SUR L’ÉTIOLOGIE DU CHARBON
Par MM. PASTEUR, CHAMBERLAND et ROUX
Académie des sciences, 12 juillet 1880,
Une des maladies les plus meurtrières du bétail est l’affection qu'on désigne vulgairement sous le nom de charbon. La plupart de nos départements ont à en souffrir, les uns peu, les autres beaucoup, 11 en est où les pertes se comptent annuellement par millions : tel est le département d’'Eure-et-Loir. Des nombreux troupeaux de moutons qu’on y élève, il n’en est pas un seul, peut-être, qui ne soit frappé chaque année. Tout fermier s’estime heureux et ne donne même aucune attention à la maladie, quand la mort n’atteint pas plus de 2 à 3 pour 100 du nombre total des sujets qui composent son troupeau. Tous les pays connaissent ce fléau. Il est parfois si désastreux en Russie qu’on l’y nomme /a peste de Sibérie.
D’où vient la maladie charbonneuse ? comment se propage-t-elle ? La connaissance exacte de son étiologie ne pourrait-elle pas conduire à des mesures prophylactiques faciles à appliquer et propres à éteindre rapidement la redoutable maladie ? Telles sont les questions que je me suis proposé de résoudre et pour lesquelles je me suis adjoint deux jeunes observateurs pleins de zèle, qu'enflamment comme moi les grandes questions que soulève l’étude des maladies contagieuses, MM. Chamberland .et Roux.
Longtemps on a cru que le charbon naissait spontanément sous influence de causes occasionnelles diverses : nature des terrains,
des eaux, des fourrages, modes d’élevage et d’engraissement, on a tout invoqué pour expliquer son existence spontanée; mais, depuis que les travaux de M. Davaine et de Delafond, en France; de Pollender et de Braüell, en Allemagne, ont appelé l'attention sur la présence d’un parasite microscopique dans le sang des animaux morts de cette affection : depuis que des recherches rigoureuses ont combattu la doctrine de la génération spontanée des êtres microscopiques, et qu'enfin les effets des fermentations ont été rattachés à la microbie, on s’habitua peu à peu à l’idée que les animaux atteints de charbon pourraient prendre les germes du mal , e’est-àdire les germes du parasite, dans le monde extérieur, sans qu'il y eût jamais naissance spontanée proprement dite de cette affection. Cette opinion se précisa encore davantage lorsque, en 1876, le docteur Kock, de Breslau, eut démontré que la bactéridie, sous la forme vibrionienne ou bacillaire, pouvait se résoudre en véritables corpuscules-germes ou spores.
Il y a deux ans,'j'eus l'honneur de soumettre au ministre de l’agriculture et au président du conseil général d’Eure-et-Loir un projet de recherches sur l’étiologie du charbon, qu'ils accueillirent avec empressement. J’eus également la bonne fortune de rencontrer dans M. Maunoury, maire du petit village de Saint-Germain, à quelques lieues de Chartres, un agriculteur éclairé qui voulut bien m’autoriser à installer sur un des champs de sa ferme un petit troupeau de moutons dans les conditions généralement suivies en Beauce pour le parcage en plein air. En outre, le directeur de l’agriculture mit obligeamment à notre disposition deux élèves-bergers de l’école de Rambouillet pour la surveillance et l'alimentation des animaux.
Les expériences commencèrent dans les premiers jours d’août 1878. Elles consistèrent tout d’abord à nourrir certains lots de moutons avec de la luzerne que l’on arrosait de cultures artificielles de bactéridies charbonneuses chargées du parasite et de ses germes. Sans entrer dans des détails qui trouveront leur place ailleurs, je résume dans les points suivants nos premiers résultats.
Malgré le nombre immense de spores de bactéridies ingérées par tous les moutons d’un même lot, beaucoup d’entre eux échappent à la mort, souvent après avoir été visiblement malades; d’autres, en plus petit nombre, meurent avec tous les symptômes du charbon
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spontané et après un lemps d’incubation du mal qui peut aller jusqu'à huit el dix jours, quoique, dans les derniers temps de la vie, la maladie revête ces caractères presque foudroyants fréquemment signalés par les observateurs, et qui ont fait croire à une incubation de très peu de durée. La communication de la maladie par des aliments souillés de spores charbonneuses est plus difficile encore chezles cobayes que chez les moutons. Nous n’en avons pas obtenu d'exemple dans d’assez nombreuses expériences. Les spores, dans ce cas, se retrouvent dans les excréments. On les retrouve également intactes dans les excréments des moutons.
