comble du désordre; » il ajoute (1):

« On ne parlera point du papier-monnaie à cours forcé, parce que confiance et contrainte s’excluent mutuellement L’essence d’un papier-monnaie est la liberté de l’accepter; sa prospérité dépend de cette condition, qui n’admet aucune modification, sous aucun prétexte; toute infraction à cette ' clause produit, à son égard, l’effet que l’altération du litre ' produirait sur les métaux monnayés, c’est à-dire le renchérissement des denrées. Ces conceptions monstrueuses ne peuvent jamais être que le délire de l’ignorance des principes éternels, aussi immuables que les vérités mathématiques, ou de l’abus d’un pouvoir sans bornes qui ne sait pas que l’opinion s’irrite- contre quiconque la contrarie dans les vérités et les notions élémentaires, et que toujours invulnérable, elle porte des coups assurés à son ennemi.

« L’habileté s’épargne cette lutte dangereuse et inutile, et reçoit abondamment de la liberté qu’elle respecte les excédents dont elle a besoin. »

On ne saurait mieux dire.

Chose curieuse, Forbonnaisaprévu et réfuté une doctrine qu’on a présentée comme nouvelle de nos jours, celle du billet à intérêt; sauf l’absolu du jugement porté sur la valeur permanente de l’argent, qui varie moins que le -reste, mais qui ne reste point immuable, bien qu’elle serve à un moment donné, par l’influence du change, à

(1) Principes économiques, éd. Guillaumin, Supplément, p. 236.

mesurer fidèlement l’ensemble des biens à l’intérieur, et sur le marché universel, et en n’appliquant la pensée de Forbonnais qu’à une époque d’une durée limitée, et à l’espace du monde pendant cette époque, cette doctrine -mérite encore une complète approbation (1).

« L’argent a une valeur fixe, dans tous les temps et lieux. Le papier portant intérêt n’a point de valeur fixe, puisqu’il faut chaque jour un nouveau calcul pour constater le montant de cet intérêt; il éprouve de plus des inégalités dans son cours sur la place; ainsi il ne peut s’échanger sans hasard dans le courant du commerce, ni s’éloigner de la place où il a un cours. »

Mais l’auteur des Principes economiques est moins heureux quand il envisage à un autre point de vue le rôle de l'argent, ou du moins sa pensée demeure embarrassée. Peut-être pourrait-on lui appliquer à cette occasion ce qu’il écrit lui-même :

« Le malheur est que la plupart du temps, les idées sont confuses sur l’objet discuté, et l'un et l'autre parti ont également raison parce qu’ils ne parlent pas de la même chose. »

Forbonnais dit en effet : (2)

« L'argent quoique abondant est toujours désiré par celui qui possède des denrées, parce que l’abondance ne diminue pas la sûreté de ce gage, par conséquent l'abondance de l'argent invite à travailler et à produire. Or, tout le contraire est précisément l’effet du papier. »

(1) Loc. cit p. 234.

* (2) Ibid.

Ceci n’est vrai qu’à une condition, celle de l’équilibre des marchés, entretenu par le change , et du libre commerce de l’argent. La liberté suffit pour prévenir une surabondance ou un défaut de signes métalliques, dont la substance se met en rapport avec les métaux, traités comme une marchandise ; le prix de celle-ci s’élève et s’abaisse, suivant les conditions de l’approvisionnement.

