INTELLIGENCE ET LIAISONS
Je terminais l'avant dernier paragraphe en disant que l'homme est coordonné et intelligent ; nous venons d'étudier la coordination ; abordons maintenant la question de l'intelligence.
En même temps, nous commencerons l'étude du second point sur lequel j'attirais l'attention à la fin du premier paragraphe de ce chapitre; nous avons vu en effet comment les phénomènes, extérieurs à nous, jouent un rôle dans notre histoire ; nous allons voir Le Dantec. — Chaos. 6
maintenant que « les phénomènes agissant sur nous sont connus de nous ».
A vrai dire, il serait possible et même peutêtre avantageux, d'étudier l'intelligence au point de vue purement objectif, sans nous demander si les animaux qui en sont doués ont conscience de l'expérience dont ils tirent parti. Pour l'étude du hasard, qui est notre but, il me semble préférable de mêler l'étude de la conscience et celle de Tintelligence, quitte à jeter ensuite sur le monde un coup d'oeil d'ensemble dans lequel il ne sera plus tenu compte des épiphénomènes de notre subjectivité.
Les différentes fenêtres qu'ouvrent sur le monde extérieur nos diverses surfaces sensorielles apportent dans notre individu un reflet de Tétat actuel du monde extérieur, comme un objectif photographique dessine une image au fond de la chambre noire ; mais dans cette réplique du monde extérieur que nous fournissent nos organes des sens, il n'y a pas seulement des phénomènes optiques comme dans la photographie; nous sommes touchés aussi par des phénomènes thermiques, mécaniques, sonores, chimiques, etc. Et tous les influx nerveux dans lesquels se traduisent ces phénomènes divers interviennent pour déterminer à chaque instant notre activité totale, notre fonctionnement d'ensemble.
Les modifications, qu'apporte dans notre organisme le reflet des phénomènes de notre milieu, constituent ce que nous appelons notre expérience des phénomènes extérieurs. Cette expérience n'est pas actuelle et extemporanée ; elle détermine des transformations plus ou moins durables de nos organes, et généralement, quand nous parlons de notre expérience, nous comprenons sous cette appellation, non pas l'influence même des phénomènes sur nous, mais la trace que cette influence a laissée en nous (souvenir, habitude, etc.). Un animal qui a vécu longtemps dans un milieu a été influencé dans son évolution par ceux des phénomènes extérieurs qui ont été capables d'agir sur lui grâce à ses organes des sens ; et cette expérience du milieu intervient évidemment dans la détermination de ses actes ultérieurs, puisque ses actes dépendent de son mécanisme et que l'expérience est inscrite dans le mécanisme.
On donne le nom d'intelligence au fait que le rôle de l'expérience acquise dans un milieu est utile à l'animal qui continue de vivre dans ce milieu ; on dit qu'un animal est intelligent quand il tire parti de son expérience passée, au cours de sa vie ultérieure.
Si, par exemple, je me suis brûlé à de l'ortie, et si j'ai un souvenir suffisant de la forme des feuilles qui m'ont brûlé, j'éviterai de m'y brûler une seconde fois quand j'en
aurai l'occasion. Et ainsi, grâce au souvenir, il me sera permis de dire que des événements passés jouent un rôle déterminateur dans mes actes présents. En réalité, ce n'est là qu'une manière de parler ; ce qui joue un rôle dans la détermination de mes actes, c'est ma structure actuelle, dans laquelle est inscrite l'expérience du passé. Néanmoins, le t'ait que je tire parti de mon expérience, me permet de dire que les événements passés sont présents à ma mémoire, et cela crée, par mon intermédiaire, des liaisons entre le passé et le présent.
Ainsi, lanimal intelligent (et, à mon avis, l'idée d'intelligence est inséparable de l'idée de vie) introduit des liaisons, non seulement entre des événements actuels qui, sans lui, s'ignoreraient, mais même entre les événements actuels et d'autres événements passés auxquels l'animal a été mêlé. En réalité, on pourrait en dire autant d'un corps solide quelconque; les événements qui lui ont donné sa forme (par exemple les contours du moule dans lequel il a été coulé) jouent un rôle dans tous les phénomènes ultérieurs auxquels participe la forme de ce corps solide ; c'est seulement l'intelligence qui met l'être vivant à part, parce que l'éducation de l'être vivant dure autant que lui, tandis que l'éducation du corps solide peut être considérée comme arrêtée au moment où le corps est solidifié.
Quoi qu'il en soit, Têtre vivant actuel introduit entre des phénomènes extérieurs à lui, grâce à sa structure actuelle, des liaisons dont il tire parti. Voilà par exemple devant moi deux rochers qui s'ignorent; les voyant tous deux à la fois, j'apprécie la distance qui les sépare, et je sais que je puis passer entre eux sans me heurter. Ainsi, j'utilise à chaque instant, pour me déterminer à agir, la connaissance du monde qui s'introduit en moi par mes organes des sens, et qui se superpose en moi à d'autres documents inscrits dans mon souvenir.
Si j'étais un corps immobile, les liaisons qui s'introduisent par mon intermédiaire entre les objets du milieu n'auraient aucune importance pour ces objets ; mais je suis actif et remuant, et mon instinct de la conservation me pousse à intervenir, au mieux de mes intérêts, dans les événements extérieurs au milieu desquels ma vie doit se poursuivre. Aussi n'est-il pas indifférent pour l'avenir d'objets quelconques, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas d'animaux dans leur voisinage.
L'homme étant le plus intelligent des animaux son influence destructive ou organisatrice se fait sentir plus que celle de tout autre être dans les milieux où il vit en population serrée. L'observateur le plus superficiel remarquerait la différence qui existe entre une vil^^et une friche, et, sans même y apercevoir
un homme, reconnaîlrait que les matériaux inertes de la ville ont subi une évolution à laquelle Thomme a été mêlé. Cet arrangement de pierres et de bois qui constitue la ville n'a d'ailleurs d'intérêt que pour Thomme qui Ta édifié ; l'œuvre de 1 homme est égoïste ; mais il est facile de reconnaître entre les pierres d'angle d'un trottoir, des relations géométriques, qui se sont établies entre des éléments indifférents, par suite de liaisons réalisées entre ces éléments dans la conscience d'un homme. Dans une ville abandonnée et envahie par la forêt, ces relations géométriques n'ont plus aucune raison d'être, aucune utilité pour personne ; aussi ne durentelles pas bien longtemps, car d'autres activités entrent enjeu.
Partout où il y a un animal doué d'organes des sens, des liaisons naissent entre tous les objets présents, par Tintermédiaire de cet animal. Mais s'il y a plusieurs animaux, et surtout plusieurs animaux d'espèces différentes, ily a autantde systèmes de liaisons qu'il y a d'animaux centres de liaisons. Et ces systèmes de liaisons n'ont aucun rapport les uns avec les autres, à moins qu'il existe des liaisons entre les animaux eux-mêmes, comme cela a lieu dans une société humaine ou une fourmilière. Dans ces derniers cas, il peut y avoir œuvre collective comme cela se passe dans la construction d'une ville. Tenons-nous
en au cas d'individus isolés ; ce cas sera d'ailleurs le cas le plus général, car, même vivant en société, les hommes sont des individus distincts, ayant des intérêts distincts.