‹ Le Charbon: Élément de Réparations et de Négociations dans le Traité de Versailles et les Accords qui l'ont suiviChapitre 2 sur 73 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Dans son ouvrage « La grosse industrie allemande et le charbon » (1), M. Baumont, rapporte qu’Einstein conseille de « penser en charbon », soulignant ainsi l’importance capitale, quasi-absolue, que ce théoricien de la relativité confère au précieux combustible. « La sagesse et la science en politique, disaitil encore, doivent provenir du charbon ». Principe aussi juste pour l’Angleterre ou l’ Allemagne, dont les richesses minières constituent une ressource essentielle, et qui doivent modeler leur politique économique sur les nécessités de l’industrie charbonnière, que pour les pays qui, tel le nôtre, pratiquent l’importation, et dont l’activité dépend ainsi de l'étranger.

L'étude du rôle du charbon dans le Traité de Versailles et pendant les années postérieures aura l'intérêt de montrer l’antagonisme de ces deux politiques, politique du pays producteur, politique du pays consommateur, et de quelles manières il s’est manifesté.

Ce n’est pas que la France soit uniquement consommatrice. Elle produit, elle-même, une quantité très appréciable de charbon. Il en résulte une absence de politique charbonnière définie, due à la contrariété d'intérêts entre les mines et les importateurs.

(1) Baumont « La grosse industrie allemande et le charbon ». — Editeur : Gaston Doin et Cie, 1928.

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La politique charbonnière de l'Allemagne n’a pas été seulement, au cours de la période envisagée (novembre 1918, mars 1931) celle d’un producteur, elle a été aussi celle d’un débiteur, d’un vaincu, qui cherche à se soustraire à ses obliga- ‘ tions. Ces deux objectifs vont, parallèlement, influencer les négociations et les faits, et ajouter encore à la complexité de cette question des « Charbons de Réparations ».

Au début, cependant, tout paraissait clair. Le Traité de Versailles avait prévu et réglé les livraisons de charbon que devaient nous faire les Allemands ; il en déterminait les quantités, prix et modalités. L’Annexe V à la Partie VIII avait été établie en considération de la capacité de paiement de l’Allemagne, des besoins de la France, de l'Italie et de la Belgique, et il semblait que l’exécution du Traité ne dût pas rencontrer d'obstacles.

En 1913, la consommation du charbon en France, s'était élevée à 62.800.000 tonnes, dont 39.000.000 de charbon français, et 23.800.000 de charbons importés. (1)

Sur ces 39.000.000 tonnes, 27.400.000, soit les deux tiers de la production française, nous étaient fournis par les mines du Nord et du Pas-de-Calais. Cette indication est essentielle, car la destruction de ces mines par les Allemands pendant la guerre, constituera un chef capital de réparations.

Les autres sources de notre approvisionnement étaient principalement l’Angleterre, l’ Allemagne, la Belgique. Nous étions tributaires de ces pays pour :

1913 Angleterre 11.418.000 tonnes — Allemagne 6.845.000 tonnes — Belgique 4.987.000 tonnes

La place tenue par le charbon allemand dans notre ravitaillement était loin d’être négligeable, surtout si au lieu de

(1) En réalité la production française s’était élevée à 40.800.000 de Mais 1.800.000 tonnes avaient été réexportées dans les pays limitrophes.

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considérer la situation indiquée par ces chiffres, on envisage le développement croissant de nos relations charbonnières avec l'Allemagne. La progression se marque par les chiffres suivants: importation : 1900 3.600.000 tonnes : 1913 6.845.000 tonnes

Sur ce chiffre de 6.845.000 tonnes en 1913, 5.000.000 tonnes provenaient du bassin de la Ruhr, dont la moitié entrait en France par fer, l’autre par eau.

Le courant des importations par fer était alimenté presque exclusivement par le coke destiné aux hauts fourneaux de Meurthe-et-Moselle, soit environ 2.400.000 tonnes ; 100.000 tonnes en outre, passaient par quantités isolées la frontière à Jeumont pour se disperser à l’intérieur.

Le reste, soit 2.500.000 tonnes, utilisait le Rhin pour s’acheminer vers la France et empruntait trois voies d’accès principales :

1) Expédition Rhin-amont, transbordement et réexpédition de Strasbourg;

2) Expédition Rhin-aval, sur Rotterdam, Anvers, Gand ; accès en France par canaux et par mer ;

3) Expédition Rhin-aval, accès en France par les canaux belges et français.

Les zones de consommation étaient par conséquent l’est de la France et les ports français.

Le bassin de la Ruhr était devenu en 1913 notre principal fournisseur de charbons allemands.

Au cours du XIX® siècle, l'Allemagne a pris conscience d'elle-même ; son unité politique réalisée, elle a tendu à prendre rang parmi les grands Etats industriels. Son effort a été constant, méthodique, et à la fin du siècle, son but était atteint.

