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Il avait cependant exprimé le désir de faire, avant de partir, un séjour de quelques semaines en Angleterre. Le Prince de Galles, qui s'était toujours montré son admirateur passionné, Tavait 5 invité à venir chasser en Ecosse. Mais, tout d'abord, le prince désirait offrir à la Reine, qui n'avait jamais entendu Marackzy, l'enchantement de cette virtuosité sans rivale.
La fête eut lieu à Windsor. Des invitations
lo en très petit nombre avaient été lancées, et des folies avaient été faites pour obtenir d'être compté parmi les élus. Lorsque Stênio parut dans le salon, son violon à la m?In, un murmure doux, caressant, ailé: celui* de toutes les femmes
15 groupées autour de la souveraine, passa dans le silence, et fit frissonner le musicien. Il sourit*' et, sans lever les yeux, frappant un coup léger avec son archet, pour prévenir son accompagnateur qu'il était prêt, il commença.
20 II jouait une rêverie aux harmonies mélancoliques, exprimant les plaintes d'une âme souffrante prête à quitter la terre, et qu'il avait intitulée le Chant du Cygne, Sous ses doigts merveilleux, les souvenirs du passé heureux, fêtes joyeuses et
25 brillantes, alternaient avec les réalités déchirantes du présent désolé. Ce "^ n'était plus le violon qui chantait, c'était le coeur blessé lui-même qui exhalait ses regrets suprêmes avec ses derniers soupirs.
Sténîo, les paupières baissées ainsi qu'à son habitude, oublieux de tout ce qui l'entourait, et comme concentré dans l'exécution de son morceau, faisait * entendre les dernières notes, pures comme un souffle d'ange remontant vers le ciel, lorsqu'un 5 profond sanglot, rompant le silence religieux de l'auditoire charmé, lui fit lever les yeux.
D'un regard, il parcourut la salle étincelante de lumières, de parures et de fleurs et, à deux pas de lui, au premier rang, le visage bouleversé pario rémotion, les joues ruisselantes de larmes, il aperçut** une jeune fille. Les mains croisées, comme en prière, elle restait immobile. Pour elle, la terre avait disparu.*^ Emportée par l'inspiration du sublime' musicien, elle planait dans 15 les espaces sacrés de la poésie éternelle. Des voix célestes charmaient ses oreilles, une douceur infinie pénétrait son âme, et elle souhaitait de rester toujours ainsi, à écouter ce divin concert.
Les chants cessèrent brusquement, un grand 20 bruit d'applaudissements éclata et un mouvement se produisit** autour de la jeune fille: celui de toute l'assistance qui, sans le moindre souci de l'étiquette, se levait en tumulte pour complimenter Sténio. Elle sentit qu'on la poussait du 25 coude, et elle entendit une voix douce qui murmurait :
— Maud ! Eh bien ! Maud ?
Ses paupières battirent ® comme si elle se
réveillait, elle poussa un soupir, et, souriant à sa sœur, qui se penchait vers elle avec un commencement d'inquiétude :
— Ah ! Daisy, que j'étais loin ! . . .
5 Elle put* voir alors, dans un cercle de duchesses, le musicien debout, qui écoutait les compliments avec une gravité discrète. Puis, après un court dialogue, elle Taperçut qui se dirigeait de son côté, conduit^ par le prince lui-même. loSténio s'inclina devant elle, pendant que son royal protecteur disait :
— Miss Mellivan, mon ami M. Marackzy, qui a sollicité rhonneur de vous être présenté . . .
Maud balbutia quelques paroles confuses. Il 15 lui sembla qu'une chaleur insupportable lui brûlait la poitrine. Quand elle reprit son sang-froid, le prince s'était éloigné, le musicien s'apprêtait à jouer de nouveau. Et, sous l'influence de l'archet enchanté, la jeune fille retrouva son extase, et 20 pour elle la soirée se continua dans un ravissement délicieux.
Le séjour de Marackzy, qui devait ^ durer quelques jours seulement, se prolongea** plusieurs semaines. Les journaux d'Amérique annoncèrent 25 que la tournée, tant attendue, était retardée. Mais il fut bientôt évident qu'elle n'aurait pas lieu.
Un charme invincible retenait ® Sténio en Angleterre. Il refusait de donner des concerts; il
• 167. »» 176. « ii8t. ^ io8^ • 161.
paraissait désirer faire' oublier qu*il était artiste de profession. Il allait beaucoup dans le monde, jouait, dansait, chassait, menait la vie d'un grand seigneur. Pour obtenir de Tentendre, même dans la plus grande intimité, il fallait beaucoup insister. 5 Encore n'était-ce jamais qu'à des sollicitations féminines qu'il cédait. Miss Mellivan avait spécialement le privilège de vaincre * les résistances de Sténio. Un mot d'elle était un ordre pour lui. Alors il prenait un violon, n'importe lequel, 10 jouait de verve ses airs les plus passionnés, comme s'il eût voulu** les répandre, philtre subtil, dans le cœur de la jeune fille. Et toujours, en effet, le charme opérait, et Maud, sur les ailes du rêve, suivait le prodigieux enchanteur ou il lui plaisait 15 de l'emporter.
Le marquis de Mellivan-Grey, personnage très grave, premier secrétaire de l'Amirauté, avait fait grand accueil au célèbre Hongrois. Vers la fin du printemps, il lui avait proposé de venir passer 20 quelques jours chez lui, en Irlande. Le noble lord se proposait de produire Marackzy dans la haute société irlandaise, et ce rôle de Mécène flattait son amour-propre.
Resté veuf quand ses filles étaient encore toutes 25 petites, il les avait confiées à la surveillance d'une gouvernante, vieille fille puritaine et timorée. Croyant ° avoir ainsi paré à tout, il vivait^ en sécurité. Jamais il n'avait soupçonné l'influence
que Sténio avait acquise* sur Maud. Pas une fois il n'avait surpris^ les regards de la jeune fille ardemment fixés sur le grand artiste.
Plein de l'orgueil de sa race, il n*eût pas admis ^ 5 qu'une enfant portant son nom pût s'abaisser jusqu'à ce génial homme de rien. L'écouter, s'en amuser, le complimenter, soit. Attitude de maître satisfait à l'égard d'un serviteur agréable. Mais le traiter d'égal à égal, l'aimer? C'était
lo une dégradation que ne devait pas concevoir ^ sa vieille tête de gentilhomme.
Installé dans son domaine de Dunloë, aux portes de Dublin, depuis plusieurs jours, il attendait Marackzy. Le musicien demandait délais
15 sur délais. On eût dit qu'il redoutait de paraître devant lord Mellivan. Un matin cependant, précédé par un télégramme annonçant® l'heure de son arrivée, il vint.
A peine la voiture qui l'amenait avait-elle
20 franchi la grille d'honneur, que Maud quitta le salon, et, très pâle, monta dans sa chambre.
Lord Mellivan, debout sur le perron, s'avança^ vers son hôte et lui tendit la main. Sténio s'inclina respectueusement sans la prendre. Et d'une
25 voix grave :
— Monsieur le marquis, avant de vous laisser me faire accueil, je dois vous demander la faveur d'un entretien de quelques instants. Quand vous m'aurez entendu, je saurai « si je dois devenir
30 votre hôte, ou m'éloigner.
» 154. »» 191-2. • 186-7. *ii6. * io8«. ' Io8^ «170.
Lord Mellîvan, étonné, regarda attentivement Marackzy et remarqua alors qu'il n'était pas en veston de voyage, mais cérémonieusement en costume de ville. La voiture qui l'avait amené ne portait pas de bagages, comme s'il s'attendait 5 à ne pas rester. Le marquis, soucieux, invita de la main le musicien à entrer. Et, sans une parole, ils se dirigèrent vers le salon. L'entretien dura un quart d'heure, au bout duquel la porte se rouvrit. Marackzy sortit, reconduit par lord lo Mellivan. Sur le seuil, Sténio fit un geste de supplication, auquel le grand seigneur ne répondit que par un sourire de dédain. L'artiste fit entendre une exclamation étouffée, et, comme le marquis, sans plus s'inquiéter de sa présence, 15 était rentré dans le château, il jeta* un regard ardent autour de lui. Au même moment, le rideau d'une des fenêtres du premier étage se souleva, une tête blonde apparut, Marackzy lui adressa un adieu désespéré et, le visage décom- 20 posé par la douleur, s'élança ^ dans la voiture.
