MÉNAGE D'ARCHIDUC
Chez S. A. I. l'archiduchesse Théodora, fille du défunt Empereur, nièce de celui en exercice.
Le palais de S. A. I. l'archiduc Arnolphe, époux de l'archiduchesse, fait partie du même pâté de palais que la Résidence. C'est une de ces casernes en plâtras roçoco, comme on en construisait dans toutes les capitales à la fin du siècle dernier, avec l'illusion d'imiter l'architecture française. Les façades sont Louis XV, et les intérieurs Empire. Le tout, jusqu'à ces derniers temps, passablement délabré, vu la médiocre fortune de l'archiduc Arnolphe (le mari). — Mais l'archiduc Jean (l'amant), qui est colossalement riche, n'avait point de logement dans la Capitale, puisqu'il gouverne les marches de l'Est. Alors il a pris pension dans le ménage. Il occupe un étage qu'il a fait restaurer à ses Irais, et dame, pendant qu'il y était, il a fait restaurer aussi les autres, notamment les appartements de l'archiduchesse.
Le boudoir où se tient présentement Théodora, est vaste, pour un boudoir, et solennel. Immense lit de repos carré, là dossier, peint de blanc gris et de vert d'eau (ce qu'on appelle un pommier) : matelas, traversins, coussins. Immense piano à queue, acajou et bronzes. Consoles tout en or. Berceau copié sur celui du roi de Rome et transformé en jardinière. Torchères. Des glaces partout. La tenture de soie violette, damassée de bouton d'or.
rfais ce luxe pompeux est en harmonie avec la beauté classique de l'archiduchesse : Théodora a l'air d'une Victoire,
et un peu d'une Messaline. — Elle est à la renverse su^ le pommier. Elle porte une matinée, de fabrication évidemment française, mais d'inspiration évidemment exotique, toute en mousseline de soie brodée de perles, et dentelles très écrues. Ses magnifiques bras sont nus jusqu'à Tépaule. Il n'y a, dans ce pays, que deux catégories de femmes : les unes sont cuisinières, les autres sont femmes de chambre. Théodora serait plutôt femme de chambre : c'està-dire que, malgré un instinct de désordre inouï, elle a la . passion de manier et de ranger elle-même ses chiffons. Pour l'instant, arrivée de Paris le matin même, elle fait déballer sous ses yeux tout ce dont elle a fait emplette rue de la Paix. Deux caméristes sont employées à cet ofUce ; l'une indigène, l'autre parisienne. On jurerait que^tt* dernière est une bonne de cocotte. Au fur et à mesure qu'elles déballent, elles emportent dans une pièce voisine; et quand elles ont déjà presque tout emporté, S. A. 1. L*Aft- CHiDUG Jean (l'amant) entre. C'est un grand militaire (en redingote) avec les moustaches et les favoris à Tautri-. chienne. Il n'a pas d'âge. Il est parfaitement bien. Les caméristes disparaissent.
L'aucuidug Jean, cunjugaL — Eh bien ! ma chère, vous n'êtes pas prête ?
L'aucuiduguesse TiiÉODOUA, également conjugale. — Je suis toujours prête à tout. Encore faudrait-îl que je susse à quoi ?
Jean, impassible, — Arnolphe ne vous a-t-il pas dit? Nous devons... ou plutôt vous devez aller avec lui, car moi, je viendrai vous retrouver plus tard... au bout de dix minutes... vous devez aller avec lui prendre le thé, à cinq heures, à l'hôtel de France. C'est un nouvel usage qui s'est établi pendant que nous n'étions pas là. Toute la bonne société s'y retrouve quotidiennement.
Théodora. — Bien fâchée. J'ai passé la nuit et
la matinée en chemin de fer. Je suis vannée. Je
L i ne sors pas.
;iiç Jean. — Je suis le premier à reconnaître que
i "^ vous dgvez être vanneo, ma chère Théodora. Aussi,
Ti je n'insisterais pas. Mais c'est votre mari. Il pense,
avec juste raison, que pendant notre absence on a
pu faire des commentaires, et que vous devez vous
J: ' montrer en public avec nous... je veux dire avec
lui.
a Théodoka. — Montrez-vous avec lui, vous : ça
1 fera le môme effet.
