‹ Le chaos et l'harmonie universelleChapitre 34 sur 41 · I. Voyez De l'Homme à la Science. Paris · texte numérisé non relu

I. Voyez De l'Homme à la Science. Paris

Si Ton fait varier un autre facteur mesurable de l'état physique du gaz, la température, la pression varie parallèlement suivant la loi découverte par Gay-Lussac. Si l'on fait varier le volume, la pression varie encore suivant une autre loi que les Français appellent loi de Mariotte et que d'autres peuples appellent loi de Boyle.

IVous connaissons donc plusieurs lois relatives aux gaz contenus dans des récipients solides. Ces lois, jointes à d'autres considérations de physique générale et de chimie, ont conduit à une hypothèse, destinée à les expliquer toutes à la lois, et que l'on a appellée la théorie cinétique des gaz. Dans cette théorie, on suppose que les gaz sont formés d'un grand nombre de petits corpuscules animés de vitesses variant avec la température, mais dirigées dans des sens absolument quelconques, autrement dit, si l'on pouvait étudier avec précision pendant un temps donné, le mouvement d'un des corpuscules gazeux, la connaissance parfaite de ce mouvement particulaire ne nous renseignerdiitatfcunement sur les mouvements des corpuscules voisins.

C'est exactement le même cas que celui de deux coups successifs de pile ou face, avec cette différence que les coups de pile ou face sont successifs dans le temps et que les mouvements des diverses particules de gaz sont synchrones dans l'espace. Nous pouvons

connaître les résultats de mille coups de pile ou face sans avoir aucun moyen de prévoir le mille et unième ; nous pouvons connaître les mouvements de mille molécules gazeuses sans avoir aucun moyen de connaître la mille et unième. Il y a indépendance absolue entre ces mouvements qui ne sont reliés par aucune loi.

Le fait de l'uniformité de la pression exercée sur les parois des vases, les lois de Mariotte et de Gay-Lussacsont précisément des lois des grands nombres résultant de la totalisation des chocs produits sur un élément donné de surface découpé dans une paroi quelconque. Le fait que ces lois de grands nombres s'appliquent en toute rigueur nous permet donc de conclure que le chaos parfait est réalisé à Téchelle particulaire. S'il y avait une direction balistique favorisée par rapport à d'autres directions, les parois normales à cette direction favorisée subiraient une pression plus grande que les autres.

Il ne faut pas s'étonner que la loi de Mariotte soit la loi des grands nombres résultant du chaos des molécules gazeuses, puisque l'hypothèse cinétique a justement été imaginée de manière à vérifier la loi de Mariette et les autres lois connues à notre échelle, relativement à la pression des gaz. Mais une remarque très intéressante va résulter pour nous du fait que, pour les gaz

ordinaires de la nature, la loi de Mariotle ne s'applique pas tout à fait exactement. Cette loi devient de moins en moins exacte à mesure que les gaz se rapprochent davantage, en se refroidissant, de la température à laquelle ils se liquéfient. La conclusion de cette remarque se présente sous une forme assez inattendue : De même que, dans un gaz parfait, la loi de Mariotte se vérifie rigoureusement à notre échelle parce qu'il n'y a aucune loi de direction du mouvement des molécules gazeuses, de même, à mesure que le gaz, tendant à se liquéfier, devient moins parfait, la loi de Mariotte devient moins exacte, parce qu'il apparaît des ébauches de liaisons, des embryons de lois à l'échelle moléculaire.

Cette propriété du refroidissement progressif qui fait apparaître les lois est vraiment extraordinaire. Nous nous l'expliquons cependant avec assez de facilité dans l'hypothèse atomique et stéréochimique. A une température assez élevée, les vitesses des corpuscules sont trop grandes pour que les liaisons résultant des propriétés de ces corpuscules puissent se manifester; pour employer une image grossière, le fait que les atomes sont ronds ou cubiques n'entre pas en ligne de compte quand ils sont lancés très vite dans la mêlée. Mais à mesure que les vitesses diminuent, les affinités des corpuscules

les uns pour les autres commencent à entrer en ligne de compte, et il n'est plus indifférent, quand on approche du point de liquéfaction, que les molécules gazeuses soient des molécules de chlore ou des molécules d'oxygène.

Le phénomène devient encore plus remarquable quand on passe, par refroidissement, d'un liquide à un solide cristallisé. Alors que le liquide était ordinairement amorphe et isotrope \ la formation d'un cristal ayant des propriétés très précises met en évidence des particularités de la forme et de l'afïinité des molécules, qui, à Tétat liquide, ne se laissaient pas deviner. Il ne faut pas oublier cependant, ce que j'ai exposé en détail, dans le premier chapitre de ce livre, que, malgré l'existence de propriétés précises dans les cristaux d'une espèce donnée, chacun de ces cristaux, considéré individuellement, porte la trace des conditions historiques dans lesquelles il s'est formé ; ces conditions historiques, non prévues dans \ lier édité du cristal, nous les avons appelées son éducation. Cette éducation a ceci de particulier que, à moins de connaître tous les éléments de l'univers, personne ne peut prévoir quel sera

I . Isotrope veut dire « qui est doué des mêmes propriétés dans toutes les directions » : c'est une qualité des chaos vrais.

Le Da.mi.c. — Chaos. la

son rôle dans la formation du cristal. En ou tre, une fois le cristal formé, il porte la trace des événements historiques qui ont dirigé sa fabrication, mais on ne peut retrouver en lui les éléments de l'histoire à laquelle il a été mêlé ; les événements historiques se sont passés une fois et une lois seulement; quand ils laissent une trace durable sous forme d'un corps solide, il n'y a plus ensuite de raison dans le monde pour que ce corps solide soit ce qu'il est. Pour tout ce qui est du domaine de l'éducation, on doit s'en tenir à la formule narrative : les choses sont comme elles sont et non autrement.

Or, à partir du moment où un corps durable s'est formé, il joue un rôle dans le monde ; il a des propriétés déterminées qui entrent en jeu dans les phénomènes ultérieurs ; il fait partie, si j'ose m'exprimer ainsi, de l'hérédité des phénomènes ultérieurs. Mais il y a eu, dans sa genèse, une part historique, une part de hasard. Xous constatons donc, en prenant les choses dans un sens très général que le hasard a joué un rôle indéniable dans la fabrication des hérédités. Nous avons déjà vu précédemment que cela avait lieu dans l'histoire des êtres vivants. Voyons s'il ne serait pas possible de concevoir que, à de certains moments, le hasard seul a construit des hérédités durables dans la nature inorganique. Nous trouvons des exemples d'une telle con-

struction dans la forme des roches et des galets roulés, qui dérive uniquement de nécessités historiques, et qui néanmoins joue ensuite un rôle dans le monde ; mais nous pouvons nous élever à des spéculations plus hautes, et deviner la possibilité d'une évolution comme celle du monde, sortant du chaos absolu. Ici l'hypothèse va jouer un rôle considérable ; mais la narration historique des faits passés contient toujours une grande part d'hypothèse.

Page 1