On travaille avec les capitaux, dont l’argent ne constitue qu’une faible fraction, immobilisée dans la fonction de la circulation ; s’il surabonde, il est remplacé par de véritables instruments de travail, en vertu des lois du niveau universel, maintenu au moyen du change . — Nous ne sommes pas de ceux qui regardent l’office de l’argent, employé pour servir de véhicule aux relations matérielles entre les hommes, comme stérile. Nous avons eu souvent occasion de le dire : nous y voyons au contraire le mécanisme le plus fécond, celui qui active le plus la production, et qui rend le plus,' en raison de ce qu’il coûte à établir : il faut avant tout en assurer la solidité et maintenir le jeu régulier des ressorts qui le composent. C’est une machine, plus efficace, plus énergique, plus puissante que toutes les autres, mais dont l’emploi se mesure sur la tâche à remplir. L’utilité monétaire est limitée; on ne saurait l’étendre à volonté. Loin qu’on puisse répéter ici : « abondance ne nuit pas, » il faut reconnaître que cette abondance nuirait beaucoup en troublant le cours régulier des transactions, en affectant les prix et la portée des conventions, si elle ne rencontrait point en elle-même un modérateur constant, au moyen de la faculté d’exportation.

Eu usant de ce correctif, et seulement de celte manière

il est permis do répéter après Forbonnais (4): «l'argent attire les hommes, il ne signifie autre chose que le profit du travail et l’abondance du travail.»

L’erreur éclate d’une manière plus saillante dans le passage où en parlant des luttes suscitées entre les nations par l’ardeur qui les porte à se disputer les nouvelles provenances de métaux précieux, Forbonnais écrit (2).

« Ceux-là se trompent qui ne voient dans cette division qu’un calcul aveugle d’argent. Ce n’est pas autant les métaux précieux qu’on envie, que les effets résultant de l’accroissement des richesses conventionnelles c'est-à-dire i’augmentation qui en résulte pour la production et la population. C’est par là que la balance du commerce tient à la balance des pouvoirs. »

Les métaux se distribuent dans le monde, suivant les besoins des peuples, par la voie pacifique et régulière du commerce. Le plus beau titre de l’économie politique à In reconnaissance des hommes, est d’avoir triomphé du préjugé hostile, qui les poussait à des conflits sanglants, afin -de s’arracher les lambeaux d’une quotité limitée d’une certaine espèce de biens, tandis que l’harmonie naturelle des intérêts leur permet d’acquérir par la voie de l’échange et par la puissance du travail libre des richesses de plus en plus abondantes, sous toutes les formes. L’office politique des métaux, pour nous servir d’une expression vieillie, mais qui mérite de ne pas être abandonnée, se développe,

comme l’a montré Montesquieu, sous l’empire du change, eu %

(1) Loc. cil., p. 227.

(2) Ibid., p. 220.

servant à déterminer dans toutes les régions l’expression fidèle et équitable des produits créés et des services rendus.

Les fausses apparences ont entraîné à regarder comme la source meme de la richesse les instruments de circulation qui ne font qu’en marquer, pour ainsi dire, l’étiage. La monnaie réelle retrouve toujours sa limite, car elle possède une valeur intrinsèque, elle circule partout comme marchandise, alors qu’elle dépasse les nécessités de l’office légal qu’elle remplit; c’est une marchandise recherchée sur tous les marchés. Si la monnaie vient à faire défaut, on achète la matière qui la constitue, et qui, facile à transporter rapidement et à peu de frais, se précipite partout où elle trouve un bénéfice à recueillir. Loin de renouveler l’idolâtrie de l’or et les erreurs du système mercantile, ceux qui repoussent l’extension de la monnaie fictive, et qui soutiennent qu’il faut payer l’or ce qu’il vaut, pour en assurer l’approvisionnement, sollicité par les besoins de la circulation, continuent l’œuvre glorieusement accomplie par les fondateurs de l’économie politique moderne.

La gloire d’Adam Smith a éclipsé l’incontestable mérite de quelques-uns de ses devanciers et de ses contemporains. Tel a été notamment le sort de David Hume, qui fut un économiste distingué. Bien peu de ceux qui étudient la science de la production et de la distribution des richesses, s’occupent de lui ; l’histoire et la philosophie ont conservé plus fidèlement sa mémoire. Né à Edimbourg en 47 11, David flurne y est mort eu 1776, l’année même où parurent l’œuvre immortelle de Smith et les édits de Turgot. Il venait de passer trois ans à Paris, attaché comme secré-

taire d’ambassade à la légation de lord Hertford, et il n’avait point échappé au sarcasme spirituel de Grimm.

