LA PROPAGANDE PAU LE FAIT
La " polite maison ».
Uioii de changé dej)uis le jour mémorable on Paul y entreprit nn pou vivement la duchesse de Xaintrailles, après cpjoi il la mit dehors, pour avoir allumé une cigarette à la lampe ({ni brille devant la sainte image.
La chambre à coucher, qui a l'air de n'importe quoi sauf d'une chambre à coucher, l'alcôve étant close par un rideau (jui se manoMivrc comme celui de Bayreuth.
Les tentures bleu paon. Les boiseries blanc et or. L'ameublcmement bourgeois, bois noirs de style Napoléon III, et mo'iuctte.
Au centre, une table ronde, avec une suspension, comme au lem[)s on on passait les soirées en famille.
Vis-à-vis de la cheminée, surmontée d'une glace, une lourde commode, également surmontée d'une glace.
Sur le marbre de la commode, photographies décolletées. Léda et cygne d'albâtre en état de flirt.
Sur la cheminée, la pendule u Amour et Psyché ».
Devant le foyer, écran aux armes impériales.
Au mur, quelques cadres, peintures françaises d'exportation, léchées.
A gauche de Talcôve, le fameux tableau de sainteté, avec la veillcus(\ suspendue k une potence de fer forgé.
La porte s'ouvre. l\\UL ai)parait. 11 passe la tête, d'abord, pour s'assurer (|u'il n'y a personne. Mais on n'y voit goutte, les volets sont clos. 11 entre tout entier, avec des précauli()[Ls de voleur. 11 dépose, à tâtons, sur la commode, deux volumineux pa(inets. Puis il va droit à la fenêtre, l'ouvre, pousse les volets, et contemple le parc. Les arbres ont
grandi. Ils sont vieux. — Soupir. — Paul guette. 11 prêle Toreille... 11 dit tout haut, de cette vodx retentissante, qu'il n*a point l'art d'étouffer, même dans le monologue :
— Décidément, je les ai semés. Personne ne m'a suivi.
C'osI afin (l'être moins reiiiarqué, sans doute, qu'il n revêtu ce paletot à taille, du l)eige le plus clair ? Il est coillc d'un chapeau Mores gris. Il écarte les rideaux de l'alcôve, il jette pardessus el chapeau sur le lit. il est eu couiplet-veston marron d'Inde.
— Travaillons ! [dit-il.) Nous ne sommes pas ici pour nous amuser. Par où commencer?
Il est trop bien pensant pour ne point commencer par allumer la veilleuse devant l'image sainte. Pour y atteindre, il prend une chaise, au hasard...
— Non, point celle-ci... (// en prend ime autre. Voici la chaise même sur laquelle M'"'- la duchesse de Xainlrailles a bondi pour allumer sa cigarette à cette lampe... [Soupir. Il grimpe., il allume. Il met pied à terre .^ il ramje la chaise,)
Maintenant, les fleurs. [Il déficelle un des gros colis qu'il tenait à la main en entrant. C'est un panier rempli de fleurs de Nice. Il les admire.) Elles sont jolies. (// les //aire.) Elles sentent bon... Je me rappelle que le jour où M*"^ la duchesse de Xaintrailles est venue ici, Lutzbourg me disait : « Il ne me paraît pas convenable que l'on dépense plus de fleurs pour une passade que pour un enterrement. » Que dirait-il aujourd'hui, et Irouverait-il raisonnable que j'en dépense davantage pour un
LK CHAR DE l/KTAT 3:21
souvonir que pour une passade?... Ce bon Lutzbourg !... 11 grognait, tout en m'aidant à garnir ces vases... qui sont forts laids... Il grognait, mais il m'rtait bien utile... à défaut de la comtesse... que mon inoubliable frère avait invitée à s'en aller faire un pulit voyage... tiens, comme h présent... Les jours se suivent... et se ressemblent plus qu'on ne croit.
Silence. Toutes l<*s l'ois (lue Puiil s'égare dans les idées générales, il se l'ail un arrêt de ((uebiues secondes dans le l'onctionncnient de sa pensée. Après ([uoi. elle repart dans le concret.
