FANTAISIE
Au châleau de « Fantaisie », résidence d'élé de Son Altesse Séiénissime Monseigneur le Grand-Duc de Brème, qui s'y iransporLe dès le début du printemps, n'ayant rien du tout à l'aire dans sa capitale.
C'est l'un de ces asiles champêtres que tous les princes ré^niants d'Allemagne se faisaient construire au dernier siècle, dans le goût français, mâtiné de goût du cru.
Celui-ci est une reproduction assez exacte du petit Tdanon ; mais l'architecte a eu cette étrange idée de faire exécuter la laçade en minuscules pierres, en mosaïque de caiHoux multicolores et rocailleux, de sorte que Taspect est d*une de ces boites en coquillages que, dans les foires, on gagne . au tourniquet.
En avant de la façade, il y a un parterre d'eau miniature, avec des marmousets, des grenouilles et, au centre, un . Neptune dans une attitude de Quos ego,.. Ces divers personnages, animaux ou humains, sont destinés, comme de juste, à cracher des jets qui s'enlre-croisent. On fait jouer les eaux tous les dimanches, pendant un quart d'heure, pour amuser les enfants de la famille grand-ducale el les lial)itauts du village voisin.
Leurs Allesscs se tiennent d'habitude réunies dans la galerie- , qui forme à elle seule tout le corps principal du ch&teau, cl qui prend jour sur les deux façades par six portes^ fenêtres cintrées (trois et trois). A l'un des bouts, un grAQd poêle de fa'ience, cylindrique, envoie son tuyau dans une des fenêtres. Devant cette même fenêtre, à angle droit;- \ un bureau Louis XVI. Deux guéridons Empire, acajou
i^y» LE ClIAK DE L'ÉTAT
sans bronzes, partagent l'axe delà galerie en trois sections rigoureusement égales. Une série de fauteuils à tètes de dauphins et de chaises gondoles, alignés le long des murs. Tout un lot de meubles de jardin dépareillés : chacun des membres de la lamille grand-ducale a son siège à soi, (ju'il a choisi selon ses préférences.
« Fantaisie » est, en ce moment, fort animée. L'Impératrice Anna s'y trouve encore, les événements politiques n'indiquant point (ju'ilsuit opportun qu'elle se hâte de retourner dans ses États. En outre, l'archiduchesse Théodora, l'archiduc Sylvère, le général comte de Lutzbourg et la comtesse d'Eschenbacli, arrivés ici dès le lendemain de la manifestation des courses, c'est-à-dire voilà une quinzaine, ne peuvent })lus se décider à s'en aller. Enfin M. le professeur Schwan, pas fâché de prendre un peu l'air après ses altercations avec le Souverain à propos du certificat de folie, est aussi venu, sous le prétexte de donner une consultation à Luitpold LXXV (le Grand-Duc) qui a sa goutte, comme toujours.
11 est quatre heures et demie. Le dîner est Uni depuis une grande heure, mais aucun des hôtes du château n'a encore déserté le cercle. ^
Le Grand-Dcc (Tète de Guillaume 1' •) est dans un fauteuil roulant, tout près du poêle : par principe, car il n'y a pas de feu, vu la douceur de la température. Une chaise placée devant le fauteuil permet à Son Altesse Sérénissime d'allonger sa jambe, que protège un cerceau.
L\ Grande-Duciiesse, avec ses lunettes, se tient debout d'un côté du fauteuil, et Schwa.x de l'autre côté. La Grande- Duchesse vient d'apporter une potion, et Sclnvan regarde comment Monseigneur boit cela.
L'Impékathice Anna fait vis-à-vis à son auguste père. Elle relit la dernière lettre de l'Empereur, qui date de quinze jours, car Paul n'est pas très épistqlier.
Le jeune prince Otto (douze ans, costume de quartier-maître, mollets), est assis devant le bureau : il écrit une lettre qui semble lui donner du 111 à retordre. Sa s(rur K\THi (treize ans. tout le portrait de Tlnipératrice, culotte), l'aide à voix basse de ses conseils.
L'autre sœur, Isoloe ((juinze ans, autre exemplaire de l'Im-
r,î-: fin A 11 iiK l'ETh't
|)ératrlcf*j çulolte), cati^i^ ilan» une ombrasrrre avec TiiÉn- ]
iJDRA <jlipe-CUlone)fl l\ COMTEJ^.'?E lï'EsClïEMÏ.VLir. {La(!t*lï1-
tesse reiiiïvierit timiiip.)
