L'ÉCHELLE HUMAINE
Quand j'ai passé quelques minutes devant un des tableaux les plus célèbres du Louvre, devant un de ces chefs-d'œuvre dont la perte serait irréparable, et qui sont les joyaux du patrimoine artistique de l'humanité, je suis souvent envahi par des pensées qui coupent les ailes à mon admiration, et me font retomber bien vite dans les bas-fonds de la science positive. Si ce qui se passe dans mon espril pouvait alors se lire sur mon visage, je serais sans doute un objet de pitié, peut-être de mépris, pour les visiteurs que je coudoie et qui, doués vraisemblablement d'un sens artis-
Lk Danteg. — Chaos. i
tique qui me manque, sont susceptibles de ressentir devant la Joconde ou la Laura de Dianti un enthousiasme pur de tout mélange.
Et si je m'examine bien, je constate que la même tare psychologique se manifeste aussi chez moi quand je me prends à réfléchir après avoir éprouvé une émotion violente au spectacle d'une belle action, d'un trait rare d'héroïsme ou de vertu. Les étudesbiologiquesqui ont rempli ma vie m'ont désarmé delà même manière, vis-à-vis des enthousiasmes métaphysiques et vis-à-vis des enthousiasmes artistiques. Qu'il s'agisse d'une œuvre d'artoud'un acte sublime, mon admiration instinctive ne résiste pas, quelque violente qu'elle ait été de prime abord, au froid examen que m'imposent fatalement bientôt mes habitudes de scientiste impénitent. Il est certain qu'un tel résultat n'est pas engageant; l'aveu que j'en fais ici ne poussera pas beaucoup de monde vers l'étude de la biologie ; je vais pourtant essayer de faire comprendre les raisonnements qui s'imposent à moi quand je m'arrête devant une œuvre de Raphaël ou de Rembrandt.
Les amateurs d'art ont vivement protesté quand l'administration des musées de l'Etat a mis sous verre les plus précieux des tableaux conservés au Louvre. Cette mesure protectrice a rendu plus diflicile l'observation déjà malaisée des toiles les plus admirables
Une peinture est faite pour être vue ; si elle doit se détruire sous l'influence des agents atmosphériques au bout de quelques siècles d'exposition à la lumière, il vaut mieux cependant qu'elle soit vue pendant quatre cents ans que de se conserver deux mille ans dans une caisse obscure. \Jxï Botticcelli dans une caisse n'a pas plus d'intérêt qu'une toile neuve.
Aujourd'hui, pour regarder un tableau garanti par une lame de verre, il faut choisir soigneusement le point d'où on le regarde ; encore arrive-t-on difficilement à trouver une incidence sous laquelle on ne soit pas gêné par les reflets des objets environnants. Avant que Tadminislration eut fait mettre des vitres devant les chefs-d'œuvre, l'observation, plus aisée qu'aujourd'hui, présentait cependant certaines diflicultés que l'état actuel des choses ne lait que souligner en les aggravant. Il fallait se placer en des endroits bien déterminés pour éviter les jeux de lumière sur le vernis ; il était nécessaire aussi de se mettre à une dislance convenable de la toile, et de ne pas la regarder trop obliquement sous peine de raccourcis déformants. En un mot, ce que les plus grands peintres ont réalisé en créant les chefs-d'œuvre dont l'humanité s'enorgueillit, c'est un peu d'illusion pour un observateur placé à un endroit déterminé d'une salle éclairée par une lu-
mière convenable. Voilà certainement des remarques bien mesquines; elles feront sourire de pitié les amateurs enthousiastes qui se précipitent chaque année vers les salons de peinture, et n'ont jamais songé à observer la splendeur d'un insecte courant surun brin d'herbe. Et cependant, un des plus grands maîtres dans Fart dépeindre, Léonard de Vinci, a écrit cette sentence dans laquelle les artistes doivent trouver une leçon d'humilité : « Entre Tceuvre humaine et l'œuvre naturelle, il y a la même proportion que de l'homme à Dieu ». Je me retranche derrièra l'autorité de cet artiste philosophe pour continuer des observations qui me feront mépriser de bien des gens.