Pendant quelques jours, miss Maud demeura enfermée dans son appartement. On la disait souffrante. Puis, lord Mellivan reparut en Angleterre, accompagné de sa fille cadette. Le bruit 25 se répandit que la fille aînée du marquis était atteinte d'une maladie de langueur et que les médecins ne répondaient pas de la sauver, si elle ne vivait dans la solitude et le repos, sous le ciel
de rirlande. La tristesse profonde que lord Mellivan traînait partout avec lui parut une preuve certaine de la véracité de ce récit. Cependant des gens * bien informés prétendirent avoir 5 rencontré Maud avec Marackzy, en Allemagne. Ces racontars prirent^ promptement une importance si scandaleuse, que la famille et les amis de lord Mellivan s'émurent*' et se décidèrent à le prévenir. Il les écouta d'un air glacé ; puis, la
10 voix sourde, et faisant effort pour parler:
— Je veux bien qu'il soit question entre nous de ma fille Maud, mais ce sera pour la dernière fois. Il est exact qu'elle a déserté ma maison pour suivre Marackzy. Ils se sont mariés à
isCowes, avant de quitter l'Angleterre. Elle est régulièrement sa femme. Peadant notre séjour en Irlande, l'artiste avait eu l'audace de venir me demander la main de miss Mellivan ... Je répondis en le priant de s'éloigner sur-le-champ ... Il
2ome déclara alors que ma fille l'aimait, et que c'était d'accord avec elle qu'il avait fait cette démarche. Il ajouta qu'il était riche, honoré, et me supplia de ne pas prendre une résolution irrévocable. Je persistai dans mon refus. Il partit.
25 J*eus alors à subir les prières et les lamentations de Maud. Elle était au désespoir ... Ce misérable l'avait ensorcelée. Durant des jours entiers, elle resta sans parler, presque sans manger, l'œil fixe, l'oreille tendue, comme si elle écoutait au loin
une musique mystérieuse. Je fis tout pour la distraire : rien ne réussit ... Je comptais sur sa fierté. J*espérais * qu'elle parviendrait à se rendre compte de la distance qui la séparait de celui qu'elle aimait... J'avais ordonné à ma fille Daisy 5 et à leur gouvernante, miss Harriett, de ne pas la quitter . . . Et, cependant, un soir, on trouva sa chambre vide . . . Elle s'était sauvée, abandonnant son père, sa sœur, le toit sous lequel est morte sa mère, oubliant tout pour un aventu-io rier ! . . .
Lord Mellîvan resta un instant silencieux, le visage dans ses mains ; puis, faisant un geste de colère :
— A partir de ce jour, j'ai ordonné qu'on ne 15 prononçât ^ jamais le nom de cette malheureuse devant moi... Je ne connais*' pas la femme de M. Marackzy, je n'ai plus qu'une fille ! Vous avez voulu savoir la vérité : je vous l'ai dite.
Le silence se fit peu à peu sur l'aventure. 20 Bailleurs, entre lord Mellivan et Sténio, la lutte n'était pas égale. Jamais les merveilleuses qualités du musicien ne se manifestèrent avec autant d'éclat qu'après son mariage. On eût dit qu'il voulait, à force de succès, faire oublier à sa jeune 25 femme les chagrins que son amour lui avait coûtés.
Il créa autour de Maud une atmosphère de triomphe. Il dissipa toutes les préventions, força * toutes les sympathies, entraîna toutes les admirations. Il obtint,^ par Tascendant de son art, qu'on 5 donnât tort au père outragé, et qu'on murmurât contre sa sévérité.
Lord Mellivan parut un peu trop féodal en tenant rigueur à ce roturier de génie qui, en somme, marchait de pair avec les plus grands
lo seigneurs. L'empereur, son maître, l'avait fait comte; mais il dédaignait son titre. Marackzy tout court lui semblait suffisant.
Pendant deux ans, il tint l'Europe sous le charme et donna à sa jeune femme toutes les
15 compensations qu'elle avait pu rêver. Reçue *^ et attirée partout, à la cour et dans le grand monde, elle y fit rayonner le charme doux de sa beauté blonde. Elle compléta Marackzy. Sans elle il eût manqué quelque chose à la fortune
20 extraordinaire de ce grand artiste. A sa couronne elle ajouta un fleuron charmant : celui de l'amour. Sténio, riche, acclamé, aimé, semblait l'image vivante du bonheur sur la terre. Mais la fatalité était là, derrière le char triomphal, prête
25 à prouver qu'aucune joie n'est durable ici-bas.
Au bout d'un an de mariage, un enfant était
né, blond comme sa mère. Et dans les ivresses
de la maternité, les dernières tristesses de Maud
avaient disparu.^ Elle eut, pendant quelques
mois, Toubli complet du passé. Elle se laissa aller au courant prodigieux qui l'emportait de fêtes en fêtes, dans une clarté et un bruit d'apothéose. L'être presque divin qui la faisait régner sur le monde lui parut plus beau, plus charmant, 5 plus digne d'être adoré. Elle se mêla activement à sa vie artistique. Elle jouit délicieusement de sa gloire.
Arrivé à la maturité de son talent, Marackzy n'avait pas voulu se contenter des compositions lo délicates ou étranges, qui naissaient* chaque jour sous ses doigts agiles. Il visa plus haut et prétendit^ aborder le théâtre. L'Opéra de Vienne lui était ouvert. Il y fit jouer coup sur coup un ballet fantastique, les DjinSy où la richesse de son 15 imagination se donnait librement carrière, et un opéra, Mathias Corvin, où le patriotisme magyar éclatait en fiers accents. Dès lors le fanatisme de ses admirateurs ne connut plus de bornes, et le Chopin hongrois, comme on l'appelait déjà, 20 parut en passe d'égaler les plus illustres maîtres.
C'est alors que Maud, à l'insu de son mari, risqua auprès de son père une tentative de rapprochement. Elle lui écrivit ° une lettre tendre et soumise,^ dans laquelle elle implorait son par- 25 don. Elle pensait que le succès arrange bien des® choses, et que le noble lord serait peut-être moins sévère pour la femme de Marackzy, sacré grand compositeur par l'acclamation universelle,
que pour la compagne de Sténio, Tunique et prodigieux virtuose. Au bout de huit jours, elle reçut sa lettre non décachetée. Le grand seigneur avait été trop durement touché dans son 5 orgueil par le départ de sa fille. Il tenait parole : il ne voulait plus la connaître.
Ce fut un cuisant chagrin pour Maud, mais combien léger auprès de celui que la destinée lui préparait ! Le soir du jour où sa lettre avait été
10 renvoyée* sans être ouverte, son petit garçon tomba malade. L'esprit impressionnable de la jeune femme fut frappé. Elle vit^ une mystérieuse coïncidence entre la colère du vieillard et le mal de l'enfant. Un fatal pressentiment Tas-
15 saillit,*^ et la jeta ^ dans des angoisses qu'elle n'osa pas montrer à Sténio. Pendant une semaine, elle soigna le petit être avec une ardeur passionnée, le couvant, lui insufflant sa propre vie. Mais tout fut inutile. Le visage rosé pâlit, les yeux
20 clairs s'obscurcirent, les lèvres, qui ne connaissaient que le sourire, se pincèrent avec une gravité soudaine, et, sans secousse, doucement, comme un oiseau qui s'endort,® le pauvre mignon mourut.' Alors la tendre et frêle Maud eut un accès
25 de délire furieux qui épouvanta tous ceux qui l'entouraient. Elle poussa des rugissements de lionne blessée, maudit^ le ciel, menaça la terre, appela^ à grands cris son père, le rendant responsable du malheur qui l'accablait. Puis, sans
transition, elle tomba dans un état de mélancolie accablée.
Elle resta des semaines entières muette, les yeux fixes, sans une larme, sans une prière.
Sténio, au désespoir, fit tout pour Tarracher à 5 cette torpeur mortelle. Il lui parlait, sans qu'elle parût Tentendre. Son sublime archet lui-même fut impuissant. Il jouait, sans parvenir à éveiller Tattention de Maud. Ses mélodies les plus tendres la laissaient froide et sombre. Et cet * art lo merveilleux, qui lui avait conquis^ le cœur de la jeune femme, était maintenant sans force pour lui ramener son esprit.
Elle changea ^ beaucoup : son visage s'amaigrit et ses yeux se creusèrent. Une toux sèche 15 et incessante lui déchirait la poitrine. Sténio, très inquiet, consulta les meilleurs médecins de Vienne. Tous lui conseillèrent d'emmener Maud en Italie. Sous un climat plus doux, elle retrouverait la santé. Loin du pays où elle venait 20 d'être si malheureuse, elle retrouverait le calme.
Marackzy, désolé, promena pendant six mois, la femme adorée de ville en ville, cherchant le clair soleil, les fleurs épanouies, les brises tièdes et les flots bleus : tout ce qui fait la vie riante. 25 Maud ne se rétablit pas. Le mal dont** elle souffrait était à l'âme. Et nul médecin, en ce monde, ne devait la guérir.
Cependant, à mesure que ses forces physiques
déclinaient, ses forces morales renaissaient. Elle secoua son indifférence, et, comme si elle avait secrètement conscience de la gravité de son état, elle s'efforça de consoler Sténio. On eût dit que, 5 par une coquetterie suprême, elle voulait redevenir charmante pour être plus complètement regrettée. Elle parlait maintenant, s*intéressant à tout ce que faisait* son mari, et affectait de former des projets pour Tavenir. L*été était lo revenu, et elle déplorait de ne pas pouvoir aller dans son pays.