- 1 Jean. — Non !
J: ïnÉODOuA. — Oh ! c'est dit... Je vous prierai
A môme de me laisser, j'ai fort à faire.
J. Jean. — Soit. Je remonterai d'ailleurs vous pré-
A ■ senter mes hommages avant de sortir. {Elle, lui
J: tend la main. Il haisr la main,, lo hras^ 1rs lèvres.
)pi Ces diverses jj/'iraïUés ne semblent les troulder^ ni
T tun ni laatre, aucunement. Néanmoins^ il dit :)
S Dieu ! Théodora^ que vous avez donc une toilette
Tî engageante !
S Théodora. — Toutes les portes sont ouvertes, et
>S€ il y a des domestiques dans tous les coins.
T Jean, correct. — Ah !... Mais alors quand?
f^n Théodora. — Demain matin comme d'habitude,
S à l'heure de mon bain. [Il sort. Elle s'étire. On
ire frappe^ très timidement.) Entrez !
\OT C'est rAHCiiiDuc Arnolpiib, le mari. Militaire, en redin^'ote, moiis- QÎa taches et favoris à l'autrichicune, pas d'à^'c, parfaitement luen,
- cnlin le duuble de l'arcliiduc Jean. Mais il est moins chez lui.
ust
ï L'arcuiduc Arnolpue. — Vous n'ôtes pas prête ?
TiiÉODORA. — C'est une scie ? Je ne sors pas, là!
AnNOLPUE. — Vous ne venez pas à Fhôtel de France ?
TnÉODORA. — Non.
Arnolpiie. — Mais... C'est Jean qui avait organisé ce goûter...
TiiÉODORA. — Je sais bien, il sort d'ici.
Arnolpiie. — Il doit être contrarié... Vous auriez bien pu lui accorder ce petit plaisir... Ma chèrCj permettez-moi de vous le dire^ vous êtes avec lui d'une humeur qui me lasserait moi, moi votre mari... J'ai... j'ai toujours peur...
Ï11ÉODOKA5 en face, — De quoi? {Haussemenl d'épaules.) Soyez donc tranquille.
Heureusement, voici le frère de rarchiduchessc, celui que nous appelions jusqu a présent Mgr l'archiduc héritier, et qui, ayant cédé son tour, ne s'appelle plus que de son prénom : rARCHiDuc Sylvkre.
Sylvère n'a pas « profité » comme sa sœur. 11 est toujours lluet, mais bien joli, et coiffé à miracle. Comme il se rase la moustache, il a toujours son air d'adolescent. 11 est vêtu de gris (redingote, gilet de soie broché), la guêtre des bottines, de la même peau gris perle que les gants. Perle à la cravate grise unie. Les yeux si clairs, d'un bleu gris. Les cheveux blond cendre, blond gris.
L'aîicuiduc Sylvère. — Bonjoui*, ma sœur. [Il lui % baise la main. An mari,) Bonjour. [Poiynée de main^ f. molle.)
TiiÉoDouA. — Comment es-tu entré ?
Sylvère. — Par les portes, tout droit. Il ne faudrait pas dire à certains de mes amis comme tu es mal gardée... Fichu service!... C'est comme
1 téléphone : on ne répond jamais. J'ai carilmé ce matin de mon lit, pour m'excuser de ne s venir à la gare...
Théodora. — Arnolphe allait sortir. Je te garde.
La porte s'ouvre. Jean reparaît.
ÏEAN. — Je venais voir... Ah ! tiens, bonjour...
venais voir si par hasard vous n'auriez pas singé d'idée.
TnÉODORA, comme si elle disait un tout autre mot. Non!
ÏEAN. — C'est bon, c'est bon.
AlKnolphe. — Mon cher, elle est d'une humeur ! Iean. — A qui le dites-vous?
ARNOLPHE. — Alors... on va tous les deux?
Fean. — On va tous les deux. [Ces deux philo^ 7kes sr retirent.)
rnÉODOKA. — Ah! ! !... {Gémissement ^ bâillement.) Sylvère. — Crampons ?
