‹ Le char de l'ÉtatChapitre 5 sur 26 · LES CITRONS · texte numérisé non relu

LES CITRONS

Au Château, dans les appartements privés de S. M. l'Impératrice (la petite princesse Anna de Brème, devenue l'épouse de Paul, devenu lui-même empereur, sous le nom de Paul Vil).

La jeune Souveraine (dix-sept ans et demi), allemande, assaisonnée d'un rien de sang britannique, n'aime, en lait de mobilier, que le dernier Londres. Elle a donc banni de chez elle tous les gros meubles franco-viennois, toutes les peintures enfumées, tous les bibelots historiques, et dissimulé la solennelle architecture sous un décor rapporte.

11 était malaisé de donner un aspect véritablement homelike à ces pièces de proportions peu intimes. Du moins on les a coupées à tiers et à quart d'étage par des galeries. Ce ne sont que rampes, petits balustres. Des estrades à diverses hauteurs rompent aussi la monotonie du plancher : on ne peut plus faire deux pas sans monter ou descendre. Plusieurs fenêtres sont bouchées à moitié, ou tout à fait, pour éviter la symétrie. Les portes sont élargies et surbaissées.

•actéristique de ce modem atyle^ c'est qu'aucun meuble

■14. une destination simple, unique, intelligible à première

. Ainsi les fauteuils sont en même temps des étagères,

les armoires sont en même temps des canapés. Le seul

oit où il semble possible de s'asseoir, c'est l'intérieur

3yer de la cheminée.

4 LE CHAR dp: L'ÉTAT \

Nous sommes dans le cabinet de l'Impératrice, qui commu- f

nique avec sa chambre ; il n'y a entre les deux qu'une clô- 1

ture de bois à claire-voie et à hauteur d'appui. On voit de ^

loin le grand lit de cuivre. Une toute petite porte du cabi- ^

net donne sur les appartements privés de S. M. TEmpe- »

reur. f

Le Château, comme, en général, les résidences de souverains, * est situé au beau milieu de la ville, dans le quartier le plus i

bruyant: ces pauvres princes ne sont pas libres d'habiter /

les quartiers excentriques et chics. — H y a même, juste l

sous les ienêtres de l'Impératrice, un tramway électrique. *

On voit, à travers les carreaux, les étincelles, et la cloche > d'alarme fait continuellement un charivari de tous les diables.

Malgré ce carillon, auquel Sa Majes^« est accoutumée, Tlmpératrice est tombée endormie le nez dans une lettre qu'elle écrit à sa mère. Madame la grande-duchesse de Brème. Elle est emprisonnée dans une sorte de cage formant siège, table à écrire, bibliothèque, etc. — Robe de chambre blanche, d'une simplicité tout allemande.

Une demoiselle d'honneur, à ses côtés, lit un roman fran- ;

çais. C'est une personne extrêmement svelte, d'âge indéli- ,

nissable. Quarante ou quatre-vingts ans ? En réalité *

soixante-dix-sept. Nommons-la, nul ne la reconnaîtrait: r

Son Excellence la comtesse d'Eschenbach ! Sur l'ordon- * nance de M. le professeur Schwan, elle a cessé de boire à

table. Deux heures après chaque repas, elle ingurgite trois j

tasses de thé très chaud, sans sucre. Ce régime lui a rendu » la taille et même l'aspect de la jeunesse.

Anna se réveil/e^ soupire, baille^ écrit. — « ..• je \

(( mais officiellement de politique. Je n'en ai pî /

« moins acquis la plus grande influence réelle si :

« mon cher Paul. Depuis dix mois que nous r \

« gnons, je ne crois pas qu'il ait pris aucune rés ;

(( lution importante que je ne lui aie suggérée. D , <i le premier jour, n'obtenais-je point, ma çhô (( maman, que nous adopterions le petit archidi

« Ueclor, momentanément proclamé empereur h « dix-huit mois, et que nos partisans appelaient « l'Usurpateur? Au fait, vous sentez combien cette « adoption, dont je me réjouissais tant naguère, « me cause de trouble aujourd'hui^ étant donnée « la grave, la grande nouvelle que je viens de vous •« annoncer... » [El/e souri i. mordillv Ir bout dr sa p/i(?7if', rt sf* rendort, IJIiorlof/e du Chdfran sonne neuf heures et demie.)

