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LA FORME INDIVIDUELLE

'h' éducation d'un corps solide cesse, nous l'avons vu, au moment où ce corps a acquis sa forme de corps solide, soit par solidification d'un liquide, soit par érosion d'un solide préexistant ; ou plutôt, si son éducation ne cesse pas, l'évolution ne s'arrétant jamais pour aucun corps, on peut dire que son histoire change, et que le corps solide, une fois défini, recommence une nouvelle éducation sur de nouveaux frais. La forme qu'a acquise le corps solide au cours des hasards qui ont dirigé son éducation lui donne une individualité durable qui joue un rôle très important dans son évolution ultérieure.

Chez un être vivant, l'éducation dure autant que la vie, et l'on peut dire sans exagération que cette éducation se compose d'une

infinité de phénomènes analogues à la solidification d'un corps solide ; en d'autres termes L^education totale d'un être vivant est comparable à l'intégrale d'une infinité de petites éducations différentielles dont chacune correspondrait au phénomène capital et révolutionnaire qu'est, pour le corps solide, l'acquisition de sa forme. C'est qu'en effet, l'être vivant construit sa forme à chaque instant, et sa^forme actuelle est un facteur très important de la détermination des actes par lesquels il construira sa forme future.

Tout à l'heure, quand il s'agissait d'un corps solide quelconque, nous savions que sa forme, entièrement due au hasard, intervenait dans quelques-unes de ses relations extérieures, en particulier dans la détermination du mouvement vibratoire que lui communiquait un choc. Pour l'être vivant, le rôle de la forme est infiniment plus considérable, tellement considérable même que les premiers biologistes ont réservé le nom de fonctionnement aux phénomènes dans lesquels cette forme jouait un rôle. C'était là, d'ailleurs, une restriction regrettable dans le sens du mot fonctionnement; il y a sans doute, entre l'être vivant et le milieu, des échanges chimiques, dans lesquels la forme du corps joue un rôle nul ou presque nul, et un langage vraiment synthétique doit tenir compte à la fois de tous les phénomènes vitaux. Néanmoins, il est bien

certain que lorsque nous racontons l'histoire d'un homme, nous nous bornons à la narration des déformations que subit son contour apparent dans le milieu extérieur ; et, si nous racontons son histoire psychologique, nous nous préoccupons encore de phénomènes qui résultent aussi de la forme de son corps, mais pas cette fois de la forme extérieure seule ; les facteurs importants dans cette histoire sont les éléments histologiques de son système sensoriel et nerveux, et surtout l'agencement actuel de ces éléments les uns par rapport aux autres ; or, cela encore est de la forme.

Pour un corps solide ordinaire, à moins qu'il ne s'agît d'une machine fabriquée par l'homme dans un certain but, les relations avec l'extérieur étaient peu variées. L'animal est un mécanisme très complexe dont les fonctionnements sont au contraire infiniment divers. On peut dire en toute rigueur qu'un animal vivant ne fait jamais deux fois la même chose.

Il est bien évident, pour un biologiste qui a suffisamment réfléchi, que tous les actes des animaux sont déterminés par leurs relations avec le monde extérieur. L'une des premières choses à étudier, si l'on veut faire l'histoire d'un être, c'est donc la manière dont cet être est, à chaque instant, en relation avec son ambiance. Naturellement, sa forme ex-

térieure se présente immédiatement comme le plus important de tous les facteurs dans cet ordre d'idées. La surface qui limite l'individu divise en effet le monde en deux parties, une partie interne qui est l'être vivant, une partie externe qui est Tambiance ou milieu. Et c'est par cette surface et par cette surface seule que se font entre l'individu et l'extérieur tous les échanges mécaniques, physiques ou chimiques.

Toutes les parties de la surface du corps ne sont pas également propres à tous les échanges. Seuls les phénomènes de choc, de contact direct, se produisent indifféremment en tous les points de l'individu ; on doit considérer aussi les échanges de chaleur comme pouvant se faire par toute la surface du corps chez les êtres les plus différenciés ; mais, comme nous le constations tout à l'heure pour les vibrations sonores, ces vibrations, qui produisent un effet négligeable dans ses conséquences quand elles frappent un point quelconque de notre peau, sont capables au contraire d'intervenir très efTicacement dans notre histoire individuelle lorsqu'elles frappent nos surfaces auditives. 11 en est de même pour les vibrations lumineuses et nos surfaces visuelles. La surface du corps d'un animal supérieur est extrêmement hétérogène et, dans l'établissement de ses relations avec l'ambiance, il n'est pas indifférent que

telle partie de cette surface soit, plutôt que telle autre, en rapport avec tel ou tel phénomène extérieur. Des vibrations lumineuses arrivant à notre pupille, des ondes sonores frappant nos oreilles, sont importantes pour nous parce que chacun de ces mouvements frappe précisément à la bonne porte.

Nous avons des surfaces sensorielles multiples qui sont autant de fenêtres ouvertes sur de multiples aspects du monde. Pour ne citer que les plus importantes, nous recevons, par des endroits différents du corps, les radiations lumineuses, les vibrations sonores, les impressions gustatives ou olfactives, c'est-à-dire que nous sommes en relation avec des phénomènes se passant à des échelles très variées, depuis l'échelle atomique ou chimique, jusqu'à l'échelle des vibrations du diapason, et même (contact) jusqu'à celle de la dimension même de notre corps. Par ces fenêtres ouvertes, les phénomènes extérieurs à nous agissent sur nous. Nous pouvons étudier cette action à deux points de vue qui, dans la réalité, sont inséparables, et que nous distinguerons seulement pour la facilité de l'analyse :

1° Les phénomènes extérieurs à nous, agissant sur nous, jouent un rôle dans notre histoire (éducation) ;

2" Les phénomènes extérieurs, agissant sur nous, sont connus de nous.

La plupart des philosophes, croyant à la liberté Je détermination des actes individuels, attribuent un rôle actif, dans l'influence du monde sur nous, à la conscience que nous avons de cette influence. Mes réflexions biologiques mont conduit au contraire à penser que Tépiphénomène de conscience est un témoin inactif, et à me dire que, si la matière avait été dépourvue de la propriété de conscience, révolution aurait suivi la môme marche. Je commencerai donc l'étude de l'action du monde sur nous et de son rôle dans notre éducation tant spécifique qu'individuelle, sans faire intervenir en rien, dans cette étude, le fait que nous avons conscience de quelquesuns des phénomènes dont nous sommes le siège. Naturellement, ceux qui pensent autrement que moi à ce sujet pourront sans difficulté intervertir Tordre des paragraphes.

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