TiiÉODORA. — ... [Les yeux au ciel.) Sylvère. — Pauvre vieille ! Ça ne doit pas ôlre le tous les matins ?
Théodora, avec une résignation vraiment chrétne. — Il faut ce qu'il faut.
5ylvère. — Avec ça, on ne se voit pour ainsi e plus, nous deux. Tu es toujours par voies et ' chemins. Tu pars sans faire signe. La dernière j, je ne t'ai même pas dit adieu, et tu es partie te le jour où je devais t'amener mon Phili.
Théodora. — Ton Phili? Qu'est-ce que c'est que
ton Phili ?
Sylvère. — Ah ! mais, c'est vrai, quand lu es partie, on ne se tutoyait pas encore ! Je l'appelais : Philippe, gros comme le bras.
Théodora. — Philippe de?... Philippe de?...
Sylvère. — Comte de Schinznach. C'est un être délicieux. D'ailleurs, tu vas juger.
Théodora. — Quand?
Sylvère. — Tout de suite. Il vient me prendre ici dans une demi-heure. Je lui ai dit qu'on le ferait monter, sans façon.
Théodora. — Naturellement.
Sylvère. — D'autant qu'il n'a aucun titre à la présentation régulière. C'est un petit sous-lieutenant sans naissance.
Théodora. — Ah ! oui, est-ce que tu ne m'as pas dit qu'il était fils adultérin ?^
Sylvère. — Pas même : la mère n'était pas mariée.
Théodora. — Dis donc, je peux rester habillée comme ça ?
Sylvère. — J'aimerais mieux pas : tu vas lui tourner la tête.
Théodora. — Oh !... Avec ça que tu t'y entends !
Sylvère. — Si, quand c'est toi, je comprends... Tu sais, les frères ont toujours un petit quelque chose pour leur sœur... Au moins, fais disparaître ces chiffons... Je te demande de recevoir mon Phili dans la toute petite intimité ; mais cette exhibition de dessous... ça dépasse.
Théodora. — Oui. [Elle appelle,) Clara! [Entre
lafemmo de chambre française. Ordres donnés par signes.)
Sylvère, fourrageant du hout de sa canne. — Tout ça vient de Paris ?
TiiÉODORA. — Oui. [Désignant Clara.) Et ça.
Sylvère. — Somme toute, bon voyage?
ÏHÉODORA. — Oh ! les voyages, tu sais, je commence à en avoir soupe, des voyages. (Sortie de Clara^ égayée par cette expression.) Et j'ai lieu de croire qu'il faudra réappareiller d'ici peu.
Sylvère. — Non ?
Théodora. — Jean va faire sa tournée d'inspection. Il désire que nous raccompagnions.
Sylvère. — Et Arnolphe?
Théodora. — Il prévient les désirs de Jean.
Sylvère. — Je te plains.
Théodora. — Encore, quand c'est Paris... Et même, Paris...
Sylvère. — Ce n'est plus ça?
Théodora. — D'abord, c'est toujours moi qui ai les plus sales chambres !
Sylvère. — Oh ?
Théodora. — Mon mari juge convenable délaisser les meilleures à Jean. Jean les refuse, mais juge prudent de les laissera mon mari. Finalement ils se chamaillent à qui se les cédera, et moi je suis sacrifiée.
Sylvère, doucement. — C'est assez drôle.
Tfiéodora. — Je n'ai plus une heure de liberté. Autrefois, je pouvais flâner rue de la Paix... [Un temps.) J'achetais moins.. . (Reprenant.) Maintenant,
faut sortir ayec Jean pour faire plaisir à Arnolphe, vec Arnolphe, pour faire plaisir à Jean... Si tu oyais notre presse, les échos mondains... c'est rotesque, ce trio... Tout à Theure, à peine arrivés, ous allions recommencer. Si tu ne m'étais pas ombé du ciel... Tu m'as sauvée... Ma ressource, 'est de les faire sortir tous les deux, sans moi.., Is sont encore plus ridicules quand je n y suis pas. J
Sylvère. — Ma pauvre sœur ! Tu es un personlage que les vaudevillistes français ont oublié : la U
lus malheureuse des trois.