« Ce qu’il y a de plaisant, écrivait celui-ci (1), c’est que toutes les jolies femmes se le sont arraché et que le gros philosophe écossais se plaît dans leur société. C’est un excellent homme que ce David Hume, il est naturellement serein ; il entend finement, il dit quelquefois avec sel, quoiqu’il parle peu; mais il est lourd, il n’a ni chaleur, ni grâce, ni agrément dans l’esprit, ni rien qui soit propre à s’allier au ramage de ces charmantes petites machines qu’on appelle jolies femmes. Oh 1 que nous sommes un drôle de peuple. »

Les essais de David Hume sur l’argent et sur la balance du commerce, méritent d’être lus' et médités. On y rencontre la réfutation décisive des erreurs, propagées par Law et par les adeptes du système mercantile, erreurs dont nous avons signalé le reflet dans quelques passages ambigus de Forbonnais. David Hume a également reconnu

les effets salutaires, et l’action régulatrice du change , en ce qui concerne la sécurité et la sincérité des relations civiles et commerciales :

« La plupart des nations, dit-il (2), ont eu les mêmes frayeurs sur la sortie des espèces d’or et d’argent; elles ont craint d’être dépouillées de leurs trésors, et il était nécessaire que. l’expérience vînt au secours de la raison pour convaincre quelques peuples que les prohibitions de sortir les espèces ne servent qu’à hausser le prix du

(1) Correspondance de Grimm. Prem. partie, t. V, p. 124.

(2) Essai sur la balance du commerce, éd. Guillaumin, p. 86-87.

change el en nécessitent une plus grande exportation.

« Quelque grossières et quelque évidentes que soient ces erreurs, les nations les plus commerçantes en retiennent toujours une jalousie mutuelle sur labalance de leurcommerce et sont réciproquement agitées de la crainte d’être privées un jour, par l’acquisition des marchandises étrangères, de tout leur or et de tout leur argent.

« Ce! te frayeur me paraîtdans tous les cas chimériqueetsans aucune espèce de fondement; il est aussi impossible qu’un royaume peuplé et industrieux se trouve sans espèces qu’il l'est de voir tarir nos sources, nos ruisseaux et nos rivières. »

Il y avait à cette époque une grande hardiesse à professer cette doctrine : une courte période s’était écoulée depuis que Joshua Gee avait répandu l’alarme, en démontrant par des arguments spécieux et par des chiffres soigneusement alignés, que l’Angleterre devait être épuisée promptement d’or el d'argent, tant la balance du commerce était désavantageuse (I). La fine raillerie de Swift, avait déjà fait justice de cette prédiction, dont l’accomplissement, marqué dans un délai de cinq ou six ans, fut singulièrement contrarié, car vingt ans après, alors qu’une longue guerre avait sévi, Hume constatait que le royaume uni était plus que janfais riche en métaux précieux.

Cet écrivain s’applique à montrer le jeu naturel des prix, qui baissent quand le numéraire est rare, et haussent quand

(1) The Trade and nagivation of great Britain, ch. 34. — Joshua Gee travaillait au journal the British Merchant, arsenal des protectionistes du temps. Ch. King a publié la collection de ces écrits eu 1721, sous le titré : The British Merchant or commerce preserved. ■ »

il abonde, en provoquant tantôt une exportation, tantôt une importation qui rétablissent lequilibre.

