VIE ET HASARD
Dès le commencement de cette étude, nous avons été amenés, dans le cas infiniment simple de la formation d'un corps solide, à considérer que deux facteurs interviennent dans cette formation. S'il s'agit, par exemple, de la solidification d'un liquide, les deux facteurs en question sont: i** les propriétés de la substance fondue, propriétés qui pourront notamment déterminer les angles dièdres des cristaux formés ; 2^ les circonstances dans lesquelles se fait la solidification, circonstances fournies par le monde extérieur et indépendantes des qualités de la substance solidifiée (forme du moule par exemple). Par une comparaison légitime avec le monde vivant, nous avons donné provisoirement le nom à' hérédité au premier facteur ou facteur intrinsèque, et le nom d'éducation au second facteur, qui, étranger à la substance solidifiée, est apporté par les circonstances actuelles de milieu. Ce facteur historique, on
peut l'appeler le hamrd, si Ton s'intéresse particulièrement au corps solide en voie de formation, et si l'on convient de séparer son histoire de celle du reste du monde. Evidemment, en effet, dans les facteurs extérieurs qui entrent en ligne de compte dans la détermination historique de la solidification, il serait facile de trouver d'autres liaisons, aussi intéressantes que celles qui existent entre les molécules d'une substance cristalline ; et si nous avions choisi, pour nous y intéresser particulièrement, le corps siège d'une de ces liaisons étrangères au solide, ce serait le solide cristallisant qui, par rapport au corps choisi, ferait partie du hasard. L'histoire du monde est trop complexe pour que nous puissions en faire l'étude synthétique. Dans cette histoire, toutes les liaisons existant sont sans cesse respectées ; mais les nécessités de l'analyse nous obligent à choisir un objet ou un groupe d'objets, dont les liaisons nous deviennent particulièrement chères ; alors, nous appelons Ao.s«7v/ l'ensemble des facteurs qui interviennent, de l'extérieur, dans l'histoire de l'objet choisi par nous comme sujet d'études.
Nous aurons à nous demander ultérieurement, s'il n'existe pas dans la nature certains objets dans lesquels il n'y ait aucune liaison évidente, et dont le sort, si nous nous intéressons à ces objets eux-mêmes et si nous
les choisissons pour sujet de nos études, ne puisse rien présenter qui ne soit du pur hasard. Pour le moment, voyons comment se modifie la notion de hasard si nous passons de l'histoire d'un corps en voie de solidification à celle d'une lignée vivante.
C'est pour les corps vivants qu'ont été imaginés les mots hérédité et éducation ; il sera donc particulièrement facile de raconter l'histoire d'une lignée vivante en utilisant ces deux mots.
A un moment quelconque de sa vie, l'être vivant agit suivant sa structure actuelle sous l'influence des conditions ambiantes, et, agissant ainsi, il fabrique, par assimilation fonctionnelle, ce qui sera sa structureau moment immédiatement ultérieur. Depuis l'œuf jusqu'à l'adulte, la structure individuelle s'enrichit donc à chaque instant d'acquisitions qui dépendent de son état actuel et des circonstances ambiantes. C'est seulement dans le langage du calcul intégral que l'on pourrait en conséquence raconter rigoureusement une évolution individuelle, quoique, le plus souvent, au cours d'une telle évolution, il reste quelque chose d'invariable dans l'individu vivant, le patrimoine héréditaire. C'est seulement au cours de longues adaptations se prolongeant pendant plusieurs générations, que le patrimoine héréditaire subit, à l'échelle chimique, le contre-coup des varia-
tions de l'échelle mécanique. Mais par ce moyen, le hasard extérieur à la lignée, intervient jusque dans la genèse de Thérédité même desindividustard venus dans la lignée. Et ainsi, il devient malaisé, quand on parle d'une lignée prolongée longtemps, de séparer l'éducation de rhérédité, puisque l'éducation influe sur Thérédité. Chacun de nous doit se proclamer le fils du hasard, puisque le hasard, au cours des générations donl nous sortons, a modifié jusqu'au patrimoine héréditaire que nous recevons de nos ancêtres. Et c'est ainsi que des êtres d'espèces aujourd'hui r/î.ç/î/ic/es peu vent. 7:;^r hasard, descendre d'un ancêtre commun fort ancien. Le hasard est partout, puisqu'il est dans notre hérédité même, mais il faut bien rappeler que le patrimoine héréditaire change lentement par rapport à la durée d'une vie humaine ; nous pouvons donc raisonner rigoureusement comme s'il ne changeait pas, du moins quand il s'agit de phénomènes de courte durée.