Théodora. — C'est vrai pourtant, c'est du vaudeille. Quel que soit le rang des acteurs, c'est du ei
audeville. Paul deKock et Gotha... Dis donc, des ;ens qui nous entendraient, trouveraient peut-être a un peu raide que nous causions si librement ie... de ces choses... frère et sœur...
Sylvére. — Non. C'est par là que nous échappons .u Paul de Kock. L'hypocrisie nous est impos- ;
ible, à nous autres. Ce que tu fais est officiel, (
juropéen. Je ne peux pas ignorer. (
Théodora. — Ah ! Et puis , si on se gênait en- ^f
emble ! /
Sylvère. — Nos pauvres défunts parents n'avaient \
[u'à ne pas nous faire élever en commun.
Théodora. — Dans une incroyable promiscuité.
Sylvère. — Tu te rappelles nos petites chambres roides, tout là-haut, des cellules ! nos dîners sans iessert, l'examen de conscience tous les soirs, et 'obligation de la confession réciproque.
Théodora, rianl. — Oui, nous nous confessions...
. Sylvère. *i- Tu veux dire que je me confessais, moi naïf, moi le garçon. Toi, à sept ans, tu me faisais déjà des cacholteries.
Théodora. — Ton innocence m'imposait.
Sylvère. — Quand je me suis aperçu que tu ne me disais pas tout, c'a été la plus grande désillusion de ma vie.
Théodoua. — Oh !
Sylvère. — Vrai. Je suis devenu un homme du jour au lendemain.
Théodora. — Tu t'es informé.
Sylvère. — J'ai compris le sérieux de certaines choses. Je me suis méfié.
Théodora. — Et tu m'as surveillée, canaille I
Sylvère. — Te rappelles-tu le jour où je t'ai pincée en plein llirt — dirons-nous Uirt ? — avec l'officier de garde, un simple lieutenant?
Théodora. — Lequel donc ?
Sylvère. — Oh ! je n'ai pas la mémoire des noms.
Théodora. — Ni moi.
Sylvère. — Ce que je vois encore, c'est le coup de pied qu'il a reçu au derrière. Quel drame !
Théodora. — D'abord, je t'ai collé une gille.
Sylvère. — Papa m'a flanqué aux arrêts parce que je n'étais encore que sous-lieutenant. J'ai fait ma punition, mais ensuite je suis allé trouver l'Empereur, et je lui ai dit gravement : « Mon père, il faut marier Théodora, il n'est que temps. »
Théodora. — Pauvre père, il ne demandait pas mieux que de me marier, mais ça n'allait pas tout seul.
Sylvkre. — Le prince étranger ne mordait pas,
Thkodora. — Papa n'avait pas la roublardise de Paul. Il n'avait pas su se faire des rentes. Ma dot n'avait rien d'exorbitant.
Sylvère. — Il a fallu se contenter d'Arnolphe : ce n'était pas le Pérou.
Tfiéodora. — Non... Voilà pourquoi il était inévitable que...
Sylvère. — Je le reconnais. Ne t'excuse pas.
Théodora. — Après tout, c'est une situation, le célibat n'en est pas une.
Sylvère. — Mieux vaut ùtre trop mariée que pas du tout.
Théodora. — Ah ! les hommes sont plus heureux...
Sylvère. — Si tu dis ça pour moi !...
Théodora. — Tu te plains ?
. Sylvère. — Je ne me sens pas à mon aise dans la vie.
Théodora. — Pourquoi ?
Sylvère. — Je suis... en marge.
Théodora. — Tu deviens bourgeois ?
Sylvère — Non. {Un temps,) Je suis seul au monde.
Théodora. — Tu as des amis.
Sylvère. — Un à un, ils s'envolent. Chaque fois ma vie finit et recommence.
Théodora. — Ton Phili?
Sylvère. — Un beau jour, il prendra femme... ou maîtresse...
LE CHAR DE L'ÉTAT ^'i
TiiÉODORA, ria7ii, — Comment ?... Est-ce que... jusqu'ici...
Sylvère. — Oh ! le strict nécessaire. Mais il peut être aimé.
Théodoka. — Nous verrons ça... Il n'arrive pas.
Sylvère. — Dans neuf minutes. Jamais en retard, jamais en avance. [Silence, soupirs.)
