‹ Le Charbon des animaux et de l'hommeChapitre 15 sur 30 · QUINZIÈME ET DERNIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

QUINZIÈME ET DERNIÈRE LEÇON

Le charbon Interne de l'homme [charbon Intestinal et polmonaire).

Sommaire. — Charbon intestinaJ, mycose intestinale: CasdeWahl, Recklinghausen, Buhl, Waldeyer, Munch, Wagner, Leube et W. Muiler, Kelsch, Albrecht. — Charbon pulmonaire. — Hadernkrankheit. — Woolsorters'disease ; les recherches de la commission de Bradford (J.-H, Bell, Spear, Qreenfield) établissent sa nature charbonoeuse.

Prophylaxie et traitement du charbon de l'homme.

Messieurs, L'existence, chez l'homme, d'un charbon interne, sans porte d'entrée extérieure, c'est-à-dire d'un état analogue à la ûèvre charbonneuse des animaux, n'avait pas échappé aux anciens observateurs (Foumier, Berlin, etc.) ; mais l'étude à peu près exclusive du charbon externe reléguait dans l'ombre ces cas difficiles et exceptionnels. Ce n'est que dans ce dernier quart do siècle que l'existence et les principaux caractères anatomiques et cliniques du charbon interne do l'hommo ont été définitivement établis ; acquisition importante, d'une part, parce qu'elle établissait un terme d'identité de plus entre la maladie charbonneuse do l'homme vX colle des animaux, et d'autre part, parce qu'elle conduisait à d'utiles indications de prophylaxie et d'hygiène professionnelle.

Charbon intestinal {mycose intestinalu). Au seuil de cette étude, nous rencontrons quelques faits isolés, sortes de trouvailles d'autopsie publiées à titrtî de curiosités et dont l'origine, probablement anthracique, n'a

pu être soupçonnée qu'ultérieurement et d'une manière rétrospective.

Le premier de CCS faits remonte à 1861 ; le D' v. Wahl (de Saint-Pétersbourg), fit paraître une courte note sur «un cas de mycose stomacale » ; il s'agit d'une femme de 59 ans, qui mourut au bout de cinq jours^après avoir présenté au début un gonflement des parotides, de la difficulté à avaler, puis des vomissements, une dyspnée intense^ de la cyanose et du refroidissement. « A l'autopsie, on trouva dans Testomac une éruption de sortes de pustules, ressemblant à des pustules de variole ; elles étaient plus nombreuses dans la région pylorique, où elles présentaient une coloration jaunâtre et une dépression centrale. Le reste du tube digestif était normal •.

A l'examen microscopique de ces pustules, on trouva c des masses enchevêtrées de fins filaments, non ramifiés et de spores », siégeant profondément dans la muqueuse. Virchow, à qui Tauteur fît parvenir des fragments de l'estomac, confirma son examen et déclara qu'il s'agissait de « très- fins vibrions • ; il regarda comme très probable qu'on n'avait pas affaire à un phénomène cadavérique et que l'invasion de la muqueuse par ces organismes microscopiques s'était effectuée avant la mort (1).

En 1864^ M. v. Recklinghausen publie un cas analogue, qu*il intitule « mycose de la muqueuse stomacale ■ ; il s'agit d'un tuberculeux, atteint de pleurésie et qui mourut rapidement avec des vomissements ; à l'autopsie^ ou trouva dans le grand cul-de-sac de l'estomac « plusieurs élevures circulaires ou allongées, assez fermes, de la grandeur d'un pois ou d'une cerise ; au sommet existait une dépression cratériforme, avec un fond irrégulier, déchiqueté^ brun noirâtre, le tout entouré d'une forte zone d*hypérémie. Ces tumeurs occupaient surtout la sous-muqueuse. A l'examen microscopique, elles se mon* trèrent formées de cellules jeunes entremêlées de filaments extrêmement minces, réfringents, homogènes». L'auteur rappelle le fait précédent de Wahl et incline aussi à croire que la mycose est la cause et non l'effet de ces singulières altérations stomacales (2).

J'ai tenu à citer ces faits^ à cause de leur intérêt

(1) E. V. Wahl. Ueber einen Fall von Mycose des Magens {Virchow'sArch,, 1861,21, p. 579.)

