COORDINATION ET MALADIE
La coordination est le fruit de révolution adaptative ; elle est inscrite, partiellement au moins, dans le patrimoine héréditaire des individus, ainsi que le prouve Téclosion d'un poussin qui sort de l'œuf avec des organes adaptés à la vie dans un monde extérieur à l'œuf. C'est l'hérédité des caractères acquis qui a produit cette merveille au cours des siècles. J'ai étudié ailleurs l'évolution lamarckienne des espèces ; les quelques considérations des paragraphes précédents suffiront à en faire saisir le mécanisme d'ensemble.
Aujourd'hui le théorème morphobiologique suffit à expliquer que le patrimoine héréditaire, construisant le corps de l'animal, en fasse en même temps un mécanisme coordonné. Je le répète, l'exemple du poussin qui sort de l'œuf est admirable.
A chaque instant de l'évolution individuelle de l'être, le patrimoine héréditaire dirige, en chaque point de 1 individu, la forme protoplasmique; celle-ci dirige la forme cellulaire qui construit le mécanisme d'ensemble. Chaque région de la surface du corps est adaptée à des phénomènes extérieurs d'une échelle
•correspondante. Et le retentissement nerveux, déterminé par les agents extérieurs qui pénètrent dans l'organisme, chacun à travers sa fenêtre propre, se traduit par des mouvements qui sont utiles à la conservation de la vie individuelle. Tout cela est parfaitement réglé. Chaque élément du corps n'agit que sous rinfluence d'ordres nerveux venus des centres ; aucune cellule du corps n'a d'intérêts individuels*; tout va comme sur des roulettes; c'est l'état desaiité ; à cet élat, tout est adapté ; il n'y a pas de contrainte, donc pas de douleur; on est bien porlant.
Naturellement, l'une des conséquences de l'état de santé est que le milieu intérieur de l'organisme reste favorable à la vie individuelle des éléments cellulaires ; c'est seulement à condition de trouver dans le milieu intérieur des conditions habituelles et favorables, que les cellules obéissent passivement aux ordres nerveux et limitent leur activité à celle de rouage d'un mécanisme supérieur dont le fonctionnement d'ensemble a précisément pour résultat d'entretenir la constance du milieu intérieur. Du moment que ces cellules,envisagées individuellement, se trouvent dans une ambiance constante, elles n'y subissent aucune contrainte et ne tirent des
I. Du moins les cellules constrnctives du corps, celles qui ont une place fixée dans l'organisme.
événements de l'ambiance (milieu intérieur de l'individu) aucune raison de modifier leur attitude : elles sont donc absolument attentives aux ordres nerveux qu'elles reçoivent et qui les incitent à agir pour le plus grand bien de Torganisme d'ensemble vaguant dans un milieu extérieur qu'elles ignorent.
Voilà pour l'état de santé: coordination parfaite ; vie parfaite.
Mais la maladie, c'est l'anarchie cellulaire.
Que, par suite d'un accident, quelques-uns des éléments histologiques soient momentanément hors d'état de remplir leur rôle habituel de rouage, il en résultera pour l'ensemble un fonctionnement défectueux, et le renouvellement du milieu intérieur de l'individu ne sera pas parfait ; ce milieu changera donc; le même résultat est obtenu si, par une injection hypodermique, un opérateur introduit dans le milieu intérieur une substance inaccoutumée. Dans mon « Introduction à la pathologie générale », je n'ai étudié comme maladies que celles qui provenaient de l'introduction, dans le milieu intérieur de l'être, d'un corps étranger vivant ou non vivant. On m'a reproché cet exclusivisme, et on a eu tort. Que ce soit par introduction directe d'un corps étranger dans le milieu intérieur de l'individu, ou que ce soit comme conséquence d'un fonctionnement irrégulier, anormal, de quelques-uns des éléments his-
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tologiques, il y a toujours, en cas de maladie, une variation dans le milieu intérieur qui baigne les divers éléments histologiques. On pourrait dire sans exagération, le sang n'étant jamais normal chez un malade, que toute maladie est une maladie de sang.
Quoiqu'il en soit de cette question de définition, il n'en est pas moins vrai que toute maladie est une anarchie cellulaire ; il n'y a même pas d'autre définition de l'état de maladie.
Au lieu de se trouver dans un milieu accoutumé, et d'obéir à la seule contrainte qui provient des influx nerveux, les cellules d'un organisme malade ont à lutter, chacune pour son compte, contre des dangers résultant pour chacune d'elles de la composition anormale du milieu. Alors, au lieu d'être un individu coordonné comme à l'état de santé, l'animal supérieur n'est plus qu'un champ de bataille, sur lequel, des éléments cellulaires ayant recouvré leur individualité, se battent pour leur propre compte sans souci de la coordination. Un homme bien portant est un individu, dans lequel tout est dirigé d'en bas par le patrimoine héréditaire en vertu du théorème morphobiologique. Un homme malade est une colonie, dans laquelle les individus sont de l'échelle cellulaire. L'anarchie est plus ou moins grave suivant que la maladie est elle-même plus ou moins grave. S'il ne
restait pas du tout de cordination, Tanimal serait mort; il continue à vivre tant qu'il y a une coordination suffisante pour empêcher que le milieu intérieur s'écarte trop considérablement de la normale ; le malade est guéri quand il y a de nouveau adaptation des cellules au milieu intérieur, et que Tanarchie cellulaire disparaît ; la coordination nouvelle est généralement différente de l'ancienne, mais elle est encore caractérisée, pour l'individu qui en est le siège, par un état de bienêtre qui indique l'absence de contrainte. Ordinairement, l'une des particularités de l'état nouveau du malade guéri est qu'il est devenu réfractaire à la maladie dont il est guéri. Je me suis servi de ces phénomènes pour mettre d'accord les Lamarckienset les Darwiniens S en considérant la coordination de l'individu total comme un résultat d'une sélection réalisée à l'échelle cellulaire. J'ai tenu à donner ici cette nouvelle définition de la maladie, pour mieux faire comprendre ce que c'est que la coordination, en analysant les cas où cette coordination est momentanément troublée et détruite.
La coordination, chez un individu bien portant, est une conséquence directe de l'influence morphogène du patrimoine héréditaire. C'est l'origine des espèces qui nous explique