L'aîné Oes jfîUiies prinre?! Siegfried [seî/c ans, une paMclierîô exqniseï. oau^e dans une anLrc embrasure avec SylvÈRE, | Ils onL Valu trune paire i Ta mis.
Eulin îe dernier, KiiiEL, revêtu de la cnîras^se que l'Empe-^ reiir alleinaLiil lui a envoyée pour pnu anuiviT^ciin*, est debout au beau milieu du salon et fait l'exercice du sabre.
C'est le GÉNÉRAL COMTE DE LuTZBOURG qui profère les commandements.
Le Guand-Dlc. — Je voudrais bien déplacer un peu le poids de mon corps vers la gauche : la droite n'en peut plus.
Le professeur Schwan. — Je vais aider Votre . Altesse Sérénissime.
Le Grand-Duc. — Merci... Oh!... Aïe !... Oh!.., Hon ! mon cerceau s'est dérangé.
La Grande-Duchesse. — Je...
Le Grand-Duc. — N'y touchez pas ! Il n'y a que l'Impératrice qui possède bien la manœuvre de mon cerceau.
Anna, sp lerant, — Cher papa..;
LuTZBouRG. — Sabre t.. . [Le gosse engage son poignet droit dans la dragonne^ tire à demi son sabre du fourreau et attend avec une angoisse manifesle le deuxième commandement^
La Grande-Duchesse, au Grand-Duc. — Vous notes pas raisonnable, mon ami. Comment ferezvous quand vous aurez des crises en l'absence d'Anna?
Le Grand-Duc. — Je me passerai d^elle, mais, pour le moment, autant en profiter puisqu'elle est ici.
LuTZBOURG. — Main!!! (Surprisn^ p:récution incertaine, le sabre vacille, etc.) Au temps, sacrebleu î Voulez- vous bien rentrer votre lame î Au temps!
Anna, replaçant le cerceau avec mille précautions. — Est-ce bien ainsi, cher papa ?
Le Guand-Duc. — Oui... Merci, mon enfant.
[Elle se penche pour remhrasser.)
LuTZBOuuG. — Sabre !... A la bonne heure... Et attention au deuxième temps... Main!!!... Bon... Reposez!... Sabre!... Bravo!... Attention, eh!... Cuirassiers en avant !... [Le gosse porte le poids du corps sur la jamhe droite.) Marche!... Un, deux, un, deux... Un... Un... Gauche... Bien... Attention là, en passant devant Son Altesse Sérénissime. . Portez!... Sabre!... Bien... Gauche... Gauche... Reposez!... Sabre!... Un, deux, un, deux... Cuirassiers !... Halte !... [Tofit le monde applaudit.)
Le Gj\and-Duc. — Aïe !
La Grande-Duchesse. — Vous avez fait un faux mouvement ?
Le Grand-Duc. — Oui. Je me suis tourne un peu brusquement. Je voulais voir si Ethel est bien d'aplomb sur ses jambes quand il fait halte... C'est parfait. Mon fîls, je suis content de vous. Venez embrasser votre vieux colonel. (Ethel accourt.)
LuTZBOEHG, indifjné. — Qu'est-ce que c'est?
[Ethel s'arrête., médiisê,) A la bonne heure. Remettez !... Sabre!... Rompez vos rangs!... Marche! [Ethel se précipite dans les bras du Grand-Duc.)
Le Guand-Duc, tendant la main à Lutzbourg, —
LE CHAR DE L'iXiT ÎW
Je VOUS remercie, général. Vous donnez les meilleurs principes à cet enfant. Votre séjour parmi nous ne lui aura pas été inutile.
LuïZBouRG. — Oh! Monseigneur...
La Grakde-Duchesse. — Je suis aussi bien touchée de la bonté que témoignent à notre Isolde r archiduchesse ïhéodora et M™® la comtesse d'Eschenbaeh.
ïhéodora. — Isolde est si gentille, madame.
La comtesse d'Eschenbacu. — J avoue que je raffole d'elle.
La Guande-Duchesse. — Vous avez sur elle, toutes les deux, la plus heureuse influence : je la trouve toute dégelée depuis que vous êtes là. ^
Isolde, se hâlant de reprendre sa conversation à ro'u: basse avec la comtesse et Théodora, — Eh Lien, oui, là, puisqu'on ne peut absolument rien vous cacher, je suis amoureuse !