(2) ', V. Recklinghausen. Mycose der Magenschleimhaut Ubid. 1864, t. XXX, p. 366).

historique : les auteurs qui les ont publiés ne soulèvent même pas la question de la nature charbonneuse de ces lésions si insolites de l'estomac ; ce n'est même qu'avec de fortes restrictions, bien justifiées par l'état de la science à cette époque, qu'ils se demandent si cette « mycose » est primitive ou simplement cadavérique. Pouvons-nous aujourd'hui décider rétrospectivement qu'il s'agiasait là de cas de charbon interne ? 11 ya trop de lacunes dans la relation clinique et anatomique, pour permettre de se prononcer.

Quatre ans plus tard, Buhl produisit une observation importante, sous le nom de « mycose intestinale »,

Il s'agissait d'un cas olinlque des plus obscurs, chez un homme présentant des vomissements et un oollapsus cholërlforme ; l'autopsie pratiquée en hiver, 12 heures après la mort, révéla les lésions suivantes : ■ le péritoine contenait une abondante sérosité louche ; œdème aigu des tuniques intestinales et du tissu rétro-péritonéal. Mais c'est surtout sur la muqueuse de l'estomao et de l'intestin que l'on trouva des lésions ne rentrant dans aucun cadre anatomo- pathologique connu.

« On y constata des tumeurs circonscrites, rappelant des infarctus hémorrhagiques, à sommet gangrené et coloré on jaune ; ces tumeurs étaient plus abondantes et plus volumineuses dans l'estomao et le duodénum que dans les portions intérieures de l'intestin.

A l'examen microscopique, on s'assura que cette lésion résultait de la présence de champignons filiformes (achyzomycètes d'après la nomenclature de Ncegeit et de de Bary), ayant envahi la muqueuse et les ganglions mésentériques ; le sang de la veine porte et des veines mésaraïques fourmillait de filaments flottant entre les globules rouges (1} *.

Cette observation paraît bien être un cas de charbon intestinal ; dans les rétlexions dont il la fait suivre, Buhl émet l'hypothèse de charbon, mais pour la rejeter aussitôt, influencé sans doute par les objections que rencon-

(1) Buhl. Myeoêis intestinalis {Centralbl. med.W., 1868, p. 3). — Ce cas a été reproduit par l'auteur, avec [jIus Jo dt^lailsen 1870, dans la ZeiUchrifl f. Biologie, t. VI, p. l'^'J.

traient encore à cette époque les vues de Davaine ; il se rallie à Tinterprétation plus vague de « mycose intestinale. »

Deux cas, presque identiques à celui de Buhl, furent bientôt après publiés par M. le professeur Waldeyer.

« Le premier de ces cas est celui d'un homme vigoureux, d'environ 30 ans, qui fut pris soudainement de gastralgie violente, de quelques vomissements et d'un peu de diarrhée au début ; bientôt il s'établit de la oyanose et de l'asphyxie et la mort survint deux jours après le début des accidents. On pensa d'abord à un empoisonnement, puis à un cas de choléra, maladie qui avait régné quelques mois auparavant à Breslau.

« A Tautopsie, on constata environ quatre litres de sérosité louche dans le péritoine ; les ganglions mésentériques étaient gros comme des prunes, mous et infiltrés de sang. Sur la muqueuse stomacale, on trouve plusieurs élevures rouge-foncé, occupant l'épaisseur de la muqueuse et de la sous-muqueùse et proéminantde plusieurs millimètres ; le sommet en est ulcéré; ces saillies ressemblent à des éruptions furonculeuses f raiches. Ces foyers furonculeux hémorrhagiques se retrouvent, mais en plus petit nombre, tout le long de l'intestin jusqu^au voisinage du rectum. La rate est molle et très augmentée de volume. A l'examen des tumeurs occupant le tube digestif, on les trouva farcies de champignons microscopiques ». .

« Le deuxième cas est celui d'un employé à l'abattoir de Breslau, âgé de 40 ans,qui mourut au bout de cinq jours, dans le collapsuSy après avoir présenté une éruption hémorrhagique de la partie supérieure du corps, comparable à celle de la variole hémorrhagique; pas de vomissement ni de diarrhée. L'autopsie pratiquée par M. Weigert révéla une infiltration pneumonique avec un foyer gangreneux du lobe inférieur du poumon gauche, de l'œdème du poumon, des ecchymoses souspleurales. Ganglions mésentériques tuméfiés et hémorrha« giques^ rate volumineuse. Dans Testomac et Tintestin, saillies hémorrhagiques proéminantes, occupant la muqueuse et la sous-muqueuse^ à sommet ulcéré et couvert d'un exsudât brunâtre. L'examen microscopique révéla des zooglœa et des bâtonnets dans les vaisseaux portes, les ganglions mésentériques et dans les papules cutanées (1) ».