Comment faire pour m'en tirer tout seul?... Je vais essayer de jouer les deux rôles... Moi et Lulzbourg. '// se mol à disposer les fleurs dans les vases.) « Ici. comte, ce chrysanthème. [Imitant la voix de Ijilzbouni.) — Oui, Majesté. » [De sa voix natnrellr.) A cette époque, on disait seulement : Monseigneur. (7/ reprend^ avec la voix de LfttzboHrg.) (( Oui, Monseigneur. — Cette rose... — Oui, Monseigneur... » Dieu! que je suis enfant!... Il est inouï (|u*à mon ûge je m'amuse à de telles puérilités... Cela est inouï, mais cela est attendrissant. Sfm/jir. 1 « Kt pour terminer, général, cette magniliquo branche de mimosa. » (// la pique^ mais le poids de ladite branche fait tomber le vase, — Un
•i. Ah 1... Non, il n'y a pas d'eau, alors peu importe... Comme c'est curieux ! Je me souviens que [)récisément, l'autre fois, un accident analogue est arrivé. Lutzbourg a renversé un des vases, celuici peut-être, et je l'ni appelé imbécile... [Conmie s'il parlait à Lutzboarg.) Imbécile !... Non...
:\'1'2 LE CHAR DE l/KTAT
A soi-mnjff, j/éais phfx donceniont.) Imbécile...
Il rit. Il oontimic à faire ses l)oiu|iiets. .. sans plus rien dire, mais en sirtlant... en chantonnant... Sa rlianson 18:2.S lui revient... eotte rhanson ([n'il alîeclionnait tant, jadis... et (|ni. ma r«»i, semble joliment adaptée aux circonstances actuelles... Paquila. ..Paiiuila, ma chérie...
Pa(iuila, ma chérie.
Tu m'as dit, quand le soir
Aurait sur la prairie
Jeté son voile noir,
Fuyant avec mystè — re
Loin d'un tuteur sévè — re
Que tu suivrais mes pas...
Me voici, mais hélas !
Paquita ne vient pas...
Me voici, mais hélas !
Pa — qui — ta — ne — vient— pas. . .
Me voici... en effet, me voici... et Paquita ne vient pas... Elle ne viendra pas, Paquita... Ça n'est pas gai. L'autre jour, en sortant d'ici, je me demandais si ce revenez-y du passé, ce pèlerinage aux lieux du souvenir m'avait rendu triste ou gai. Tout compte fait, ça m'a plutôt lair de me rendre triste, aujourd'hui du moins... Je suis comme un bonnet de nuit...
Silence.
Ilolà !... Chassons loin de nous ces tristes images et passons à un autre exercice. Il s'agit maintenant de retrouver ma vaisselle. {Il ouvre un plavard.) Oui, c'est ici... et la voici... et la voici!... Ma jolie fausse bouteille de Champagne en cristal,
LE CHAR 6e l'état 323
à goulot d'or et à faux bouchon d'or... Cette coupe... (]ue M'"" la duchesse de Xaintrailles a portée à ses li'vrcs... Ahî... voici également le linge. Pourvu (ju'il ne sente pas trop le moisi ! [Il flaire,) Est-ce le moisi qu'il sent, ou l'iris?... C'est que je ne m'y connais pas beaucoup... Enfin, nous supposerons que c'est l'iris.
Il sacrifKî une dos s(?i'viettes pour ossiiyor assiettes et verres, puis il dispose le couvert sur la table volante.