TuÉODOUA. — Ah ! la petite masque 1
La comtesse d'Eschenbach. — Je savais bien que nous finirions par lui arracher son secret.
Théodora. — Cn officier, je parie.
Isolde. — Je n'en sais rien...
ïhéodora. — Comment ?
Isolde. — II n'est pas du pays... Tout ce que je sais, c'est qu'il m'aime, car il vient tous les jours se promener jusqu'en vue du château : mais nous ne nous sommes jamais adressé la parole.
La comtesse d'Escuekbach. — C'est ravissan-t ! ;;
Isolde. — Il est tout jeune... Même, il ressemble , un peu à l'archiduc Sylvère.
30i> LE CHAR DE L'ÉTAT
La GRA^•DE-DccHEssE. — Et vous. Olto, que faitesvous donc là? Quelle est cette lettre mystérieuse dont vous discutez les termes depuis une heure avec Kiithi?
Otto, rougissant. — Maman... c'est...
Kathi. — Signe... Là !... Nous pouvons le dire, maintenant que tu as fini.
Otto. — Dis-le. toi.
Katul — Otto a eu Tidee...
Otto. — Non, c'est KiUhi.
Kathi. — Enfin, nous deux... Il écrit à la Reine d'Angleterre pour la supplier d'empêcher la guerre d'Afrique.
Etuel, indig)u'\ — Empêcher une guerre î Siegfried, à Sylche. — Moi... si je ne voulais pas avant tout ne pas vous quitter... j'irais mettre mon épée au service de Sa Majesté britannique. Car j'aimerais à me battre , surtout dans un pays lointain.
Sylvère. doucement, — Ne faites pas cela, mon petit ami. Mais quant à nous quitter, hélas! dans quelques jours...
Siegfried. — Oh ! ne me parlez pas de départ, vous me feriez pleurer.
La Grande-Duchesse, à Otto. —Je me demande, quel titre vous avez à entrer en correspondance avec la Reine d'Angleterre ?
Otto. — Mais je suis son arrière-petit- fils. Théodora, riant, — Si tous ses arrière-petitsfils lui écrivaient pour la détourner de la guerre, cela prendrait les proportions d'un plébiscite.
LE CHAR Dis L'ÉTAT- .~ 303
Kathi, avec feu, — C'est ce qu'il faudrait, madame. Il importe que l'Angleterre sache qu'elle encourt la réprobation de toute l'Europe. Au reste nous ne dissimulons point nos sentiments personnels à Sa Majesté.
La Gkande-Duchesse. — Gh ! Oh ! Elle doit être belle, votre lettre. Je serais curieuse de la lire.
Oïïo, fièrement^ mais prêt à jo leur er. — Certainement, elle est belle. Kàthi me l'a dictée.
Kathi. — Non, c'est toi... ^ *•
Otto. — Enfin, c'est nous deux.
Kathi. — Otto a trouvé les idées.
Otto. — Kathi les a exprimées en anglais. J'avais peur de faire des fautes d'anglais.
Le (juAND-Dic. — Mes sympathies, comme les vôtres, sont acquises aux Boërs. Mais nous devons nous garder de manifester...
Otto, déchirant la lettre. — Bien ! Cette lettre ne partira pas. {Il fond en larmes. Kàthi T embrasse.)
Anna, les prenant tous les deux dans ses bras. — Kiithi I... Otto!... Mes chéris!...
Lie Grand-Duc. — Mais je ne les gronde pas. . Leur pensée était généreuse.
Otto, sanglotant. - — C'est affreux ! Ces gens vont se massacrer! 11 me semble que j'y consens par mon abstention, et que j'ai une part de responsabilité.
La (juande-Ducuesse. -? Nous ne sommes pas fautifs pour ne nous point mêler de ce qui ne nous regarde point. Mais nous pouvons prier Dieu.
[Otto et Kdthi s embrassent encore et achèvent de se consoler.)
Siegfried, à Sylvère. — Voilà bien des affaires pour quelques malheureux coups de fusil. Moi, je crois que la guerre est une chose sacrée.
Sylvère, doucement. — Non.
Siegfried, inquiet. • — Vous n'êtes pas de cél avis?
Sylvère. — Pas du tout.
SiKGFuiED, ébranlé. — Ah !...
Isolde, à Théodora. — Toutes reflexions faites, je crois bien que c'est un officier. Il a une physionomie douce, mais une allure martiale.