\1) Waldeyer. Mycosis intestinalis (Virchow^s Archiv., 1871, t. LU, p. 541).

Quoique M. Waldeyer ait publié ces faits sous la rubrique de « mycose intestinale » il en discute la nature anthracique, mis en éveil surtout par la profession du sujet de la deuxième observation ; mais on voit que nous sommes encore en pleine hypothèse.

La même année, M. MUnch (de Moscou) fit paraître une note intitulée : « mycose intestinale et charbon » où, pour la première fois, la nature charbonneuse de cette mycose est formellement indiquée. Comme prosecteur de rhôpital de Moscou, il eut Toccasion de pratiquer 28 autopsies d'individus morts du charbon, dont 11 ne présentaient pas de charbon externe. Chez ces 11 sujets (dont plusieurs étaient ouvriers en crins) a les lésions intestinales étaient identiques à celles décrites par Buhl et Waldeyer sous le nom de mycosis intestinalis (l) .

A partir de ce moment, la question fit de rapides progrès, surtout après la publication du mémoire de M. E. Wagner (2). Parmi les six faits qui y sont relatés, deux surtout méritent d être rappelés.

« Un teinturier en pelleterie se couche bien portant; au milieu de la nuit« céphalée, vertiges, bientôt après ballonnement du ventre, vomissements, selles sanguinolentes, convulsions épileptiformes, coma et mort au bout de 36 heures. Le diagnostic hésita entre un empoisonnement et un sopor épileptique ou alcoolique. Autopsie pratiquée 14 heures après la mort : épanchement séreux, clair, dans le péritoine ; rate doublée de volume, molle. Sur la muqueuse de l'intestin grêle, nombreuses saillies rouge sombre, hémorrhagiques, à centre déprimé et d'une teinte jaune grisâtre. Tuméfaction et infiltration hémorrhagique des ganglions mosentériques correspondants 1.

La deuxième observation est celle d'un ouvrier cordier, qui maniait des crins provenant de Russie ; sa maladie ne dura que 24 heures, les symptômes furent de l'inappétence, de la

(1) Mùnch (G.). Mycosis intestinalis und Milzbrand (CentralbL f. med. Wissensch.^ 1871, p. 802).

(2) Wagner (E.). Die Intestinalmy^ose und ihre Beziehung zum Milzbrand {Arch. der Heilkunde^ 1874, t. XV, p. 1).

diarrhée et des coliques. A Tautopsie^ mêmes lésions intestinales que dans le cas précédent.

L'examen microscopique révéla l'existence du bacil«« lus anthracis dans les ulcérations intestinales, les ganglions mésentériques et dans le sang de la circulation générale. La nature anthracique de la « mycose intestinale » était mise hors de doute. M. Wagner pense que dans ces cas, l'infection a pu se produire à la suite de l'ingestion par ces ouvriers d'aliments souillés de poussières charbonneuses.

Mentionnons aussi le travail de MM. Leube et W. Millier ; la première observation est particulièrement intéres* santé (1).

a II s'agit d'un homme de cinquante ans, ayant mangé abondamment du foie mal cuit d'une chèvre morte du charbon ; il se produisitdesvomissementSyde la cyanose et la mort survint dans le collapsus au bout de deux jours, à la suite de phénomènes faisant penser à un empoisonnement. A l'autopsie, rnte molle, volumineuse ; l'estomac et l'intestin sont parsemés de saillies hémorrhagiques ; on en constate également sur le colon. A l'examen microscopique, la pulpe splénique et le sang se montrèrent remplis de bâtonnets ».

M. Albrecht (de Saint-Pétersbourg) pratiqua en 1878, à l'hôpital Obuchow, 6 autopsies de «charbon interne»; dans 5 de ces cas, le charbon était un charbon intestinal type, sans localisation externe; parmi les victimes, deux étaient ouvrières en crins |2).

Mentionnons enfin un « cas de charbon intestinal sans lésions externes » observé en 1876, à Batna, en Algérie, par M* le professeur Kelsch, mais qui ne fut publié qu*en 1881 . Quoique l'examen microscopique n'ait pas été pratiqué et que la constatation du bacille anthracique dans le

(1) Leube und W. Mùller. Drei F'àlle von Mycosis intestinalis und deren Zusammenhang mit Milzbrand (Arch, f. klin.Med,. 1874, t. XII, p. 517).

