LES VIRTUOSES SANS LE SAVOIR
« Le professeur de chant! Toujours le professeur! On ne peut donc rien faire sans professeur, dans un art qui semble tout d'intuition! »
C'est ainsi que parlait, à l'heure des cigarettes, mon ami le sculpteur, alors que le soir jetait déjà des ombres reposantes dans Tatelier, où le piano, maintenant, restait silencieux..,
— D'abord, cher maître, ne confondons pas la musique et l'instrument — le chant et la voix. Dans l'art lyrique, il est une partie intellectuelle ; mais, en même temps — et même avant tout — il en est une autre, sans laquelle, hélas! tout le génie artistique du chanteur demeurera stérile. C'est la partie matérielle, le mécanisme de la voix, le clavier vocal. Au surplus, et loin de proclamer indispensable notre intervention, je vous déclare que l'intelligence, ou seulement l'esprit d'observation, pourrait en tenir lieu, dans un art d'intuition, comme vous dites. Et si vous voulez prendre une leçon iVemission, écoutez les artistes de nos théâtres, comparez le timbre des différentes voix; tâchez de saisir les diverses sonorités des instruments, étudiez le cri des animaux. Non, ne vous donnez pas tant de mal, si vous avez un esprit attentif. Sortez simplement de chez vous.
— Et alors ?
— Alors, vous étudierez, par exemple les cris de la rue. Vous essaierez de saisir les raisons pour lesquelles les « vitriers » obtiennent cette sonorité stridente de l'i, sonorité qu'ils ont le soin de conserver à lé final, en le pinçant presque autant que l'i : « vilri-i-i-i-icr ! » et vous constaterez que le « chand d'habits! est presque aussi malin que son confrère le vitrier.
Vous admirerez le génie du marchand île moules dont la chanson en ni : « La moule est fraîche! la moule est bonne ! à la moul à la moul' ! ■> s'exécute sur (lo, /•(/, mi, c'est-à-dire, sur des notes dites de passage. C'est, pour ceux qui n'ont pas travaillé, un difficile fossé à franchir, cher sculpteur. Or, le marchand de moules se joue de cette diffuMilté comme un virtuose accompli.
— La chanson de ces marchands est donc toujours en ///.'
— Je l'ai annotée plusieurs fois, et — chose admirable ! — tous la ciianlont
LE CHA.Xr THF. AT RM.
dans le même ton. Et je vous garantis que ces commerçants-là n'ont pas un diapason dans la poche de leur blouse. Encore, ne sont-ils que des enfants, comparés aux marchandes de... fromage à la crème! La chanson de cellesci : « .4 la crème! fromage à la crème! » est écrite, elle aussi, sur trois notes de passage. Vous verrez les marchandes de fromages à la crème triompher de cette difficulté en souriant.
Et croyez-vous qu'il soit facile d'annoncer pendant plusieurs heures : « Le bon mouron pour les p'tits oiseaux » ou bien « Héreng qui glac\ qui glac\ héreng nouveau » sur les éternelles trois notes?
Plus heureux, les vendeurs d'artichauts : « Artichauts vert' et tend\ les beaux artichauts tend\ les beaux artichauts : » ont une chanson qui comprend une longue quinte à la fin de laquelle ils font leur effet sur un beau point d'orgue.
Vous remarquerez l'esprit conservateur des marchandes de violettes, qui continuent les traditions du vieil opéra-comique, en faisant alterner le chant avec le dialogue, ou, si vous aimez mieux, avec le monologue. Elles prennent une bonne respiration, et, sur les trois notes, elles lancent : « ^4 la violette ! la belle violette ! » puis, tout de suite, parlé ; V'Ui la belV violelt qu embaume! »
... Mais je ne veux pas vous contraindre à vous lever trop tôt, ni à explorer les quartiers trop lointains. Je vous enverrai, à d'autres heures et en d'autres lieux, prendre votre leçon d'émission.
— Ah! voyons les cris pour hommes du monde!