On augmente la mortalité en mêlant aux aliments souillés des germes du parasite des objets piquants, notamment les extrémités pointues des feuilles de chardon desséché, et surtout des barbes d’épis d'orge coupées par petits fragments de 0",01 de longueur environ.
IL importait beaucoup de savoir si l’autopsie des animaux morts dans ces conditions montrerait des lésions pareilles à celles qu’on observe chez les animaux morts spontanément dans les étables ou dans les troupeaux parqués en plein air. Les lésions, dans les deux cas, sont identiques; et, par leur nature, elles autorisent à conclure que le début du mal est dans la bouche ou l’arrière-gorge. Nos premières constatations de ce genre ont été faites le 18 août, par des autopsies pratiquées sous nos yeux par M. Boutet fils et M. Vinsot, jeune élève vétérinaire, sortant de l'École d’Alfort, qui nous a assistés avec beaucoup de zèle pendant toute la durée des expériences faites à Saint-Germain
Dans nos expériences, une circonstance particulière mérite d’être mentionnée. Huit de nos moutons d'expérience furent inoculés directementpar piqüres à l’aide de cultures de bactéridies, certains même par du sang charbonneux d'un mouton mort quelques heures auparavant et qui était rempli de bactéridies. Tous les moutons furent malades, avec élévation constatée de leur température ; un seul mourut qui avait été piqué sous la langue. Un des moutons qui guérirent n'avait pas reçu à la cuisse, avec une seringue de Pravaz, moins de dix gouttes de sang charbonneux. Ces faits, signalés à M. Toussaint, fort versé dans toutes les connaissances relatives au charbon, qui, dans le même temps, s’occupait à Chartres d’études sur cette affection et qui assistait quelquefois à nos expériences sur
le champ de Saint-Germain, lui parurent si surprenants qu'il ne voulut pas y croire et qu'il tint à faire lui-même une des inoculations. Le mouton survécut comme les autres.
Les poules qui ont été nourries par des aliments souillés du microbe du choléra des poules, lorsqu'elles ne meurent pas, peuvent être vaccinées. Il y a lieu dès lors de se demander si l’on ne pourrait arriver à vacciner des moutons pour l'affection charbonneuse en les soumettant préalablement et graduellement à des repas souillés des spores du parasite.
Dès lors l’idée qui présidait à nos recherches, à savoir que les animaux qui meurent spontanément du charbon dans le département d’Eure-et-Loir sont contagionnés par des spores de bactéridies charbonneuses répandues sur leurs aliments, prit dans notre esprit la plus grande consistance.
Reste la question de l’origine possible des germes de bactéridies. Si l’on rejette toute idée de génération spontanée du parasite, 1l est naturel de porter tout d’abord son attention sur les animaux enfouis dans la terre.
Voici ce qui arrive toutes les fois qu’un animal meurt spontanément du charbon; un établissement d'équarrissage est-il proche, on y conduit le cadavre. Est-il trop éloigné ou l’animal a-t-il peu de valeur, comme c’est le cas des moutons, on pratique une fosse sur place, à une profondeur de 0,50 à 0,60 ou 1 mètre, dans le champ même où l’animal a succombé, ou dans un champ voisin de la ferme, s’il a péri à l’écurie; on l’y enfouit en le recouvrant de terre. Que se passe-t-il dans la fosse et peut-il y avoir ici des occasions de dissémination des germes de la maladie? Non, répondent certaines personnes, car il résulte d’expériences exactes du docteur Davaine que l'animal charbonneux, après sa putréfaction, ne peut plus communiquer le charbon. Tout récemment encore, de nombreuses expériences ont été instituées par un des savants professeurs de l’École d’Alfort, grand partisan de la spontanéité de toutes les maladies. Il est arrivé à cette conclusion € que les eaux chargées de sang charbonneux, de débris de rate, et les terreaux obtenus en stratifiant du sable, de la terre, du fumier avec des débris de cadavres rapportés de Chartres, n’ont jamais (par l'inoculation) provoqué la moindre manifestation de nature charbon-
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neuse » (Colin, Bull. de l’Acad. de méd., 1879); mais il faut compter ici avec les difficultés de la recherche, difficultés que M. Colin a entièrement méconnues.
