NANCY
RUE DES GLACIS, lS igi6
Dans l'air plus clair où le printemps déjà travaille,
Voici qu'au-dessus des champs de bataille,
Tout comme au-dessus des champs de semailles,
Un chant s'élance, vole, plane et monte droit :
Un chant de lumière et de joie,
Un chant d'héroïsme et de foi,
Un chant d'allégresse, pareil
Au chant de l'alouette folle de soleil ;
Un chant de délivrance et de réveil ;
Un chant impérieux comme un appel d'amour,
Un chant qui transperce le jour
Comme une flèche et, comme une étoile, la nuit ;
Un chant aigu, tranchant, qui luit
Comme un soc de charrue et comme un fer de lance ;
Un chant fervent,
Un chant vivant,
Un chant qui se déploie et claque au vent
Comme un drapeau ;
Un chant de si sublime et si vaste espérance
Qu'il fait sortir tout vifs les morts de leurs tombeaux ;
Un chant si fier, si profond et si beau
Qu'à l'ouïr tous les yeux se remplissent de pleurs
Et tous les cœurs
Se sentent pris de défaillance :
Le Chant nouveau jailli des lèvres de la France !
O soldats qui veillez dans le pâle matin
Dont il se peut, hélas ! que vous ne voyiez point
Le lendemain,
Écoutez-le !
O femmes, sœurs, épouses, mères,
Amantes qui, le cœur supplicié d'amour,
Veillez en attendant l'heure de leur retour,
Écoutez-le !
Écoutez-le, ô peuples alliés, nos frères!
Et vous, nos monstrueux et fauves ennemis,
Jamais assez maudits,
Jamais assez haïs,
Jamais assez honnis,
Écoutez-le, vous aussi !
Car, vous aussi, bon gré mal gré,
Vous l'écouterez,
Le chant sacré,
Le Chant nouveau jailli des lèvres de la France î
Écoutez-le !
De l'Océan aux Vosges bleues,
De Roncevaux et de la Mer des Iles d'or
Aux dunes de la Mer du Nord,
De l'ouest à l'est, du sud au nord,
Écoutez-le qui, semant par l'espace,
En plein azur,
Le grain certain des victoires futures,
Héroïque et fécond et libre et joyeux, passe!
Il passe, et tout ce qui, malgré l'outrage
Des hommes et du Temps, survit Dont se composait autrefois le cher visage
De la Patrie,
Le reconnaît, et tout ce qu'en vivant ici
Leur lot de vie,
Les générations mortes y ont laissé
De leur âme et de leur pensée.
Le reconnait, et tous les témoins du passé,
Les lacs et les volcans, les fleuves, les clochers
Des cathédrales, et le sol de nos campagnes,
Et les vieux toits de nos maisons, et les rochers
De nos montagnes,
Se rappelant les jours lointains de leur jeunesse,
Tressaillent de joie et le reconnaissent.
C'est le chant qui sortait des solides poitrines
De nos aïeux aux plaines de Bouvines ;
C'est le chant que chantait, parmi
Le fracas des armes frappées,
Notre Jeanne de Domremy
En dardant vers le ciel sa fulgurante épée ;
C'est le chant que chantaient nos pères à Valmy !
Les mots seuls ont changé, mais le rythme est le même, Et le ton et l'accent et les voix sont les mêmes, Et le sang qui fait battre le chant est le même.
C'est le chant des luttes suprêmes
Dont la vie ou la mort d'une race est l'enjeu;
C'est le chant de fer et de feu
Où tout un peuple en armes communie
Et se purifie
Et se vivifie ;
C'est le chant de millions d'âmes unies
Par l'indomptable et unanime volonté
De vaincre pour le Droit et pour la Liberté !
O Nations du monde, écoutez, écoutez !
Ce chant de consciente et virile fierté,
La France aujourd'hui n'est plus seule à le chanter,
Et l'heure est proche où, redressant le front,
Tous les peuples uniront
Aux nôtres leurs voix et le chanteront !
Alors, comme les citadelles de nuages
Que bâtit sur la mer d'automne le couchant,
Sous les coups de mitraille de ce chant,
S'écrouleront les empires
Qui, dans leur délire sauvage
De domination et de carnage,
Ne rêvaient rien de moins que de réduire
Tout l'univers en esclavage...
Et l'univers respirera ;
Car tout ce qui doit s'accomplir s'accomplira,
Et le Droit sur la Force à jamais prévaudra!
Le Vin de la Haine
Oui, la Haine est aussi féconde que l'Amour,
Et aussi belle et aussi nécessaire...
Comme la nuit est aussi belle que le jour,
Aussi féconde et aussi nécessaire !
Elle est la face vengeresse de l'Amour,
La Haine ! Elle enrichit et accomplit l'Amour,
Pourvu qu'elle soit juste, et pure, et franche, et fière !
France ! puis-je t' aimer vraiment comme je dois,
Sans haïr de toutes mes forces
Ceux dont la monstrueuse et déloyale force
Voulait t'anéantir, voulait faire de toi
Une esclave? Puis-je t'aimer comme je dois,
France, sans les haïr, eux, de toutes mes forces?