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LE PROPHÈTE (MEYERBEER

On peut observer que, à racoompagnement, l’auteur a indiqué un accord sur le 2 e temps. Si l’on s’en tenait au texte strict, il serait impossible de donner à la longue du mot inquiète la valeur approximative d’une blanche dont nous avons parlé. On serait donc forcé de faire la croche écrite, ce qui serait d’un mauvais effet. Aussi, au théâtre, on arrange les choses autrement. On laisse le chanteur faire sur cette longue la tenue qui lui convient et on place l’accord comme si la syllabe muette tombait sur le 1er temps, ce qui à l’exécution donne l’effet suivant :

1. Remarquons que Meyerbeer, quoique né en Allemagne, a écrit presque tous ses opéras en français et qu’ils ont été créés à l’Opéra de Paris.

* Publié avec l’autorisation de M. Loigerot, éditeur.

DE LA PROSODIE

Dans tous les cas analogues, les chefs d’orchestre agissent de même. C’est une tradition très connue et respectée par tous.

Il me reste maintenant à présenter une observation assez importante. Beaucoup de chanteurs ont pris l’habitude de tenir un peu la première syllabe du début de chaque phrase, afin de poser leur voix. Je sais bien que cela peut, en effet, leur être d’un grand secours et naturellement je n’émettrais aucune objection, si cette première syllabe était une longue. Malheureusement il n’en est pas toujours ainsi et lorsque c’est une brève, rien n’est plus défectueux qu’une pareille pratique. Dans ce cas, vouloir tenir quand même le premier son constitue une faute formelle de prosodie. Tout chanteur soucieux d’une diction correcte doit s’abstenir de pareilles ficelles. Il n’a qu’à chercher dans la souplesse de la prise de respiration, dans la netteté de l’attaque et la tranquillité de son appui, les moyens de poser sa voix. Hors de là, il n’est qu’erreur et surtout mauvais style.

Dans le même ordre d’idées, signalons l’exécrable manie qu’ont beaucoup de chanteurs de faire des points d’orgue à tout propos (des canapés , comme disait Gounod), le plus souvent sur des notes qui ne comportent aucun arrêt ou même qui coïncident avec des syllabes brèves, telles qu’un e muet par exemple. Ce procédé, jadis fort en honneur chez les célébrités et les sous-célébrités du chant, doit être considéré comme la négation de tout art. Reconnaissons du reste que, si cette absurdité n’a pas été complètement extirpée, de grands progrès ont été accomplis à cet égard.

DE l’E MUET DANS LA PROSODIE

Le rôle et l’importance de Ye muet ne sont pas très définis dans la prosodie. (Rappelons du reste que cette voyelle n’existe que dans la langue française). Nous l’avons rangé dans notre tableau parmi les brèves et nous l’avons même classé comme la syllabe la plus brève. Ce fait mérite quelques explications complémentaires.

Il se présente en effet deux cas :

1° L'e muet est placé au milieu d’un groupe de mots.

2o \ 'e muet termine la phrase ou le membre de phrase et se trouve placé avant la respiration.

Dans le premier cas, il est évident que nous devons considérer Ve muet comme une brève égale à celle des mots. En effet, il faut observer que dans le chant, à part quelques tentatives que l’on a faites pour se servir de la prose, on a à interpréter des vers. Or, on sait que dans la poésie on accorde toujours à Ve muet la valeur d’un pied de même que pour les autres syllabes. D’où ressort la nécessité pour le chanteur de ne pas l’escamoter comme dans la conversation courante.

D’ailleurs les compositeurs ont toujours reconnu son importance et, sauf dans les cas où l’e muet se trouve placé devant une voyelle (ce qui rend son élision obligatoire), ils lui ont donné une note comme aux autres brèves.

On n’a dérogé à cette règle que dans les compositions de style inférieur, telles que les chansonnettes de caféconcert ou bien certaines opérettes de genre analogue. Là s’étalent à chaque page, que dis-je? à chaque mesure, les élisions continuelles de Ve muet, ce qui donne à ces œuvers un caractère spécial de vulgarité.

Citons cependant une jolie licence dans le duo du 1 er acte de Mireille (Gounod) où se trouve le vers :

Oh! c’Vincent comme il sait gentiment tout dire.

Il est certain que, dans ce passage, l’élision produit un effet charmant et donne à la phrase un caractère de simplicité et même de naïveté qui concorde d’une manière parfaite avec la nature un peu primitive des personnages mis en scène.

Mais, s’il est obligatoire dans le chant (cet exemple mis à part) de ne pas escamoter Ve muet placé au milieu d’un membre de phrase, il serait d’un autre côté de très mauvais style d’appuyer avec emphase sur la muette et surtout de l’ouvrir démesurément, comme le font tant de chanteurs. Il y a là une question de tact et d’adresse. Il faut

DE LA PROSODIE

passer sur Ve muet sans affectation et tâcher de ne pas attirer sur lui l’attention, ce qui arriverait infailliblement si on lui donnait une durée ou une valeur sonore supérieures aux syllabes avoisinantes.

Ainsi voyez quel mauvais effet produit ce passage de la Favorite , si on l’exécute tel qu’il est écrit :

un au.tre des.tin

Taut-il que l’oreille des contemporains ait été peu délicate pour supporter sans broncher un pareil arrangement?

D’un autre côté, je suis vraiment étonné que tant d'artistes se soient obstinés (et s’obstinent encore) à conserver cette déplorable faute de prosodie. Aussi je n’hésite pas,à conseiller aux chanteurs modernes d’écarter délibérément cette fâcheuse tradition (si tradition il y a). Il vaut beaucoup mieux, se résoudre à changer la place du point d’orgue et le mettre sur le premier mi au lieu du second. Je crois même qu’on pourrait ne pas faire d’arrêt du tout et se contenter d’élargir un peu le membre de phrase. Le style ne pourrait qu’y gagner et la prosodie serait respectée.

Examinons maintenant le cas où Ve muet termine la phrase ou le membre de phrase. Ce cas peut se présenter sous deux aspects.

Tout d’abord la longue et la muette peuvent être écrites sur deux notes différentes.

Exemple :

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