(2; Albrecht. 6 Fâlle von Pustula maligna interna {Petersb. med. Wochenschr.y 1878, n» 43).

sang n^ait pas été faite, les lésions macroscopiques de Tintestin signalées par cet habile anatomo-pathologiste sont tellement caractéristiques, qu'il n'y a guère de doute quUl ne se soit agi en effet d'un cas de charbon intestinal (1).

On voit, par ces faits, que l'histoire du charbon intestinal, quoique encore loin d'être complète, est suffisamment caractérisée, tant au point de vue anatomique que symptomatique. La maladie débute assez brusquement par de la prostration, de la courbature, parfois du fris-* son; aussitôt après, apparition de troubles digestifs, vomissements, coliques, ballonnement du ventre, diarrhée ; en même temps^ on constate une atteinte profonde de toute l'économie ; gêne respiratoire, petitesse du pouls, cyanose, tendance au refroidissement, un état rappelant l'algidité cholérique ; la mort a lieu le plus souvent dans le coUapsus, exceptionnellement avec des convulsions tétaniques, en moyenne deux à cinq jours après le début des accidents.

Le caractère anatomique le plus frappant, outre Tanthracémie, est l'existence de lésions gastro-intestinales presque caractéristiques et que tous les auteurs qui les ont vues ont décrites presque dans les mêmes termes : ce sont, sur la muqueuse de l'estomac, de l'intestin grêle, et quelquefois du côlon, des saillies d'apparence furonculeuse ou pustuleuse, rouge-brun, hémorrha^ giques, à sommet ulcéré^ jaunâtre^ gangreneux, que

(1) Kelsch. Contribution à Vhistoire du charbon chez l'homme» (Revue de médecine, 1881, p. 579.) — Une épidémie singulière fut observée en 1877 à Wurzen, où 206 personnes ayant mangé de la viande provenant d'une vache malade présentèrent des phénomènes intestinaux plus ou moins graves et 6 moururent; MM. K. Huber et Butter décrivent cette épidémie comme étant de nature charbonneuse ; mais, après la lecture attentive de leur mémoire, je suis porté à croire qu'il s'agissait d'une intoxication d'une autre espèce, se rapprochant des faits de botulisme (voy. K. Huber und Butter, Die Massenerkrankung in Wurzen , imJuli 1877, Arch. fur Heilk. 1878, t. 19, p. 1).

Fexamen microscopique montre être de véritables foyers bactéridiens ; œdème gélatineux et hémorrhagique du tissu rétro*péritonéal ; tuméfaction et état ecchymotique des ganglions mésentériques ; rate molle, le plus souvent, mais pas toujours augmentée de volume. Les autres lésions pulmonaires, méningées, etc., sont moins constantes et manifestement secondaires.

Le mode d'infection, dans le charbon intestinal, est maintenant bien élucidé grâce à nos notions sur le charbon dit spontané des ruminants et aux expériences de transmission du charbon aux animaux par la voie digestive : le charbon intestinal de l'homme résulte de Tingestion de substances souillées de bactéridies ou de spores de bactéridies.

Il existe sans doute des formes mitigées, curables, du charbon intestinal, quoiqu'à ce sujet on ne puisse encore émettre que des hypothèses ; il est probable, par exemple, que c'est ainsi qu'il faut interpréter les cas d'indigestion, d'embarras gastrique, etc., qui ont été notés chez certains individus ayant mangé de la viande d'animaux charbonneux, pendant que tel autre sujet, ayant consommé de la même viande, contractait un charbon intestinal mortel.

Charbon pulmonaire. — Il existe, chez l'homme, une autre forme de charbon interne, résultant de Tinhalation de poussières charbonneuses et où la lésion initiale porte sur l'appareil pulmonaire. Dans cette catégorie rentrent deux endémies professionnelles récemment décrites : « la maladie des chiffonniers » de Vienne et surtout « la maladie des trieurs de laine » de Bradford.