— Vers la fin de la journée, au moment où, sur la terrasse des cafés, se rue, l'été, la foule des buveurs, où les tables se colorent de toutes les gammes des apéritifs frelatés, à « l'heure verte », une bande de camelots, qui semblent surgir du pavé, font tout à coup l'assaut des trottoirs.
A[[ milieu des cris dont ils assourdissent le boufevard, il en est deux qui dominent : « Paris-Sport » : puis « La Presse! »
Or, tandis que ce dernier cri est poussé par des larynx médiocres, les vendeurs de « Paris-Sport » sont généralement doués de voix sonores et bien timbrées. Quelques-uns seraient capables de lutter avec les marchands de tonneaux (|ui, (;omme on le sait, sont les maîtres incontestés de l'aris pour les belles sonorités.
Les malheureux vendeurs de la Presse sont tous affligés de laryngite, de laryngite aiguë Je sais bien que, souvent, il s'agit ici de troubles d'un ordre sj)écial et les laryngites alcooli(|U(\s ou... autres ne sont pas rares.
Mais il est intéressant de reclicrcher les raisons de désordres (jui atteignent les uns et épargnent les autres.
L'appel des marc lianils tle tonneaux est une chanson. Celui des vendeurs «le journaux, un cii. La cliaiison exige la souplesse du larynx; le tri ne larde pas à conlracler dangereusement les cordes vocales.
Les premiers, écoutez-les : k Teunnrau.r! teunneau.r! chand d'teunnraux! » et, de tout temps, <e fut la inrnie voix ronde et chaude. C'est ii
croire que, de père en fils, ils se lèguent le secret de la bonne émission, en même temps que leur commerce. 11 est vrai que, loin du tumulte de la rue, on les entend souvent dans une cour silencieuse, dont les quatre murailles sont favorables à la sonorité, et qu'ils traînent avec eux les tonneaux, les bons tonneaux vides qui jouent le rôle de caisse d'harmonie. Car ces industriels sont véritablement favorisés Voyez comme tout concourt pour eux à la bonne qualité du son : « chaud », nasale qu'il leur est impossible d'écraser ou de poitrine/-, qui sonne assez pour qu'ils ne commettent pas la faute de l'appuyer sur la gorge, en croyant en augmenter l'intensité, qui se place toute seule et qui va admirablement préparer le reste de la phrase. Le T est favorable à l'attaque et nous nous trouvons alors en présence de deux belles sonorités en EU et en O, dont la dernière sur la note supérieure de la chanson — sur la dominante.
Il n'y a que les marchands de tonneaux pour avoir une telle chance!
Et les pauvres déshérités de La Presse luttent contre le malencontreux è ouvert, voyelle parfois difficile à émettre.
Quelques-uns" en font un e/e/me « L(Y P/e5.îe ». D'autres, pour en augmenter la sonorité, se livrent à un effort inconscient qui, répété tous les jours, les fatigue rapidement et afflige leur larynx de perturbations graves.
Ces Jourdains du boulevard font du mécanisme sans le savoir et, parfois, en véritables virtuoses : nous en trouvons la preuve dans les modifications qu'ils ont imaginées pour faciliter leur tâche.
Dans » Paris-Sport » ils suppriment presque le mot Paris, qui n'est pas important et ils réservent tout leur effet pour Sport qui est le mot principal et qui termine la période : « Paris-SPONT ».
Voyons maintenant la phrase complémentaire qui suit l'annonce du journal : « Résultat complet des courses! » et les suppressions successives qu'elle subit, à cause des difficultés d'articulation qu'elle présente et de la longue respiration qu'elle exige.
C'est d'abord : « . .tat complet des courses! » Fuis : « Complet des courses! » enfin : « ...plet des courses! » Mais la sonorité de ïou, de courses. mot principal de la phrase et ultime son, leur paraissant trop sourde, surtout après l'éclat de Sport, les crieurs ne tardent pas à dénaturer celte syllabe et à la tourner vers Vu, plus facile à timbrer et qui soulève le voile du palais.
Et nous avons alors : » Sport! ...plet des curses ! »
Le vendeur de journaux n'est pas seulement un virtuose, il est muni d'un véritable magasin de ficelles.
Tel un vieux chanteur de retour.