« Il est évident, ajoute-t-il que les memes causes qui réformeraient ces inégalités exorbitantes, doivent les prévenir et les empêcher d'arriver; elles conservent, chez toutes les nations voisines, la quantité de leurs métaux dans la proportion de leur population et de leur industrie. L’eau est toujours de niveau ou tend à s’y mettre... La même cause qui rend à l’eau son niveau lorsqu’elle l’a perdu, doit toujours l’y maintenir. »

Se reportant vers les idées dominantes. Hume les rectifie en retraçant ainsi les résultats du change :

« Le prix du change contribue à maintenir la balance • du commerce et l’empêche de devenir trop préjudiciable à une nation ; lorsque la valeur de nos importations excède de beaucoup celle de nos exportations, le prix du change est contre nous ; celte perte lorsqu’elle excède ce qu’il en coûterait pour le port des espèces chez la nation créancière, nous oblige à les y transporter, car le change ne peut jamais être au-dessus du prix de la voiture. »

Les prohibitions, les châtiments arbitraires, restent sans effet contre la force des choses. N’en rcncoulre-lon point le

décisif exemple dans un fait que personne n’ignore:

« Les trésors immenses que les Espagnols ont exportés des Indes, se sont répandus dans toute l’Europe et aucune force humaine n’aurait pu les retenir en Espagne. »

Ce n’est pas que Hume méconnaisse l’utilité de la monnaie, ou qu’il ignore qu’elle se présente comme un des signes extérieurs de la richesse; il en saisit nettement la signification véritable.

C’est, dit-il, dans les endroits où les hommes sont rassemblés en plus grand nombre, qu’on trouve plus d’industrie et plus de denrées et par conséquent plus d'argent: cette quantité d’argent est toujours en proportion de* la population et de l’industrie, et c’est ce qui en maintient le niveau. Il ajoute en note cette observation essentielle :

« J’entends toujours le niveau proportionné aux commodités, au travail, à l’industrie, à l’habileté qui se rencontrent dans chaque Etat. »

Aussi ne se laisse-t-il point éblouir par le sophisme vulgaire, familier à son temps. Il avait déjà abordé ce sujet dans son Essai sur l'argent, en disant :

« Un royaume ne peut jamais avoir une population trop nombreuse et une industrie trop étendue. Mais la grande abondance d’argent n’a qu’un usage borné, et peut même causer du préjudice à une nation dans son commerce étranger. »

Ces convictions l’entraînaient à douter de l’avantage prétendu des banques publiques et des papiers de crédit en usage chez quelques peuples et dont l’établissement ne remonte pas à beaucoup plus d’un siècle. Il craignait d’augmenter cet inconvénient par une monnaie fictive « qui ne peut être d’aucun usage pour s’acquitter envers les étrangers et qu’un désordre dans l’état peut réduire à rien. » Beaucoup plus désireux du développement des richesses réelles que de la multiplication des signes, Hume voit le principal avantage de la monnaie dans la fixité quelle imprime à l’estimation des produits, et dans les facilités qu’elle donne aux mouvements du commerce international. Le niveau nécessaire se rétablit en effet de lui-même, sans

qu’on ait besoin de s’en occuper, pourvu qu’on n’ait point recours à des artifices financiers qui substituent des signes dépourvus de valeur intrinsèque, à une monnaie métallique portant son gage avec elle.

David Hume, dans un passage plein de fine ironie, fait briller un esprit positif et détruit les vaines illusions?

« Je conviens cependant, dit-il, qu’on peut employer deux moyens pour maintenir l’argent au-dessus ou au-dessous de son niveau. Ils sont la conséquence du principe établi et lui donnent une nouvelle force.

« Les banques, les actions et le papier de crédit, tous établissements modernes adoptés par les Anglais avec une espèce de frénésie, sont le seul moyen propre à tenir l’argent au-dessous de son niveau. Le papier devient par ces établissements équivalent aux espèces, il circule dans toutes les parties de l’Etat, augmente la valeur (nominale) de la main d’œuvre et des denrées, supplée à l’or et à l’argent, fait disparaître une partie de ces métaux précieux et empêche que leur quantité n’augmente... La valeur de toutes les denrées augmenterait dans la même proportion, . par conséquent cet accroissement général des richesses n’apporterait aucun changement dans l’inégalité des fortunes. Un grand fonds d’argent n’est avantageux que dans les négociations avec l’étranger, et comme le papier n’a de valeur que dans riutérieur, il a les inconvénients qui sont la suite d’une grande abondance d’argent et ne procure aucun des avantages qui peuvent l’accompagner... Le soin qu’ont eu les politiques modernes de remplir les portefeuilles de billets de banque et de papiers de l’échiquier sem-

ble être une suite de la crainte que la nation ne se trouvât accablée sous le poids de l’or et de l’argent. »