Maladie des chiffonniers. Hadernkrankheit. — En 1878, l'attention des médecins de Vienne fut attirée par une maladie spéciale, d'allure assez énigmatique, sévissant sur les chiffonniers et les ouvriers en papier qui maniaient des chiffons de provenance russe ou

polonaise. Les recherches de Schlemmer, Klob, Heschl et de M. Frisoh portent à penser que cette maladie (Hadernkrankheit) n'était, selon toute apparence, qu'un charbcMi interne ; l'infection chez les chiffonniers se faisait sans doute parla voie pulmonaire à la suite d'inhalation de poussières contenant des spores virulentes, peut-être aussi pour la voie intestinale (1). Toutefois, comme le fait justement remarquer M. Greenfield, les expériences instituées à ce sujet par M. Frisch sont peu concluantes : il expérimentait surtout sur des chiens, qu'il fit périr rapidement à la suite de l'injection de sang provenant des individus morts de cette maladie ; or, l'on sait que ces animaux contractent difficilement le charbon ; d'autre part, les lapins qu'il inoculait avec les mêmes substances mouraient plus vite qu'ils ne meurent par le charbon : il est probable que le sang qui servait à ces expériences était du sang charbonneux, mais déjà putréfié, et que (comme dans les expériences de Jaillard et Leplat) la maladie qu'il provoquait ainsi <h^ chez les animaux était une septicémie.

Maladie des trieurs de laine. Woolsorters^disease. — On savait depuis longtemps, dans les districts d'industrie lainière en Angleterre, surtout à Bradford et dans les usines du voisinage, que le triage des laines (telles qu'elles arrivent en ballots) est un métier dangereux; les ouvriers se livrant à ce travail peuvent être enlevés rapidement, d'un mal mystérieux, à localisations thoraciques mal dessinées, que Ton considérait comme une sorte de pneumonie due à la respiration des poussières dégagées pendant le travail. On avait reconnu en outre que les cas de « woolsorsers'disease » étaient devenus plus fréquojflts depuis que, dans les filatures de Bradford, on avait importé des laines gros-

(1) Frisch. v. Experimentelle Untersuchungen ûber die sogenannte Hadernkrankheit( Wiener mediz, Wochcnschr, fiSlS, n~ 3-5).

sières, de provenance astetique et surtout les poils de chèvre (alpaca, mohair) et les poils de chameau (camers hair) ; les plus dangereuses de toutes étaient les laines originaires de la province de Van, en Asie. « Dans les fabriques où ces laines sont employées, la mort rapide des trieurs (sorters) était un accident fréquemment observé. Quand ces morts ne se produisaient que d'une façon isolée, à plusieurs semaines d'intervalle, elles causaient peu de sensation; mais quand plusieurs hommes, travaillant ensemble dans le même atelier, étaient enlevés à bref intervalle par le mal mystérieux, alors une grande inquiétude régnait parmi les ouvriers; bientôt toutefois l'alarme s'apaisait et le travail reprenait, mais toujours vaguement inquiétant pour ceux qui s'y livraient (Ij. » Le docteur Bell, de Bradford, à qui j'emprunte ces lignes, fut un des premiers à signaler la gravité du mal et émit l'opinion qu'il s'agissait probablement, dans ces cas, de charbon interne. Il se basait surtout sur la coexistence, assez fréquemment observée chez les sorters^ de la pustule maligne. En 1880, le fléau prit à Bradford de telles proportions que le gouvernement s'en émut ; une commission fut nommée, dont firent partie le D' Spear et le professeur Greenfield et les recherches de ce dernier mirent tout à fait hors de conteste la nature charbonneuse de la maladie.

Les investigations de la commission établirent que dans le seul espace de dix mois, de novembre 1879 à septembre 1880, il y eut à Bradford et dans les environs (Keighley et Queensbury) parmi les ouvriers trieurs 9 cas de pustule maligne, avec 2 morts, et 23 cas de <c woolsorters'disease » (charbon interne), avec 19 morts.

(1) « Overclouding the life of the sorler with a mysterious shadow » (F. H. Bell : On t Woolsortersdisease », The Lancei, 1880, t. I, p. 872).

Voici un cas, emprunté à M. Greenfield, qui peut être considéré comme un type de « woolsorters'disease » .