Le progrès rapide de son activité générale se marque par celui plus considérable encore de son industrie charbonnière. Jusqu'en 1893, les exportations allemandes oscillaient entre 8 et 10 millions de tonnes ; la production avait été, cette année là, de 74 millions de tonnes, dont 39 millions dues aux mines du

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bassin de la Ruhr, soit plus de 54 %. A cette date le Kohlen Syndikat paraît dans la Ruhr, et à partir de 1894 la production de la Ruhr, et partant, ses exportations, prennent une extension | considérable, entraînant dans leur mouvement, les autres bas- | sins houillers allemands. Le tableau ci-après est significatif.

Productions Ruabr (1) Exportations | Exportations ReSées Totales (1) de (1) en France (1)

Moyenne de la | période décen=

nale. 1886-95 73.952 38.949 10.000 | 1.316 (180) 1903 126.820 65.597 21.555 | 2.579

(1) En milliers de tonnes.

Le Kohlen Syndikat est un organisme né de la crise de | surproduction de 1891, qui avait particulièrement sévi dans le bassin de la Ruhr. Les exploitants de la région entreprirent de | faire une entente, et créérent le Syndicat Charbonnier Rhénan- Westphalien ou Kohlen Syndikat. Le Kohlen Syndikat avait une autorité prépondérante dans le bassin de la Ruhr (1); il | déterminait les qualités et les quantités à produire, fixait les prix, assurait l’écoulement des stocks.

Nous verrons qu’à la suite de l’occupation de la Ruhr en || 1923, sa puissance s’ébranla au point qu’il faillit disparaître. Il | s'était transformé en une simple « Association pour la répartition et la vente du charbon de la Ruhr », et était dénoncé pour Il le premier octobre 1924. Mais une ordonnance du Gouvernement, || contraignant les dissidents à se soumettre, lui rendit sa vitalité. ||

(1) Le Kohlen Syndikat était lui-même rattaché au Kohlenreichrat, | organisme Supérieur qui groupait les syndicats de producteurs de tous les bassins houillers allemands.

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Le développement très rapide des exportations allemandes à la recherche des marchés nouveaux, du marché français en particulier, pour la conquête duquel les exploitations de la Ruhr étaient sérieusement favorisées, en raison de leur proximité de nos frontières, devenait menaçant pour le Royaume-Uni. Tandis que de 1907 à 1913, les exportations anglaises passaient de 85.188.000 tonnes, à 98.345.000, soit un accroissement de 16,6 %, les exportations allemandes s’augmentaient de 73,7 7 passant de 26.282.000 à 45.667.000 tonnes.

L'Allemagne en effet avait des avantages considérables pour mener la lutte charbonnière qu’on pouvait entrevoir déjà entre l'Angleterre et elle. Une volonté d’hégémonie renforcée par un esprit de discipline et de méthode, une organisation hiérarchisée et souple, un outillage moderne, et au point de vue de l’extraction, son plus riche bassin, celui de la Ruhr, heureusement disposé dans un terrain facile avec des veines parfois à fleur de sol et des réserves évaluées à des chiffres astronomiques.

Seul le transport aux ports de mer constituait un obstacle que l’abondance des « Kahnes » ou péniches du Rhin, et l’aménagement de canaux, ne parvenaient pas à niveler. Dans les « Observations sur l'Industrie du Charbon » qu’elle présenta à la Conférence Economique Internationale de Genève en 1927, la « Mining Association of Great Britain », établissait ainsi la moyenne des frais de transport par tonne du centre houiller au lieu d'exportation.

Distances en milles Moyenne des frais de transport \Ruhr-Rotterdam 140 i 21, 10 d' Routes ; ls AIT

Mine anglaise à port 25

Surmontant ce handicap, l'Allemagne par une politique de dumping que les Gouvernements avaient cessé de combattre depuis 1895, à la suite de la reprise générale de l’activité, trouvait

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moyen de lutter sur des marchés acquis depuis longtemps à | l'Angleterre. En 1913, des briquettes allemandes se vendaient | 19 francs à Bordeaux, alors que le prix moyen de la région était |

de 25 francs.

Autre exemple plus alarmant encore, les mines françaises étaient, dans la même année 1913, concurrencées par les charbons allemands dans leurs centres même d’exploitation.

À leur grand émoi, elles avaient vu des quantités importantes de charbon de la Ruhr pénétrer dans la région du Nord et du Pas-de-Calais.

Ce qui précède laisse entrevoir qu’au cours de cette étude, | nous verrons la France aux prises avec un débiteur qui usera | de tous les procédés et de toutes les procédures pour ne pas s’exécuter, et en butte à la politique inquiète d’un allié soucieux de ne pas perdre un débouché.

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