Il ajoute :

« Il est fâcheux que Lycurgue n’ait pas eu l’idée de papiers de crédit, lorsqu’il chercha à bannir l'or et l’argent de Lacédémone. Cet expédient aurait été plus utile à son système’, que ces masses de fer qu’il leur substitua, et les papiers de crédit qui n’ont aucune valeur réelle ni intrinsèque, auraient apporté un obstacle certain à tout commerce étranger. »

Ce que veut David Hume, c’est le commerce libre, étendu, suivant les desseins de la Providence, dont il parle en des termes qui rappellent les grandes paroles de Sully : « Il en résulte un mal général et commun à toutes les nations; les peuples voisins ne peuvent jouir réciproquement et avec liberté de l’échange mutuel de leurs denrées et de leurs marchandises, que le souverain législateur semble avoir prescrit, en donnant à tous les peuples, un climat, un sol et un génie qui les distingue les uns des autres, par des différences particulières à chacun d’eux.

« Les politiques modernes en faisant usagg des papiers de crédit, ont adopté le seul moyen de bannir les espèces d’un état ou du moins d’en diminuer la quantité. »

Une dernière citation, nous permettra de mettre en lumière le véritable système, que l’intelligence pénétrante de David Hume avait nettement entrevu :

« Les nations ne peuvent espérer conserver leurs espèces, lorsqu’elles perdent leur commerce, leur industrie et leur population, dont les métaux précieux suivent toujours la proportion... Lorsque la population d’un État et

son industrie n’ont souffert aucune diminution, il est impossible que l’argent ne revienne par un grand nombre de canaux, différents les uns des autres et souvent inconnus. Le gouvernement a raison d’employer ses soins pour conserver la population et les revenus de l’Etat; mais il peut se dispenser d’en prendre pour la conservation des espèces. Leur quotité sera toujours proportionnée au nombre du peuple et à l’accroissement de son industrie. »

Ainsi un équilibre naturel s’établit entre les peuples qui à travers des oscillations, de moins en moins sensibles, obtiennent la quantité de métaux précieux, correspondante aux besoins de la circulation. Les qualités en vertu desquelles l’or et l’argent sont constitués à l’état de monnaie, et de monnaie universelle, un prix élevé sous un faible volume, la facilité de se diviser et de se réunir, le transport commode et prompt, l’emploi général, la demande toujours en éveil, la durée inaltérable, l’homogénéité de la substance, d’où qu’elle vienne, la netteté de l’empreinte, l’infaillibilité du titre, indiqué par l’essayage , la transmission peu coûteuse, font qu’ils arrivent partout où leur service devient plus recherché. On n’apoint à s’en occuper, pourvu qu’on laisse faire Y industrie du change , abandonnée à une libre concurrence.

Celte industrie a successivement triomphé des interdictions du prêt, et de l’oppresion des lois prohibitives; elle a su franchir les frontières jalouses, et briser les entraves de la sortie ; elle a eu raison de la variété, aussi bien que de la variation des monnaies; elle a -pu déjouer les tentatives honteuses et naïves de l’altération des espèces aussi bien que les procédés plus savants, et mieux déguisés,' de

i émission abusive de signes, dépourvus de valeur intrinsèque. Le morcellement des territoires et des souverainetés n’a pas empêché la coutume commerciale d’établir la fixité et l’unité des rapports, au moyen de la simple pierre de touche du change , et de la monnaie de compte, invariable et inflexible. Comme l’a dit Montesquieu dans son magnifique langage, le change a ôté les grands coups d’autorité,

* ou du moins il a ôté le succès des grands coups d’autorité.