TiiÉoDORA, à Sf/lccre. — Sylvère, il est près de cinq heures.
Sylvère, se levant. — Ah ! ah !
Siegfried. — Est-ce que je peux sortir avec vous?
Sylvère. — Non, mon chéri, j'ai à parler à ma sœur...
Siegfried^ très 7'ouge. — Vous l'aimez mieux que moi. .
Sylvère. — Enfant !
IsoLDE, à Tliéodora, — Vous allez au village? Si vous m'emmeniez?
TuÉODORA. — Non, ma petite, j'ai besoin d'être un peu seule avec mon frère.
IsoLDE, avec feu. — Vous l'adorez ! comme je vous comprends ! Il est si bien ! Ah ! je crois que je serais devenue amoureuse de lui, si mon cœur n'appartenait à un autre.
La comtesse d'Escheisbach, à Siegfried. — Votre
Altesse n'oublie pas qu elle a daigné me promettre qu'elle m'emmènerait aujourd'hui sur Tavant-train (le son tricycle à pétrole ?
Siegfried, contrarié, — Ah!... Oui...
La comtesse d'Eschenbach, bas. — Je pense bien que Votre Altesse préférerait être seule, mais elle n'aura qu'à me jeter en passant dans la preYnière auberge... On ne s'inquiétera pas de savoir où vous allez quand on verra que vous me prenez avec vous.
Siegfried. — C'est vrai.
La comtesse d'Eschenbach. — Durant le trajet, Votre Altesse pourra m'entrete^iir de ses amours. Cela réchauffe mes vieux os.
Isolde, à Otto et à Kdthi, — Nous autres, nous allons pédaler.
Katiu, Otto. — Oui ! Oui !
Le Grand-Duc. — Moi, je vais me faire rouler dans ma chambre, ou je ferai un somme... Ne soyez l)as en retard pour le souper.
On s'embrasse. D'abord les uns les autres. Puis tout le monde embrasse rimpératrice, la Grande-EHichesse, et enfin le Grand- Duc, pour la bonne bouche. La Grande-Duchesse roule elleui^'ine le Grand-Duc. Schwan sort avec eux. Les gens amènent «levant le château bicyclettes et tricycle. Gaieté. Adieux^ Grelots. Cornes. Teuf-teuf. Dispersion.
LuTznouRG, à Ethel, — Et nous, qu'est-ce que / nous allons faire?
Etmel. — Mon général, je vais monter dans votre chambre et je vous réciterai ma théorie. * /
LiTZBouRG. — Ça va bien, Monseigneur. Sabre!... Main!!!
Ethcl se mot au port du sal)re, Lutzbourg an port de la canne. Ils sortent tous deux, d'un pas militaire. Ij'hnpérati'ice est restée seule, elle sonne. Une femme de rliambre entre.
La femme de chambre. — Majesté ?
Anna. — A-t--on changé rarchiduchesse ? [Sa fille.)
La fkmme de CHAMimE. — Oui, madame. Son Altesse Lupériale est endormie.
Anna. — Merci. 'J^a femme do. chambre i^ort, La (ïïrande-Duchesse rentre,) Papa dort '?
La Grande-Dugiiesse. — Oui. [La mère et la fille s installent de part et d'autre du poêle.)
Anna, après an lonr/ temps. — Chère petite Kîithi ! Cher Otto ! Leur idée d'intercéder pour les Boërs auprès de notre arrière-grand'maman. m'a touchée. Quelles âmes enthousiastes et naïves!
La Grande-Duchesse. — Oui... Ils ignorent les nécessités de la politique d'un grand Etat.
Anna. — Ils ont toujours vécu dans celui-ci, où Texercice du pouvoir suprême est uniquement patriarcal.
La Grande-Duchesse. — Il faudra bien que leur horizon s'élargisse. Kathi est destinée selon toute apparence à occuper l'un des principaux trônes de l'Europe.
Anna. — Pauvre Kathi !... Mais Otto ne peut guère être plus qu'officier dans un régiment allemand... Officier de grand nom et de pelile fortune... Je l'envie.
La Grande-Duchesse. — Vous avez raison de l'envier, vous que Dieu a placée sur un sommet.
Quand il nous élève si haut, c'est moins une faveur qu'il nous octroie qu'une épreuve qu'il nous impose.
Anna, mélancolique, — Oui.