(]e qui va me manquer, c'est le Champagne, pour iem[)iir le joli llacon... Hah 1 Puisque cette collation est fictive, le flacon peut rester vide... Il est vrai (jue... je ne serai peut-être pas fâché, moi, (ont à l'heure, d'en déguster sept ou huit coupes... Mon Dieu I dans ce cas-là... je pourrai toujours aller en chercher une bouteille à la cave... Gela nous amusera de descendre à la cave nous-meme. [Il rctournr à tannoirr.) (Ju'est-ce que c'est que t^ette boîte-là? Des gâteaux! Des gâteaux qui lemontent à |)lusieurs années ! Ils ont une fâcheuse mine, llien n'est triste comme un vieux gâteau... lleureusenKint j'en ai des neufs. (// dôfa'U le second l)(Hjiic/.] A la bonne heure, ils sont a[)pétissants... [Il 1rs rant/e sur les assieUes.) Oh ! les mignonnes larlelettes aux cerises !... Par exemple, le jus a un peu coulé. [Il se suce les doigts.) Ces biscuits glacés au chocolat ne se présentent pas non plus trop mal... Mais je [)réfère encore les puits d'amour... Oh ! les puits d'amour sont renversants ! 11 y a une crème jaune... Ah !... voilà, tout est prêt... Paquita peut
3ii LE CHAR DE L'KTAT
venir... mais Paquila ne viendra pas... (// //v>donne,) Me voici... mais hélas!... {Il se fait soudain.) On a marché !... (// va vers lafenr/re... Rien. — // soKi'il.) C'est le vent... Me voici... mais hélas !... Paquita ne vient pas... (// tomhe dans une profonde mêlaneolie.) Ah! ça n'est pas gai... Non, (léciJémenl, ça n'est plutôt pas gai.
lîruit loinlaiQ du chemin de fer et, par dessus les arbres, une fumée blanche.
Elle avait pris ce train-là, le jour qu'elle est venue... Quant j'ai vu la fumée, j'ai renvoyé Lulzbourg... en le priant de rester à portée de la voix... bien qu'il ne pût, évidemment, me servir à rien... mais j'étais ému comme un page à son premier rendez-vous... Lutzbourg est sorti en me souhaitant bonne chance... et ça m'a porté malheur... Je me suis accoudé à ce balcon... j'ai attendu... J'ai attendu à peine cinq minutes... J'avais envoyé à la gare un coupé attelé de deux excellents trotteurs... Il y a plus de cinq minutes que le train est arrivé... Je n'ai pas envoyé de coupé à la gare... Je n'attends personne... Ça n'est pas gai.
Un assez long temps.
C'est drôle... L'impression de tristesse est, chez moi, toute physique... Elle se localise... là... (// se tdte l" estomac.) J'ai une sorte de tiraillement... qui me donne l'illusion d'avoir faim... [Plus bas, un peu honteusement.) Parbleu ! j'ai une faim du diable... C'est la vue de ces sacrés gâteaux... Non,
LK en AU DE L'ÉTAT 325
non... Non, je n'entamerai pas mon dessert... Et puis, ça doit être une fausse faim. Il est impossible que j'aie faim quand je suis aussi profondément triste. (// baille,) C'est une crampe, je suis bien obligé de me rendre à l'évidence... Mon Dieu, quand je mangerais une tartelette, il n'y aurait pas si grand mal... Je n'aurais qu'à les écarter un peu plus sur l'assiette... Peut-être le dégât se verraitil moins si je jetais mon dévolu sur un biscuit glacé au chocolat?... Au fait, pendant que j'y suis, pourquoi n'irais-je pas jusqu'au puits d'amour? J'en grille... Paul, mon garçon, je vous permets un puits d'amour, mais gare à la crème et ne tachez pas votre veston.
Il clioisil un puits d'amour; il y mord avec gourmandise, mais avec prudence. Un bruit de pas sur le gravier.
Un bruit léger, mais point dissimulé.
11 court à la fenêtre. Une femme... C'est la duchesse de Xain- TRAiLLEs ! Il pousse uu crl. Il court à la porte, il l'ouvre. Et presque aussitôt Yvonne entre, un peu essouftlée d'avoir monté si vite.
Klle est habillée à peu prés comme la première fois quelle vint ici : robe de drap d'été, très simple, très soml)re. Capote. Voilée, mais sans atlectation . Elle semble fort troublée.
Yvonne. — Sire...