— Il me semble, disait-elle, que là je reprendrais tout à fait mes forces. Avec quel plaisir je reverrais les grands lacs aux eaux bleues, et les
15 verdures fraîches des forêts. Oh ! Tlrlande ! . . . C'est là qu'est ma sœur . . . Mais c'est là aussi qu'est mon père . . .
Son front s'obscurcit et, d'une voix basse:
— Je ne dois pas y revenir... Il me l'a dé- 20 fendu ! . . .
Puis, avec un accent douloureux :
— Que ce serait bon, pourtant, de respirer l'air natal ! . . . C'est celui-là qui me guérirait ! Oh ! Sténio! guérir et ne pas te quitter!... Rester
25 encore longtemps auprès de toi !
Et entre ses dents, comme un murmure, elle ajouta :
— Mais mon père ne le veut pas !
Elle avait de ces reprises du désir de vivre.
passionnées et presque convulsives, C*était sa chair jeune et puissante qui se révoltait contre Tanéantissement. Mais Tâme redevenait dominante, et imposait, pour un temps, sa fermeté stoïque. 5
Cependant Maud avait voulu revoir la mer qui baignait TAngleterre. Il lui semblait qu'ainsi elle serait plus près du pays regretté. L'espace fluide, qui la séparerait, pourrait * être facilement franchi par ses regards, et quelque chose d'elle, lo soupir ou sanglot, s'en irait ^ peut être vers la maison paternelle, sur les ailes du vent.
Voilà comment elle était venue à Dieppe.
Dans le grand lit où son corps, frêle maintenant comme celui d'un enfant, semblait perdu, 15 Maud était couchée. Sa belle chevelure blonde avait pâli, ainsi qu'une fleur qui se dessècHe; mais, sous les fins sourcils qui coupaient son front blanc, l'éclat de ses yeux bleus s'était assombri. Il y avait,*^ dans leur regard, la résignation épou- 20 vantée d'un pauvre être qui se sent^ emporté vers la mort sans pouvoir se défendre. Deux plaques rouges marquaient ses pommettes, et ses mains amaigries étaient transparentes.
Par la fenêtre ouverte, l'air pur et le soleil 25 entraient librement. Et cependant la malade
haletait, et un frisson, par instants, la secouait. Sa sœur avait posé sa tête sur Toreiller, et, honteuse de sa faiblesse, sanglotait doucement.
Sténio, debout auprès du lit, regardait d'un air 5 sombre les deux femmes, réunies après tant de tristesses, et, faisant un retour vers le passé, comparait Maud à ce qu'elle était quand il Tavait vue pour la première fois.
Daisy fraîche, vigoureuse et charmante, était
lo Timage vivante de sa sœur à vingt ans. Et, avec un horrible serrement de cœur, Marackzy pensait : " C'est moi qui de cette enfant adorable et heureuse ai fait la créature pitoyable et désolée ^ qui se meurt * lentement sous mes yeux. Je suis
15 l'artisan de son malheur. Pour moi, elle a tout quitté, qu'ai-je su lui donner en échange ? La vaine gloriole d'applaudissements éphémères, les jouissances d'un luxe qui n'était pas nouveau pour elle. Ah ! si notre enfant avait pu vivre !
20 Ses caresses auraient séché toutes les larmes, ses yeux auraient fait oublier le ciel de la patrie, son petit corps potelé et rose aurait, à lui seul, remplacé toute la famille . . . Mais notre amour était maudit, l'ange s'est envolé, et maintenant voilà
25 que sa mère va le rejoindre."
Le sublime artiste baissa le front, et des pleurs amers coulèrent sur ses joues pâles. Il était là, perdu dans sa douloureuse méditation, dégonflant son cœur oppressé, triste jusqu'à la mort. La
30 voix de Maud le rappela à lui-même:^
— Sténîo, pourquoi restez-vous à l'écart ?... Venez ici . . . Mais vous pleurez ! Qu*y a-t-il?
— Rien, ma chérie . . . rien que Témotion de voir votre sœur auprès de vous ...
— C*est une grande joie, Sténio, et c'est vous 5 qui me Tavez donnée, dit Maud avec un sourire . . . Depuis que Daisy est là, il me semble que je vais mieux . . . Ah ! si je pouvais la garder quelque temps, elle me rendrait la santé et la vie... Mais ce n'est pas elle seulement que je 10 voudrais voir . . .
Sa voix devint^ grave et une ombre passa sur son visage :
— Ah! si mon père consentait à me pardonner!
— Maud ! s'écrièrent en même temps Daisy et 15 Sténio.
Mais elle s'était soulevée, et, les yeux brillants d'une fièvre soudaine :
— C'est lui,** c'est ° sa rigueur qui me tue! ditelle, avec une agitation désespérée. Sa colère 20 est un fardeau trop lourd pour moi . . . Mon cœur en a été brisé . . . Ah ! par pitié ! qu'il vienne ! Que je le voie seulement ! qu'il ne me parle pas, s'il ne trouve en lui rien à me dire . . . Qu'il n'entre pas ici, si cela ^ lui déplaît . . . Qu'il passe dans la 25 rue, devant cette fenêtre, comme un étranger. Au moins je l'apercevrai, et ce sera déjà la moitié du salut pour moi ! . . .
A bout de forces, elle retomba en arrière,
blêmit comme pour mourir, et, entre les bras de sa soeur et de son mari épouvantés, resta inerte, aspirant Tair avec d'horribles efforts. Quelques minutes s*écoulèrent, pleines d'angoisse. Enfin 5 elle se ranima, et, caressant avec sa joue le visage de Daisy, d'un ton très bas épuisée :
— Pardon, mignonne, je te fais de la peine . . . Tu vois, c'est ma destinée d'affliger toujours ceux* que j'aime... Et pourtant je ne suis pas
lo méchante ! . . .
A ces mots, prononcés avec une douceur angélique, Marackzy se laissa tomber à genoux près du lit, et, posant sur la main de la malade son front, rendu plus brûlant par le chagrin qu'il
15 ne l'avait jamais été par l'inspiration :
— Chère martyre, s'écria-t-il, toi ^ qui as tant souffert sans te plaindre, tu vas maintenant jusqu'à t'accuser ! S'il est un coupable, hélas ! c'est moi seul ! Moi*^ qui ai passé dans ta vie pour la
20 désoler . . .
— Non ! pour la faire belle et éclatante ! . . .
— Éclat! Beauté! qu'en ^ reste-t-il ? . . . Ah! pourquoi n'est-ce pas moi que la mort a pris ?®. . . Moi disparu, ton père aurait pardonné ... Ce
25 n'est pas toi qu'il frappe et punit . . . c'est moi ! . . . Il sait bien que chacune de tes souffrances me déchire le cœur, et c'est pour cela qu'il est im-:' placable... Oh! chère et douce Maud, je donnerais ma vie pour te procurer un instant de
joîe . . . Que peux-tu vouloir, désirer? . . . Parle, je serais si heureux de te satisfaire !
Maud resta un instant silencieuse, comme si elle pesait la gravité de sa réponse, puis, si bas que son mari devina ses paroles plutôt qu*il ne les 5 entendit :
— Avant de mourir, je voudrais revoir mon père.
Marackzy pâlit. Il avait offert sa vie à Maud. Il lui sembla qu'elle venait de lui demander da- lo vantage.* Mais il. n'hésita pas, et, d'un ton très ferme :
— C'est bien! Quoi qu'il faille^ faire pour obtenir qu'il vienne, tu le verras.*^
— Oh ! . . . Sténio, murmura Maud, que tu es 15 bon et que je t'aime !
Le grand musicien trouva la force de lui sourire, puis, se tournant vers sa belle-sœur :
— Chère Daisy, il se fait tard, il faut que vous alliez retrouver le marquis de Mellivan ... Ne lui ao cachez rien de ce qui s'est passé ce matin, et demandez-lui s'il veut me faire l'honneur de me recevoir. Si pénible pour lui, et si douloureuse pour moi, que doive ^ être cette entrevue, je pense qu'il la jugera nécessaire, et ne s'y refusera pas. 25
— Il sera fait comme vous le désirez, dit la jeune fille.
Et, serrant une dernière fois sa sœur dans ses bras, reconduite ® par Sténio, elle sortit.'
»2oi». ^147*. • 171. * 116-8. •176. '161.
Dans le salon de son yacht, amarré à l'entrée du bassin, près de Técluse, lord Mellivan marchait lentement depuis une heure, attendant Marackzy. Un épais * tapis étouffait le bruit de ses pas. Les
5 lambris d'acajou poli, rehaussés de baguettes de cuivre, réfléchissaient la pure lumière de midi. Par un sabord grand ouvert, entrait le parfum du flot montant. Au loin, le grincement de la chaîne d'une grue, servant à décharger un bateau char-
lobonnier, se faisait entendre. Le vieux marquis ne regardait, ne sentait et n'entendait rien. Il poursuivait,^ dans une espace de quatre mètres, sa promenade inquiète, et sa pensée l'avait emporté bien loin.