• Homme occupé à trier du c mohair » de qualité inférieure; environ quatre jours avant la maladie confirmée, il se plaignit de sensation de froid et de douleurs dans les membres ; mais ce ne fut qu'au bout dequatre jours qu'il quitta le travail, accusant un froid intense; insomnie^ dyspnée, sueurs profuses et légère cyanose; le lendemain, même état^ râles dans toute la poitrine ; intelligence conservée ; il mourut à midi, vingt -quatre heures après avoir quitté son travail.

 l'autopsie, pratiquée neuf heures après la mort» vaste infiltration gélatiniforme des médiastins ; épanchement abondant, séreux dans les deux plèvres ; œdème gélatiniforme du tissu conjonctif sous-pleural. Tuméfaction hémorrhagique des ganglions bronchiques. Dans la trachée et les grosses bronches, hémorrhagies sous-muqueuses ; les bronches contiennent des mucosités spumeuses et sanguinolentes. Le sang, pris au bras peu après la mort, renfermait des bactérédies charbonneuses typiques^ en petit nombre ; inoculé à un cobaye, il le fit périr du charbon, en une trentaine d'heures. Le sang, pris dans le cœur du cadavre» dans la rate, les ganglions bronchiques contenait des bactéridies ; inoculé à des cobayes, il leur commuée muniqua le charbon type (1).

La plupart des observations offrent avec la précédente de grandes analogies : le mal débute par une faiblesse extrême, de la céphalée, des sueurs profuses ; bientôt se manifestent des douleurs constrictives de la poitrine, de la dyspnée ; à l'auscultation^ des signes de congestion et d'œdème pulmonaire ; fièvre modérée ou nulle, cyanose, intelligence conservée ou délire, mort dans le coUapsus. Plus rarement, il y a prédominance de phénomènes abdominaux, vomissements, coliques et diarrhée, parfois ictère (2).

La marche de la maladie était variable, tantôt rail) Greenfield. Further [Investigations on Anthr&xand allied diseases in man and aniinals (the Brit, med. Journal, 1881, t. I, p. 3 et 81).

(2) Voir à ce sujet : Greenfield, loc. cit. — John Spear, Report to the local Government Board upon the so-called « \n^oolsùrters' diseasen {The Lancety 1881, t. II, p. 156).

pide et presque foudroyante, comme dans l'observatipn . ci-dessus ; d'autres fois la mort arrivait au bout de 4 à 5 jours, rarement au bout d'une semaine. On a observé des guérisons, toujours suivies d'une convalescence très longue.

Les lésions anatomiques portaient surtout sur les organes thoraciques : épanchement abondant dans les plèvres, infiltration gélatiniforme du médiastin et du tissu conjonctif sous -pleural, tuméfaction et étathémorrhagique des ganglions bronchiques, extra vasations sanguines dans le poumon et sur la muqueuse trachéobronchique. Dans les autopsies pratiquées à Bradford, on n'a pas relevé sur le tube digestif des lésions rappelant celles de la mycose intestinale. Pour ce motif, ainsi qu'à cause de la prédominance des phénomènes thoraciques pendant la vie, M. Greenfield fut conduit à penser qu'il avait eu affaire à une formé spéciale de charbon, à localisation initiale pulmonaire, et qu'il propose d'appeler branchial mycosis ; hypothèse qui parait bien en rapport avec la nature des faits observés.

Il est donc démontré que la maladie dite <( woolsorters'disease » est une maladie charbonneuse, et il est en outre extrêmement probable que la plupart des cas observés dans l'épidémie de Bradford étaient des cas de charbon pulmonaire. Les poussières dégagées pendant le triage des laines contenaient des spores du bacillus anthracis qui, pénétrant par inhalation dans les voies respiratoires, déterminaient chez les ouvriers une infection anthracique extrêmement grave tout à fait comparable au charbon provoqué chez les souris, par l'inhalation de poussières charbonneuses, dans les ej^périences de M. H. Buchner. Il est évident que rien ne prouve que l'infection, chez ces ouvriers, en même temps qu'elle se faisait par la voie pulmonaire, ne se soit pas effectuée aussi par le tube digestif, par suite de la déglutition de salive chargée de poussière virulente.

À la suite de Tenquête de la commission instituée par le Locaî Goveimment Board\ des mesures furent prises pour mettre les ouvriers des filatures de Bradford et des districts enviroimants à l'abri de la maladie ; on surveilla l'ouverture et le triage des ballots de laine d'origine suspecte; ces ballots furent soumis à Taction de Teau bouillante ou de la vapeur d'eau; la ventilation des salles où s*opère le triage fut améliorée. Le résultat de ces mesures préventives parait avoir été très efficace, car depuis il n'a plus été question, à ma connaissance, dans la presse médicale anglaise, de nou< veaux cas de cette redoutable maladie professionnelle.

