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patrimoine héréditaire de Tœuf ; or c'est ce quelque chose de commun aux êtres contemporains d'une même espèce qui est le patrimoine spécifique de la lignée.
Ainsi que nous l'avons vu plus haut, l'éducation individuelle comprend tous les événements auxquels se trouve mêlé l'être vivant ; on peut donc dire que, de tous ces événements, il a plus ou moins profondément l'expérience. Mais beaucoup des modifications que subit l'individu ne retentissent pas jusque dans le patrimoine chimique héréditaire ; une grande partie de l'expérience de chacun meurt donc avec lui; l'expérience ancestrale comprend seulement les particularités d'expérience individuelle qui ont pu s'inscrire dans Thérédité de la lignée.
Cependant, chez les animaux vivant en so- , ciété comme les hommes, les acquisitions de ; l'expérience individuelle peuvent être com- j muniquées à des contemporains et se trans- j mettre ainsi, de génération en génération, j autrement que par Ihérédité. La tradition \ joue en effet un rôle très important dans "^ l'histoire de l'homme ; en particulier, c'est à elle que nous devons la Science, recueil commun de toutes les découvertes de chacun.
A côté de l'hérédité qui transmet les acquisitions inscrites au patrimoine chimique, l'éducation par les parents transmet les plus importantes des autres, et comme tous les
enfants sont élevés par leurs parents ou par des êtres de la génération précédente, il nous est difficile de savoir aujourd'hui ce qui, chez nous, est produit de l'hérédité ou produit de l'éducation*. Que ce soit d'ailleurs par l'hérédité ou par l'éducation, c'est par suite d'une évolution historique que chacun de nous est ce qu'il est. Or, nous sommes merveilleusement adaptés au monde ambiant; la plupart des lois physiques de ce monde sont plus ou moins inscrites en nous, de manière que, au moyen de notre logique, nous pouvons nous livrer à des déductions qui nous mènent, sans erreur, d'un phénomène naturel observé, à un autre phénomène inconnu que nous découvrons ainsi grâce à notre seul mécanisme. Et c'est là la plus haute expression de l'harmonie universelle pour un homme qui vit dans l'univers : trouver en soi l'indication de tous les phénomènes extérieurs possibles, en se reportant à un minimum de données observées. C'est ce que nous faisons en physique mathématique, Science par excellence. Grâce à la théorie de l'évolution, ce résultat prodigieux s'explique sans effort, non sans doute dans le détail, mais dans les grandes lignes de son histoire. Pour que nous soyons aujourd'hui des hommes, et des
I. Pour le rôle de l'imitation dans l'éducation. V. Science H Conscience. Paris, 1909.
hommes savants, il a suiïi qu'un jour les événements historiques (hasards), entourant la formation d'un corps nouveau, lui aient donné l'hérédité d'un corps vivant ; cette hérédité, provenant d'hérédités de corps bruts préexistants et de hasards antérieurs de l'histoire des corps bruts, a été le point de départ de lignées, dans lesquelles les hérédités se sont transmises intégralement ou modifiées par adaptation suivant les cas. Voilà tout ce que nous trouvons dans l'histoire qui a pour aboutissant un Lavoisier ou un Pasteur. La logique des hommes est le résultat prodigieux d'une histoire qui n'a rien d'extraordinaire dans ses détails, et qui a été dirigée, par la seule hérédité des éléments primitifs de la matière, à travers des hasards qu'aucune loi ne guidait. Et notre logique nous permet aujourd'hui de deviner la nature sans la connaître, ce qui est la plus remarquable conséquence de l'harmonie établie entre la nature et nous ; avec notre logique nous pouvons faire de Vintuition qui a une valeur scientifique.
Mais nous avons en nous, à côté de notre logique, et provenant comme elle, soit de la tradition, soit des hérédités acquises par nos ancêtres, un autre mécanisme que nous appelons notre mécanisme moral. Or, ce mécanisme provient, non des rapports expérimentaux établis, à chaque moment de notre
évolution spécifique, entre nos ancêtres et les phénomènes du monde, mais bien de conventions sociales résultant de la vie en commun. L'un des grands dangers de l'intuition est de ne pas faire le départ entre ces deux mécanismes si différents ; le second ne nous renseigne pas sur les lois de la nature, mais bien sur l'histoire sociale de notre espèce; et c'est, à mon avis, la grande erreur de certains métaphysiciens^ que de peupler la nature d'entités qui sont représentées dans notre hérédité morale, mais qui ne sauraient exister dans l'hérédité d'individus logiques dont les ancêtres n'auraient jamais vécu en société ^
1. Voyez Réflexions d'un Philistin sur la métaphysique. Grande Revue, lo juillet 1910.
2. J'ai longuement étudié l'origine et le développement de nos vertus sociales dans un livre, actuellement sous presse, et qui paraîtra en octobre prochain chez Flammarion sous le titre: L'Egoïsme, seule base de toute société. Étude des déformations résultant de la vie en commun.
Le Dantec. — Chaos.