Paul, complètement ahuri. — Duchesse... Ah!
mon Dieu, mais que c'est donc aimable à vous !... Quelle surprise ! Je vous remercie... J'étais loin de m'attendre...
Yvonne. — ... [Un (jeste, elle est incapable de /)arle)\)
Paul. — Alors, mes fleurs, mes gâteaux... tout ga n'aura pas été pour rien, pour le souvenir?...
•~«»^l!fMs?*W*»^»rt
326 I.E CIIAK DE L'KTAT
Tenez... [Il lui donne une fleur que^ machinale' menl^ elle prend.) Vous allez goûter avec moi... Vous ne pouvez pas refuser... Même le jour... le jour en (jucslion, vous avez goiilé... Seulement, il faudra que je descende à la cave, parce qu'il n'y a pas de Champagne dans Tarmoire... Mais je ne suis pas avare de mes pas... Voulez- vous retirer votre chapeau ?
Yvonne. — Non...
Paul. — Vos gants?... Enfin, duchesse, retirez quelque chose, je vous en prie, retirez quelque chose... Ce voile... [Elle relève son voile. Il est tout ému de la voir si pâle,) Oh ! qu'avez- vous?... Ai-je dit quelque chose qui vous ait froissée?... Je vous demande pardon, c'est que... je ne sais plus oii j'en suis... Je m'attendais si peu... Enfin, je pensais bien que vous aviez un peu d'amitié pour moi, mais... pas plus... et vous voilà!... C'est trop!... Je perds la tête, je... je ne sais plus... Je suis bien heureux, duchesse, je suis bien heureux ! (// lui prend les inains et les baise en pleurant.)
Yvonne, hors d'elle. — Sire !... Oh! mon Dieu, je supplie Votre Majesté... En venant ici, je prévoyais bien comment elle interpréterait ma visite, et il m'a fallu... vous pouvez le croire.,, un motif... pressant pour m'exposer... D'ailleurs je suis au-dessus... je... Et puis... je pensais que... je n'aurais aucune peine à dire... tout de suite en entrant, le mot... qu'il fallait dire pour vous... détromper... Je ne m'attendais pas à... une si vive émotion... elle se communique à moi... elle me retire... mon
courage... Sire, je vous en prie, épargnez-moi!
Paul, s' éloignant (Telle, — C'est vous, madame, qui auriez dû m'epargner... Vous m'avez donné, en tombant ici à l'improviste, une illusion... cruelle...
Yvonne. — Oh ! Sire...
Paul. — Enfin n'en parlons plus. [Assez sèche- ))fp?il.) Pourquoi ôtes-vous venue, je vous prie ?
Yvonne. — Que Votre Majesté daigne me parler avec moins de rancune...
Paul, eniff, — Oui... (// lui prend la main, D\ine voix presque chevrotante : ) Pourquoi ôtes-vous venue ici?
Yvonne. — Sire, pour vous en arracher, pour que vous n'y demeuriez pas un instant de plus !
Paul. — Ce n'est pas le moyen...
Yvonne. — Oh ! Sire, de grâce, ne plaisantez point... Votre Majesté doit sentir que, pour avoir risqué une démarche si... étrange, si compromettante... qui serait inexcusable étant, de ma part, une récidive... il faut, encore une fois... que j'aie un motif bien... pressant... Sire, c'est vraiment pour l'amour de Votre Majesté que je suis ici... pas au sens où Votre Majesté l'entendait tout à l'heure... mais... pour l'amour... oui, pour l'amour de vous...
Pat'l. — J'en suis touché, madame, mais...
expli(|uez-vous. Pourquoi toutes ces hésitations?
Yvonne. — Sire, j'hésito... parce que... je crains (|uc Votre Majesté prenne... trop légèrement... ce que je vais lui dire... ou (jue, môme... elle veuille mettre une sorte de... point d'honneur à
I !."Mi«IIW ■■UJ':::WBUWMm«
3l>8 le CUAll DE LETAT
différer son départ... Je connais Votre Majesté, elle est si brave... si téméraire...
Paul, simplement, — Je n'ai pas froid aux yeux. Je n'en lire aucunement vanité : c'est héréditaire.
