‹ Le chant théâtralChapitre 52 sur 52 · LE GESTE. L'ATTITUDE · texte numérisé non relu

LE GESTE. L'ATTITUDE

Soyez, en général, sobres de gestes. Pour régler votre action, pénétrez-vous du caractère de votre personnage, de ce que son âge permet ou commande, de la situation dans laquelle il se trouve par rapport à l'action ; inspirez-vous des coutumes de l'époque choisie par l'auteur; par conséquent, du costume qui marquera la convenance de tel mouvement, de telle attitude.

La foule, on le sait, n'apprécie pas toujours la différence qui existe entre le geste juste et l'attitude fausse ; elle n'est pas toujours accessible à la sensation de l'art plastique vrai.

On voit beaucoup de chanteurs, surtout beaucoup de chanteuses, forcer le suc('ès au moyen d'une mimi(|ue exagérée, i'ansse, ou par une insupportable afféterie, et l'on est tenté de se demander si riuiniuniieuse élégance du geste simple et vrai éveillerait chez le public un sentiment d'admiration.

Ainsi arrive-t-il c|u'une foule ignorante admii'e francliement et attribue à quelque maitre un vulgaire chromo, rutilant de nuances séduisantes, un trompel'œil éclatant

'roiilelois, persuadons-nous que le geste juste a sur les foules une puissance qui les soumet.

Et nous avons [)u constater que ces admirateurs de vulgarités ne mantiuenl pas de s'arrêter, émus et comn»e stupéfaits, devant une œuvre maîtresse dans laquelle leur a|)parait la noble beauté de l'art vrai.

Tous ccu.xtiui sDiit tifveiius h's ma î lie s <lu barreau — et parmi ceux d'aujourd'hui il en est des plus grands et des |)lus chers à mon amitié (|ui pensent comme moi, — tous ceux-là, dis-je, joignent à leur elocjuence, à leur don de la parole, le geste précis, énergique et persuasif propre à donner la vie au discours.

Les grands orateurs c|ui se sont adressés directement au peuple ne lui ont parlé (|ue dans un langage ordinaire, alin de rester à la portée de tous; mais ils ont relevé, par la noblesse du geste, la vulgarité voulue du verbe.

Dans les réuniiuis publiques, (|uelques-uns poussent si loin la témérité de la parole, (ju'ilM ne sortiraient pas vivants s'ils ne disposaient d'aucun autre moyen d'élo(|uence ; c'est ainsi que (îainbetta n'eût jamais achevé la fameuse apostrophe : « Esclaves ivres, j'irai vous chercher just|ue dans vos

repaires! « si la suprême beauté de son geste et la fermeté de son attitude ne lui eussent permis d'imposer impunément à la foule une telle injure.

Le geste peut subjuguer et entraîner. Etant Vnctio/i, il doit agir. Si le public n'en est pas troublé, l'orateur — ou le comédien — ressemble, selon l'expression de Démosthènes, à un homme ivre devant une assemblée à jeun.

Le comédien se donne, se prodigue quelquefois ; c'est ainsi que M"" Dorval, dont le jeu pathétique et vibrant galvanisait toute une salle, disait, au sortir d'une représentation qui lui avait valu un triomphe : <( .Ah ! ils peuvent bien m'applaudir, c'est ma vie que je leur donne ! »

Evidemment, ces natures sont rares et l'on ne peut le regretter; mais l'exemple qu'on en tire est utile.

Il convient de diriger l'éducation du comédien et du chanteur dans celte voie ; et, pour ce qui est spécialement du chanteur, cette éducation doit porter sur la mentalité du sujet autant que sur le mécanisme du virtuose.

L'école nouvelle veut, pour que l'interprétation soit complète, voir agir des personnages autant qu'ent<;ndre des voix.

Il y a là tout une étude pour qui veut exceller dans son art. N'oublions pas que les comédiens dont le nom reste impérissable ne se sont jamais cru arrivés à la perfection. Ils ont, avec un soin jaloux, travaillé le côté plastique, sculptural de leurs rôles.