La comtesse d'Eschenhach, comme un souffle. —

Neuf heures et demie... [Un- temps. Plus haut.)

Neuf heures et demie... Il est temps que Votre

Majesté preime sa camomille. {Le nez en l'air.) Elle

dort ! L'étiquette m'interdit de la réveiller ou de

boire seule, et la Faculté m'ordonne de prendre

mon thé... [Réflexion.] La santé avant tout. [Avec

des précautions inouïes^ sans le plus petit bruit,

comme un écolier qui' fait une niche à son ^naître

mdorm,i^ la comtesse verse et avale ses trois tasses.

tlnsifile, de son. mouchoir, elle essuie la porcelaine,

fin qiiil ne reste plus trace.)

Anna, se réveillant. — Madame d'Eschenbach,

lelle heure est-il donc ?

La comtesse D'EscnENiucu. — Neuf heures quaite, madame.

Anna. — Seulement? Que c'est ennuyeux! Je ibe de sommeil.

La COMTESSE d'Eschenhach. — Rien n'empêche tre Majesté de se mettre au lit si elle le désire. tNNA. — Je me couche à dix heures et demie.

k comtesse D'EscnENHAcn. — Mais aujourd'hui

6 LE ClïAU DE L'ÉTAT

Votre Majesté s'est tuée de fatigue. Elle a voulu surveiller elle-même les lapissiers qui finissaient d'arranger ses appartements. Elle leur a donné, si j'ose dire, un coup de main. Quand je pense qu'elle a daigné monter en personne à Téchelle !

Anna. — Pourvu... J'ai fait une fameuse bêtise.

La comtesse d'Eschenbacu. — Mais non, Votre Majesté a été simple et charmante comme toujours, comme au temps oii elle m'a dit qu'elle grimpait dans les cerisiers.

Anna, à elle-même^ en sp. remettant à écrire, — Il ne manquerait plus que ça !

La comtesse d'Escuenbach. — Votre Majesté s'abîme les yeux.

Anna. — C'est aujourd'hui jeudi : j'écris à ma mère le jeudi. [Elle baille. Soupesant sa lettre.) Quinze pages... Je m'arrête là... Prenez donc votre thé, comtesse. Moi, je ne boirai pas ce soir.

La comtesse d'Eschenbach. — Que Votre Majesté est bonne ! {Elle secoue la théière et tourne une cuillère dans une tasse vide, tout en lisant, Vlmpératrice écrit :) « Ne me refusez pas vos précieux « conseils à ce sujet, et pardonnez-moi de remettre à « jeudi prochain de vous en récrire : je suis bien « lasse 5 maman chérie. Je vous embrasse et suis avec « respect, de Votre Altesse Sérénissime, etc., etc. » — [Les cachets,)

Anna. — Est-ce que je n'ai pas un peu dormi, au milieu de ma lettre ?

La comtesse d'Eschenbacu. — Oui, madame.

Anna. — Longtemps?

La comtesse d'Escheniuch. — Oui, madame. J'ai failli réveiller Votre Majesté à Tlieure où elle a coutume d'aller border TUsur... d'aller border monseigneur rarchiduc Hector dans son petit lit. Mais Votre Majesté dormait de si bon cccur que je me suis abstenue. Alors j'y suis allée moi-môme.

Anna. — Tout vous a paru en ordre ^^

La comtesse d'Eschenbacii. — Oui, madame.

Anna, aDCC indifférence, — Alors il est bien inutile que je me dérange.

La comtesse d'Esciiendach, surprise do cette indifférence, — Ah?... Oui, madame.

Anna, se levant, — Qu'est-ce que vous lisez là ? [Elle regarde,) Un roman français !

La comtesse d'Eschenbach, penaude, — Oui,, madame.

Anna. — Je n'aime pas beaucoup que ces choseslà traînent chez moi.

La comtesse d'Eschenbach. — Je ne les laisse jamais traîner, madame.

Anna. — Comment pouvez-vous donc vous complaire à ces histoires, sans doute de mauvaises mœurs? Moi, je me demande où les romanciers français vont chercher tout ce que l'on dit qu'ils racontent.