TuÉODORA. — Tu fais pitié. Tu es dans un jour où tu regrettes le trône de tes pères ?
Sylvère. — Fichtre non ! Pas le trône... Mais je suis un déclassé... J'aurais pu vivre... dans une fiction, je vis dans un mensonge.
TnÉODORA. — C'est un bien gros mot.
Sylvère. — Juste. Car, tu penses bien, mes idées révolutionnaires...
TuÉODORA. — Oui, je pense que tu n'en penses pas un mot.
Sylvère. — Tu vas trop loin. C'est du dilettantisme, je veux bien, mais comme dilettante, je suis sincère. A condition que, moi, je reste soustrait aux gênes sociales et que je touche à la fin du mois... Car je suis follement dépensier. Je ne sais pas comment tu peux t'en tirer, même avec un peu d'aide. Moi, je ne pourrais pas.
TuÉODORA. — Tu as de grosses charges. Tous ces va-nu-pieds que tu fréquentes doivent te taper considérablement.
Sylvère. — Oh ! non. Ils me feraient sauter au besoin, mais ils ne m'emprunteraient pas deux sous. Ils ne m'accueillent que parce qu'ils m'aiment.
et à condition qu'ils ne profitent pas de moi. Ce sont des âmes farouches et délicates.
Théodora. — Tu vois des choses curieuses et qui valent la peine.
Sylvère. — Je vois des choses réelles. C'est au moins ça que ma déchéance m'a rapporté. Je ne suis plus dans le nuage.
ÏHÉ0D0RA. — Dans le nuage?
Sylvère. — Tu as remarqué que la plupart des tableaux religieux sont coupés en deux par un nuage? Les personnages humains sont dessous, les personnages divins sont dessus, et ni les uns ni les autres ne peuvent rien voir au travers. Eh bien ! nous, les personnages augustes, nous sommes sur le nuage.
TiiÉODORA, égayée, — Notre bon Empereur, le brave oncle Paul ?
Sylvère. — Tu as tort de le blaguer, c'est un soi^verain très convenable. Moi-même, qui n'ai aidé à son exaltation que pour faire une bonne farce, je le reconnais maintenant, il est très convenable. Seulement, il se tient là-haut, sur son nuage, et il a beau faire ce qu'il peut, il ne souçonne rien de ce qui se passe en bas.
Théodora. — Et... qu'est-ce qui se passe en bas?
Sylvère. — \àQ monde va son train. L'Empire, que vous croyez retapé, continue à se désagréger. Le peuple revendique. La haute finance est un danger socikl. La révolution se fait sans qu'on s'en doute. L'Empereur ne s'occupe, ne s'inquiète que de ce qu'il peut voir : intrigues de cour,
scandales de famille. Tout ça n'a pas le moindre rapport avec la vie môme du pays... Il est vrai qu'à travers le nuage, Télectricité qui s'accumule en dessus, peut se combiner avec Télectricité qui s'accumule en dessous, et c'est ainsi que jaillira sans doute, un beau jour, l'étincelle qui fera tout sauter.
TnÉODORA. — Tu es gai.
Sylvèke. — Au fait, que je t'en dise une bonne : l'Impératrice est souffrante depuis plusieurs jours. Tu ne sais pas ce qu'on raconte ? Qu'elle pourrait bien être enceinte !
TiiÉODOiiA. — Allons donc ! Mais alors, elle le tromperait ?
Sylvère regarde riieure et sort vivement. Il revient, conduisant par la main le comte Philippe de Schinznacii : un tout jeune iîomme. doux, timide, blond. Uniforme de cavalerie. Dolman écarlale sur l'épaule. — Quand un homme plaît à l'archiduchesse, c'est du premier coup, et ça se voit. Philippe plaît. — Elle se soulève, elle tend la main.
Sylvèke. — Voilà mon Phili.
PuiLi. — Madame... [Daisemam.)
Sylvère. — Viens prendre part à notre entretien : il est élevé et mélancolique.
PuiLi. — Je...
TuÉoDOKA. — Mon frère est là depuis une heure, à me parler de ciioses et d'autres ; mais en réalité je crois qu'il ne pense guère qu'à vous. Votre nom revient à propos de tout et à propos de rien. Il vous attend avec impatience. Il vous aime beaucoup.