Rachel, la grande Rachel, passait des heures entières au Louvre devant une statue greccpie ou devant un marbre romain ; elle cherchait dans ces modèles, immobiles cependant, l'art de se draper et les mouvements qui devaient résulter de cette harmonie du corps et du costume.

Elle apprit ainsi à se poser. Il semblait qu'elle eût toujours familièrement porté le péplum, chaussé le cothurne et que les statues lui eussent appris à marcher! — oui, à marcher — lui livrant ainsi le secret de vie que les maitres du ciseau avaient enfermé dans ces marbres magnifiques.

Elle était elle-même une statue animée dont ceux, — rares maintenant — qui l'ont vue jouer, n'ont jamais oublié la tragique et séduisante vision.

Frédéric Lemaître, vieux, usé, presque aphone, poussa le talent de se grimer, la beauté du geste et l'expression de la physionomie jusqu'au point de soulever d'admiration tout un monde de spectateurs qui n'entendaient que vaguement sa voix définitivement enrouée.

Mélingue, le Mélingue adoré du public des anciens boulevards, se grimait avec un art infini, une variété qui réalisait son personnage quel qu'il fût. Mounet-SuUy, Sarah Bernhardt, riches déjà de moyens exceptionnels, ont toujours apporté un soin extrême à chercher le geste juste, l'expression parfaite du visage, la réalité du costume. Le loiit de leur talent génial se compose de ces détails que seuls les médiocres négligent ou dédaignent.

LA MISE EN SeÈNE

La mise en scène, très à la mode aujourd'hui, s'entend de deux façons : elle comprend l'art du décor, de l'éclairage, de l'arrangement, de l'harmonie du cadre dans lequel se déroule l'action et aussi, — ce qui est la mise en scène véritable — l'art, plus psychologique, de grouper les personnages, de les faire évoluer, de les faire vivre.

La première de ces divisions est aujourd'hui l'objet de réflexions plutôt cliagrines ! Il s'y rencontre un danger : le luxe effréné et dispendieux, nécessité, depuis quelques années, par les représentations théâtrales.

Certes, cetart exige du goût et de l'érudition, — mais, encore et surtout,... beaucoup d'argent. Il offre d'autres périls : d'abord celui de déformer certains ouvrages, tout au moins certaines parties d'ouvrages, écrits à une époque et d'après une conception qui s'accommodent mal de remaniements intempestifs ; ensuite, de détourner l'attention du public, par un détail ingénieux ou criard do mise en scène, au préjudice de l'œuvre môme : en un mot, de distraire et d'amuser l'œil, alors que l'auditeur devrait être attentif à la seule beauté de l'art vrai qui, à ce moment-là, se révèle à lui.

N'a-t-on pas reproché récemment à la mise en scène actuelle de noyer sous elle des œuvres de valeur et de sauver de la chute des productions ordinaires ?

Consignons ici l'intéressante et judicieuse observation de M. Paul dinisty relativement aux nouvelles manières de régler la mise en scène :

« Devant la somptuosité des décors, des costumes, des meubles, des accessoires, devant ces ors et ces lumières dus seulement aux décorateurs, aux électriciens, aux costumiers, il n'est pas rare d'entendre dire : « Quelle belle mise en scène! » Qu'un régisseur donne à un camarade une intonation juste ou à effet, on s'écrie facilement : « Quel excellent metteur en scène ! » On commet là des erreurs, car ce professorat et ces richesses n'ont aucun rapport avec la mise en scène. »

Il ne faudrait pas croire que le souci de la mise en scène soit une préoccupation essentiellement moderne. Sous le ciel rayonnant, dans l'air léger qui agitait les oriflammes, la scène grecque, infiniment moins iiinitéo que la notre, se prêtait au déploiement des pom|)es vastes el magniliquos.

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LE CHA.wr THEATRAL

Là, se représentaient les œuvres d'Eschyle : Promélhée et \es Perses. Les tragédiens antiques mettaient en œuvre tous les moyens, comme de nosjours. La tragédie correspondait, du reste, à l'opéra actuel : la musique et la poésie, la danse et les ensembles de chœurs, et la décoration machinée déjà elle rideau qui se levait^oviv terminer l'action et se baissait lorsqu'elle allait commencer.