Yvonne. — Mais il faut que vous me promettiez de céder aux terreurs d'une femme.
Paul. — Quand vous m'aurez fait l'honneur de vous expliquer plus clairement, madame la duchesse.
Yvonne. — Sire... le jour... où vous m'avez fait visite... lorsque vous m'avez quittée... pourquoi nel'avouerais-je point?... j'étais... très émue...
Paul. — Chère duchesse...
Yvonne. — Vous aviez trouvé des accents si nobles... et si tendres... Vous aviez évoqué les souvenirs du passé... en les purifiant... J'étais seule, je pensais à vous... je ne pouvais penser qu'à vous... Je me suis remise à feuilleter ce petit livre... oîi j'écrivais jadis mes impressions...
Paul. — Oui...
Yvonne. — J'ai relu ce que j'avais écrit sur mon premier voyage dans les États de votre auguste frère... une description... de l'arrivée... la banlieue... vous savez, quand le train passe près de la résidence d'été... et... de cette maison-ci.
Paul. — Oui.
Yvonne. — En me montrant... la résidence... ou cette maison, je ne sais plus... mon mari m'avait dit... une phrase que j'ai notée.
Paul. — Quelle phrase V
Yvonne. — Votre Majesté ne rira pas de moi... il ne faut pas rire...
Paul. — Non.
Yvonne. — Mon Dieu !... Rien que de vous répéter la phrase... m'effraie...
Paul. — Voyons ! ,
Yvonne. — Sire, il m'avait dit : « Presque tous les membres de la famille impériale qui sont... qui sont morts de mort violente.... {Très bas) ont été assassines ici... Oh!... (Elle se cache le visaye (huis les mains.)
Paul, calme, — C'est d'ailleurs exact.
Yvonne. — Depuis que j'ai relu cette phrase... je suis incapable d'en détourner ma pensée... Je sais les dangers continuels que court Votre Majesté... ça, ce n'est pas de l'imagination... Je sais... qu'on doit vous suivre, vous surveiller constamment... Dans les circonstances ordinaires, il ne ne peut rien arriver, votre police est vigilante... Mais... ici?... Je me suis rappelé ce que Votre Majesté m'avait dit : que pour venir ici, elle avait dû dépister ses agents. Pendant deux heures, on s'était demandé avec angoisse oîi vous étiez, et, au retour, votre ministre de la police vous avait... vous avait ^q-ondé... Il avait donc des raisons... de craindre?... Et Votre Majesté allait renouveler celte imprudence aujourd'hui !... Je n'ai fait toute la semaine que me demander comment je pourrais m'y prendre pour empêcher cela... Hélas! comment?... J'ai voulu me persuader que... mes craintes ne reposaient sur rien... Je me suis persuaderont ce que j'ai voulu
331» LE Cil A II DE I/ETAT
YvoNiNE. — Il a pris tout bonnement un billet de chemin de fer et...
Paul. — Et vous croyez qu'il est ici?... Pourquoi pas dans la maison? Dans la cave où je vais descendre vous chercher une bouteille de Champagne?... Ou dans le parc ? Tenez, je crois qu'il fait les cent pas devant la maison... Voyons, duchesse, ce sont des histoires de croque-mitaine. (// lui prend de nouveau et lui baise tend?'e7nent les ?nains.)
Yvonne. — Est-il possible que, sachant la hardiesse de ces gens-là, Votre Majesté traite mes craintes de billevesées?... [Essayant de dégager ses mains) qu'elle ne pense qu'à me faire payer... par des galanteries trop osées... mon.,, dévouement... qu'elle ne veuille pas se rendre compte du péril... du péril de mort... oui, du péril de mort auquel elle est exposée... à tout moment, certes, mais surtout en ce moment-ci ?