Phili. — Madame, j'ai moi-même pour Monseigneur...
Sylvère. — Tu es malade?...
Phili. — ... pour Sylvère, une affection sans bornes —
Théodora. — C'est à ce titre que je vous reçois tout de suite en ami de la maison.
Phili, transporté, — Ami de la maison !...
Madame, je ne sais comment dire à Votre Altesse Impériale combien je suis touché...
Sylvère. — Croirais-tu qu'il n'osait pas venir? Il redoutait ton abord majestueux.
Théodora. — Oh !... Quand on vient ici avec mon frère, on n^y trouve pas Tarchiduchesse, on n'y trouve que sa sœur Théodora.
Phili. — Oh! madame... Sylvère m'avait bien dit... J-e... Excusez ma timidité... Je n'osais pas venir, en effet... Je craignais... Mon Dieu ! ce n'est pas de la timidité, à proprement parler... mais...
Théodora, avec bonté, — Ne vous troublez pas.
Phili. — J'ai... le cœur... c'est un peu ridicule à dire... j'ai le cœur très... ombrageux... C'est une grande joie pour moi... la plus grande joie de ma vie... que Sylvère m'ait permis de le traiter comme un égal... Il n'a laissé subsister entre nous deux que l'égalité de notre amitié... Alors, si j'avais trouvé chez vous, qiiile touchez de si près... chez vous, sa sœur... la moindre chose... de nature à me rappeler la différence des rangs, j'aurais été... cruellement peiné... Je demande pardon à Votre Altesse Impériale de lui dire cela...
Théodora. — C'est très joli ce que vous dites, [A Hyhère) Il est charmant, ton ami. -■
Sylvère. — Oui, {A Phili,) Eh bien, maintenant que tu as fait ton petit effet, nous allons décamper, hein ?
PmLi. — Oh!...
Théodora. — En voilà une plaisanterie! Je te défends de me Tenlever si vite. J'en veux ma part.
Phili. — Oh ! madame...
Théodora. — Asseyez- vous.
Sylvère. — Assois-toi, assois-toi là. Ne sois pas empoté comme ça. {Un petit sileîice.)
Théodora, enchaînant, — Vous êtes d'origîne allemande, je crois ?
Pn*Li. — Par ma mère... dont je porte le nom.
Théodora. — Oui, je sais... {Uîi temps.) Je goûte beaucoup la sentimentalité allemande.
Sylvère. — Phu !
Théodora. — Quoi : phu ? Tu ne vas pas nier que je sois très sentimentale, très petite fleur bleue?
Sylvère. — Non, mais... les Allemands... leur petite fleur bleue... de deux choses Tune : ou bien ils la fourrent dans la marmite, ou bien ils la brandissent d'une main, et de Tautre...
Phili. —Oh!...
Théodora. — Dis donc !...
Sylvère. — Enfin, ils sont très matériels.
Théodora. — Eh bien ?
Sylvère. — Oh ! lui, en ça, il est allemand.
Phili. — Voyons...
Théodora. — Laisse-le donc tranquille, ce garçon, tu le mets sur la sellette.
Sylvére. — Le fait est... Il n'y a plus qu'à lui faire jouer son petit morceau.
Théodora. — Vous êtes musicien ? Quelle chance !
Sylvère. — Excellent pianiste, et une voix !
Phili. — C'est Sylvère qui a une jolie voix.
Théodorà. — Oui , mais il est baryton, ça ne va pas avec son teint.
Sylvère. — Phili est ténor.
Phili. — Nous passons des heures à faire de I9. musique tous les deux.
Sylvère. — Quand on vit constamment ensemble comme nous, quand on se connaît trop, on n'a plus rien à se dire. Alors...
Théodora. — Quand on ne se connaît pas, on n'a rien à se dire non plus... Monsieur de Schinznach, faites-moi donc un peu de musique avec mon frère...
Sylvère a déjà ouvert le piano. Il joue vaguement. Phili s'approche. Théodora n'a pas bougé. De loin, elle fixe le jeune officier. Elle écoute. Elle a une étrange expression de physionomie. Ce n'est pas une intellectuelle, oh ! non. Mais elle sent si profondément la musique qu'elle a l'air de la comprendre.