Sous l'Empire romain, avec la décadence delà poésie, la mise en scène se développa encore. Horace ' nous on dépeint les magnificent^es, et, en déplorant que l'intérêt du théâtre fût pour les yeu.x plus que pour l'esprit, il nous détaille les entrées de bataillons et d'escadrons, les cortèges de rois enchaînés, les exhibitions de girafes, d'éléphants et même de vaisseaux.

La richesse de notre mise en scène, en toile peinte, en carton colorié, ne peut être comparée à la munificence des Romains ([ui étaient nos maitres.

L'édile Sc-aurus, nous dit Pline l'Ancien ■, fit bâtir, pour le peuple, un théâtre à trois étages soutenu par trois cent soixante colonnes. L'étage inférieur était tout entier en marbre, celui du milieu, celui du liaut en bois doré. Le tout orné de trois mille statues de bronze, de tableaux, de tapisseries, de tentures magnifiques.

Les costumes et les décors étaient en toile d'or.

Un autre praticien, Caius Curion, l'égala en magnificence, le dépassa par l'ingéniosité de son plan : deux théâtres, construits côte à côte, après le spectacle tragi(|ue, pivotaient sur eux-mêmes sans que le public bougeât et le tout formait un immense amphithéâtre oii se donnaient des combats de gladiateurs.

Plus près de nous, le cardinal de Richelieu fit de véritables prodigalités, dans la mise en scène de Mirame, en 1641, sur le théâtre construit, à cette occasion, dans une aile de son palais.

Mais — pour aller au plus bref — la réforme du costume, si heureusement tentée par Lekain, et définitivement accomplie par Talma, amena un revirement : la recherche de la vérité théâtrale. Plus de contre-sens, plus d'anachronismes — et nous arrivons alors à l'exactitude des décors et des costumes, aux ellets de lumières, aux applications les plus ingénieuses des progrès scientifiques de notre époque, dont Irving, le célèbre acteur anglais, fut 1 un des premiers réalisateurs.

Wagner réglait lui-même, avec passion, ce qui tenait non seulement à l'interprétation de ses œuvres, mais aux décors, aux changements à vue.

Mais notre mise en scène à nous, celle (jui ne s'en lient ijuaux personnages, « ce professorat, ces richesses », notre mise en scène, comme le théâtre et la musique, a évolué. Plus on y a cherché la simplicité, la vérité, plus elle est devenue compliquée. Plus on a voulu s'éloigner des conventions et aller vers la logique, plus on a rencontré de dillicultés.

' E pitres, I. II.

■' llisloirc Naturelle, L. .X.X.WI, cli. xv.

C'est que nous soinnies loin des opéras ou les personnages se plaçaient en « rang d'oignons >' pour chanter chacun sa partie dans l'ensemble, les chœurs étant bien alignés de chaque côté.

Et nous rions depuis longtemps de ces masses qui chantent à tue-tête : « Marchons! ^lardions! » sans jamais remuer. Nous connaissons tous cet opéra où les chœurs, immobiles, devant le cadavre d'un des principaux personnages, s'écrient : « Vite, accourons, il faut le secourir ! »

Et nous avons pu entendre, dans un aulr(; ouvrage, un quatrième acte fameux, où les conjurés se disent mystérieusenu^it : « Hetirons-nous sans bruit » et profitent de ce moment pour revenir en scène et attaquer plus fort (|uc jamais, avec; accompagnement de trombones et de grosse caisse, le célèbre ensemble : « Pour cette cause sainte ! »

Mais tout cela n'est rien, comparé à ce qui se passe dans les compagnies italiennes. 11 y a (pielques années, à Londres, à Covent-(îarden (Royal Italian Opéra) je jouais, pour la première fois, en italien, le Bcahicr de Séville. Dans ce théâtre, on ne consacre aux ouvrages du répertoire qu'une seule répétition. La lantatrice — célèbre parmi les célèbres — qui jouait Rosine, ne répétait pas, elle, et déléguait son mari ! Celui-ci répétait pour elle. Il prenait une chaise — s'installait devant le trou du souffleur, laissait jouer l'orchestre et réglait les points d'orgue.

