CHAPITRE III
La foi de nos populations n'est pas d’ordinaire assez vive pour se contenter d'un culte froid & dépourvu de tout attrait. Les séances au lieu saint sont poui beaucoup de gens longues & fastidieuses; tandis que les uns bâillent nonchalamment, d'autres s endorment ; quand leur regard a fouillé tous les recoins, dessiné cent fois tous les contours romans ou ogivaux, compté toutes les clefs de voûte, déchiffré tous les blasons, toutes ces gens renoncent à calculer le nombre infini des atomes, qui se balancent à la lueur d'un rayon de soleil. Leuis yeux éblouis se ferment sans effort, quand ils ont longtemps suivi les méandres qu'une hirondelle indiscrète dessine en tous les sens.
Quand l’esprit, qui s’est perdu mille fois dans les profondeurs des triforiums, a fini d'examiner dans le plus minutieux détail chaque moulure & s'est égayé devant les chimères grimaçantes des chapiteaux, quand cet espiit, disons-le, est las de fixer, toutes ces gens harasses, ennuyés, oubliant le pourquoi ils sont la, sont envahis par le plus profond dégoût. Ce ne sont pas les banalités musicales qu'on leur sert qui suffiront à les retenir ; ils ont mieux, oh ! beaucoup mieux, au théâtre. Non, ils ne savent plus au juste pourquoi ils viennent passer une demi-heure ou une heure dans ce lieu, où tout leur paraît si froid & pour le moins aussi glacial que le marbre qui tapisse les vieilles murailles du temple, ou les dalles qu'ils foulent aux pieds. Vous ne les y verrez plus.
L’abus de remplacer toujours le chant liturgique par de la musique pourrait bien être le mot de l'énigme, nous expliquer le pourquoi de l'abandon du lieu saint. L éminentissime cardinal Langénieux en était assez convaincu. Dans une lettre circulaire au clergé de son diocèse, en date du 28 octobre 1884, l'auguste prélat soulignait ces mots : « H est de toute évidence que la désertion de
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l’église qui nous attriste en tant d’endroits est due en partie au peu d’intérêt que présentent les offices, & au peu de part que les fidèles sont appelés à y prendre. »
Cherchant un remède à ce mal, le bon évêque croit le connaître & il le signale : « Il n’est pas moins évident qu’un des moyens les plus puissants & les plus à notre portée pour attirer les populations à l’église & les y retenir, c'est de les intéresser, en les initiant aux choses qui s’y font, & particulièrement au chaut des louanges de Dieu 1 . » « C’est à cela qu’il faut tendre, observe judicieusement Mgr l’évêque de Metz, musicien distingué : faire chanter tout le monde. » L’expérience du reste a prouvé que. partout où le chant des masses a été établi, les offices ont été plus fréquentés, & que ceux qui s’éloignaient de l’église y ont été ramenés par le charme de cette grande voix populaire 2 .
C’est pourquoi l’Eglise laissa toujours à tous ses enfants le droit & la liberté de chanter les louanges divines ; la liberté de chanter est la même pour tous : Mulieres et viri, juvenes et senes, servi et liberi mélos omnes iitium emisimus 3 . A precatione surgentes ad psalmodiant exeunt. Après avoir prié, tous les fidèles de Néocésarée se levaient pour la psalmodie, enseigne saint Basile. Dieu ne pourrait demeurer insensible au chant unanime de tout son peuple ; il s’y mêle un je ne sais quoi qui ébranle les masses, les émeut jusqu’à l’intime de leur être. « De tels chants excitent la ferveur, communiquent une sainte allégresse, & les sentiments qu’ils expriment se fortifient, s’échauffent en se produisant au dehors 4 . »
Les maîtres, ceux qui ont un droit de se prononcer, les Gounod, les Danjou, les Saint-Saëns, les Ambroise Thomas, l’ont déclaré : « le plain-chant est le véritable chant d’église... le seul qui soit doué d’une efficacité sur les âmes... le seul populaire qu’on ne saurait retrancher
1 Mgr Lan-
GENIEUX, 2S Octob. 1884.
2 Chant de VEglise par l’abbé Mehling.
3 S. Jean Chçysost.
1 Mgr de
Conny.