15 II voyait le jardin de son vaste hôtel de Grosvenor-Square, et, sur les pelouses, deux petites filles qui jouaient avec des cris joyeux. L'une, chancelante sur ses jambes de bébé, essayait de courir ^ après la plus grande, et criait d'une voix
2c argentine : " Maud ! Maud ! " Alors l'aînée s'arrêtait, venait à sa sœur, et, assise dans l'herbe tiède, la prenait sur ses genoux, jouaht déjà à la maman, et embrassant la tête blonde de la mignonne. Et lui, jeune encore, veuf depuis deux
25 ans à peine, regardait, le cœur attendri, ce spectacle charmant. Il se promettait ^ de vivre exclusivement pour ces deux êtres adorés et, malgré
des sollicitations nombreuses, de ne se remarier jamais.
Ainsi il avait fait, et, dans une quiétude complète, sans amertume, sans chagrin, les deux enfants avaient grandi. C'étaient maintenant 5 deux jeunes filles, et leur père, qui s'était sacrifié pour elles, allait pouvoir réaliser le rêve de sa vie : les voir mariées, mères à leur tour, et reposer sa vieillesse dans les douceurs d'une nouvelle famille. Avec quelle joie il passerait sa main dans la soie 10 douce * des cheveux de ses petits-fils ! Eux aussi, il les regarderait gambader sur les gazons du vieiP hôtel héréditaire. Au moins, eux, ils auraient leur mère pour suivre d'un regard inquiet leurs courses échappées. Et, quand ils seraient des 15 hommes, afin que le nom de Mellivan-Grey ne disparût point, le vieux lord demanderait à la Reine de faire passer sa pairie sur la tête de l'aîné. Oh ! les beaux *^ projets, les doux songes ! Comme ils avaient été de courte durée ! 20
Soudain le tableau changeait, et le marqjuis revoyait le parc de Dunloë. C'était par un soir d'été: Maud n'avait pas paru de la journée, et quand Harriett était montée pour*^ la prier de descendre dîner, elle avait trouvé sa chambré 25 vide. Dans les grandes allées sombres, les valets, sous la conduite du vieux marquis, s'étaient répandus, appelant dans les bois, cherchant le long des berges de l'étang endormi sous les rayons de la lune, avec la crainte affreuse^ d'un malheur. 30 •36^ ^ s6\ «36*. ^86*. «33».
Hélas ! le malheur était plus grand qu'on n'eût osé le soupçonner. La fille du maître ne pouvait pas être retrouvée. Elle était partie avec celui qu'elle aimait. Et, devant les yeux du marquis,
5 apparaissait la brune figure de Sténio, avec ses regards de feu et son front illuminé par l'inspiration.
Combien de * fois, depuis trois ans, cette tête admirable avait hanté l'esprit du vieillard!
lo Ricanante et diabolique, il la voyait comme celle du mauvais ange. Oh ! que de ^al ce Marackzy lui avait fait ! Et comment l'expîéràit-il jamais ? Souffrances de l'orgueil, déchirement du cœur : le gentilhomme et le père avaient été atteints
15 avec une égale cruauté. Bien souvent le vieillard s'était dit : s'il tombait un jour sous ma main, s'il était en ma dépendance, si je pouvais à mon gré l'insulter, le frapper .. . Quelle revanche! Qu'inventerais-je d'assez atroce pour qu'il payât tout ce
20 que j'ai souffert ?
Mais ce jour tant souhaité n'avait pas semblé près de venir. Sténio était brillant, puissant, heureux.^ Tout lui réussissait.' Il s'élevait vraiment au niveau de celui qui l'avait dédaigné, et ce
25 musicien acclamé commençait à paraître digne d'être le gendre du descendant d'un des héros de la Conquête. Le marquis ne l'en haïssait que davantage, et, à sa rancune, s'ajoutait le regret de l'avoir mal jugé. Pour lui avoir pris sa fille, il
Teût tué ; pour s'être rendu digne d'elle, il l'eût torturé.
Et voilà que, tout-à-coup, on était venu lui dire : Il est près de vous, et il veut vous voir. D'un mot, vous pouvez en faire le plus misérable des 5 hommes, ou lui donner une consolation suprême. Vous êtes l'arbitre de son espérance unique. Le jour qui ne devait point venir s'était levé : dans un instant Sténio allait paraître.
Le marquis s'arrêta devant la fenêtre, et, le lo visage sombre, regarda au loin. Dans le prolon gement du bassin, au-dessus des mâts des navires^ à travers les agrès et les vergues, se dressait la falaise crayeuse en haut de laquelle s'élève la chapelle de Bon-Secours. Un soleil éclatant 15 chauffait à blanc * les flancs arides de la colline, et, comme des éclairs d'argent, les mouettes passaient rapides dans le ciel bleu. La cloche de l'église du Pollet se mit à tinter faiblement, et ce son lointain était si triste que le vieillard se sentit 20 défaillir.^ Il lui sembla que c'était pour un mort qu'on appelait les fidèles à l'office, et il pensa que demain ce serait peut-être pour sa fille. Il étouffa un sanglot, ferma la fenêtre pour ne plus rien entendre, et, le front lourd de haine, il resta im-25 mobile, le cœur tremblant et les mains inertes.
Au même moment, un pas pesant ébranla l'escalier de l'entrepont, et la porte fut ouverte par le maître d'équipage. Dans la pénombre, la haute taille de Marackzy se profilait vaguement. 30
Le marquis fit un geste, le marin s'inclina, laissant le passage libre, et le mari de Maud entra. Les deux hommes restèrent, un instant, face à face, s*examinant, et mesurant leur douleur au 5 changement de leur visage. Le père de Maud, maintenant, était tout blanc, et ses lèvres pâles avaient un pli amer. Marackzy était maigre, voûté, et le tour de ses yeux était meurtri par des larmes secrètement versées. Sans dire un
lo mot, lord Mellivan fit signe à Sténio d'approcher, et, debout, pour ne pas être obligé de lui offrir un siège, il s'apprêta à l'entendre. Le grand artiste baissa la tête, et, lentement, comme si les paroles avaient de la peine à sortir de sa gorge
15 contractée :
— Je vous remercie, Milord, d'avoir consenti* à me recevoir. Vous savez déjà quel est le douloureux motif qui m'amène^... Je viens ici en suppliant, je viens les mains jointes . . . vous de-
20 mander grâce pour votre fille.
— Votre femme, interrompit le vieillard d'une voix dure.
Tremblant d'émotion, Sténio poursuivit :
— Pour celle qu'enfant vous appeliez Maud 25 et que vous aimiez ! . . . Oubliez qu'elle porte mon
nom, et souvenez-vous ^ qu'elle a porté le vôtre . . . Ne raisonnez pas avec moi, ne discutez pas avec vous-même ! Que le cœur seul décide ! . . . Si elle était vigoureuse et vaillante, vous pourriez
LE CHANT UtT CYGNB 39
Taccabler; maïs elle est faible, elle souffre, un mot cruel la briserait... Soyez généreux, ne songez pas à vos griefs ... Ce n*est plus Theure, hélas! de punir: c'est Theure d'absoudre *.. . On ne tient pas rigueur aux mourants ! 5
— Est-il donc vrai qu'elle soit en danger ? demanda le vieillard, avec une angoisse qu'il s'efforçait encore de dissimuler.
— Sans cela, dit simplement Sténîo, seraîs-je ici ? 10
— Voilà donc ce que vous en avez fait ! s'écria lord Mellivan après un instant de silence. Vous m'avez volé cette enfant pour la conduire à une fin misérable! Elle était belle, riante et forte, quand vous l'avez emmenée courir le monde... 15 Et aujourd'hui, vous dites qu'elle va mourir . . . Ah! je me trouvais bien assez malheureux de ne plus l'avoir près de moi ! J'avais eu assez de peine à me l'arracher du cœur! Pourquoi me parlez-vous d'elle ? . . . Laissez-moi ! : . . Je ne la 20 connais pas... Je n'ai qu'une^ fille!... L'autre, celle que j'adorais, n'est pas à l'agonie . . . Elle est morte ! . . . Et je porte son deuil depuis trois ans!
Le marquis étouffa un gémissement et, prenant «5 sa tête blanche entre ses mains, il parut oublier la présence de Sténio. ...
— Serez-vous donc impitoyable ? reprît le mari de Maud . . . Que faut-il que je dise pour vous
émouvoir ? Que doîs-je faire pour vous fléchir ? Vous voyez bien que je suis prêt à tout ! . . .
— A tout ? répéta lord Mellivan, en montrant son visage devenu plus sombre encore. Même à
5 me rendre mon enfant ? . . .
Sténio se redressa : ..m '
— Prétendez-vous donc m'éloigner d'elle ?
— Et vous, pensez-vous que je consentirai à la voir en votre présence ? Il n'y a pas de place
10 pour vous et pour moi à son cnevèt.' 'L'offensé où l'offenseur. Son père ou son mari . . . Mais à quoi bon ce débat ? . . . Entre nous n'a-t-elle pas déjà choisi une fois ?
Une flamme passa dans les yeux de Marackzy.
15 — Milord, ce que vous faites là est atroce !