La comtesse d'Escuenbacii. — Madame, ils prétendent que c'est dans la réalité.

Akna. — Je n'en crois rien, ou alors leur pays terriblement corrompu. Moi, je n'ai jamais eu

tis les yeux que des exemples de vertu et de bonr conjugal...

La comtesse d'Eschenbach. — Votre Majesté est un ange, et nous donne elle-même le spectacle le plus édifiant...

Anna. — Ne parlez pas de moi au singulier. Dites la même chose de l'Empereur, qui est le modèle des maris.

La comtesse d'Eschenbach. — Madame, c'est pour le général de Lutzbourg et pour moi, qui le connaissons bien, un sujet quotidien de... je veux dire d'admiration.

Anna. — Je suis fort touchée que le Conseil municipal ait eu cette bonne pensée de donner nos deux noms unis au ponl que Ton inaugurait tout à l'heure.

La comtesse d'Eschenbach. — Le pont Anna-Paul.

Anna. — Je regrette de n'avoir pu assister à la cérémonie. Pourvu qu'elle n'ait pas fatigué l'Empereur!

La comtesse d'Eschenbach. — Je puis affirmera Votre Majesté qu'il avait ce soir la meilleure figure.

Anna. — Comment? Vous Tavez-vu?

La comtesse d'Eschenbach. — Il est entré dans la chambre de l'archiduc Hector au moment où j'y étais moi-même.

Anna. — Et il n'est pas venu jusqu'ici !

La comtesse d'Eschenbach. — J'ai dit que Votre Majesté sommeillait.

Anna, contrariée, — Oh!... Qu'a-t-il répondu?

La comtesse d'Eschenbach. — Sa Majesté a répondu : (( Bon ! Bon ! » et elle est rentrée dans ses appartements.

Anna, de très mauvaise humeur, — Je vais décidément voir par moi-même si Tarchiduc dort bien. Restez là. Vous aurez congé quand je reviendrai. [Elle s'en va vers sa chambre , qui communique^ par une porte perdue sous une tenture, avec celle de t Usurpateur, Elle disparaît. La Comtesse lit. On gratte à la porte,)

La comtesse d'Eschenbach. — Entrez ! [Cest le chambellan de service,)

Le chambellan. — Est-ce que Tlmpératrice s'est retirée ?

La comtesse d'Eschenbach. — Non. Elle est chez larchiduc Hector pour un instant.

Le chambellan. — Le général de Lutzbourg désire parler à Votre Excellence pour le service.

La comtesse d'Eschenbach. — Qu'il entre. Je suis seule.

W entre. II est toujours le môme. Droit. Vert. Uniforme. Tous les larges rubans de ses ordres, mais sans les croix. — Le chambellan sort.

Lutzbourg. — Bonsoir, comtesse. J'apporte les citrons.

La comtesse d'Eschenbach. — Ah! Quel bonheur!

Lutzbourg. — Tiens ! Qu'est-ce que ça peut vous faire, à vous ?

Elle va s'expliquer, mais un valet du service de bouche (maison de l'Empereur, livrée très sobre) entre, dépose sur une table le plateau à fond de glace et galerie d'argent. Sur le plateau : un grand verre, un autre avec des pailles, un presse-citron, deux flacons de soda et — les citrons.

La comtesse d'Eschenbach. — Vite, votre livre, que je vous signe votre reçu.

10 LE CUAK ])E L'ÉTAT

LuTZBOLKG. — Voilà, voilà.

La comtesse d'Escheisbach. — Tenez, feuilletez-le : c'est moi qui en ai^igné le plus grand nombre. Je détiens le record. Je me trouve presque toujours être de service auprès de la Souveraine le jour où TEmpereur lui envoie les citrons.

LuTZBOURG. — C'est une destinée, comtesse.

La comtesse d'Escuenbacu. — Je le croirais. Tenez, j'ai signé le premier en date, il y a trois règnes de cela. Je faisais mes débuts comme demoiselle d'honneur quand l'Empereur, mon premier maître, imagina, pour avertir délicatement l'Impératrice chaque fois qu'il viendrait faire acte d'époux, de lui envoyer au préalable deux citrons destinés aux rafiraîchissements de la nuit, et dont il fallait que la maison de l'Impératrice donnât décharge à la maison de l'Empereur. Cette comptabilité est un peu embrouillée.