Arrivé à l'un des passages importants de mon rôle, j'esquissai quelques mouvements de scène, m'imaginant Rosine tantôt à droite, tantôt à gauche. Pendant ce temps-là, le mari (lui n'avait pas quitté sa chaise et qui me gênait Ijcaucoup, on le pense bien, me toisait dédaigneusement. A la fin, je m'approchai de lui et lui demandai timidement : « J'ignore la mise en scène italienne. Pouvez-vous me dire par oi'i sortira... Madame? » Et le mari de répondre : « La loge de ma femme est à gauche. Elle entre et elle sort toujours par la gauche afin d'être plus tôt rendue et ne pas s'essouffler ». Mais, le soir de la représentation, lorsque je me trouvai en présence de Rosine, je me hasardai à me renseigner plus exactement : « ^'euillez me dire seulement où vous vous tiendrez pendant notre grande scène du deuxième acte ». Et de sa voix d'or, la cantatrice — célèbre parmi les plus célèbres : « Où je me tiendrai ? Oh ! moi, cher monsieur, je me tiens toujours où il n'y a pas de courants tl'air ! »

Ah iiiio discc oiniies!

LE C//A.\r THEATRAL

En terminant, m'assaillent les scrupules du début. Je tiens à répéter que ce livre est une simple moisson d'idées personnelles ou recueillies, l'ordonnance de quelques pensées. Je veux déclarer que je n'ai point prétendu à imposer mes formules comme des dogmes.

Au cours de ce trop rapide travail, il me semble avoir passé sous silence la moitié de ce que j'avais à dire, mais je suis certain d'avoir parlé dans le seul intérêt des élèves, de n'avoir enseigné que ce dont je suis convaincu, ce que l'expérience des maîtres qui m'ont précédé et ma propre expérience m'ont appris.

-J'ai dit que l'art du chant est un édifice entier, ayant sa base normale, son élévation, son couronnement.

A cet édifice, j'ai apporté ma modeste pierre, peut-être seulement un grain de sable.

Si je n'avais pas cru être utile, je serais inexcusable.

Enfin, j'estime que contribuer à étendre et à perfectionner l'enseignement est un devoir pour le professeur digne de sa mission. Ce devoir, je me suis efforcé de le remplir. Si d'autres font plus et mieux, je serai le premier à m'en réjouir.

On pensera peut-être (jue j'ai trop insisté sur la longue durée des études, sur les difficultés et les incertitudes de la profession de chanteur. C'est une vérité bonne à faire connaître.

Oui, la carrière du théâtre est semée d'écueils. Heureux les privilégiés qui arrivent à la renommée, sinon à la célébrité. Cette célébrité, même si on l'acquiert, combien de temps la peut-on conserver ? Le nom d'un très grand artiste est vite effacé ; notre génération n'a retenu que celui des sujets exceptionnels et la génération (|ui suit les oubliera.

Ceque le chanteur, aujourd'hui, cherche à fixer, c'est le succès et la fortune : l'un et l'autre ne sont rien moins qu'assurés.

Est-ce à dire que je veuille décourager les jeunes artistes ? Non, certes. Il y a d'ailleurs des vocations et surtout des organisations (lue rien ne décourage, que les dillicultés stimulent, au contraire.

Les sujets ainsi doués ont, cotume le conscrit du premier Empire, le bâton de maréchal dans leur giberne !

Si j'ai pu convaincre les jeunes chanteurs que le mécanisme du larynx est intimement lié au mécanisme du cerveau et que l'avenir appartient à ceux qui ne seront pas seulement des virtuoses, mais aussi de véritables artistes, je croirai n'avoir pas perdu luou tomps.

TABLE DES MATIRUES

PREMŒRli PARTIE

Le ch.vnt et son enseignement i

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