Prélever de la terre dans les champs de la Beauce et y mettre en évidence des corpuscules d’un à deux millièmes de millimètre de diamètre capables de donner le charbon par inoculation à des animaux, c’est déjà un problème ardu. Toutefois, par des lavages appropriés et en profitant de la puissance contagionnante de ces corpuscules-germes pour les espèces cobayes et lapins, la chose serait facile si ces corpuscules du parasite charbonneux étaient seuls dans la terre. Mais celle-ci recèle une multitude infinie de germes microscopiques et d'espèces variées, dont les cultures sur le vivant ou dans les vases se nuisent les unes aux autres. J’ai appelé l'attention de l’Académie sur ces luttes pour la vie entre les êtres microscopiques dans ces vingt dernières années; aussi, pour faire sortir d’une terre la bactéridie charbonneuse qu’elle peut contenir à l’état de germes, il faut recourir à des méthodes spéciales, souvent très délicates dans leur application: action de l’air ou du vide, changements dans les milieux de cultures, influence de températures plus ou moins élevées, variables avec la nature des divers germes, sont autant d'artifices auxquels on doit recourir pour empêcher un germe de masquer la présence d’un autre. Toute méthode de recherche grossière est fatalement condamnée à l’impuissance, et les résultats négatifs ne prouvent rien, sinon que dans les conditions du dispositif expérimental qu’on a employé, la bactéridie n’a pas apparu. L’argument principal invoqué par le savant professeur d’Alfort à l’appui des résultats négatifs de ses nombreuses inoculations, est que le charbon disparaît dans le cadavre d’un animal charbonneux au moment où il se putréfie. Cette assertion est exacte, et elle était bien connue des équarrisseurs avant même que le docteur Davaine en donnât une confirmation de fait. Souvent j'ai entendu les équarrisseurs, que je voyais manier des animaux charbonneux et que j’avertissais du danger qu’ils couraient, m'assurer que le danger avait disparu quand l’animal était avancé et qu’il fallait n'avoir de craintes que s’il était encore chaud. Quoique, prise à la lettre, cette assertion soit inexacte, elle trahit cependant l'existence du fait en question. Dans un travail antérieur,
M. Joubert et moi, nous avons donné la véritable explication du phénomène. Dès que la bactéridie, sous son état filiforme, est privée du contact de l’air ; qu’elle est plongée, par exemple, dans le vide ou dans le gaz acide carbonique, elle tend à se résorber en granulations très ténues, mortes et inoffensives. La putréfaction la place précisément dans les conditions de désagrégation de ses tissus. Ses corpuscules-germes ou spores n’éprouvent pas cet effet et se conservent, ainsi que le docteur R. Kock l’a montré le premier. Quoi qu’il ensoit, et comme l’animal, au moment de sa mort, ne contient que le parasite à l’état filiforme, il est certain que la putréfaction l’y détruit dans toute sa masse.
Si l’on s’arrêtait à cette opinion pour l’appliquer aux faits d’une manière absolue, on n'aurait qu'une vue incomplète de la vérité.
Assistons par la pensée à l’enfouissement du cadavre d’une vache, d’un cheval ou d’un mouton morts du charbon. Alors même que les animaux ne seraient pas dépecés, se peut-il que du sang ne se répande pas hors du corps en plus ou moins grande abondance? N'est-ce pas un caractère habituel de la maladie qu’au moment de la mort le sang sort par les narines, par la bouche, et que les urines sont souvent sanguinolentes ? En conséquence, et dans tous les cas pour ainsi dire, la terre autour du cadavre est souillée de sang. D'ailleurs, il faut plusieurs jours avant que la bactéridie se résolve en granulations inoffensives par la protection des gaz privés d'oxygène libre que la putréfaction dégage, et pendant ce temps le ballonnement excessif du cadavre fait écouler les liquides de l’intérieur à l'extérieur par toutes les ouvertures naturelles quand il n’y a pas, par surcroit, déchirure de la peau et des tissus. Le sang et les matières ainsi mêlés à la terre aérée environnante ne sont plus dans les conditions de la putréfaction, mais bien plutôt dans celles d’un milieu de culture propre à la formation des germes de la bactéridie. Hàtons-nous toutefois de demander à l'expérience la confirmation de ces vues préconçues.