LuTZBOURG. — En revanche, cette statistique esf bien intéressante.

La comtesse d'Eschenbach. — Comme les tempéraments diffèrent ! Relevez les dates de mon premier maître : tous les samedis,

LuTZBOURG. — C'est merveilleux.

La comtesse d'Eschenbach. — Son auguste fils avait moins de régularité.

LuTZBOURG. — Mais peut-être plus de limonades.

La comtesse d'Eschenbach. — Voici le récépissé de la nuit où, suivant les calculs les plus vraisemblables et si j'ose m'exprimer ainsi, Paul fut conçu.

LuTZBOURG. — Tiens, il n'y a qu'un citron.

La comtesse d'Eschenbach. — J'ai signé une fois un reçu de quatre.

Lutzbourg, avec tin gros rire, — Ça !...

La comtesse d'EschExNbach. — Général!... Vous avez failli dire une inconvenance.

Lutzbourg. — Oui.

La comtesse d'Eschenbach. — Allez-vous-en, rimpéralrice va revenir.

Lutzbourg. — Allons-noua-en : l'Empereur va venir.

La comtesse d'Eschenbagh. — Non, moi je l'attends. Mes deux premières impératrices ordonnaient que l'on se retirât dès que les citrons étaient sur la table. La troisième, l'Impératrice douairière, nous ordonnait au contraire de rester le plus tard possible, pour décourager l'Empereur. L'Impératrice Anna a l'orgueil de son bonheur conjugal: elle aime que j'y assiste un peu. Paul aussi. Vieux souvenir ! Je ne sors qu'au premier tutoiement. C est un signal convenu.

Lutzbourg. — Alors, bonsoir, comtesse.

La comtesse d'Eschenbach. — Bonsoir, général.

II sort. Presque aussitôt, Anna rentre.

Anna. — Je vais me mettre au lit.

La comtesse d'Eschenbach. — Mais, madame, TEmpereur a envoyé les citrons !

Anna, délicieusement émue. — Ah!...

Tout d'un coup, la porte s'ouvre. Paul entre. Il est en veston. Toujours le môme. La patte d'oie seulement un peu plus marquée : c'est toute sa psychologie, cette patte d'uie. D'ailleurs il a acquis un peu de ventre et de anajcstc.

L'Impératrice lui tend la main. Il saisit, il baise cette auguste petite main, qu'il retient ensuite dans les siennes, cependant que la comtesse fait le plongeon réglementaire.

Paul. — Ah! ah !... Rebonsoir, comtesse. Et ce régime sec ?

La comtesse d'Eschenbach. — Votre Majesté daigne...

Paul. — Nous sommes éreinté.

Anna. — Je m'en doutais. Allongez-vous. (Elle tire une des poignées du bureau^ qui s'entrouvre^ se renverse et se trouve mètamor'phosé en chaise longue.) Tu vas voir comme on est bien. {La comtesse ne se le fait pas dire deux fois. Elle replonge et s'éclipse. Un petit temps. Silence. Le tramway.)

Paul, s'' étirant. — Ah !...

Anna. — Tu te surmènes.

Paul. — Le fait est !... Ils disent qu'un Empereur doit mourir debout. Moi je trouve qu'il vit debout.

Anna. — Heureusement, quand tu viiens te refaire

Paul. — J'y suis plutôt horizontal... Bons meubles... Joli décor... Comme ma petite femme s'y entend ! . . . Comme tout ça est frais à Fœil !...{// lui fait d'aimables agaceries y tandis qu elle j)répare le lemon squash.) Et comme elle est plus fraîche que tout, ma petite femme ! Dis, quel âge, quel âge as-tu ?

Anna, 7nant. — Quelle drôle de manie tu as de me demander mon âge à tout bout de champ ! Tu le sais bien, mon âge.

Paul. — Oui. Mais j'aime à te Tentendre répéter. Je ne peux pas croire à mon bonheur. Je veux que ta bouche me le confirme. Quel âge as-tu, aujourd'hui ?

Anna. — Aujourd'hui exactement? Dix-sept et demi. .

Paul. — C'est jeune... Quoi? Les six mois juste aujourd'hui ?