Prophylaxie du charbon chez Vhomme, — Les mesures prophylactiques auxquelles il convient de recourir pour restreindre, sinon pour faire disparaître complètement les affections charbonneuses chez l'homme, découlent naturellement des notions étiologiques qui viennent d'être exposées. Tous les moyens propres à réprimer les affections charbonneuses parmi les animaux domestiques auront aussi pour effet d'en diminuer la fréquence parmi les hommes. La Beauce était autrefois, dans notre pays, la terre classique de la pustule maligne aussi bien que du sang de rate ; c'est là que Bourgeois, Raimbert, Salmon, Maunoury ont pu recueillir les nombreux documents qui rendent si instructives leurs études sur la pustule maligne. Je tiens de M. Maunoury fils qui, comme son père, exerce à Chartres et dans le pays environnant, que la fréquence de la pustule maligne est devenue beaucoup moindre dans cette contrée et que les cas observés annuellement sont exceptionnels : cette diminution de fréquence du charbon humain dans le pays chartrain a coïncidé avec l'extension qu'a prise, dans ces dernières années, pour les troupeaux de cette région, la pratique des vaccinatiens charbonneuees, d'après la méthode de M. Pasteur-

11 reste beaucoup à faire encore, dans les campagnes^

STRAUS. 1 i

pour assurer Texécution des règlements concernant la destruction ou Tenfouissement des cadavres des animaux morts ou abattus pour la maladie charbonneuse, pour empêcher la vente de la peau de ces animaux et même le débit clandestin de leur viande et de leurs viscères; dans les grandes villes, le service d'inspection des viandes est établi ; mais cette police fait à pou près entièrement défaut dans les petites villes et dans les campagnes.

Plus difficiles encore à assurer sont les mesures prophylactiques auxquelles il faudrait recourir pour écarter les dangers d'infection anthracique auxquels sont soumis certains ouvriers (tanneurs, mégissiers, llleurs de laine, cordiers, brossiers, ouvriers en corne, etc.], professions qui, comme nous l'avons vu, exposent à la ibis à la pustule maligne et au charbon interne. Les produits animaux, les peaux, les laines et les poils qui déterminent ces accidents sont presque toujours d'importation étrangère, russe, asiatique ou américaine ; il y aurait donc lieu d'exiger une désinfection préalable efficace de ces produits suspects. Cette désinfection, il est vrai, présenterait de grandes difficultés pratiques, car pour tuer les spores si résistantes du charbon, il faudrait recourir à l'emploi d'agents chimiques énergiques ou de la vapeur d'eau surchauffée: moyens qui, entre autres inconvénients, ont celui de détériorer lu plupart des matières soumises à leur action. Aussi quelques médecins se sont-ils prononcés pour la prohibition pure et simple des laines, poils et autres matières animales provenant de pays notoirement infestés do charbon. C'est là un chapitre intéressant d'hygiène professionnelle et qui reste ouvert presque tout entier.

Traitement, — L'homme peut être rangé parmi les êtres qui opposent une grande résistance à l'invasion de la bactéridie, surtout quand l'insertion du virus a ou lieu sur le tégument externe , Le virus charbonneux

demeure alors sur place pendant un t«iaps plus ou moins long, provoquant d'abord une lésion purement locale, la pustule maligne oul'œdème malin. Les choses peuvent en rester là et le mal guérir spontanément, ainsi que le témoignent les guérisons obtenues par lu «implecxpectation; celles qu'on a observées à la suite de l'application de remèdes anodins, tels que lesfeuillo^i fraîches de noyer, l'écorce de chêne, le jus de citron, etc., peuvent à juste titre être invoquées aussi comme des exemples de guérison spontanée (Trélat).

Il y aurait toutefois imprudence grave à compter sur un pareil mode de guérison naturelle et toutes les fois que la pustule maligne cet constatée, il faut s'appliquer à détruire le mal sur place, par les moyens chirurgicaux uppropriés ; cette intervention sera d'autant plus eflicacc qu'elle aura été plus hâtive et plus énergique.

L'excision de la pustule à l'aide du bistouri, recommandée autrefois par Foumier, Maret et les chirur^enu de l'école de Dijon, a été rejetée avec raison, au siècle dernier déjà, par Enaux etChaussier. Quelque complète qu'elle soit, l'extirpaLion est impuissante à enlever' toutes les bactéridies qui pullulent au pourtour de la pustule; en outre le bistouri, en ouvrant largement les vaisseaux, peut faciliter la pénétration des bacilles dan» la circulation f.t l'opération, au lieu d'être utile, peut ainsi entraîner des suites funestes. Aussi l'extirpation ou l'incision cruciale de la pustule maligne n'est-ellc plus pratiquée aujourd'hui que comme préUminairc de la cautérisation.

