LE TRÉSOR DES CANTATRICES
Recueil de cadences, points d’orgue, traits, fioritures, changements et variations s’adaptant aux chefs-d’œuvre des écoles italienne et française.
Tout le monde trouvait cela naturel. De leur côté les professeurs de chant, à peu d’exceptions près, ne prisaient dans cet art que le côté purement matériel de la voix et n’apportaient leurs soins presque exclusivement qu’à faire filer des sons, vocaliser, chercher des émissions, les uns dans le nez, les autres dans la gorge, d’autres enfin je ne sais où. L’esthétique était une science à peu près inconnue et par conséquent très négligée. Ecoutez plutôt l’histoire
suivante qui, par tradition, circulait dans les écoles de chant et que les professeurs et les méthodes citaient avec admiration.
On racontait qu’au siècle dernier, le chanteur Cafarelli, s’étant mis sous la direction de Porpora, le célèbre professeur lui avait fait travailler, pendant la première année, une unique page de vocalises, toujours la même. Au commencement de la seconde année, l’élève demanda timidement à son maître s’il allait lui donner d’autres exercices. Sur sa réponse négative, Cafarelli refit courageusement une deuxième année dans les mêmes conditions. Cela dura ainsi cinq ans sans que l’élève osât hasarder la moindre observation. Cependant un mois avant la fin, un petit changement se produisit. Sans abandonner, bien entendu, la fameuse page d’exercices, Porpora donna à son élève quelques conseils sur l’articulation et l’expression.
Puis un beau jour, quand Cafarelli croyait avoir encore beaucoup à apprendre (c’est bien mon avis), le maître dit au jeune étudiant : « Maintenant, tu peux partir, tu es le plus grand chanteur de l’Italie ».
Le plus cu,rieux, c’est que c’était vrai. D après ce qui précède, on peut juger de l’état d’esprit des artistes qui acceptaient cette histoire comme une merveille. Le son était presque tout et la virtuosité purement instrumentale avait pris ain tel essor que, très souvent, les vocalises venaient envahir et troubler les situations les plus pathétiques sans aucun souci de la vraisemblance dramatique. On peut citer, par exemple, dans Sémiramis des morceaux entiers où il n’y a que des roulades et plus de musique du tout.
Cependant, peu à peu le public s’est blasé après une pareille orgie de gargarismes vocaux et les compositeurs se sont lassés d’être ainsi écorchés tout vifs et d’être obligés de subir la collaboration des chanteurs et aussi, hélas! des directeurs. C’est pour cette raison que depuis quelque temps beaucoup d’auteurs (et notamment M. Massenet) ont pris l’habitude et la précaution de faire imprimer leurs œuvres avant même que les répétitions soient commencées, afin qu’on ne puisse leur demander aucun changement.