Anna. — Juste. *

Paul. — Alors, c'est une espèce d'anniversaire !

Anna, rougissant. — Oui.

Paul. . — Pas trop de sucre. [Bruit de cuiller.) Quand je pense comme c'était toc ici et vieux jeu, il n'y a pas plus d'un mois... comme c'était solennel, rasant, portrait de famille !

Anna. — Oh ! en fait de portraits de famille, moi je n'aime que les photographies. C'est bien plus ressemblant. Et puis on en fait maintenant de très artistiques... Vois donc le joli cadre que maman m'a envoyé pour mes dix-sept ans et demi. J'y ai mis mon Paul.

Elle lui montre le cadre, qui témoif^ne du goiitet de la prodigalité bien connus des petites cours allemandes.

Paul. — C'est ravissant.

Anna. — ïu sais que les tapissiers ont fini seulement cette après-midi? Et encore je les ai aidés ! Oui, j'ai donné des coups de marteau, j'ai monté à réchelle !

Paul. — Oh !

Anna. — Je regrette même, je crains...

Paul. — Quoi?

Anna. — Rien... Je voulais absolument qu'ils eussent fini avant ce soir... Pourquoi? Parce que je voulais mon Paul, ce soir... Et je le voulais si fort que j'étais sûre qu'il viendrait. {Puérile,) Mon petit doigt me l'avait dit.

Paul. — Le mien aussi... Alors, tu n'es pas tombée de ton haut, quand tu as vu arriver les citrons? ♦

AnNa/ — Je n'étais pas là ! J'étais allée voir l'Usurpateur !

Paul, riant, — L'Usurpateur ! Tu traites bien notre fils adoptif et le futur héritier de notre couronne!

Anna. — ... [Un petit rire : Hou! Hou! — Elle fredonne,)

Paul. — Pourquoi tu chantes?

Anna. — Parce que je suis heureuse.

Paul. — Et moi donc ! Trop. Je ne méritais pas ce bonheur-là.

Anna. — Taisez-vous.

Paul. — Parole ! J'ai trop de veine. C'est un lit de roses. Je regrette presque l'épine. {Cloche du tramway.) Ah ! sacrebleu de sacrebleu ! la voilà, l'épine !

Anna. — Ne jure pas.

Paul. — Ce sacré tramway est insupportable !

Quand je pense que moi, moi l'Empereur, je n'ai pas osé en interdire l'établissement sous tes fenêtres, parce qu'on m'aurait reproché de la faire au monarque absolu !... Il y a des soirs où j'ai une

envie folle de venir ici, et puis je pense que je vais entendre ça, et ça me la coupe.

Anna, désolée. — Oh !... Mais, mon chéri, ne pourrait-on pas faire une démarche discrète auprès du Conseir municipal ? Il est si loyaliste ! Pour ma part, j'ai été bien touchée qu'il eût cette pensée délicate de donner nos deux noms unis au nouveau pont.

Paul. — Anna-Paul.

Anna. — Nous aurions peut-être un bon motif à invoquer...

Paul. — Quel?

Anna. — Je te dirai cela en temps utile. Mais je t'assure que la presse elle-même... D'ailleurs, elle est également très loyaliste.

Paul. — Cette chère presse... cette... coûteuse presse... Enfin, elle est très bien pour nous... C'est-à-dire... Ah! fichtre non, pas aujourd'hui.

Anna. — Comment?

Paul. — Nous avons été attrapés tous deux dans les grands prix.

Anna. — A quel sujet ?

Paul. — Au sujet de la nouvelle décoration de tes appartements privés.

Anna. — Qu'est-ce que ça les regarde ? Est-ce que nous ne sommes pas les maîtres chez nous ?

Paul. — Le fait est que ça ne les regarde pas. Aussi, n'est-ce pas la décoration même que l'on critique, mais la vente que nous avons faite, aux enchères publiques, de tout le bric-à-brac qui était ici, au lieu d'en faire don aux musées.

Anna. — Mais, mon ami, nous faisions une grosse dépense, la vente devait produire une somme considérable : nous ne pouvions pourtant pas...

Paul. — C'est carrément mon avis. Il n'y a pas de petites économies... Si on m'avait dit, il y a seulement un an, que je tiendrais ce langage bourgeois !