La Grande-Duchesse. — Nous devons d'ailleurs accepter celte épreuve-là, comme toutes les épreuves, avec résignation et nâême avec joie.
Anna. — Oui, maman... Elle me paraîtra beaucoup plus pénible après ce séjour parmi vous. Ah ! quel déchirement quand il faudra retourner làbas !... bientôt !...
La Grande-Duchesse. — Bientôt *? Est-ce que rKmpereur vous rappelle avec insistance ?
Anna. — Ilélas ! non, maman, il n'msiste pas... ou pour mieux dire, il ne me rappelle pas du tout... C'est pour cela que je sens qu'il faut partir,
La Grandk-Duchesse. — Paiil n'insiste pas. ma chère enfant, parce qu!il. souffle un mauvais vent sur votre empire. Et votrç époux est trop heureux d'avoir un bon prétexte pour vous tenir loin du (langer.
Anna. — S'il y a du danger, maman, n'est-ce pas . mon devoir d'y ôtre ?
La (Irande-Duchesse, avec swip/icité, — Oui.
Anna, après un temps, — Je me moque du dan- ger... Mais... je sens bien qu'il n'est que temps que je revienne... Je connais Paul.".. S'il ne me rappelle pas auprès de lui, ce n'est pas qu'il ait peur pour moi, c'est qu'il n'a pas besoin de moi.
La Grande-Duchesse. — Oh !...
308 LK CHAR DE l/ÉTAT
Anna. — On Ta privé simultanément de moi et de cette marquise de Castelli Romani...
L\ GuANDE-DuGïiEssE. — Ma fllle, quel rapprochement !
Anna. — Il n'a pu supporter cette double privation que parce qu'il est parti aussitôt pour Paris. Mais à présent il en est revenu. Or, c'est depuis qu'il est revenu que sa correspondance se ralentit. Maman, Paul ne m'a pas écrit depuis deux semaines ! Il doit y avoir... quelque chose !
La Guande-Dlchesse. — Je conçois que vous soyez impatiente de vous rassurer.
Anna, lœcc hHiiation. — C'est que... je ne suis pas... je ne suis pas assez impatiente à mon gré, chère maman.
La Ghande-Duchesse. — Ah?
Anna. — J'ai retrouvé ici mon enfance et mon bonheur d'autrefois, je m'y suis reprise... et alors je... je ne sens plus que je m'intéresse comme il faudrait à... mon autre bonheur... Je ne m'inquiète plus... de le défendre... Maman, j'y pense à peine... Mon Dieu ! est-ce que je me mettrais à aimer mon Paul un peu moins ?
La Guande-Ducuesse. — C'est ce qui pourrait vous arriver de pire.
Anna. — Aussi je prie Dieu tous les matins et tous les soirs qu'il daigne surveiller mon coeur... et qu'il me donne bientôt le courage de vous quitter.
La GuANDz-DucnEssE, — Je l'en prierai aussi, quoi qu'il m'en coûte de me séparer de vous.
Anna, aprè:^ un temps. — Que mon couvert me semblera triste quand je n'aurai plus les enfants autour de la table ! Plus de jeux ni de tendres disputes... Je ne coudrai plus de galons d'or sur les manches d'Ethel, et je ne donnerai plus de conseils à Isolde pour son piano... Je ne me mettrai plus à la fenêtre pour voir partir Otto sur sa bicyclette et Sie<>fried sur son tricycle à pétrole, avec la comtesse dans l'avant-train... [Un temps,) Cette vie que nous menons est si douce, si simple... si saine ! Avezvous observé, chère maman, que tous les gens qui nous approchent, deviennent meilleurs à notre conctact ?
La Ghandk-Duchesse. — Oui...
Anna. — Ainsi, tenez, madame d'Esclienbach... J(? ne l'aimais guère, parce qu'elle a toujours rempli aui)rùs de Paul une... fonction... une singulière fonction... Et dernièrement encore, c'est elle, j'en suis sure, qui a protégé la... la candidature de la Castelli Ilomani... Eh bien, voyez, elle est devenue la bonne maman des petits... et même des grands,
La GiiANDE-DucuESSE. — Elle adore Siegfried.
Anna. — Sa gentillesse avec Isolde est charmanie... Tenez, Sylvère aussi... Un drôle de gar-ron... sec, égoïste... etaffecté... Le voilà comme un: j^rand frère avec mon Siegfried.
