HOMMAGE
\ M. AUBAN, CHIRURGIEN EN CHEF DES HOSPICES MARITIMES ET DES BAGNES DE TOULON.
Il était jour. Déjà les chauds rayons solaires Jaunissaient l'Océan aux houleuses colères ;
Et de larges canots.
Montés par des forçats aux poitrines hàlées , Traversaient de nos mers devant eux étalées
Les sonores canaux.
L'un de ces parias, qu'un crime au bagne cloue, Se tenait à cheval sur l'anguleuse proue ,
100 LA MORT d'oui galicien.
Et son front abattu
Se penchait sur les flots, comme un esquif qui sombre ; Et son regard semblait dire à l'abîme sombre : Quand m'engloutiras-tu?...
Mais comme si ce vœu fût pour elle un outrage, La vague lui crachait son écume au visage ;
Et la mouvante mer Lui répétait : ce Malgré tous les maux que tu souffres, " Tu n'es pas assez pur pour habiter mes gouffres ! »
Et le lançait dans l'air.
Et le pâle forçat, le désespoir dans l'âme,
La tète dans les vents et les pieds dans la lame,
S'écriait avec feu :
' Eh quoi ! mes noirs tourments et ma douleur immen < Ne pourront donc jamais m'obtenir la clémence
' Des hommes ou de Dieu?...
- Pendant plus de vingt ans, la faim et la misère , « Pareilles aux vautours, m'ont étreint dans leur serre
« Et m'ont rongé le cœur.
« Nul crime n'a, depuis, taché mes longs services ; « Et des rudes combats que m'ont livrés mes vices
LA MOBT D UN GALEBTEN. 101
« Je suis sorti vainqueur !
« Et nul ne m'a tiré de l'enfer que j'habite! « Ah ! quand on a failli, rien ne réhabilite ,
« Pas même le remord !
« Pas même tant de nuits d'angoisse et d'insomnie ! « Pas même tant de jours de honte et d'agonie !
« Rien, pas même la mort!
« L'infini devant moi! l'infini sur ma tète!
« L'Océan pour les flots, le ciel pour la tempête
« Au vol aérien !
« Partout la liberté, l'espace et l'espérance! « Et moi, chargé de fers, de honte et de souffrance ,
« Moi, je meurs galérien ! »
Pauvre forçat! Son âme, enfin purifiée,
Sur la croix du malheur était crucifiée!
Un ange de bonheur sur sa vie avait lui.
Ivre de ces parfums qu'un amour vierge émane ;
Une nuit, il se crut trahi comme Orosmane ,
102 LA MOBT D UH BAI.MIIW.
Et l'amour le rendit assassin comme lui.
On condamna cet'homme à mourir dans les chaînes , Lui qui portait son front aussi haut que les chênes, Qui naquit dans ces monts où l'homme des hameaux Garde, jusqu'à sa mort, son âme immaculée , Ou, par un tel affront quand sa tète est souillée, La lave dans le sang et la jette aux bourreaux !
On condamna cet homme à mourir dans les bagnes, Sans penser que son cœur , éclos dans les montagnes Était aussi fougueux que les ouragans noirs Dont la foudre, en hurlant, décapite les cimes; Que ces torrents, aux bruits étranges et sublimes, Qui roulent dans leurs flots le chaume et les manoirs.
Pourtant un noir remords vint torturer son âme : Lui qui sur un soupçon poignardait une femme , Entendit, chaque nuit, un fantôme sanglant Parler à son chevet de meurtre et de vengeance ; Et son œil. sans sommeil, creusé par la souffrance.
LA MORT d'LN GALÉRIEN. 103
Vit une large plaie ouverte dans son flanc.
Et, depuis, il penchait toujours plus vers la tombe Ses cheveux aussi blancs qu'un duvet de colombe. Et lorsque la fatigue 1 a l'aube rappelait Tous les rouges forçats aux travaux du rivage , Ses compagnons de fers l'appelaient le sauvage : Lui seul à leurs complots jamais ne se mêlait.
Il avait une mère, un ange de tendresse.
Après qu'il eut tué sa perfide maîtresse .
Cette mère abrita ses malheureux amours.
Depuis plus de vingt ans qu'il mourait dans les bagnes,
Bien qu'il la crût dormant sous l'herbe des montagnes,
Bercé d'un vague espoir, il l'invoquait toujours;
Et dans les jours d'hiver, malgré la blanche glace . Et sous le soleil d'août, qui brûle et qui terrasse, Entouré de forçats qui maudissaient les cieux . Au milieu des travaux dégoûtants du curage . Jamais n'avait failli son sublime courage : L'image de sa mère était devant =es yeux.
' On désigne sous ce nom toute espèce de labeur des condamnés. Lorsque les forçats partent pour le travail, ils vont à la fatigue. Le mot de travail ne s'applique jamais a leurs ouvrages. N de l'auteur.
KM LA MORT d'un GALÉRIEN.
Une nuit, le canon d'une frégate en flammes Réveilla le silence endormi sur les lames. L'incendie, attisé par la brise du nord, Comme un boa de feu commençait de l'étreindre. Cent forçats dévoués partirent pour l'éteindre : Un seul partit content, sûr d'y trouver la mort.
C'était lui. Le forçat, malgré sa double chaîne, S'élança le premier devant la mort prochaine, Et contre l'incendie, au bruit du branle-bas , Il défendit bien mieux le pont de la frégate Que les Tyroliens les gorges de Morgate, Que les Grecs leur passage où dort Léonidas.