Sylvère joue, au hasard de ses réminiscences, des fragments d'auteurs, d'œuvres diverses, mais qui s'enchaînent par la logique de l'association des idées. Philippe de Schinznach. de temps en temps, touche une note, plaque un accord, fait, plusieurs mesures durant, une basse, une haute. Quand il y a lieu de chanter, il chante.
Théodora, malgré elle, se lève, vient, fascinée par ce beau jeune homme qui réunit la double séduction du militaire et du ténor. Sylvère justement est en train de promener ses souvenirs à travers le deuxième acte de Tristan. Elle murmure une phrase d'Iseult, Phili lui répond sotio voce.
L'accompagnement se précise, les voix se passionnent, l'archi-
LE Cil AH DE I/I^rAT 3»
duchesse, le sous-lieutcnant oublient totalement l'étiquette et s'affirment avec la dernière violence que la mort les réunira. C'est à ce moment que les deux autres archiducs, le mari et l'amant, reparaissent. Il semblent un peu surpris. Point d'orgue.
L*ARCiiiDuc Jean. — Continuez donc. C'est charmant.
L'archiduc Arnolphe, qui dit toujours comme t archiduc Jean, — C'est charmant. Continuez.
TiiÉODORA, sèchement, — Non. [Un froid,) C*était bien, ce thé ?
Jean. — Très bien.
AuNOPiiE, en écho, — Très bien.
Tuéodora, s apercevant qitils dévisagent Phili. — Je vous présente le comte Philippe de Schinznach. [On ne peut pas savoir auquel des deux elle le présente,)
Jean, après avoir fait un signe de tête imperceptible, — Monsieur est sous-lieutenant, à ce que je vois.
Phili. — Oui, Monseigneur.
AuNôLPiiE. — Et, à ce que je vois, dans un régiment dont je suis colonel.
Phili. — En effet, Votre Altesse, j'ai Thonneur...
Sylvère, fermant le piano, — Le comte de Schinznach est mon meilleur ami. [A celui-ci,) Viens-tu, Phili?
Phili. — A tes ordres.
Jean, à Arnolphe, — ... [Un regard qui signifie : c'est parfait,)
Arnolphe, à Jean, — ... {Le même regard.)
TiiÉODORA, recondimant, — Au revoir, comte, et tant que vous voudrez. Mon frère vous dira les heures oîi je n'y suis que pour mes amis.
Phili. — Madame, je n'oublierai jamais que...
Les voix se perdent, car Théodora pousse Toubli de toute étiquette jusqu'à reconduire le comte de Schinznach plus loin que le seuil. Elle referme la porte sur elle. Les deux archiducs attendent quelques instants qu'elle revienne. Elle ne daigne pas.
Jean. — Dites donc, mon cher, je suis... je suis assez intime avec vous, n'est-ce pas? pour...
Arnolphe. — Oh !... {Geste,)
Jean. — Est-ce que vous trouvez ça très convenable, vous, que Théodora reçoive familièrement un petit sous-lieutenant de quatre sous?
Arnolphe. — Mais, mon cher, je trouve cela de la dernière inconvenance.
Jean, après un temps. — Il est très bien, ce garçon.
Arnolphe. — II a une voix !
Jean. — C'est effrayant... {Silence, — Explosion :) Vous savez mieux que personne que les excentricités de Théodora ont fait énormément potiner jusqu'à ces derniers temps.
Arnolphe, conciliant. — Soyez juste, elle se tient beaucoup mieux...
Jean. — Oui... Mais il ne faut pas que ça recommence.
Arnolphe. — Ah ! non ! J'y aurai Tœil.
Jean, lui prenant la main, — Je le sais... Et
LE CHAR DE L'ÉTAT 4i
puis... si moi-même... Enfin vous pouvez compter sur moi.
Arnolphe, avec effimon, — Je le sais... [Un temps.) Que fait-on?
Jkan. — Un tour au cercle de la Noblesse ?
Arnolphe. — Il est six heures.
Jean. — Les journaux de France doivent être arrivés.
Ils sortent.