‹ Le chant moderneChapitre 3 sur 34 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Du reste, la musique dramatique, suivant révolution de presque tous les arts, a subi une transformation considérable sur laquelle je ne veux pas insister outre mesure, mais que tout le monde a pu constater. On s’est dégagé peu à peu des formules tant prisées par nos pères et, entre autres ornements du chant, la vocalise a disparu presque complètement des compositions modernes et n’est, pour ainsi dire, plus considérée que comme un exercice d’assouplissement ou bien une curiosité archéologique. Est-ce un tort? Je ne veux pas m’attarder à le discuter; mais cela est, et cela suffit. A musique nouvelle, il faut des interprètes nouveaux. Aveugle qui ne le voit pas!

Il y a encore dans les théâtres beaucoup trop d’artistes imbus de cette idée que le son est tout, et portés à se pâmer sur telle ou telle note qui, dans leur opinion, doit transporter d’aise les auditeurs. On entend encore trop de sons émis pianissimo quand il s’agit de désespoir, ou bien fortissimo quand le sentiment a interpréter est tout intime et mystérieux. Ces non-sens qui ne choquaient pas nos pères et dont étaient coutumiers les meilleurs artistes^ ne sont plus possibles aujourd’hui. Il faut remettre chaque chose à sa place et ne pas s’écarter du simple sens commun.

La pose de la voix, la beauté du son, l’homogénéité des registres, la vocalisation considérée comme une excellente gymnastique, tout cela est fort bien, et même indispensable. Loin de nous la pensée de dire que c’est là une partie à négliger. Au contraire, nous ne saurions trop répéter aux élèves qu’il faut assouplir sa voix, la fortifier, en être maître, en un mot.

Mais cela fait, ne pas croire, comme Porpora, que les études sont terminées. Pour nous, elles ne font que commencer, car il reste à acquérir la partie la plus importante, la seule qui soit vraiment de l’art élevé et à laquelle il faut consacrer son intelligence, et il faut le dire, son cœur.

Une belle voix, même bien posée et bien conduite, c est quelque chose évidemment, mais cela ne suffit pas pour faire un artiste. Sous peine de n’être qu’un simple ouvrier d’art, il faut d’autres qualités. Il faut, non pas chanter des

romances d’un dessin plus ou moins délicat, mais peindre les sentiments et les situations d’une manière exacte et communicative. En un mot, pour retenir le public moderne un peu blasé sur les jolis sons et les effets purement instrumentaux, il faut savoir dire.

Un chanteur de talent, un véritable artiste, tel que nous le comprenons, avec une voix d’un volume médiocre, arrivera toujours par la vérité et la chaleur de sa diction à commander l’attention et le silence. On lui pardonnera bien des faiblesses vocales et même quelquefois des maladresses instrumentales s’il sait nous émouvoir. .le ne sais plus quel auteur a dit avec raison : le suprême de l’art n’est pas de se faire entendre, mais bien de se faire écouter.

On peut remarquer, du reste, que les plus grands artistes modernes ne sont pas ceux qui possèdent les plus beaux organes. Tant s’en faut. Néanmoins, ils écrasent de toute la puissance de leur art tous ceux qui restent fidèles aux anciens errements, et cela parce qu’ils ont compris que l’instrument n’est que le moyen, et non pas le but, et que le son doit être simplement le véhicule de l’idée.

Etre charmés ne nous suffit plus, nous voulons surtout être intéressés. Pour nous, le chant ne doit pas être seulement joli, il doit être vrai.

Il importe de bien se pénétrer de ces idées qui sont pour ainsi dire dans l’air ambiant et ne sont nullement l’apanage spécial de mon humble personnalité. J’ai cependant jugé utile de les émettre et de les préciser, afin que le chant marche d’un pas parallèle avec l’esthétique des compositeurs modernes et s’engage franchement avec eux dans le chemin qui conduit à ce but tant cherché et quelquefois entrevu : la Vérité Tlans l’Idéal.

Jules Granier.

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