LE POINT DE VUE
Je montrais tout à l'heure comment un diapason, ou un corps solide quelconque se trouvant dans l'air, envoie à son ambiance, chaque fois qu'il subit un choc, le reflet sonore de sa personnalité. Faciles à étudier dans le détail, les vibrations de l'échelle acoustique
ne jouent pas dans l'histoire des êtres vivants un rôle aussi important que celles de l'échelle optique. Partout où il y a de la lumière, tous les corps ayant une forme envoient en permanence, dans le milieu qui les entoure (même sans qu'il y ait d'atmosphère gazeuse ; l'éther suffit et il est partout) envoient, dis-je, dans leur ambiance, une réplique très précise de leur forme extérieure. On le démontre aisément en plaçant, n'importe où, un appareil photographique. Le contour de l'objectif découpe, dans l'ensemble des vibrations en nombre infini qui traversent le monde, une image très précise de tous les contours extérieurs des objets situés dans ce qu'on appelle son champ d'action, son champ visuel. Nous trouvons cette image sur le fond de l'appareil ; nous savons l'y fixer par des procédés chimiques. Dans l'observation de la photographie ainsi obtenue, une particularité me frappe immédiatement, c'est que l'endroit où a été placé l'objectif de l'appareil est devenu ce que nous devons appeler de toute rigueur un point de vue. Ce qui se dessine sur la plaque photographique, ce n'est pas la forme dans l'espace des objets photographiés — cela ne se pourrait pas, puisque cette forme est dans l'espace, — mais bien le contour apparent de tous ces objets vus du centre optique de l'objectif; en langage géométrique, l'image obtenue repré-
sente la section, par un plan, d'un cône ayant pour sommet ce centre optique, et dont les génératrices seraient tangentes à tous les corps considérés (plus, naturellement, tous les détails provenant des jeux de lumière et d'ombre). En un mot, le fait que la lumière se propage en ligne droite entre en jeu dans le dessin de l'image photographique, et, par conséquent, le point de vue choisi modifie le dessin obtenu.
Ainsi, par l'intermédiaire du point de vue choisi, il s'établit, entre des objets quelconques situés dans Tambiance, des relations qui dépendent de ce point de vue. Par exemple, pour un point de vue placé où est mon œil en ce moment, le bouton de mon presse-papier se profile sur l'aiguille de mon baromètre à l'endroit où est écrit le mot variable. Si je bouge, le bouton se promène sur le cadran et vient recouvrir le mot sec, avec lequel il n'a, dans l'espace, aucune accointance particulière. Evidemment, ce fait optique n'influence aucunement la marche de mon baromètre qui continue à marquer variable absolument comme si je ne le regardais pas. Mais imaginez un appareil photographique lié à un mécanisme capable de diriger automatiquement un fusil, l'œil d'un chasseur, par exemple, et voilà un pauvre oiseau tué pour une simple affaire de point de vue !
Du moment que les vibrations lumineuses
agissent sur l'animal dont elles ont frappé l'œil, du moment qu'elles entrent en ligne de compte dans l'éducation de cet animal, dans la détermination de ses mouvements et de ses actes en général, du moment que l'animal s'agite dans le monde et y agit, il n'est pas indifférent, pour un objet extérieur quelconque, de s'être trouvé, par rapport à l'œil de cet animal, sur la même ligne droite que tel ou tel autre objet. En d'autres termes, l'existence, dans un milieu, d'un animal doué d'organes des sens, crée à chaque instant, entre les objets du milieu, des liaisons qui, sans l'animal, n'eussent pas existé. Le fait que les animaux se remuent parmi les corps de l'ambiance suffirait à leur donner un rôle fort important dans la disposition de ces corps qu'ils peuvent, à chaque instant, heurter et déplacer. Le fait qu'ils ont des fenêtres ouvertes sur le milieu, fenêtres par lesquelles les événements du milieu interviennent à chaque moment dans la détermination même des mouvements de ces animaux, augmente l'importance du rôle des êtres vivants dans l'évolution des choses.
Grâce à ces fenêtres, en effet, des liaisons nouvelles s'introduisent dans le monde ; le domaine du hasard proprement dit se restreint. Nous avons précédemment donné une définition provisoire du hasard, dans l'histoire de la genèse d'un cristal ou d'un corps
solide quelconque; nous avons considéré comme appartenant au domaine du hasard les éléments de l'ambiance qui intervenaient dans la fabrication du corps solide, sans aucun rapport établi avec les liaisons prévues par la structure même ou hérédité du corps solide. Les êtres vivants, introduisant des liaisons nouvelles entre les phénomènes, nous obligeront à revenir sur notre définition et à lui donner un sens plus étendu. Etudions d'abord l'influence du milieu sur l'évolution des êtres vivants.