Nous avons ajouté du sang charbonneux à de la terre arrosée avec de l’eau de levure ou avec del’urine aux températuresde l'été et aux tempé ralures que la fermentation des cadavres doit entretenir autour d’eux comme dans un fumier. En moins de vingt-quatre heures, il y a eu multiplication et résolution en corpuscules-germes
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des bactéridies apportées par le sang. Ces corpuscules-germes, on les retrouve ensuite dans leur état de vie latente, prêts à germer et propres à communiquer le charbon, non seulement après des mois de séjour dans la terre, mais après des années.
Ce ne sont là encore que des expériences de laboratoire. Il faut rechercher ce qui arrive en pleine campagne avec toutes les alternatives de sécheresse, d'humidité et de culture. Nous avons donc, au mois d'août 1878, enfoui dans un jardin de la ferme de M. Maunoury, après qu’on en eut fait l’autopsie, un moulon qui était mort spontanément du charbon.
Dix mois, puis quatorze mois après, nous avons recueilli de la terre de la fosse et il nous a été facile d’y constater la présence des corpuscules-germes de la bactéridie et, par l’inoculation, de provoquer sur des cochons d'Inde la maladie charbonneuse et la mort. Bien plus, et cette circonstance mérite la plus grande attention, cette même recherche des germes a été faite avec succès sur la terre de la surface de la fosse, quoique, dans l'intervalle, cette terre n’eût pas été remuée. Enfin les expériences ont porté sur la terre de fosses où l’on avait enfoui, dans le Jura, à 2 mètres de profondeur, des vaches mortes du charbon au mois de juillet 1878. Deux ans après, c'est-à-dire récemment, nous avons recueilli de la terre de la surface et nous en avons extrait des dépôts donnant facilement le charbon. A trois reprises, dans cet intervalle des deux années dernières, ces mêmes terres de la surface des fosses nous ont offert le charbon. Enfin, nous avons reconnu que les germes à la surface des terres recouvrant des animaux enfouis, se retrouvent après toutes les opérations de la culture et des moissons ; ces dernières expériences ont porté sur la terre de nos champs de la ferme de M. Maunoury. Sur des points éloignés des fosses, au contraire, la terre n’a pas donné le charbon.
Je ne serais pas surpris qu’en ce momentdes doutes sur l’exactitude des faits qui précèdent ne s’élèvent dans l'esprit de l’Académie. La terre, qui est un filtre si puissant, dira-t-on, laisserait donc remonter à sa surface des germes d'êtres microscopiques !
Ces doutes pourraient s’étayer même des résultats d'expériences que M. Joubert et moi nous avons publiées autrefois. Nous avons
annoncé que les eaux de sources qui jaillissent de la terre à une CH. CHAMBERLAND. 4
profondeur même faible sont privées de tous germes, à ce point qu’elles ne peuvent féconder les liquides les plus susceptibles d’altération. De telles eaux cependant sont en contre-bas des terres que traversent incessamment, quelquefois depuis des siècles, Les eaux fluviales, dont l'effet doit tendre constamment à faire descendre les particules les plus fines des terres superposées à ces sources. Celles-ci, malgré ces conditions propres à leur souillure, restent indéfiniment d’une pureté parfaite, preuve manifeste que ia terre, en certaine épaisseur, arrête toutes les particules solides les plus ténues. Quelle différence dans les conditions et les résultats des expériences que je viens de relater, puisqu'il s’agit au contraire de germes miecroscopiques qui, partant des profondeurs, remonteraient à la surface, c’est-à-dire en sens inverse de l’écoulement des eaux de pluie et jusqu’à de grandes hauteurs. Il y a là une énigme.