La Guande-Duchesse. — Oui.
Anna. — Ei Théodora !... C'est que vous n'avez pas idée... Je ne voudrais pas dire de mal de l'archiduchesse, qui est ma nièce par alliance... Mais vous n'avez jïas idée de... de son dévergondage... y^
310 LK Cil A II DE L'ÉTAT
La Grande-Dl'Ciiksse. — J'en ai ouï parler.
Anna. — Il n'y a pas que l'affaire Schinzna.eh. Le comte de Schinznach n'est qu'un entre... entre cent peut-être.
La Gkande-Dlxuesse. — Cent !
Anisa. — Oui... Eh bien, voilà ïhéoJora aussi transformée... en femme vertueuse, en honnête campagnarde... Elle ne songe qu'à faire de longues promenades à pied avec son frère, et je pense que ce n'est pas non plus sans mélancolie qu'elle s'arrachera de parmi nous...
Cela est iiivraiseinblahle, et il parait cepeiidant que cela n'est point faux. Car l'archiduchesse, en ce moment môme, ne tient pas à son frère un ianga^^e très ditl'èrent.
TuÉoDouA. — Quel joli chemin !
Sylvèhe. — Nous le connaissons. Nous le suivons deux fois par jour.
TuÉODOKA. — J'aime cette monotonie... Moi qui pensais mourir d'eiinui à la campagne ! J'aurai un désespoir le jour où il faudra la quitter. Quels braves gens, ces princes de Brème î
Sylvère. — Oui.
Théodora. — Ils me plaisent tant, que je ne peux plus me moquer d'eux.
Sylvère. — Ni moi.
ïnÉODORA. — J'ai pris une vraie amitié pour Isolde, à force de me rouler de ses naïvetés.
Sylvère. — J'ai fini par m'apercevoir que la niaiserie de Siegfried m'enchantait, et que mes ironies à son endroit étaient une forme hypocrite d'affection.
ïuÉODORA. — Esl-ce que nous serions aussi de braves gens ?
Sylvère. — Pourquoi pas ?
TiiÉODORA. — Ce n'est pas plus banal qu'autre chose.
Sylvère. — Moins... {Un temps,) Ce qui nous rend meilleurs... provisoirement... c'est peut-être, surtout, cette joie d'avoir Phili à notre portée.
TiiÉODORA. — Oui.
Sylvère. — Ah ! notre Phili a été vraiment inspiré, de venir, après sa grâce, chercher un refuge dans ce pays et dans le voisinage du ^château, au moment où la présence de l'Impératrice nous fournissait un prétexte pour y venir.
TiiÉoDORA. — Je n'ai jamais pu le voir aussi librement. •
Sylvère. — Nous sommes très heureux : nous .
jouissons d'un calme et d'une liberté absolus, nous, vivons dans un décor qui nous plaît et nous avons des satisfactions sentimentales...
Et ils vont tous deux sur la grand'route que bordent, à gauche, des herbages, à droite, un bois de pins. . .
Ils sont arrivés.
Le villa«,'c est un de ces jolis villages allemands qu'on dirait sortis pièce à pièce d'une boîte de construction pour enfants.
Une ^'rantle rue, aux alignements vagues. Çà et là. dans cette rue, des fontaines. Les maisons ont des pignons très pointus. — lue rivière, un pont. — Aux deux bouts de la rue principale, c\n(\ ou six maisons d'aspect un peu plus riche, presque des villas, dans le style italien... Au lointain, une caserne immense.
C'est dans une des villas italiennes que Phili a pris pension, chez Madame veuve Dietrich.
Il y occupe deux pièces, qui donnent sur le petit jardin ; une
oli l.E eu AU DE L'ÉTAT
chaiiibre, un saloQ. Meubles de palissandre. Au mur. porlraiU ii riiuilc des anrètres Dictrich. en costume 1815 et 1848. Sur les tables, sur les bahuts, sur le piano, partout, cartes postales illustrées, souvenirs des diverses villes où les divers Dietricli ont passé. Pliotofrraphies de tous les membres de la famille : du papa défunt, de maman Dietrich, une dame à lunettes (\m ressemble étonnamment à S. A. S. la grande-duchesse de Hrèmo, du fiU Dietrich, étudiant en médecine, dix-huit ans. ([ui ressemble étonnamment au prince Siegfried, et des deux lilles Dietrich. qui ressemblent non moins étonnamment. Tune à la princesse Isolde, l'autre à la princesse Kiithi.