Qu'est-ce qu'un tableau ? C'est une toile tendue, sur laquelle un artiste a étalé des quantités variables de bouillies coloriées, do manière à donner à un observateur humain se tenant à une place déterminée, dans une pièce convenablement éclairée, l'illusion d'un paysage ou d'un portrait. Mais sauf pour cet observateur humain, regardant dans certaines conditions, cet étalage de pâtes variées ne présente aucun intérêt. La fourmi qui se promène sur le visage de la Joconde, le ver qui en ronge la trame, remarquent simplement le goût ou l'odeur des substances employées par le peintre, et n*ont aucune notion des traits de Monna Lisa. Cela est
(^ncoro plus certain pour les microbes qui, ])eaucoup plus petits que les fourmis, vivent ])éniblement à la surface ou dans l'intérieur de ces masses de peinture peu alimentaire. L'homme, par des procédés scientifiques, observation à la loupe, observation au microscope, analyse chimique, etc., peut arriver à connaître, plus ou moins parfaitement, un aspect au moins des accidents naturels qui frappent la fourmi ou le microbe égarés sur une toile de maître ; il peut se placer dans des conditions telles que son étude le renseigne sur les phénomènes naturels envisagés à l'échelle du microbe ou à l'échelle de la fourmi. Et quand je parlais tout à l'heure des impressions d'une fourmi arpentant une toile de Léonard, je pensais simplement à ce que verrait un homme, se plaçant, pour observer, dans des conditions aussi voisines que possible de celles où se trouve fatalement rinsecte réduit à ses seules ressources spécifiques.
Tout ce long préliminaire avait donc pour seul objet d'introduire d'emblée le lecteur au sein de cette question d'échelle dont j'ai déjà si souvent signalé la grande importance philosophique. Un phénomène quelconque, susceptible d'être observé par l'homme, se manifeste sous des aspects entièrement différents suivant l'échelle à laquelle il est étudié. Voici trois tas de sable sur le quai ; on
obtiendra des résultats qui n'auront aucun rapport entre eux suivant qu'on étudiera le nombre et la forme des tas de sable, le nombre et la forme des grains de sable composant les las, le nombre et les propriétés des atomes composant les grains.
Toutes les œuvres des hommes, que ce soient des œuvres d'art comme la Vierge à la chaise, la Vénus de Milo ou le Parthénon, que ce soient des ouvrages ayant pour but l'augmentation du confortable de la vie, comme les routes, les n)aisons, les vêtements, les machines agricoles ou industrielles, n'ont de signification qu'à l'échelle de l'homme; si on les étudie à une échelle plus petite, on y trouve des éléments et des accidents qui n ont ^wcw?î ra/>/)or/, aucun lien avec le rôle utile ou agréable de ces œuvres créées à l'usage de l'homme. Dans la Vénus de Milo, on trouvera les éléments du marbre qui ne sont aucunement en relation avec la beauté de la Déesse ; dans le bois <l'une porte, l'agencement merveilleux des fibres ligneuses est indépendant du fonctionnement de la porte ; dans la bielle d'une locomotive, une foule de petits cristaux d'acier sont en voie de changement perpétuel, et leurs variations n'ont aucun rapport avec le jeu même de la machine à vapeur.
Ainsi nous vivons dans un monde que nous avons arrangé à notre taille, à notre mesure,
pour notre commodité de chaque jour, mais l'harmonie que nous constatons dans nos œuvres n'est qu'une apparence liée à l'échelle particulière qui résulte de notre nature d'homme. Les endroits où nous sommes réunis en grand nombre, et que nous appelons les villes, ne possèdent pour ainsi dire plus d'éléments naturels non modifiés. Nous y marchons entre des maisons construites pour nous servir de demeures, sur des rues garnies de pavés de grès ou de bois et parcourues de rails sur lesquels circulent des tramways. Tout cela est admirablement ordonné par nous, à notre usage. Mais, plaçons-nous à l'échelle atomique, ou même simplement à l'échelle cellulaire, quel chaos indescriptible ! Un observateur qui ne pourrait connaître le monde à une autre échelle ne trouverait dans ce magma de molécules vibrantes, dans cet enchevêtrement de cristaux et de fibres, aucune loi, aucun plan compréhensible. Ici les éléments du granit voisinent avec le mortier à structure amorphe, là les cellules bien dessinées d'un morceau de bois sont noyées dans une masse de plâtre informe. Al'échelle atomique, rien que des milliards et des milliards de molécules animées de mouvements incessants; au-dessus de tout cela, à l'échelle de l'homme, une apparence d'harmonie parfaite, une ville superbe, aux palais grandioses, aux rues géo-
métriquement dessinées, aux machines Ibnctionnant avec une rigueur merveilleuse !