L'Académie sera bien surprise d’en entendre l'explication. Peutêtre même sera-t-elle émue à la pensée que la théorie des germes, à peine née aux recherches expérimentales, réserve à la science et à ses applications des révélations aussi inattendues. Ce sont les vers de terre qui sont les messagers des germes et qui, des profondeurs de l’enfouissement, ramènent à la surface du sol le terrible parasite. C’est dans les petits cylindres de terre à très fines particules terreuses que les vers rendent et déposent à la surface du sol, après les rosées du matin, ou après la pluie, que se trouvent, outre une foule d’autres germes, les germes du charbon, Il est facile d'en . faire l’expérience directe : que dans la terre à laquelle on a mêlé des spores de bactéridies on fasse vivre des vers, qu’on ouvre leur corps après quelques jours, avec toutes les précautions convenables pour en extraire les cylindres terreux qui remplissent leur canal intestinal, on y retrouve en grand nombre les spores charbonneuses. Il est de toute évidence que si la terre meuble de la surface des fosses à animaux charbonneux renferme les germes du charbon, et souvent en grande quantité, ces germes proviennent de la désagrégation par la pluie des petits cytindres excrémentitiels des vers. La poussière de cette terre désagrégée se répand sur les plantes à ras du sol et c’est ainsi que les animaux trouvent au parcage et dans certains fourrages les germes du charbon par lesquels ils se
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contagionnent, comme dans celles de nos expériences où nous avons communiqué le charbon en souillant directement de la luzerne. Dans ces résultats, que d'ouvertures pour l'esprit sur l'influence possible des terres dans l’étiologie des maladies, sur le danger possible des terres des cimetières, sur l'utilité de la crémation !
Les vers de terre ne ramènent-ils pas à la surface du sol d’autres germes qui ne seraient pas moins inoffensifs pour ces vers que ceux du charbon, mais porteurs cependant de maladies propres aux animaux? Ils en sont, en effet, constamment remplis et de toutes sortes, et ceux du charbon s’y trouvent en réalité toujours associés aux germes de la putréfaction et des seplicémies.
Et maintenant, quant à la prophylaxie de la maladie charbonneuse, n'est-elle pas naturellement indiquée? On devra s’efforcer de ne jamais enfouir les animaux dans les champs destinés à des récoltes de fourrages, ou devant servir au parcage des moutons. Toutes les fois que cela sera possible, on devra choisir, pour l’enfouissement, des terrains sablonneux ou des terrains calcaires, mais très maigres, peu humides et de dessiceation facile, peu propres en un mot à la vie des vers de terre. L’éminent directeur actuel de l’agriculture, M. Tisserand, me disait récemment que le charbon est inconnu dans la région des Savarts de la Champagne. Ne fautil pas l’attribuer à ce que dans ces terrains pauvres, tels que ceux du camp de Ghàlons, par exemple, l'épaisseur du sol arable est de 0",15 à 0",20 seulement, recouvrant un banc de craie où les vers ne peuvent vivre ? Dans un tel terrain, l’enfouissement d’un animal charbonneux donnera lieu à de grandes quantités de germes qui, par l'absence des vers de terre, resteront dans les profondeurs du sol et ne pourront nuire.
Il serait à désirer qu'une statistique soignée mit en correspondance dans les divers pays les localités à charbon ou sans charbon avec la nature du sol, en tant que celle-ci favorise la présence ou l'absence des vers de terre. M. Magne, membre de l’Académie de médecine, m'a assuré que dans l'Aveyron, les contrées où l’on rencontre le charbon sont à sol argilo-calcaire et que celles où le charbon est inconnu sont à sol schisteux et granitique. Or j'ai ouidire que dans ces derniers les vers de terre vivent difficilement.
J'ose terminer cette communication en assurant que, si les eultivateurs le veulent, l'affection charbonneuse ne sera bientôt plus qu'un souvenir pour leurs animaux, pour leurs bergers, pour les bouchers et les tanneurs des villes, parce que le charbon et la pustule maligne ne sont jamais spontanés, que le charbon existe là où il a été déposé et où l’on en dissémine les germes avec la complicité inconsciente des vers de terre; qu’enfin, si dans une localité quelconque on n’entretient pas les causes qui le conservent, il disparait en quelques années (1).
Sur la proposition de M. Thénard, l’Académie décide que le mémoire de M. Pasteur sera adressé à M. le ministre de l’agriculture.
M. Pasteur terminait par la phrase suivante sa communication à l’Académie de médecine :
« J'imagine que l’Académie aura peut-être fait la remarque que la théorie des germes paraît prendre plaisir à se jouer de ses adversaires. Tandis qu’ils s’épuisent dans la recherche de vaines contradictions, qu'ils ne parviennent même pas à formuler clairement (je fais ici allusion à une communication récente de M. Jules Guérin), elle agrandit ses conquêtes et fortifie ses méthodes. On n’arrêtera sa marche ni en France ni à l'étranger : un souffle de vérité l’emporte vers les champs féconds de l'avenir. »
(1) Voyez le travail très intéressant que M. Baillet a publié, il y a dix ans, sur les pâturages de l'Auvergne qui produisent ce que l’on nomme dans ce pays le mal de montagne (Mémoires du ministère de l’agriculture, 1870).