Théodoraet Sylvère rencontrent dans le vestibule M"'» Dietrich. Elle leur croasse un bonjour aimable et les introduit dans le salon.
Ils y trouveni PniLipPK dk ScniNZNACii et laînée des filles Dietrich,. celle (pii ressemble à la princesse Isolde. Elle a posé devant lui, sur la table, un compotier j)l(Mn de fraises des bois et elle l'oblige à les manger. Tandis (pi'il s'y ell"(>rce. elle le regai-de faire avec passion. Mais, à la vue des deux intrus, elle rougit fortement.
PiiiLi. jetant iin cri de joie. — Ah !... Bonjour, toi. Bonjour, vous... Vous allez m'aider à manger ces excellentes fraises, que M""" Eva m'a cueillies elle-même.
A l'idée ([ue ces deux-là vont manger les fraises ({u'elle a cueillies pour lui seul. M'^'^ Eva, de désappoinlement, devient plus rouge encore, et se retire en faisant une petite révérence bien saccadée.
TuÉODOUA. riani. — Dites donc, mais il me semble que vous ôtes en flirt réglé avec la jeune personne ?
PuiLi. — Ne m'en parlez pas, c'est gênant. D'autant que c'est joué avec uçe naïveté... du paradis terrestre.
Sylvèke. — Comment ?
PuiLi. — Elle doit guetter par le trou de la serrure... je ne sais pas comment elle s'y prend... tou-
jours est-il que je ne peux pas... (.1 Théodora,) je vous demande pardon de ce dét^ail...
TiiÉODOUA. — Marchez.
PiiiLi. — ... je ne peux pas retirer ma chemise sans qu'elle frappe. Moi je crie : « entrez », je crois qne c'est le domestique; mais, vous savez, en Allemagne, dans la petite bourgeoisie., les maîtresses de maison ont la rage de faire le service de leurs domestiques...
'rniôoDOiiA. — Alors... elle entre ?
PiiiLi. — Comme si de rien n'était... Le facteur... le facteur arrive toujours à point nommé quand je suis tout nu. Elle m'apporte les lettres elle-môme et me les remet en mains propres.
SvLVKRK. — Ah ! ah !...
IMiiLi. — Si je n'ai pas de courrier, elle m'apporte autre chose, n'importe quoi... des lleurs... Elle a aussi inventé de me bourrer de friandises, invariablement une heure après que je suis sorti de table, et au beau milieu de ma digestion. Je n'ose pas refuser, parce que je vois qu'elle va pleurer, et je me fais un mal affreux à l'estomac.
TiiiooDOiiA. — Pauvre Phili I
SvLvÈiiE. — Il est si bon î
VwwA. — Vous pouvez me blaguer, ce n'est pas drôle. Elle est gentille, mais comme je n'ai aucune envie de la mettre à mal...
SvLvÈiu:. — Oh !... à ^^v?^/-mal.
PiuLi. — Oui... n'importe... il n'est pas moins dé[)laisant de faire le </^v>//- Joseph, et je crois que je vais me résoudre à chercher un autre asile.
r.>..-,^^..,.>-^. ■:■■..... .-^rr-^T.^.^^^.^.-^
TuÉODouA. — Quelle bêtise! Ce seralamôme chose partout.
PiiiLi, flalti' . — Merci.
Sylvèiu:. — Dans toutes les familles où il y a une jeune fille au-dessus de quinze ans, le pensionnaire est menacé.
PniLi. — Quel pays I... Au fait, ce n'est pas ma seule bonne fortune.
Théodoka. — Ah ?
PniLi. — Quand je ne vous ai pas. je m'ennuie ; alors je me promène volontiers, seul, et je vais en iiênéral dans la direction du château... Chaque fois, je rencontre une jeune iille... tiens, qui ressemble, parbleu! à celle-ci... étonnamment.
Tni^oDORA. — Ah ! mon Dieu !
PuiLi. — Elle n'est guère mieux habillée...
pourtant... elle doit appartenir à une classe sociale un peu plus élevée...
Théodoha. — C'est ça !... Vous ne vous êtes jamais adressé la parole ?
PuiLi. — Non, et ce n'est pas moi qui commencerai. Mais ses regards ne me permettent aucun doute.
TuÉODouA. — C'est bien elle !