Paul, avec une certaine gravité. — Pardon, madame la duchesse, je me rends très bien compte du péril de mort auquel je suis exposé... en ce moment-ci, je ne sais trop... mais... à toute minute... Je sais bien que je suis continuellement menacé... Je puis disparaître d'un instant à Tautrc... je vis avec Tidée fixe d'un attentat possible... ou probable... Je vis... dans la société de la mort... Elle ne m'inspire aucune terreur... mais un amer regret... Car sans doute je serai supprimé d'ici-bas sans avoir connu ce qui v^ut la peine de vivre... l'amour... je veux dire le vrai, le grand amour...
enfin... vous savez que je n^ai pas beaucoup de facilité d'élocution,.. mais... vous m'entendez?
Yvonne, bas, — Oui.
Paul. — Pourtant, jusqu'au dernier jour il ne sera pas trop tard !... Parfois j'espère encore... Aujourd'hui, vous m'avez fait espérer... Ah! ne me parlez pas des hasards que je cours, si vous avez dessein une fois de plus de vous dérober à moi ! Vous vous irritez que je ne veuille pas croire à la réalité du péril? Ah! craignez plutôt que j'y croie ! Savez-vous ce que la certitude de ma mort m'inspirerait? Savez-vous ce qu'elle vous inspirerait à vous-même ? Oseriez-vous encore me refuser tout... à l'heure où on ne refuse rien ?
Yvonne. — Oh ! je ne serais pas venue si j'avais pu prévoir que Votre Majesté me parlerait ainsi.
Paul. — Je vous avais loyalement avertie que j'ai dépouillé le vieil homme. Ah ! si je vous manquais de respect, comme vous seriez forte contre moi! Mais vous n'avez plus de courage, parce que je n'ai plus de brutalité.
Yvonne. — Non...
Paul, après un temps, — Et vous, est-ce que vous ne regrettez pas aussi?... Est-ce que vous ne désirez pas?... Est-ce que vous... vous n'espérez pas quelquefois?... Vous aussi, vous êtes proche de la mort. Il n'est point nécessaire d'être souverain et exposé aux attentats : il suffît d'être homme et que le temps passe. Je n'entends pas grand'chose aux mathématiques, ni au calcul des probabilités ; mais je ne pense pas que, tout compte
fait, un soldat qui assiste à une bataille ait considérablement plus de chance d'attraper une balle, qu'un pékin qui se promène dans la rue n'en a de recevoir ^me tuile sur la tète... Duchesse, je suis à la veille de mourir... mais vous aussi peut-être. Consentirez-vous plus que moi à mourir sans avoir vécu toute la vie ?
Yvonne. — Oh !...
Paul. — Je suis à vos pieds, je vous aime, passionnément. Vous regretterez toujours de m'avoir repoussé.
Yvonne. — Dieu !
Paul, la serrant de fort près. — Vous n'avez connu Tamour que par les froideurs d'un mari !... {Elle se débat ^ mais avec tant de 7nollèsse!) Je ne suis plus le brutal que vous avez connu, je vous respecte... mais ne croyez pas que mon respect... impose aucune limite à mon désir... Tant pis pour vous, pourquoi ôtes-vous venue ?... Vous ne m'aviez promis que de venir en pensée... Si vous étiez venue... en pensée... je me serais contenté aussi de vous aimer en pensée... Mais vous êtes là, je vous vois, je vous touche., alors... je vous veux.
Yvonne, jetant un cri au moment où les lèvres de' r Empereur vont f effleurer, — Non !... [Elle se dégage.)
Paul. — Il suffît, madame, et... si je vous fais horreur à ce point...
Yvonne. — Oh !...
Paul. — ... vous savez, l'ayant pratiqué déjà, le moyen d'échapper à mes tentatives : vous serez tou-
jours libre de vous retirer... Vous n'aurez même pas besoin, comme naguère, d'allumer une cigarette à la lampe qui brille devant cette vénérable image.
Yvonne. — Je n'aurais garde, Sire, car Votre Majesté me chasserait, comme naguère. Et je ne partirai pas non plus de mon plein gré, attendu que, cette fois, je ne veux pas partir.
Paul. — Eh ?