Non-seulement le change établit un contrôle certain sur les instruments de la circulation et sur la mesure de la valeur, mais encore il conduit à les proportionner aux besoins de chaque pays, en vertu de la loi des prix. Il suffit de comprendre l'action naturelle de ce levier, pour se désabuser des chimères du système mercantile, et pour dissiper les illusions de la monnaie de papier,

Une observation superficielle avait conduit à faire supposer, que puisque les pays prospères, dont la production et le commerce fleurissent, possèdent beaucoup d’argent, il suffirait d’augmenter les approvisionnements métalliques, pour développer la production et le commerce et pour faire surgir la richesse. On avait pris le résultat obtenu, pour le moyen à mettre en œuvre : l’exemple de l’Espagne aurait dû suffire pour désiller les yeux, mais les séductions de Law et d’une balance de commerce mal comprise, ne furent dissipées que par l’enseignement du change , dans lequel se réflète l’état réel de la balance des engagements contractés, et au moyen duquel se rectifient spontanément les écarts temporaires. On n’a besoin ni de retenir le numéraire, ni de l'appeler, il se mettra toujours

de niveau avec l’utilité monétaire, pourvu qu’il puisse sortir quand il surabonde et qu'on ne l'on pèche point de rentrer en lui opposant les facilités périlleuses d’une monnaie élastique, créée au moyen du papier. David Hume avait nettement signalé cet écueil ; l’école métallique, dont l’acte de \ 844 a formulé la doctrine, a tiré profit d’une expérience, rudement acquise, en demandant que si l’on admettait, dans une mesure définie, des billets en quotité supérieureà celle de l’or qu’ils sont appelés à représenter, les choses fussent au moins réglées de manière à ce que la circulation, composée de métal et de papier, se comporte exactement, dans les mouvements d’expansion et de contraction comme le ferait une circulation purement métallique.

Mais n’anticipons point sur ces enseignements, que l’élude du livre de M. Goscben, nous permettra de faire suffisamment ressortir. S’il nous a paru utile de consacrer une rapide esquisse aux origines du change et à l’influence qu’il a exercée sous des formes diverses, mais d’une manière constante; si nous avons donné quelques indications sur les idées connexes, inspirées par le système mercantile, et par la création de la monnaie de papier, et sur les méprises nées d’une fausse appréciation de la balance du commerce et de l’abondance du numéraire, c’est que nous avons voulu déblayer le terrain d’assimilations inexactes et de jugements hasardés. La balance des paiements, et le libre corn merce des métaux précieux, payés à leur prix, voilà ce don! la science moderne doit s’occuper, au lieu de se laisser réduire par le vain mirage des artifices financiers.

Il ne nous reste plus pour terminer cette étude préliminaire, qu'à mentionner rapidement les résultats de la

suspension des paiements de la Banque d’Angleterre, et les leçons fécondes du Bullion- Report , admirable résumé des méditations de ces grands esprits, dont la légitime influence se trouve de plus en plus consacrée par l’admiration de la postérité, de ces hommes illustres, qui se nomment Borner, Thornton, Buskisson, Ricardo, et dont le colonel Torrens, Lord Overstone, M. Ward-Norman, Tooke, Senior, Sir Robert Peel, Cobden, notre illustre confrère M. Gladstone, et tant d’autres défenseurs du système métallique , ont recueilli le noble héritage.

Nous avons déjà touché cette question dans un mémoire, soumis l’année dernière à l’Académie des sciences morales et politiques, sous le titre : Un chapitre de V histoire financière de V Angleterre (1), nous pouvons donc nous contenter de quelques indications; elles sont indispensables pour compléter les notions sur les précédents de la doctrine du change, et sur l’influence qu’elle doit continuer à exercer, de l’avis des économistes qui ont le plus vigoureusement battu en brèche Tact de 4844. C’est qu’aussi les plus éminents d’entre eux, Wilson, Newmarch et même M. Mac-Leod, arrivent forcément, par uue voie différente, au résultat poursuivi d’une manière plus directe par sir Robert Peel, à la nécessité absolue de l’élévation du taux de l’escompte, quand les réserves métalliques s’écoulent d’une manière inquiétante et que le taux du change faiblit. Loin de contrarier la doctrine du freetrade, on la confirme et on l’applique en usant de ce levier avec une prévoyante fermeté, au lieu de se ré-