SïLVÈuE. — Qui i
TuÉODOuA. — Tu ne devines pas ? Isolde ! (.1 PhiU.) La princesse Isolde, la seconde fille du grandduc, la sœur de l'Impératrice.
Sylvère. — Ah !
Phili. — Non ?
ÏHÉODORA. — Sûrement. Elle m'a fait ses confi-
LE ClIAU DE l/ÉTAT 315
(loncos. J'aurais dû me douter... Un homme... qui n'csl pas du pays...
Sylvkhe. — Bien.
TiiKODORA. — ... tout jeune, physionomie douce, allure martiale, et qui te ressemble...
Sylvkhe. — C'est notre Phili.
Gaielô.
TiiÉODoRA, à PJiili. — Eh bien,, mais... je ne vais plus oser quitter Brème et vous laisser en proie...
PiiiLi. — Oh î... Quand vous Vous en irez, qu'estce que je ferais ici? je partirai... Je ne suis pas exilé. Je peux vivre pas trop loin de vous. On m'a drjà oublié, on me laissera tranquille... Je louerai quelque chose dans notre banlieue, qui ressemble à cotte campagne-ci. J'aime tant la campagne maintenant !... J'aime tout... tout ce qui me donne la sensation d'existei* et de respirer librement. C est inouï comme ces quelques mois de captivité m'ont appris à mieux goûter la vie. Je suis pareil à un enfant qui découvre la joie de vivre... Et quand je suis tout seul, je joue...
Sylvkre. — Nous aussi, qui avons tant souffert... îi travers toi, nous rapprenons maintenant la joie de vivre.
Thkodora. — Nous sommes devenus des êtres simples, contents de peu...
Pmim, /frrsf/ue à voix basse. — Heureux...
Svr.vKKE. — Oui.
TinôoDORA. — IVès heureux.
In long silenco.
:n() LE CHAR de l état
PiiiLi. — l^]sl-ce que nous n'allons pas faire un tour ensemble ?
TiiiôoDOiiA. — Volontiers.
Sylvère. — Mais... si nous rentrons à pied, nous n'avons que le temps...
Piiiu. — Je vous reconduirai jusque tout près du château.
Sylvère. — Comme d'habitude.
PniLi. — Oui. C'est charmant de faire U même chose tous les jours.
Ils vont. Ils s'aiT^Hent devant la porte un instant.
Sylvèke. — 11 fait presque nuit.
PiiiLr. — Tant mieux. Ces paysages un peu tristes ne sont pas des paysages du jour, mais du soir.
TuÉODORA. — Je n'aime pas quand les jours sont trop longs.
PiiiLi. — Chaque soir, lorsque je vous quitte, il fait alors tout à fait nuit, et très frais. Je suis obligé de courir , parce que je suis légèrement vêtu. Et puis, quand je rentre chez moi. les lampes allumées, le sang me monte à la tête tout d'un coup, j'ai quelques minutes de fièvre délicieuse.
Ils vont le lon«2: du chemin, tous les trois se tenant par le bras. Et ils ne parlent plus... Mais Théodora se met à chanter doucement, puis Phili, puis Sylvère. Et leurs voix retentissent au loin dans la canipa*j^ne. où nul ne parle, où nul ne passe.
Rrusquement, à un tournant de la route, ils voient les lumières du château. Alors ils se disent adieu tout bas. Théodora et Sylvère re^'ardcnl Phili disparaître. Et ensuite ils entrent dans la lumière de la*,nande salle à mander rustique, et ils ont aussi une petite fièvre passafçère. Toute la Camille grand-ducale est attablée. Les soupières exhalent un incomparable parfum.
LK ClIAR DE 1/KTAT
Le G»and-Dlc. — Ah ! ah ! vous êtes en retard.
TiiÉODOHA, Sylvère. — Mille pardons.
La Obande-Ducuesse. — Vous aurez un potage froid... Non, non, ne dites bonjour à personne. Asseyez-vous.
SvLVKUK, re(/ardant h* nunuh'o dr son rond. — liuil... ce n'est pas ma serviette.
La (ÎRANDE-DuciiKSsi:, au premier matlre d'hiiteL — Vous vous êtes encore trompé, Félix, Son Altesse Lnpériale n'a pas sa serviette.
Vcrilir.'itioii faite. la serviette de l'archiduc Sylvôro est noiK^e Mutonr du cou du ])riiicc Ktliel. Ou opère l'écliau;^'e cl le service coutiuue.