— Où prenez-vous le droit de me juger ? . . .
— Dans mon abnégation ! J'aime assez votre fille pour tout lui sacrifier. Puisque vous êtes implacable, imposez vos conditions. Quelles
20 qu'elles soieAt, je ne les trouverai pas trop dures, si elles donnent un dernier bonheur à celle qui emportera ma vie avec elle.
Le marquis se tourna vers Sténio, et, avec un accent de haine indicible :
25 — Vous me l'avez enlevée vivante, dit-il, j'exige que vous me la rendiez morte. Je veux l'arracher à votre douleur, comme vous l'avez arrachée à ma joie. Vous m'avez pris ses baisers, je la reprendrai à vos larmes. Rien d^elle ne vous res-
3otera. Elle redeviendra mienne. Elle dormira*
dans le caveau de famille, auprès de sa mère, et vous vous engagerez à ne jamais mettre le pied sur le sol anglais pour venir rodeK autour de sa tombe.
Marackzy regarda fixement lord Mellivan : 5
— Et, à ce prix, vous lui pardonnerez ?
Le vieillard, sans parler, inclina la tête.
Le mari de Maud n*eut pas un tressaillement, son visage blême demeura immobile, ses yeux restèrent sans larmes. 10
— Ainsi, de cet ange tant aimé vous me séparerez à jamais? Le culte pieux dont j'aurais entouré la chère morte, me sera interdit. Je n*aurai pas le droit de prier, de pleurer près d'elle, ni de lui porter des fleurs. Au désespoir de sa perte, 15 vous ajoutez Thorreur de Téloignement éternel. Ce qui aurait pu adoucir le déchirement de mon cœur, vous me le défendez. C'est me demander ma vie. Soit ! je vous la donne. Mais, au moins, que mon sacrifice soit largement compensé. 20 Soyez aussi indulgent pour votre fille que vous êtes cruel pour moi ! Que chacune de mes tortures lui vaille * un apaisement, chacune de mes amertumes une joie, et puisque pour tous ses sourires je dois donner des larmes, vengez-vous bien 25 et faites-la très heureuse !
Lord Mellivan ne parut pas avoir entendu les paroles de Sténio. Inflexible, il marchait vers le but qu'il s'était fixé. Pour que Marackzy fût
42 LB CttANT Dtr CYGNE
frappé, il fallait que Maud mourût. Qui sait ce
' qu'il aurait répondu si on lui avait donné le choix
entre le salut de sa fille et Taccomplissement de
sa vengeance ? Quel débat effroyable se fût en-
5 gagé entre sa rancune et sa tendresse ?
Mais Maud était perdue : il ne restait qu*à punir. La rancune et la tendresse du vieux lord pouvaient se liguer contre celui qui était responsable du malheur, et Técraser sans pitié.
lo Le marquis, se tournant brusquement vers*
Sténio, parut lui demander s*il avait encore
quelque chose à dire. Il vit le musicien immobile,
accablé. Alors, marchant vers la porte, il Touvrit.
— Je pense que maintenant vous pouvez vous
15 retirer, dit-il. Dans une heure, je serai auprès de ma fille. Mais, comme il ne me convient pas d'habiter la même ville que vous, je vous préviens que ce soir je partirai pour l'Angleterre. Marackzy s'inclina sans une parole et sortit.
20 Le marquis écouta le bruit de ses pas dans l'escalier, puis sur le pont du navire. Quand il n'entendit plus rien, il poussa un profond soupir. Et, voyant Daisy qui accourait anxieuse du résultat de cette terrible entrevue, il lui tendit les
25 bras, la serra sur sa poitrine, et éclata en sanglots.
La vue de son père sembla avoir ressuscité Maud. Elle retrouva des forces, surmonta l'hor-
rible tristesse qui la minait et redevint souriante. Elle put se lever et faire quelques pas jusqu'à la fenêtre. Là, elle passa des heures délicieuses, réchauffée par la tiède lumière du soleil, caressée par la brise vivifiante de la mer, distraite par le 5 mouvement joyeux de la plage.
Un autre que Sténio aurait pu croire que les médecins s'étaient trompés, et que Maud avait encore assez de vigueur pour vaincre * la maladie. Mais le grand artiste, avec une pénétration singu- 10 lière, se rendait un compte très exact de Tétat de sa femme.
Il la voyait momentanément exaltée par une joie inespérée, luttant contre l'abattement de son corps. Mais il savait bien que le combat ne 15 serait pas longtemps victorieux, et que, cette énergie factice cessant, la pauvre Maud retomberait, comme un oiseau blessé qui a essayé de fuir dans le ciel.
Il assistait, le cœur serré, à la révolte de cette 20 jeunesse qui s'attachait à la vie. Et, jugeant ^ bien léger le fil qui l'y retenait encore, il maudissait ° le temps qui marchait si vite, les jours qui s'écoulaient si rapides, plein de l'angoisse d'un lendemain qui pouvait amener un malheur. 25
Ainsi qu'il l'avait dit, lord Mellivan était parti, mais il avait laissé Daisy et Harriett. Et la présence constante des deux femmes contribuait à maintenir Maud dans ce bien-être moral, si nouveau pour elle, qu'il paraissait lui rendre la santé. 30
Chaque matin, la jeune fille arrivait avec sa gouvernante, et le logis s'éclairait d*un rayon de gaieté. Elle allait, venait, tournait, chantait, s'interrompant pour embrasser sa sœur et répan- 5 dant autour d'elle le charme ineffable de sa jeunesse et de sa grâce.
Maud, silencieuse, la regardait, et il lui semblait que tout ce qu'elle avait souffert était un mauvais songe. Rien de ce qui avait été le tour-
10 ment de sa vie n'était vrai. Elle avait épousé Sténio avec le consentement de son père, elle n'avait jamais quitté son pays, elle n'avait point été séparée de sa sœur. Et l'ange blond tant pleuré n'était pas mort : il allait naître.
15 Quand la réalité lui apparaissait soudain, elle fermait les yeux, pour ne pas perdre sa douce illusion, et se disait : c'est ainsi que cela aurait dû être, c'est ainsi que cela est, et c'est le bonheur.
2o Ellle éprouvait une joie mélancolique à parler du passé avec Harriett et Daisy. Peu à peu, comme un sympathique cortège, tous les amis perdus depuis trois ans passaient devant ses yeux. Et, pendant des heures entières, elle se perdait
25 dans ce lointain de ses souvenirs. Elle oubliait ainsi bien mieux les amertumes et les craintes du présent, et elle se reprenait à être heureuse.
Quand Sténio voyait sa chère malade ainsi distraite, il s'éloignait sans bruit, et, cessant de se
30 contraindre, détendant les lignes de son visage contractées par un sourire de. commande, il s'en
allait, errant dans les endroits déserts. Il gagnait le sommet des falaises, et, là, sur Therbe rare et jaunie, il s'asseyait, ayant autour de lui l'immense solitude du ciel et de la mer. Et il se perdait dans ses tristes rêveries. 5
Il écoutait Torage de sa douleur, qui grondait au fond de lui-même. Peu à peu, ses gémissements prenaient une forme musicale, et, dans son cerveau inspiré, des chants bourdonnaient, exprimant le désespoir. A entendre ces harmonies, lo nées * de sa souffrance, et qui la rendaient avec une intensité sublime, il éprouvait une torture sans nom. Il eût voulu faire taire ^ son imagination. Mais son génie, vainement comprimé, déployait ses ailes et, ainsi qu'un aigle qui tient une 15 proie pantelante dans ses serres, l'emportait luimême, impuissant à résister.
Et c'étaient des marches funèbres qui retentissaient dans sa pensée, terrifiantes comme le glas des morts, lugubrement rythmées comme 20 le pas des porteurs d'un cercueil, pleines de soupirs et de sanglots. Au pied de la falaise, les vagues se brisaient contre les rochers, faisant une basse incessante. Et, en proie à ces hallucinations, Sténîo demeurait immobile, semblable 25 à un être hanté. Il maudissait ce démon de la musique qui, irrésistiblement, s'emparait de lui, et donnait à son chagrin la forme artistique à laquelle il avait voué sa vie.
Dans les instants de trêve, il regardait la nappe immense des flots qui s'étendait à perte de vue, bleue, profonde, attirante. Et il pensait que dans ces ondes froides il trouverait, en un instant 5 Toubli, le calme et le silence. Mais la pâle figure de Maud, évoquée ainsi qu'un blanc fantôme, le rappelait à son devoir, et lentement, il redescendait vers la ville, la tête penchée, las * et triste. Il passait dans les rues sans regarder, ne répon-
10 dant pas aux saluts, fuyant ^ les importuns, et rentrait dans la chambre de la malade, le front calme et Tair riant.
La nouvelle de la présence de M^rackzy à Dieppe n'avait pas tardé à se répanciré. Et, dès
15 les premiers jours, des visiteurs nombreux s'étaient présentés. Tous avaient trouvé la porte close. Le grand artiste ne voulait voir personne. Mais l'eau qui court,^ le vent qui passe, seraient plus faciles à contenir et à arrêter que la curiosité des
20 femmes.