(1) Ce travail fait partie du volume que nous venons de publier sous le titre : les Banques d'Angleterre et les Banques d? Ecosse, Paris, 1847, Guillaumin, éditeur.

fugier dans la fiction d’une extension fiduciaire. Les saines

doctrines du crédit s’accommodent mal de cette molle complaisance, qui conduit à troubler la Sincérité des rapports et le mouvement régulier des prix. Le crédit consiste toujours dans un engagement réalisable à terme; la confiance qui en est la base s’ébranle du moment où au lieu detre stable, au lieu de rester sous l’empire des relations du marché universel, la monnaie devient élastique, en obéissant à l'arbitraire et au caprice. Une expansion inconsidérée amène line contraction violente, tandis que si l’on demeure fidèle à l’action naturelle du commerce * „ libre, les oscillations qui proviennent de l’instrument monétaire se renferment dans d’étroites limites. Restera toujours la grande loi qui régit les capitaux disponibles et qui domine le taux de l’intérêt. La confusion, trop commune encore, entre le capital disponible et le numéraire, conduit aux jugements les plus erronés, et voile les enseignements décisifs du change . En approfondissant ceux-ci, on trouve la clé de beaucoup de difficultés, insolubles en apparence, comme l’est, par exemple, la coexistence prolongée pendant plusieurs mois d’un écart considérable entre l’escompte des diverses Banques qui fonctionnent dans des pays rapprochés. C’est un problème que nous nous proposons d’aborder à la fin de ce travail ; ce problème devient d’une solution facile, quand, au lieu de s’en tenir aux apparences extérieures, on pénètre au fond des questions, et qu’on tient compte de toutes les influences qui s’exercent simultanément sur le marché des capitaux et sur le commerce des métaux précieux. Le fait qui se manifeste est toujours la résultante de forces diverses; alors même qu’il semble contrarier la loi

de la solidarité des marchés, maintenue par le change, il la confirme. Les Cambiste s conlre lesquels une élude superficielle dresse quelquefois une sorte d’acte d’accusation, loin de provoquer les écarts irréguliers, les restreignent; au lieu d’activer les crises, ils en hâtent le dénouement.

En effet, les spéculations du change rendent les oscilla-

tions moins brusques, en même temps qu’elles les abrègent; on attaque les Cambistes parce qu’ils s’appliquent à vendre la marchandise dont ils trafiquent, les lettres de change et l’argent, sur les places où ils sont chers, après les avoir acquis sur celles où ils se présentent à meilleur compte. C’est la mission même et le grand service du commerce; ces opéations sur la différence des prix ne tardent pas à ramener les choses à l’équilibre. Dieu merci, nous ne sommes plus au temps où une terreur superstitieuse faisait frapper les

prétendus accapareurs, et construire des greniers d'abon-

dance . Depuis que le commerce des blés est devenu libre, en dépit des préjugés vulgaires, les disettes ont disparu ; le même principe exerce partout la même influence salutaire. Les compensations entre les diverses places, dit M. Courceîle-Seneuil, s’opèrent avec d’autant plus de facilité et d’économie que le commerce de banque est fait avec plus ' de puissance et de capacité. Plus il se rapproche de la perfection et plus les transports effectifs de monnaie sont rares, plus par conséquent l’emploi de la monnaie se trouve épargné. Le change n’a besoin que.de sécurité et de liberté pour rendre les plus grands services, au moindre prix ; ce qu’on doit éviter avant tout, c’est d’essayer de le régler artificiellement. Les salutaires indications qu’il fournit, perdraient ainsi tout sens et toute influence.