Mais la mort, qu'il cherchait, la mort, toujours avide ,
Dédaigna cette fois ce squelette livide.
On lui promit sa grâce, et le pâle reclus
L'attendit vainement sur nos tristes rivages :
Les promesses des grands ressemblent aux nuages
Qui passent dans le ciel et qu'on ne revoit plus.
Et son âme trompée avait maudit le monde ; Et lorsqu'il retournait à son labeur immonde, Dégoûté de la vie et consumé d'ennui , Sur le front anguleux de la chaloupe pleine , Il s'asseyait, sinistre et vivante poulaine, Pour contempler ces flots torturés comme lui.
Un matin, le mistral chassait l'onde fumante Contre les blocs épais des quais qu'elle tourmente. Les vagues s'insurgeaient et râlaient de courroux. Le forçat écoutait les voix de la rafale , Et la barque, lancée ainsi qu'une cavale, En heurtant les rochers lui broya les genoux.
Le soir la même barque, en s'éloignant du havre ,
A l'hôpital du bagne apporta le cadavre.
Il y souffrit trois jours, jours d'agonie 1 Enfin.
Sentant la froide mort alourdir sa paupière
Pour l'éternel sommeil que l'on dort sous la pierre ,
Il s'endormit et dit : « Ce sera pour demain. «
La nuit il s'éveilla pour faire sa prière. « 0 ma mère, dit-il , ma bonne et sainte mère , « Toi qui séchais mes pleurs et soutenais mes pas ; « Ange, qui ne voulais à ma tète enfantine « Donner pour oreiller que ta blanche poitrine , « Pour berceau que tes bras ;
« Qui, devançant le jour, bien loin de la chaumière, « Dans les champs du labeur te rendais la première, a Afin que ton enfant ne connût pas la faim ; « Et, rapportant le soir des fagots de ramée, « Réchauffais mes pieds nus à la tourbe enflammée , « Et mon front dans ton sein ;
« Qui, seule, me prêchas l'exemple du courage, « Après que j'eus perdu, dans un même naufrage, « La femme que j'aimais, la liberté, l'honneur. « Et qu'hélas ! je couvris d'opprobre et de détresse, « Au lieu d'envelopper ta précoce vieillesse « D'amour et de bonheur'.
« Oh ! si Dieu dans son ciel a rappelé ton âme ,
a A l'heure ou de la vie en moi s'éteint la flamme . « Où mon cœur croit ouïr la harpe des élus ,
El voir à l'horizon un nouveau soleil poindre . « Prie, afin que ton fils aille au ciel te rejoindre, " Et ne te quitte plus !
a Ou si la douce mort, dont je sens le vertige , « De tes amers vieux jours n'a pas fauché la tige. « Si tu traînes encor ton solitaire ennui
Sur nos sommets natals, purs du souffle des hommes .
Au bord de ce torrent, tout embaumé d'arômes, « Qui mugissait la nuit ,
« Oh ! du haut de ces monts que le nuage effleure, « Envoie à ton enfant, qui mourra dans une heure, « Un long baiser d'amour, de pardon et d'adieu ! « Mon âme, par les maux pendant vingt ans étreinte, « Pure et blanche aujourd'hui, peut paraître sans crainte '< Au tribunal de Dieu ! «
Et son front retomba sur sa couche grossière , Comme un arbre rompu s'abat dans la poussière. Mais se? yeux, qui, toujours attachés sur le sol N'avaient jamais osé fixer un homme en face.
Maintenant rayonnaient et saluaient l'espace Que son àme, enfin libre, allait franchir d'un vol.
Un regard de dédain, de triomphe peut-être. Illuminait cet œil qui fit pâlir le prêtre Venu pour lui parler de pardon et de mort. Le ministre de Dieu, sur le grabat du crime, Ne vit plus qu'un martyr qu'un monde étroit opprime Sanctifié par le remord.
Le galérien mourant semblait dire à cet homme : « Depuis plus de vingt ans mon meurtre se consomme Et j'irai, lorsque Dieu clôt mes jours repentants, Parce qu'un sang parjure un soir rougit ma lame , Demander grâce à ceux qui, sans remords dans lame, Massassinent depuis vingt ans? »
C'était l'heure où les flots de la mer irisée Parlent d'amour avec les pins de la forêt. Une femme en haillons, haletante et brisée, Pénétra dans la salle où le forçat mourait.
Son œil interrogea cette rangée immense De lits, d'agonisants et de noirs crucifix : Elle poussa deux cris de joie et de démence . Et se précipita dans les bras de son fils.
i Mon fils! mon pauvre enfant! — Ma mère, sois bénie ! Pardonne-moi... je meurs! » Oh! quels louchants tableaux De douloureux bonheur, d'amour et d'agonie , Quel triste hymen de pleurs, de baisers, de sanglots ! Et la mère pleurait, mourante et consternée , Et cinquante forçats, tous les larmes aux yeux , Penchaient au pied du lit leur tète consternée : L'âme d'un saint venait de partir pour les cieux!
Et quand d'ombre et d'horreur la nuit se fut empreinte,
Un corbillard infect au tombeau charria
La mère et l'enfant morts dans une double étreinte .
Dans un double baiser. — Le pauvre paria
N'attendait pour mourir qu'un regard de sa mère ,
Et son dernier soupir avait été pareil
A la frêle vapeur qui n'attend, sur la terre,
Pour s'envoler au ciel, qu'un rayon de soleil.
Mai. 1S42.