Dans cette ville d'eaux, pendant les longues^ journées passées au Casino, sur la terrasse, au bruit des lames qui déferlent, berçant l'oisiveté, que de paroles échangées, que de médisances et
25 de calomnies !
La semaine des courses avait attiré, sur la petite plage normande, la fine fleur des gens® dont l'occupation unique est de s'amuser. Et, à la vérité, cette aristocratie du plaisir était un peu en
30 déroute, car elle ne s'amusait pas.
Le dernier scandale, causé par la fugue d*une jolie marquise espagnole avec un jeune banquier juif, était épuisé. Pas le plus petit brin de nouveauté pour s*affiler la langue. C'était décidément à périr d*ennui, ces bains de mer ! 5
Aussi avec quel enthousiasme la sœur Çlisabeth fut-elle accueillie,* lorsque, devant son comité de ' ' dames patronnesses, elle manifesta le regret que Marackzy parût décidé à ne plus se montrer en public. Dans son imagination, uniquement pré-io occupée de la prospérité de son œuvre, les paroles de la jeune femme en compagnie de laquelle elle venait ^ de quêter à Thôtel Royal, le jour de leur rencontre avec Sténio, avaient fait un énorme trajet. Depuis ce moment elle roulait dans sai5 tête ce problème : obtenir du grand musicien qu'il jouât au bénéfice des Orphelins.
Et, pendant qu'absorbée, elle pesait une fois de plus les chances de réussite qu'elle se figurait avoir, les dames patronnesses, lancées dans un 20 caquetage intarissable, rappelaient l'aventure de Maud, parlaient de lord Mellivan, du château d'Irlande, dont elles ne connaissaient point le nom, dramatisant la fuite de la jeune fille, la montrant poursuivie à cheval par son père, et obligée 25 de se réfugier dans les bois avec Sténio. Et toute l'histoire de la pauvre femme mourante passait et repassait, défigurée, grossie, par la bouche de ces charmantes désœuvrées, capables de dire du mal d'elles-mêmes, plutôt que de se taire. 30
— Il y a des entraînements que Tamour n'excuse pas, dit avec un geste dédaigneux une de ces dames. Comment peut-on en venir à se faire enlever par un artiste ?. . .
5 Une jeune duchesse blonde, qui portait un nom illustre, fit entendre une exclamation enthousiaste :
— Ma chère, vous n*avez donc jamais entendu le merveilleux Sténio? Alors ne parlez pas légèrement de Tamour qu*il est capable d'inspirer.
lu J*ai connu des femmes dont il aurait pu faire ce qu'il aurait voulu. . . .
— Des folles !
— Des femmes qui nous valaient bien. . . . Que voulez-vous ? L'influence de la virtuosité sur les
15 pauvres êtres qui sont, comme nous, à la merci de leurs nerfs, est indéniable. . . . Les passions les plus extraordinaires de ce temps-ci ont été excitées par des musiciens. ... Il y a, là, une fascination particulière J'ai vu, lorsque notre
20 admirable Vignot, avec sa barbe de Père Éternel, était au piano, chantant des airs de son MéphistophélèSy des femmes attirées, palpitantes, fascinées, comme les oiseaux par le serpent. ... Et Marackzy, c'est bien autre chose encore : jeune, beau,
25 l'air fatal, l'œil étincelant comme un diamant
Il a, pour complices, vos regards, vos oreilles, tout votre être ! . . . Marackzy ? Tenez, n'en parlons pas! Tâchons seulement de l'avoir pour notre concert, et vous m'en direz des nouvelles.
30 — Mais comment faire ?
— Il A'y à que sâ femme qui obtiendra de lui
qu'il consente Mais comment pénétrer jusqu'à
elle ? La porte est sévèrement condamnée. . . . Peut-être s'ouvrirait-elle pour moi ? . . .
— Oh ! duchesse, il faut vous dévouer ! . . . s'écria, avec ardeur, la sœur Elisabeth ; nous vous serions 5 si reconnaissants, mes pauvres petits et moi !
La jolie blonde prit un air réfléchi.
— Je n'ai pas vu Marackzy depuis notre ambassade à Vienne. ... Se souvient-il encore de moi ? . . . Et sa femme ? . . . Bah ! je tenterai l'aven- lo ture. . . . C'est pour les pauvres !
Elles se remirent* à parler des affaires de l'œuvre, entremêlant leur comptabilité de petits cancans, qui soulevaient des rires et des exclamations. Pendant ce temps-là, dans la cour, les 15 Orphelins, habillés de gris, avec un brassard noir à la manche, jouaient au soleil. Il y en avait des petits et des grands, tous victimes de la vaste mer et tous, par un sort fatal, destinés à affronter un jour les flots qui avaient mis leur enfance en deuil. 20 Ils couraient, insouciants, joyeux. Et, par dessus les . murailles, les hautes-mâtures des navires se dressaient, les entourant de tous côtés, ainsi qu'une barrière, comme pour les empêcher d'échapper à leur destin. 25
Un soir, en rentrant de sa promenade accoutumée, Marackzy, dans le vestibule de son appartement, trouva une dame qui l'attendait. La pièce était obscure : le musicien salua et s'apprêtait à
s'éloigner, quand la visiteuse, se levant vivement, vint à lui, la main tendue, avec de petits cris étouffés :
— Oh ! cher monsieur Marackzy ! . . . Eh 5 quoi ! . . . Vous ne me reconnaissez pas ? . . . Suis-je
donc si changée ? . . .
Comme il hésitait, se demandant s*il allait se sauver brutalement, plutôt que de subir ce flux de paroles, la dame le prit par le bras et, l'amenant lo près de la fenêtre :
— Et maintenant, vais-je être obligée de me nommer ? demanda-t-elle avec assurance.
Sténio sourit d'un air contraint, et, inclinant sa haute taille :
15 — Excusez-moi, duchesse. ... Je perds un peu la tête depuis quelque temps. . . .
Il fit une nouvelle tentative pour fuir, mais la dame patronnesse avait engagé la bataille, et entendait ne pas laisser l'ennemi se dérober. Elle
20 prit place sur une banquette, et, contraignant Marackzy à s'y asseoir à ses côtés :
— Que de chagrins vous avez eus depuis que nous ne nous sommes rencontrés! dit-elle avec un ton pénétré. . . . Croyez que je vous ai plaint
25 de tout mon cœur. . . . Aucune * de vos tristesses
ne pouvait laisser vos admirateurs indifférents
Quel vide votre retraite a fait dans le monde musical ! . . . Que de regrets ! . . . Mais heureusement la santé de votre charmante femme est
meilleure, m*a-t-on dit Ah ! qu'elle était jolie,
il y a deux ans, à Vienne ! . . . Et quelle amabilité ! . . . Ne* pourrai-je avoir le bonheur de la voir ? . . .
Lassé par ce verbiage, Sténio répondit à voix 5 basse * que c'était impossible : le médecin l'avait défendu. Il resta sans parler, attendant que la visiteuse s'en allât. Mais elle, sans bouger, répétait sur différents tons :
— Comme c'est fâcheux ! comme c'est fâcheux ! lo Et elle regardait autour d'elle, semblant guetter
une porte entr'ouverte pour se glisser dans l'appartement de la malade.
— Quel était le but de votre visite? dit alors Sténio', avec impatience. 15
La jolie blonde joignit les mains, et, s'efforçant de donner à son visage une expression navrée :
— Ah! cher grand artiste!... Il y a tant de misères et vous êtes si puissant ! . . . Un mot, prononcé par vous suffira à sauver bien des infor-20 tunés. . . . Nous adresserons-nous inutilement à votre cœur généreux ? . . . Dites oui, sans savoir de quoi il s'agit ; vous n'aurez pas de regrets, et nous vous aurons bien de la reconnaissance ! . . .
Marackzy n'entendit pas un mot de plus : il 25 interrompit la dame patronnesse :
— Vous venez me demander de jouer dans un concert? dit-il. C'est inutile! je n'y consentirai pas. . . .
— C'est pour les Orphelins.
— Si vous avez besoin d'argent pour vos pauvres, je vous en donnerai, dit-il avfec animation ; mais jouer, me montrer en public quand j'ai la
5 mort dans le cœur, n'y comptez pas ! . . .
Il avait élevé la voix et une rougeur de colère était montée à son visage.
— N'insistez pas. Madame, ajouta-t-il presque rudement, en voyant que la duchesse allait faire '
lo un nouvel * effort. . . . Et, tirant de sa poche un carnet, il y prit des billets de banque qu'il mit dans la main de la solliciteuse. Puis, la saluant avec une grâce où le charmant Sténio des anciens jours reparut pour un instant :
15 — C'est moi qui suis votre obligé, dit-il doucement.
Et conduisant la dame patronnesse jusqu'à la porte du vestibule, il s'inclina une dernière fois et rentra dans Tappartement.