Sans imaginer que l’élude attentive des variations du

change suffise pour révéler les causes diverses qui agissent sur les capitaux disponibles et sur le numéraire, il e:>t certain qu’elle constitue un des éléments essentiels de la connaissance exacte des marchés, pourvu que ces variations suivent leur cours naturel; autrement au lieu d’instruire, elles risqueraient fort de pousser à des jugements fautifs ; elles cacheraient la vérité quelles doivent refléter.

Alors surtout que la pratique de la circulation fiduciaire risque de fausser le mouvement, le cours du change est le moniteur silencieux, mais inflexible, qui traduit au grand our la réalité des choses, et qui redresse les erreurs commises, en les châtiant.- Il ne s’arrête ni devant le pouvoir absolu, ni devant la grandeur républicaine, et les doctrines ' constitutionnelles ne sauraient le fléchir. Quelque soit la forme du gouvernement, elle essaierait vainement de le dominer; il déjoue des tentatives aussi impuissantes que téméraires, il dévoile la simulation, flétrit la fraude, échappe à la violence; c’est qu'il est l’inexorable ministre de la vérité, le serviteur impassible de la force des choses.

Que l’Empereur de toutes les Hussies ordonne d’accepter des roubles de papier, en guise de roubles argent; ils ne seront reçus qu’au cours du change, sur le marché de monde qui fera justice de tout arrangement artificiel et qui en montrera la fragilité; on verra varier du quart dans l’espace de quelques mois, le prix réel d’une monnaie, qui perd le caractère de mesure des valeurs, et qui pousse aux incertitudes de l’agiotage, en troublant le résultat régulier du travail (4).

(1) Le rouble papier qui devrait, comme le rouble argent, valoir 4 fr. au prix de la quantité de métal fin qu’il promet, est tombé récemment à 3 fr.. 60; il vient de remonter à 3 fr. 30.

Que les États-Unis émettent des masses formidables de grcen-backs , transformés en numéraire légal, la prime de l’or qui dénonce la puissance véritable d’acquisition que possède le papier, s’élèvera jusqu’à 250, le change sur Paris réduira le dollar d’un prix normal de plus de 5 fr. à 2 fr. environ et à 20 pence en Angleterre ; celle dépréciation ne s’arrêtera qu’au moment où la jéduction du Sud aura brisé la planche aux assignats.

On connaît les immenses efforts, multipliés par la République américaine pour éteindre une dette colossale, et pour hâter la reprise des paiements en espèces; malgré la confiance -qu’elle inspire, malgré la fermeté des résolutions, et l’énergie des moyens mis en œuvre pour atteindre ce but, l’or est encore coté à 137, et le change sur l’Angleterre, qui devrait être au pair à 109, approche de 150.

Que l’Autriche, obligée de renoncer à lîespérance de supprimer le cours forcé en 1867, continue de recourir au papier, celui-ci, malgré de meilleures perspectives, perdra plus de 20 p. 100; et quoique l’Italie, entraînée par les circonstances à commettre la même faute, en ait restreint les mauvais résultats en limitant sévèrement l’émission (1), les billets n’ont pas encore regagné le pair.

(1) L’émission des billets, munis du cours forcé, a été fixée au maximum de 268 millions de francs pour le royaume d’Italie.

Lorsqu’après la Révolution de Février, la Banque de France (dont on invoque souvent l'exemple sans tenir compte de la circonstance essentielle de la limitation de l’émission autorisée), • fut placée sous le régime du cours forcé, en devenant la seule Banque d’émission pour tout le pays, la quotité des billets fut renfermée dans un maximum de 452 millions de francs. Un décret

La cote journalière du change, substitue d’une manière irrésistible la mesure vraie à une mesure fausse, elle rétablit les rapports sur le pied réel, partout où ne. s’étend point la pression d'une autorité arbitraire. L’influente qu’elle exorce pénètre même au sein des États le mieux gardés contre cette invasion de la justice, et elle ne respecte pas davantage les actes de violence, que les illusions du sophisme. '

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