Los uns donnent la piéférence à la cautérisation faite au fer rouge, les autres à la cautérisation par les agent^i chimiques. Les médecins de la Beauce recommandaient le biohlorure de mercure, grossièrement pulvérisé, avec lequel on remplissait le godet résultantderineisioii cruciale de l'escharre et do l'excision de ses angles. Ci; eaustique amène une vive réaction favorable à la gui'risoh; il ne fuse pas et donne lieu à une escharre «èclio

et dure ; mais il expose aux dangers de la résorption et de l'intoxication par le sel mercurique. Bourgeois (d'Ëtampes) se servait de potasse caustique ; d'autres ont préconisé la pâte de Vienne, le chlorure de zinc, l'acide sulfurique, etc. Chacune de ces méthodes, à côté de succès, compte des revers.

A la suite des recherches de Davaine sur l'action destructive exercée par divers antiseptiques, et particulièrement l'iode, sur la bactéridie (1), on a eu recours à des injections interstitielles de solutions plus ou moins concentrées d'iode ou d'acide phénique faites dans le tissu œdématié du pourtour de la pustule (Chipault [d'Orléans], Raimbert, Richet, Duplay, Lucas-Championnière) ; par cette méthode, on a souvent réussi, parfois aussi échoué.

On doit à M. Verneuil d'avoir formulé avec une grande netteté une méthode mixte de traitement où les injections hypodermiques désinfectantes sont heureusement associées à la cautérisation destructive de la pustule : « à l'aide du thermo-cautère, manié comme un bistouri, on procède à la destruction radicale de l'escharre centrale de la pustule maligne ; c'est le premier temps de l'opération ; puis, avec le même instrument, on fait dans la zone d'induration du pourtour immédiat de l'escharre, des applications énergiques et profondes de pointes de feu; enfin dans la zone périphérique, œdématiée, on pratique à l'aide de la seringue de Pravaz des injectioQs interstitielles, peu distantes les unes des autres, de deux à quatre gouttes de solution aqueuse de teinture d'iode (au 100® ou au 200°); ces injections sont répétées toutes les deux ou trois heures. On y ajoute l'administration, à l'intérieur, de deux à quatre gouttes de teinture d'iode toutes

(l) Davaine. Recherches sur l'action des substances dites an/iseptiques sur le virus charbonneux (C, R, de l'Acad, des Sciences, 1873, t. LXXVII, p. 821).

les deux heures » (I). M. Trélat suit une pratique analogue : l'escharre centrale est fendue par une incision cruciale et cautérisée à l'aide de la pâte do Vienne; le pourtour de la tumeur est cerné par un grand nombre d'injections sous-cutanées d'eau phéniquéo au 100" (trente gouttes par chaque piqûre) (2). Cette méthode mixte de traitement paraît do toutes la plus rationnelle, car elle combine les avantages de la cautérisation et des injections interstitielles antiseptiques; on lui doit des succès nombreux et dans des cas qui paraissaient presque désespérés.

Quand les symptômes graves d'intoxication générale se sont établis, il faut insister sur l'administration interne des antiseptiques (teinture d'iode, acide phénique, sulfate de quinine); sans doute, ces médicaments ne peuvent être donnés à dose suffisamment forte pour atteindre directement et tuer lesbactéridies, lorsque celles-ci ont envahi le sang et les organes ; mais rien ne prouve qu'on n'entrave pas ainsi, dans une certaine mesure, leur multipHcation et qu'on ne donne par ce moyen à l'économie le temps de les détruire ou de les éliminer. On y adjoindra l'emploi des toniques et des stimulants, et l'on poutra encore assister ainsi à des guérisons inespérées.

Le charbon interne, intestinal ou pulmonaire, est incomparablement plus grave que le charbon externe, à cause de l'impossibilité d'agir sur le foyer primitif du mal; le traitement interne, par les antiseptiques et par les ioniques, est la seule et bien fïiible ressource dont nous disposons dans ces cas redoutables.

(1) Verneuil. Du traitement de la pustule maliijn,- [nultet lie l'Acad. de médecine. 1881, p. 182).

(2) Trelat. Ibid., p. 20?.

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