Anna. — C'est celui de la raison.

Paul. — Oui, j'ai bien changé... Tu sais que je suis en train de réaliser un sac énorme sur les actions du gaz ?

Anna. —Ah?

Paul. — Je fais baisser, j'achète, et, à la veille de la liquidation, je renouvellerai le privilège de la Compagnie pour trente ans.

Anna. — Bien.

Paul. — En outre, je viens de décréter que dans les provinces de Test, où le sol est presque entièrement aux mains des grandes familles juives, les nationaux seuls pourront désormais posséder. Cette mesure est aussi avantageuse que patriotique. Les propriétaires seront obligés de vendre dans les trois mois, la terre sera pour rien, et je me constituerai à bon compte un vaste domaine.

Anna. — Bien, mais rappelle-toi qu'il faut avoir une grande partie de sa fortune immédiatement disponible.

Paul. — Sois tranquille, j'ai un fort placement à Londres, comme tous les souverains. En cas de révolution, nous trouverions encore là-bas, dans la belle campagne anglaise, ce qu'ils appellent une

désirable résidence, où filer le parfait amour.

Anna, hallanl des mains. — Comme ce serait gentil !

Paul. — Ah ! non, merci, le plus tard possible. J'en ai assez de jouer les princes en exil. J'ai boulotte mon pain noir en premier... D'ailleurs, ces éventualités sont improbables.

Anna. — Heureusement !

Pacl. — On m'adore, et tout est là. Lorsque mon frère régnait, on disait : cet empire hétéroclite, fait de pièces et de morceaux, de provinces ennemies, ne tient encore que grâce au respect, à Tamour qu'inspire le Souverain. Quand il mourra, vous verrez ça. Et il est mort, et on a vu ça. Seulement, j'ai paru. On s'est mis à m'aimer et à me respecter tout comme mon inoubliable frère. Aussitôt l'Empire désagrégé s'est reconstitué sous mon autorité paternelle et bienfaisante. Et en voilà pour jusqu'au jour de mon décès.

Anna. — Oh!...

Paul. — Le plus tard possible... {Un lrm/)s.) Sais-tu, mon canard, je commence à trouver, dans ma modestie, qu'ils ont tout de même raison de m'aimer et de me respecter comme ça.

Anna. — Mais oui !

Paul. — Je fais un très bon Empereur.

Anna. — Tiens !

Paul. — Je ne blague pas. Je sais mon affaire. Par exemple, où l'ai-je apprise? Ça... C'est à croire que c'est moins difficile qu'on ne dit, ou que ça vous vient le jour du sacre par la vertu des huiles.

Anna. — C'est à peu près ce que maman m'écrivait hier.

Paul. — Ah?... Comment va-t-elle, cette bonne grande-duchesse de Brème ?

Anna. — Tout doucement, merci : elle t'em*»

brasse.

Paul. — N'oublie pas, quand tu lui écriras...

Anna. — C'est déjà fait... Elle m'écrivait :

(( Rappelle-toi, chère fille, que si jamais tu as des enfants... »

Paul. — Hum ! (// avale d'un trait tout le contenu du verr^.)

Anna. — Oh ! Méchant ! Vous avez bu votre lemon squash !

Paul, galamment. — Il reste un citron... Poursuivez.

Anna, récitant. — « Ils doivent être élevés à croire que les princes sont des hommes pareils aux autres, ayant seulement plus de devoirs et de responsabilités... D'ailleurs, rien n'est plus faux, car, au contraire, le rang suprême procure des facilités si extraordinaires, et met celui qui l'occupe en si avantageuse posture, qu'il suffit d'un peu de bonne volonté, avec l'intelligence la plus médiocre, pour faire le bonheur des peuples. »

Paul. — Très juste!... Mais il ne faudrait pas dire non plus que je suis de l'intelligence la plus médiocre.

Anna. — Oh ! mon chéri...

Paul. — Enfin je reconnais que le rang suprême procure des facilités... Ainsi, dans la conversation.

Lorsque j'étais mêlé au commun des mortels, qui parfois même ignoraient ma haute personnalité et m'interrompaient, je ne trouvais pas mes mots. A présent, je parle tout seul : je finis mes phrases.