A chaque instant, j'agis d'après ma structure actuelle et d'après les conditions ambiantes ; or ces conditions ambiantes sont indépendantes de ma structure ; elles me sont fournies à chaque instant par l'évolution du monde tout entier, évolution dans laquelle je joue un rôle bien minime. Ce n'est pas de ma faute, par exemple, s'il fait du vent ou de la pluie. Si je continuais donc à donner au
mot hasard le sens qu'il avait dans Thistoire de la formation d'un corps solide, je devrais dire rigoureusement que j'agis toujours au hasard, puisque les événements qui déterminent à chaque instant mes actions sont extérieurs à moi et ne sont pas prévus dans ma structure.
Cette manière de parler serait rigoureuse; mais nous avons l'habitude de restreindre l'emploi du mot hasard en y faisant intervenir, quand il s'agit d'un animal, la propriété qu'a l'animal d'être intelligent.
Sans doute l'animal ne peut pas prévoir tous les phénomènes avec lesquels il va se trouver aux prises, mais il lui arrive souvent d'en prévoir une partie, et d'en connaître une autre partie assez à temps pour pouvoir agir, vis-à-vis de ces phénomènes, au mieux de ses intérêts.
Quand je vois passer une voiture dans la rue, je prévois, étant donnée sa vitesse actuelle, qu'elle continuera encore quelque temps à se mouvoir dans le même sens ; et je me sers de cette prévision pour traverser la rue derrière la voiture en marche et non devant. Je puis me tromper; la voiture peut tourner au moment où je m'y attends le moins, et se jeter sur moi ; mais cela n'arrive pas ordinairement, et les chiens eux-mêmes ont l'habitude de passer derrière les voitures en marche, pour traverser les rues.
Cet exemple, si grossier qu'il soit, suffît à nous fournir la formule que nous cherchons. Nous ne savons pas d'avance qu'une voiture va arriver dans le chemin que nous avons à traverser ; cet événement, indépendant de notre structure, entre donc dans la catégorie des phénomènes historiques d'éducation ou de hasard dont nous parlions tout à l'heure; mais à partir du moment où cette voiture est entrée dans notre champ visuel, en débouchant d'une rue voisine par exemple, notre intelligence est en éveil, et nous avisons au moyen de ne pas être écrasés par la voiture. Soit parce que nous nous déplaçons nous-mêmes, soit parce que d'autres corps se déplacent dans le milieu que nous habitons, il arrive à chaque instant que les phénomènes les plus variés entrent dans le champ d'investigation de nos organes des sens. Nous faisons immédiatement l'étude de chacun de ces phénomènes, par tous les moyens dont nous disposons, et nous nous appliquons à prévoir ce qu'il en adviendra, de manière à tirer parti de cette prévision pour la conservation de notre vie. Notre attention est donc éveillée sans cesse par des phénomènes qui continuent, et nous nous efforçons de deviner, d'après les premières étapes de ces phénomènes, par des comparaisons avec d'autres phénomènes analogues enregistrés dans notre expérience, quel en sera l'avenir
dans le champ qui nous intéresse, c'est-à-dire dans celui où nous nous mouvons nousmêmes.
Ce que se propose notre intelligence, en présence d'un phénomène extérieur, c'est donc d'en prévoir l'avenir d'après ce que nous savons de son passé ; en d'autres termes, nous cherchons à établir des liaisons dans le tempSy entre les diverses étapes d'un phénomène qui dure. Le plus souvent nous sommes complètement désarmés, et nous ne pouvons pas établir de telles liaisons, du moins s'il s'agit de liaisons entre des étapes séparées par un laps de temps considérable. Quand je traverse la place Saint-Augustin, dans laquelle débouchent plusieurs avenues sans cesse parcourues par des automobiles, j'ai toujours l'œil et l'oreille aux aguets ; je surveille le wattman de chaque automobile pour voir de quel côté il va donner son coup de guidon, et je me déplace à chaque instant d'après les documents enregistrés pendant l'instant immédiatement précédent ; ma prévision des faits ne va pas au delà de quelques fractions de seconde, mais cela m'a suffi, jusqu'à présent, puisque je n'ai pas encore été écrasé. Mon expérience de tous les jours m'a en effet appris qu'un véhicule doué d'une vitesse de quinze à vingt kilomètres à l'heure, ne peut pas reculer immédiatement et prendre subitement en sens inverse, la vitesse
qu'il avait d'abord en sens direct ; je sais aussi que ce même véhicule à allure rapide ne peut pas tourner ti'op court, et c'est de ces notions expérimentales précédemment acquises que se sert mon intelligence pour la conservation de ma vie.