20 Maud venait de se recoucher, et Daîsy, assise près du lit, lui faisait la lecture. A la vue de son mari, la malade se souleva sur son coude et, laissant aller en arrière sa tête, pour laquelle maintenant le poids de ses blonds cheveux était trop lourd,
35 elle murmura d'une voix usée par la maladie :
— Avec qui parliez-vous, Sténio?... Et qu'y avait-il ^ ?
— Rien, mon enfant chérie.
— Mais il m'a semblé reconnaître une voix de 30 femme ?
LE CHANT Dtr CTGKB 63
— Étes-vous jalouse, Maud ? dit le grand artiste avec une feinte gaieté.
— Non, mais je suis curieuse. . . .
— Eh bien ! le bruit s'est répandu que nous étions de passage ici, et on est venu m'adresser 5 la même et irritante demande de jouer dans un concert. . . .
— Pour les malheureux sans doute, interrompit Maud.
— Eh ! toujours ! C'est la grande excuse des 10 importuns ! reprit Sténio avec amertume. . . . Des malheureux ! N*y a-t-il que les pauvres qui le soient ?
— A cette allusion, une ombre passa sur le front de la malade. Marackzy s'arrêta aussitôt 15 et, calmé :
— Je suis plein de pitié pour leur misère, Maud. . , . J*ai donné pour ces enfants, en votre nom et au mien.* . . .
— Ah ! C'était pour des enfants ? . . . dit la 20 jeune femme avec un accent profond.
Elle resta silencieuse, les yeux fixes et mouillés, puis, tout bas, comme si elle parlait pour elle seule :
— Des enfants!... Comme c'est triste de les 25 voir souffrir ! . . . On donnerait sa vie pour leur évi-
ter une peine Les larmes des enfants percent
le cœur des mères. . . . Bienheureuses pourtant, celles qui gardent les leurs, et peuvent encore les
voir pleurer ! . . . Oh ! ces petits êtres doux, caressants, faibles ... si vite abattus ... si tôt enlevés ! . . . Une sourde plainte monta jusqu'à ses lèvres, et elle tourna la tête, pour que son mari et sa sœur 5 ne vissent pas qu'elle pleurait. Comme ils s'interrogeaient * anxieusement du regard, elle se souleva, et, le visage altéré, parlant avec effort, presque étouffée :
— Sténio, dit-elle, il faut faire quelque chose lopour ces enfants... Plus que vous n'avez fait,
mon ami. . . Si cela vous est pénible, je vous le demande au nom du cher mignon que nous avons perdu. . . En voyant que nous sommes bons pour les enfants qui souffrent, il me semble qu'il se 15 réjc3>uira dans le ciel. . .
Elle retomba sur son oreiller et éclata en sanglots.
— Maud !
Sténio et Daisy l'avaient prise dans leurs bras, 20 terrifiés, craignant ^ de la voir mourir.
— Je vous obéirai, s'écria Marackzy. . . Tout ! oui, tout pour vous contenter. . . Au nom du ciel, calmez-vous ! . . . Est-il une chose dont je ne sois capable, si vous m'en priez?... Et ce sera si
25 facile ! Mes répugnances, ma lassitude, je les surmonterai. . . Qu'est-ce que cela ?
Maud fut secouée par une toux déchirante, qui lui fit monter du feu aux pommettes. Calmée, au bout d'un instant :
— Merci, dit-elle, en serrant la main de Sténio. ElleMemeura immobile, rêvant, puis, avec une
ardeur fébrile :
— Vois-tu, ce n*est pas seulement pour ces enfants que je veux que tu joues, c*est aussi pour 5 moi ... Il y a bien longtemps que je ne t*ai entendu . . . Oh ! je sais bien ce que tu vas dire : je jouerai pour toi seule, je te donnerai la fête que tant de princes ont désirée, depuis un an, sans pouvoir Tobtenir ... lo
Elle s'arrêta pour reprendre haleine, et, avec une animation plus grande :
— Mais ce n'est pas ainsi que je veux t*entendre, reprit-elle. C'est au milieu des acclamations et des bravos d'un public enthousiaste, 15 comme le soir où je t'ai vu pour la première fois . . . Cela me rappellera * le beau temps de ma vie : celui où j'étais pleine de force et d'espérance, où tout me souriait . . .
Une crise nouvelle arrêta ses paroles et con-20 tracta son visage. Sténio s'était approché, et, caressant les doigts amaigris de la jeune femme :
— Ne parle plus, mon ange, je t'en prie, tu te fatigues ... Je ferai ce que tu désires. Trop heureux si, au prix d'un effort, je puis te donner 25 un moment de plaisir.
Elle agita sa tête, un angélique sourire glissa sur ses lèvres et rayonna dans ses yeux. Et, gardant la main de Sténio dans la sienne, elle parut s'assoupir. 30
56 LB CHAKT DU CT6NB
Dans la salle de concert des Bains chauds, tout ce que Dieppe comptait de dilettantes et de curieux était rassemblé. Il faisait * une chaleur terrible, et les femmes en robes claires, des fleurs 5 dans les cheveux comme pour un bal, agitaient leurs éventails qui, avec leurs couleurs vives sous la lumière des lustres, semblaient de larges papillons battant des ailes.
Au premier rang, dans un groupe, la petite
10 duchesse, à qui chacun faisait honneur de l'acceptation de Marackzy, prenait des airs de présidente, donnait des ordres aux commissaires et se répandait en bruyantes explications.
Depuis deux jours, Maud avait été transportée
15 dans Tappartément habité par sa sœur à Thôtel des Bains chauds^ ^ Et c'était vraiment un miracle : dans Tatténte di| succès qu'allait remporter Sténio, elle renaissait. Les médecins osaient presque parler de guérison possible. Elle avait, le jour
2omême, essayé quelques pas dans sa chambre.
Maintenant, derrière l'estrade, dans le salon d'attente, elle était étendue sur un lit de repos, et, soutenant son mari par son invisible présence, elle réalisait le rêve, qu'elle avait fait, d'assister à
25 son triomphe.
Car c'était un triomphe sans pareil que remportait le grand artiste. Depuis le moment où, ténébreux et pâle, il avait paru devant le public,
LE CHANT Dtl CTÔNE 57
et avait fait vibrer les cordes de son violon merveilleux, le ravissement de ses auditeurs n'avait fait que croître. Les murmures d'admiration de l'assemblée passaient comme des frissons voluptueux, et chaque morceau se terminait par des 5 cris de délire.
Jamais Sténio ne s'était livré avec une telle passion, avec une ardeur si fiévreuse. Une force surhumaine l'entraînait : il semblait possédé. Et, oubliant les choses et les êtres, il suivait le démon 10 musical qui l'emportait dans un tourbillon vertigineux. Son visage était à la fois superbe et terrible. Un air d'égarement sublime obscurcissait ses yeux. II ne voyait plus, il n'entendait plus, il jouait, riant avec exaltation quand il exprimait 15 dans son chant l'allégresse et le plaisir, ou pleurant de* vraies larmes quand il traduisait la douleur ou le désespoir.
Ses auditeurs, le regard rivé sur lui par une sorte d'attraction surnaturelle, suivaient, pleins 20 d'une admiration mêlée d'angoisse, le crescendo terrifiant de son inspiration. Dans son âme, exposée à nu, ils voyaient ses tristesses, devinaient ses amertumes, et comprenaient que les sons suaves ou déchirants qui frappaient leurs oreilles 25 étaient faits du souvenir de ses joies passées et de la crainte de son malheur à venir. Mis en contact direct avec cette puissante nature d'artiste, ils palpitaient de toutes ses impressions, et jamais pareille émotion n'avait été éprouvée par eux. 30
Dans le salon réservé, seule avec sa sœur, Maud écoutait. Les premières notes lui avaient causé une sorte de suffocation. Ses nerfs s'étaient tendus, sa respiration avait sifiîé, plus pénible, et 5 Daisy avait eu peur. Mais, peu à peu, cette sensation douloureuse s'était apaisée, et un calme exquis avait enveloppé la jeune femme, comme si, baignée par ces ondes mélodieuses, elle s'y fût reposée et rafraîchie. Elle avait pu jouir alors
iode ce prodigieux talent qui, dépensé devant mille spectateurs, n*était déployé, en réalité, que pour elle.
— Comme, danj un njjrage, les trois années, qui venaient de ^écouîér, reparurent devant ses yeux,
15 évoquées par Sténio. Chacun des airs qu'il jouait marquait, pour elle, un instant de sa vie.
Elle se retrouva dans le salon de la Reine, quand elle l'avait vu pour la première fois.
Puis, dans le jardin du vieil hôtel de Grosvenor
20 Square, où, pendant les douces soirées de printemps, Sténio se promenait auprès d'elle. C'était là que, pour la première fois, il avait osé lui avouer son amour. Elle croyait* sentir encore l'odeur d'un lilas en fleurs qui penchait vers eux
25 ses branches. Daisy était arrivée en courant, et, cette fois-là, l'aveu était resté sans réponse.
Oh! les délicieux moments d'intimité quand Sténio jouait, pour lord Mellivan seul, dans le petit salon, et qu'elle l'accompagnait au piano!