Yvonne. — Je ne crains rien de Votre Majesté, justement parce que je suis à sa merci : elle est incapable d'en abuser... Je vous répète que je ne partirai à aucun prix, étant venue ici pour vous supplier de quitter une place dangereuse, et étant décidée à ne m'en aller d'ici qu'avec vous.
Paul. — Moi, madame, je ne suis nullement décidé à m'en aller.
Yvonne. — Je reste donc. J'espère que Votre Majesté m'y autorise?
Paul. — Cela ne peut ni 'être qu'agréable.
Yvonne. — Il m'est bien agréable aussi de risquer ma vie avec la vôtre... [Gesle de Paul,) Seulement... je suis un peu surprise que Votre Majesté fasse aussi bon marché de ma vie que moi-même.
V\\:l, agité. — Voyons, duchesse, c'est absurde... Evidemment... je suis certain que... nous n'avons rien à craindre... Du moins, quand il s'agit de moi, je n'y pense môme pas... Mais Tidée qu'il pourrait vous arriver quelque chose par ma faute.. .
Yvonne. — Il vous est aisé de me rendre libre : vous n'avez qu'à me suivre.
Paul. — Je ne dis pas, mais... mais voyons... î
je ne peux pourtant pas monter on chemin de fer 4
avec vous... Si on nous reconnaît, que dira-t-on? . J
Yvonne. — Votre Majesté pourrait partir quel- . j ques instants avant moi... ^ \
Paul. — Jamais de la vie ! C'est vous qui parti- ^.i rez la première... ■ '
Yvonne. — J'y consens... si Votre Majesté me donne sa parole impériale de ne pas demeurer ensuite plus de dix minutes ici. y I
Paul. — Je vous la donne... Ah!... Il faut toujours en passer par où vous voulez... Je ne vous , refuse jamais rien, moi... Et vous... y
Yvonne. — Moi, Sire... je suis venue... '
Paul, ému. — Oui... merci...
Yvonne. — J'ai eu... heureusement... le cou- '
rage de vous refuser... ce que je ne vous aurais jamais pardonné... Nous n'avons pas gâté notre... j
Paul. — Amitié?
Yvonne, sans répondre. — Vous disiez que...
vous auriez un regret cuisant de mourir sans avoir î
connu... le vrai... le grand amour... Sire... êtes- [; •
vous bien sûr que vous ne Taurcz pas connu? \ \
Paul. — Oh î... Et vous?... f \
Yvonne. — Vous m'avez promis de me laisser partir...
Une dernière fois, elle lui abandonne ses mains, qu'il couvre de l)aiscrs. Puis elle part. 11 court à la fenêtre, d'où il lui fait un dernier si«(ne d'adieu. Ensuite, comme il est esclave de sa parole, il tire sa montre alin de compter les dix minutes.
Machinalement, il suit la marche de rai;uruillc. [
Tout d'un coup, on ne sait quel instinct Tabligo de détourner les yeux, de regarder en bas.
Il y a là... un homme... un homme de mauvaise mine et mal vêtu, qui vient de déposer contre le mur de façade, juste sous la fenêtre, un objet...
Ce qui est bizarre, c'est que cet homme est exactement dans la môme attitude que l'Empereur : il tient sa montre à la main, il a l'air de chronométrer.
L'Empereur comprend tout de suite. Seulement, il lui paraît un peu... forcé, un peu... choquant que les... imaginations d'Yvonne se trouvent immédiatement et si complètement réalisées.
il comprend aussi qu'il n'y a rien à faire, pas de fuite possible, et il ne bouge pas.
Il revoit toute sa vie dans un éclair : les beuglants, les petites femmes, le sacre, Paris, et — à la dernière extrémité, ce noble amour. Il n'a pas peur. Il sent qu'il va bien finir, il n'en est pas étonné, mais très content, content avec un peu d'enfantillage.
L'homme lève les yeux. Kntre l'exécuteur et la victime — qui vont mourir ensemble, il y a un échange de regards... Et puis...
Pierre sur pierre.
TAHLE DRS MATIERES
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CIIAPIÏKK PUEMIEIl Les citrons 3