Anna. — Tu parles môme très bien.

Paul. — Soyons juste également pour le sort : ce n'est pas mon rang seul qui m'aide, mais les circonstances me servent^ j'ai la veine... Tiens, une pierre d'achoppement, c'était la conduite excentrique de notre belle-sœur, l'Impératrice douairière, veuve de notre frère bien-aimé.

Anna. — Oui.

Paul. — Elle est en train de se faire construire un palais aux Açores : on n'entendra- plus parler d'elle.

Anna. — Bon voyage !

Paul. — Notre neveu, l'ex-héritier, Sylvère, qui occuperait en ce moment même ma place si sa répugnance invincible du mariage...

Anna. — Paul !

Paul. — C'est juste... Ses idées révolutionnaires nous assurent le concours de tous les hommes de désordre... Sa sœur, Tarchiduchesse Théodora, qui fut naguère une vraie peste pour la dynastie, en est actuellement le plus ferme soutien.

Anna. — Comment cela?

Paul. — Son mariage avec l'archiduc Arnolphe était un gage donné à nos populations de l'ouest, mais il indisposait toutes les marches orientales. L'équilibre est rétabli depuis qu'elle est devenue, sous l'œil complaisant de son époux, la maîtresse.

pour ainsi dire officielle, de Tarchiduc Jean, gouverneur général desdites marches. Ce ménage à trois est Tune des garanties de notre Empire et, en quelque sorte, le symbole de son unité.

Anna. — Quelle horreur !

Paul, blagueur, — Oh ! oh ! la petite bégueule...

Anna, subitement froifisée. — Je vous prie de ne pas me plaisanter là-dessus.

Paul. — Tu exagères... Je parie que c'est encore ta mère...

Anna, indignée. — Oh !

Paul, câlin, — Bébé est fâché?

Anna. — J'étais sûre que vous alliez me gâter ma soirée ! [Elle fond en larmes,^

Paul. — Sac à papier ! ne. . . ne pleure pas. . . C'est idiot, là !... Voyons, toi si... si calme... Tu es d'une nervosité ce soir !

x\nna, sanglotant, — Oui, je suis un peu nerveuse.

Paul. — Voyons, cocotte... [Il la prend sur ses genoux,) Qhl.., essuyez ces yeux... Voulez-vous!... Là!... Là, voyons... Savez-vous... savez-vous le vrai soutien de l'Empire, qui c'est?... Savez-vous la source de l'amour que nos sujets ont pour nous, qui c'est?... C'est ma petite femme. (Elle rit en pleurant.) Qui a toutes les bonnes idées du règne ?... C'est ma petite femme... Annette... Nana... Qui m'a ramené toute l'opposition en me soufflant d'adopter l'Usurpateur? C'est ma petite femme... Vite, vite, venez avec moi embrasser le gamin et après ça on se mettra au dodo.

Anna, de la lêtv. — Non.

Paul. — Comment non?... Elle ne veut pas embrasser son petit Hector?... Elle ne l'aime plus ?... C'est ça qui serait impolitique ! Songez que le peuple met en lui son espoir. Comme on se dit qu'à mon âge, je n'aurai sans doute pas d'héritier par moimême...

Anna, (jandiu*, — Pariez pas.

Paul. — Hein, quoi?

Anna. — On ne sait jamais. >

Paul. — On ne sait jamais... jamais... quoi?... C'est... c'est pas sérieux?... C'est pour me faire monter?... D'ailleurs, le professeur Schwan me l'aurait dit.

Anna. — Je l'ai tant prié !... Je voulais te le dire moi-môme, comme ça, un soir... Et puis je voulais attendre d'être sûre...

Paul. — Alors... tu es sûre?

Anna. — Oui.

Paul. — Ah!... Ah! bien, ce qu'ils feront une mine, au conseil des ministres, quaiid je leur servirai ça!

Anna. — T'as pas l'air content?

Paul. — Moi ?... Oh !... Oh! là là... Pas content!... Tn gosse, moi !... Moi TEmpcreurl... Moi Paul!... Oh!

Etc'csl sou lourde foudre en larmes. Ils restent aux bras l'un do l'autre, sans rien dire. On n'entend (jue le ronflement sourd de la Capitale endormie et la cloche du tramway.

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