Les œuvres de Thomme n'ont de valeur que pour Thonime. Une fourmi n'admire pas le Louvre et se trouve plus à Taise dans les champs incultes que sur nos trottoirs de bitume. Ainsi, dans tout ce que nous avons créé, il y a seulement une apparence d'harmonie, le mot apparence étant pris ici dans son sens le plus rigoureux ; une apparence, c'est l'aspect sous lequel quelque chose apparaît à un observateur placé dans certaines conditions ; la merveilleuse ordonnance de nos cités n'est donc, en toute rigueur, qu'une apparence pour un observateur doué des moyens humains d'observation. Mais c'est justement ce qu'il nous faut; c'est au moyen de nos organes des sens que nous prenons contact avec le monde; ce qu'il faut pour que nous ne soyons pas gênés, c'est que le contact ne soit pas douloureux ou dangereux. Et précisément, l'évolution nous a faits tels que les contacts dangereux pour notre vie sont le plus souvent en même temps douloureux pour nous ; nous avons une connaissance du monde qui nous permet d'y évoluer sans mourir ; sans cela nous ne vivrions pas ; il n'y aurait pas d'espèce humaine. Et ce que je dis de l'homme est vraisemblable pour toutes les espèces animales ou végétales :
mais je ne veux pas refaire ici l'histoire de révolution des espèces.
Ainsi, quand l'homme crée de l'harmonie^ il crée seulement, à Taide de chaos d'éc^helle inférieure, une apparence d'ordre à son échelle. Mais quand, sans rien organiser par lui-même, il se livre à l'admiration des harmonies nalurelles, que fait-il de plus? Quand je jouis d'un coucher de soleil sur la mer, le magnifique tableau qui se déroule devant moi est seulement une a[>parence que je découpe, pour moi seul, dans des milliards d'atomes vibrants. Pour tout autre que moi, le paysage est différent, puisque tout autre que moi est fatalement autre part. Et s'il n'y a pas d'observateur du tout, il n'y a plus de beauté, puisqu'il n'y a plus d'apparence. Pour un être vivant quelconque, doué de moyens personnels d'observation, les harmonies de la nature sont des apparences personnelles, des apparences à son échelle. 11 n'y a aucune raison pour que la nature soit plus douce à l'homme qu'à la fourmi. L'homme et la fourmi ont évolué dans le monde pendant des milliers et des milliers de générations ; évoluant dans le monde, ils se sont l'un et l'autre adaptés au monde qu'ils connaissaient, c'està-dire aux apparences que leur procuraient leurs organes sensoriels. Etant adaptés au monde tel qu'il est, ils y trouvent fatalement l'harmonie, et ils peuvent croire que cette
harmonie est réelle, qu'elle est dans le monde même, alors qu'elle est seulement une apparence personnelle, agréable à chaque individu parce que chaque individu, résultat d'une longue évolution adaptalive, est à son aise dans le monde auquel il est habitué. L'harmonie est différente pour chaque animal ; elle n'est pas extérieure à l'animal; la cause de l'harmonie apparente est dans la structure adaptée de tous les êtres vivants. Voilà ce que nous enseignent des raisonnements fort simples appuyés sur le transformisme Lamarckien.
Nous trouvons de l'harmonie dans la nature au milieu de laquelle ont vécu nos ancêtres ; nous en créons pour notre usage en construisant des maisons et en produisant des œuvres d'art qui sont à notre taille ; de même les fourmis construisent des fourmilières, commodes pour les fourmis, inutilisables pour nous. Chacun de nous découpe dans le monde des apparences qu'il trouve belles, qu'il admire parce qu'elles sont à l'échelle de son adaptation individuelle.
Mais dès que nous entrons, par des moyens artificiels, dans l'observation des choses qui se passent à une échelle inférieure, nous trouvons généralement que les phénomènes connaissables à cette échelle n'ont aucun rapport avec ceux que nous aimons et que nous admirons lorsque nous observons di-
reotement le monde avec nos moyens naturels de connaissance. Je dis que cela a lieu généralement, mais cela n'a pas lieu toujours, et je vais m'arrêter quelque temps à l'étude des cas particuliers dans lesquels cela n'a pas lieu.