Comme elle était entraînée par le rythme de sa musique! Elle s'imaginait être emportée en croupe, par lui, sur un cheval fougueux courant à perdre haleine.
Ensuite, c'était le vieux manoir irlandais avec 5 ses bois séculaires. Sténio paraissait, et elle ne pouvait se défendre de le suivre. (Quelles douloureuses et exquises années : pleines d'amour, de remords, d'humilité et d'orgueil! Comme elle eût volontiers sacrifié ses joies de jeune femme 10 adorée, enviée, fêtée, pour un seul mot de pardon prononcé par son père! Et, pourtant, que d'enivrement pendant ces derniers temps ! Les princes, les souverains, l'accueillaient avec des paroles flatteuses. Et, dans la lumière, dans les 15 fleurs, au bruit des applaudissements, le violon magique chantait, courbant les foules dans une admiration prosternée.
Enfin, hélas! le décor changeait encore une fois, et tout devenait noir. Dans un berceau, 20 un pauvre enfant pâle se mourait, malgré les soins, malgré les prières, malgré les larmes. Elle se penchait vers lui, elle essayait de le ranimer de son souffle. Vain effort ! . . . Entre les mains caressantes qui le réchauffaient, le pauvre petit 25 devenait plus pâle et plus glacé. Et tout était fini!...
Soudain, il lui sembla qu'une grande clarté se faisait, et, dans un ciel parsemé d'étoiles, au son de voix célestes, elle vit le chérubin, souriant et 30 ranimé, qui lui tendait les bras. Il planait devant
elle et l'appelait. Elle n'avait plus qu'un effort à tenter pour s'arracher à la ^W> et le jfuivre. Et cependant, elle se sentait retenue par une force invincible. Dans le lointain, doux et plaintif, le
5 violon de Sténio se faisait entendre. Il parlait, lui aussi, et disait : Veux-tu donc m'abandonner ? Attends que je parte avec toi pour le séjour bienheureux où l'on ne souffre pas, où l'on ne pleure plus, où l'on aime dans l'éternité !
10 Et, prise entre ces deux tendresses, celle de son enfant et celle de son époux, Maud se débattait, en proie à une mortelle torture. La sensation éprouvée fut si vive qu'elle poussa un cri. Elle sortit de son rêve, vit sa sœur près d'elle, et, à
15 bout de soufiîe, comme un naufragé, lui saisit le bras.
— Maud ! mon Dieu ! dit la jeune fille, comme tu es pâle ! Tu souffres?
— Non ! mais je sens que je vais vous quitter. . . 20 A l'instant j'ai vu, là, mon cher petit qui me
faisait signe de venir. . . C'est l'heure ! Sténio luimême le devine : écoute ce qu'il joue ! . . .
C'était le Chant du cygne, avec ses harmonies désolées, ses glas funèbres et le roulement des
25 pas de la marche funèbre sur les dalles sonores. Et, au milieu de son angoisse suprême, Maud, soulevée .encore par le génie de celui qu'elle aimait, prêtait ardemment l'oreille à ces accents terribles, qui lui annonçaient ses funérailles. Elle
30 ne vivait plus que pour écouter. Et, pour elle, l'admiration suspendait la mort.
— Veux-tu que je l'appelle? dît Daisy épouvantée.
Mais Maud, rassemblant ses dernières forces afin de ne pas perdre une note de ce chant merveilleux : 5
— Non ! laisse, que je l'entende encore ! . . . Une extase passa dans ses yeux, et, tout bas,
comme un murmure :
— Oh ! si je pouvais mourir en l'écoutant !
— Maud ! ma chérie ! . . . lo La mourante se retint à l'épaule de sa sœur, et,
livide, le regard fixe, la voix changée :
— Oh ! quel désespoir de le laisser ! Comme je l'aime, et combien il va souffrir ! . . .
Daisy fit un pas vers la porte, mais, d'une main 15 défaillante, Maud l'arrêta. Une immense acclamation venait de s'élever dans la salle. Les cris, les bravos, les trépignements roulaient comme un tonnerre, et, dominant le tumulte, un nom mille fois répété, souverain et éclatant, se détachait : 20 Marackzy !
Les yeux de Maud étincelèrent. Un sourire d'orgueil illumina son visage. Elle se souleva, avec une énergie surhumaine, et tendit les bras à Sténio, qui rentrait, chargé de couronnes et de 25 bouquets. Il laissa tomber les fleurs sur le lit de la jeune femme, qui se trouva couverte de l'odorante jonchée, et, pliant le genou, il sembla lui offrir, comme un tribut, toute sa gloire.
Elle eut la force de poser sa main sur le front, 30 encore rayonnant qui se courbait devant elle.
Elle se pencha pour y mettre un baiser. Sténîo entendit qu*elle murmurait ce mot : Heureuse ! Il sentit un souffle léger passer sur son visage. Il poussa un cri, qui se confondit avec les ap- 5 plaudissements ininterrompus de ses admirateurs. Dans Tenivrement du triomphe, dans Tadoration du grand artiste, Maud venait de rendre son dernier soupir.
Deux jours plus tard, vers quatre heures, à la
10 mer pleine, le yacht de lord Mellivan sortit -du port : ses vergues en pantenne, son pavillon en berne, et Tarrière drapé d'un voile noir. Dans le salon, où Sténio avait pris rengagement de rendre Maud morte au père à qui il l'avait prise vivante,
15 Daisy et Harriett pleuraient auprès d'un cercueil entouré de lumières et couvert de fleurs.
Le navire marchait lentement, comme s'il eût emporté à regret son funèbre fardeau. Sur le pont, l'équipage était immobile et silencieux.
20 Au bout de la jetée, tous les curieux rassemblés se découvrirent au passage. La mer était unie ainsi qu'un lac. On eût dit qu'elle se faisait douce pour bercer plus mollement le dernier sommeil de Maud.
25 Au moment où le yacht franchissait la barre, une t^arque parut derrière lui et, à sa suite, dans son sillage m^ême, se dirigea vers le lafrge. Deux hommes seulement la montaient : un pécheur qui ramait vigoureusement, car il n'y avait pas un
souffle de vent pour enfler sa voile, et un passager tout en noir, assis à Tavant, la tête appuyée sur sa main. Un sourd murmure aussitôt courut dans la foule massée au pied du phare, un nom passa de bouche en bouche : " Marackzy ! ** Et, 5 de nouveau, comme devant un second mort, tous les fronts se découvrirent.
Sténio ne sembla pas avoir vu ni entendu. Ce qui l'entourait n'existait plus pour lui. Ses regards étaient tournés vers le yacht, qui emportait 10 tout ce qu'il avait aimé sur la terre. Et fidèle, irrésistiblement, il suivait, sans savoir où sa course le conduirait, comme si un lien invisible l'eût attaché à ce sombre bateau, dont chaque tour d'hélice lui brisait le cœur. 15
Peu à peu, la distance grandit entre le yacht et la barque, ainsi qu'un grand oiseau de mer, qui a déployé ses ailes et effleure légèrement les vagues, le navire commença à s'éloigner. Alors Marackzy se dressa pour le mieux voir, et, debout, 20 se détachant sur le fond clair de l'horizon, il apparut, son violon à la main.
Nu-tête * sous le soleil ; ayant l'immensité autour de lui, comme s'il eût pensé que la morte pouvait encore l'entendre, il se mit à jouer. 25 L'atmosphère était si calme que, du rivage, on l'entendait distinctement. Et, pur comme une prière, le Chant du cygne courut sur les flots et monta vers le ciel.
Jamais les adieux à la terre n'avaient résonné 30
avec une expression aussi poignante. Ce n'était plus le violon qui pleurait, c'était le cœur même de Sténio. Sa douleur, son désespoir, les sanglots qui se brisaient en lui, retentissaient en 5 notes déchirantes. Et les alcyons tournaient en cercles éperdus autour de ce désolé, qui chantait plaintif sur la mer bleue, comme eux au milieu de la tempête.
Le yacht forçait sa marche, maintenant, et
lodéjà, au lointain, sa fumée seule restait distincte. Le matelot ramait de toutes ses forces, écoutant d'une oreille distraite. De la terre, on voyait la barque semblable à une petite tache noire. Les yeux fixés sur le point où le navire allait se perdre
15 dans l'espace, Sténio jouait toujours. Soudain,
la fumée, ombre légère, se fondit, et tout s'efîaça.
Le son du violon se brisa, lugubre comme un
sanglot, et, dans le silence lourd, le bruit des
avirons frappant l'eau en cadence se fit seul en-
20 tendre.
Étonné, le pêcheur tourna la tête. L'avant de la barque était vide, et, sur les flots, rien ne paraissait plus. L'homme épouvanté poussa un long cri d'appel. Aucune voix ne lui répondit.
25 Alors, lentement, il retourna vers le port.
On ne retrouva jamais le corps de Sténio.
Sans doute, quelque courant favorable avait emporté le sublime musicien vers les grottes bleues, au sein desquelles l'agitation des flots expire, et
30 où, dans le silence des mers profondes, les divines sirènes chantent le bonheur éternel.
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