Servi par d'excellents organes des sens, j'enregistre donc à chaque instant la marche des phénomènes extérieurs ; je les compare à d'autres phénomènes passés dont mon expérience a enregistré le souvenir, et c'est de cette comparaison, qui se fait en moi en vertu de ma structure actuelle, que résulte ma détermination actuelle. Si je représente mon corps par A, le milieu par B, comme je le proposais précédemment, la formule symbolique (A X B) qui représente mon fonctionnement à un instant précis, comprend toutce que je viens de détailler: perception des phénomènes extérieurs par mes organes des sens, comparaison avec des résultats d'expérience enregistrés dans ma mémoire, prévision partielle de l'avenir immédiat des phénomènes extérieurs, conclusion et détermination.
Je le répète, l'enchaînement des faits du monde que nous traversons est ordinairement indépendant de notre propre structure; Les phénomènes que nous rencontrons sur notre chemin y sont donc le plus souvent amenés joar hasard \ mais, à partir du moment
OÙ ces phénomènes ont pénétré dans notre sphère de perception, nous pouvons arriver à prévoir partiellement, grâce à notre expérience passée, la marche ultérieure de quelques-uns de ces phénomènes, et cette prévision partielle entre en ligne de compte dans la détermination de nos mouvements. Du moment donc que les phénomènes en question ont pénétré dans notre sphère d'influence, ils ne sont plus sans liaison avec nous; d'une part, en efl'et, la manière dont ils se passent s'enregistre en nous par nos organes des sens, et c'est là une première liaison; d'autre part, par l'intermédiaire de notre expérience, ces phénomènes sont liés en nous à des phénomènes passés qui leur ressemblaient ; et notre intelligence se sert de tous ces documents assemblés pour déterminer notre activité. Mais notre activité ellemême retentit sur le monde ambiant et peut intervenir pour modifier les phénomènes dont nous sommes témoins. Et, par conséquent, pour les phénomènes compris dans notre sphère d'influence, la liaison est réciproque, de nous au monde et du monde à nous. Il ne saurait donc plus être question là de hasard, puisque des liaisons interviennent. Mais ces liaisons, intéressantes pour l'être vivant qui en est le siège, quand cet être vivant peut prévoir, partiellement au moins, la marche des phénomènes extérieurs, ne le sont
plus aucunement dès qu'il est impossible à ranimai de rien savoir d'avance. Il est donc du plus haut intérêt pour les animaux, que l'expérience acquise par eux leur donne une connaissance aussi exacte que possible de la marche des phénomènes extérieurs ; une première condition pourcelaestque ces phénomènes leur soient familiers. Un animal est beaucoup mieux armé pour la vie dans un milieu auquel il est habitué depuis longtemps ; s'il se trouve en présence d'un phénomène nouveau, qu'il ne peut comparer à rien de ce qu'il connaît, il se sent dans l'impossibilité de se garer de ce phénomène, et il en a peur. C'est ce qui est arrivé par exemple aux chevaux qui rencontraient les premières bicyclettes. La peur provient ordinairement chez l'animal de l'insuffisance de son intelligence ou de son expérience, de l'impossibilité où il est de prendre une attitude raisonnée vis-à-vis des événements extérieurs. Les animaux sauvages, vivant dans des endroits où l'industrie de l'homme n'a rien modifié,, ne doivent guère connaître cette peur due à l'inexpérience, et se bornent probablement à redouter les animaux plus forts qu'eux. L'adaptation progressive des êtres au monde, s'étant prolongée pendant des milliers de générations a fini par se transmettre héréditairement, comme je l'ai indiqué plus haut, et c'est ainsi que le jeune poussin, sortant de
l'œuf OÙ il ne voyait rien, ne se trouve pas dépaysé dans le monde au sein duquel ses ancêtres l'ont petit à petit préparé à faire son «ntrée. Si l'intelligence consiste à tirer parti de son expérience individuelle, les instincts sont le résumé de l'expérience ancestrale* ; il nous est souvent difficile de savoir quelle part nous devons attribuer, dans une détermination, à l'expérience que nous avons acquise personnellement et à celle que nous tenons de nos ancêtres par hérédité. Notre admiration des harmonies du monde, tient évidemment, quand nous sommes adultes, à des faits d'hérédité et d'éducation ; l'hérédité seule explique les joies des jeunes poussins voyant le monde extérieur pour la première fois.
Il y a une contradiction choquante entre le fait de V adaptation des individus au monde ambiant, tant par éducation que par hérédité, et mon affirmation de tout à l'heure, que nous avons tous le droit de nous dire « fils du hasard ». Cette contradiction n'est qu'apparente, et va précisément nous permettre de définir plus nettement ce que nous devons appeler le hasard quand il s'agit des animaux.
Sans doute, comme je le disais précédemment, le hasard a joué un rôle dans la direc-