Dès 1876, un très habile vétérinaire, Petit, avait démontré que le mal de montagne n'était autre chose que le charbon, résultat confirmé de nos jours, dans des rapports administratifs remarquables, par M. Maret, de Sallanches. Une circonstance connue de tous dans le Cantal, c’est qu’il est des pâturages qui, depuis un temps immémorial, sont épargnés, qu’il en est où le mal sévit de temps à autre, qu’enfin on en trouve où le bétail est si fréquemment décimé qu’on les a désignés sous le nom de montagnes dangereuses, montagnes qu’on abandonne même souvent sans en tirer le moindre profit, « tout au moins pendant quelque années, » dit M. Baillet.
Cette dernière circonstance mérite une grande attention. C’est la preuve que la cause, quelle qu’elle soit, qui produit le charbon dans une localité, disparaît avec le temps. Nous en avons eu plusieurs exemples dans le cours de nos recherches en Beauce. M. Boutet, le vétérinaire si connu dans ce pays, nous a indiqué des champs maudits, c'est-à-dire des champs où leurs propriétaires assurent que le charbon serait inévitable sur les moutons qu’on y ferait parquer. Aussi le parcage y est-il interdit depuis un certain nombre d’années, c’est-àdire depuis la constatation des dernières mortalités sur ces champs. Or, sur cinq de ces champs, nous avons établi des troupeaux de moutons et la mortalité a été nulle, excepté pour un des troupeaux où elle a été de 1 pout 100.
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Cette Note, une des plus importantes au point de vue de l’étude de la maladie charbonneuse, renferme deux points essentiels :
1° Les animaux, et en particulier les moutons, auxquels on donne à manger des aliments sur lesquels on a répandu des spores de la bactéridie charbonneuse, peuvent contracter le charbon; et, dans ce cas, ils meurent avec tous les symptômes du charbon spontané.
Voici le résumé de nos expériences faites à Saint-Germain, près de Chartres, au mois d'août 1878, et dont il est parlé dans la Note précédente :
3 moutons ont reçu un repas de luzerne et de barbes d’orge coupées, arrosées de spores de bactéridies :
1 mort quatre jours après.
11 moutons ont reçu un repas de luzerne mélangée de chardons, le tout arrosé de spores de bactéridies :
3 morts : { après trois jours.
1 après quatre jours.
1 après six jours.
19 moutons ont reçu un repas de luzerne arrosée de spores de bactéridies :
à morts : 1 après quatre jours.
1 après sept jours.
1 après neuf jours.
1 moutons ont servi de témoins et ont reçu des repas de luzerne seule :
Pas de mort.
Ce court résumé nous montre nettement l'influence des corps piquants pour faciliter l'introduction des spores dans le corps des moutons. Parmi les moutons qui ont absorbé des spores, un certain nombre ont été malades avec élévation constatée de leur température et se sont remis ensuite.
2° La terre qui entoure les cadavres d'animaux morts charbonneux renferme des spores de bactéridies. La terre de la surface des fosses en renferme également. Ces spores sont ramenées, des profondeurs du sol à la surface, par les vers de terre.
Je dois ajouter que les vers de terre ne sont pas la cause unique pour laquelle les germes qui se sont formés dans la terre autour du cadavre sont ramenés à la surface du sol. Tous les insectes qui
vivent dans la terre et qui reviennent de tempsen temps à la surface, les labours un peu profonds, les défoncements du sol, ete., sont autant de causes qui ajoutent leur action à celle des vers de terre.
Ces faits avaient un corollaire obligé :
- Puisque les moutons contractent le charbon en mangeant des spores de bactéridies ; puisque, d’autre part, la terre à la surface des fosses où l’on a enfoui des animaux charbonneux contient ces mêmes spores, il doit être possible, en faisant parquer des moutons à la surface des fosses d’animaux charbonneux, de leur faire contracter le charbon. C’est, en effet, ce qui a lieu, comme le montre l’expérience suivante dont M. Pasteur a rendu compte à l’Académie des sciences dans sa séance du 6 septembre 1880.
Il y a deux ans, une épizootie charbonneuse se déclara sur les vaches d’un petit village du département du Jura (Savagna), que la maladie n’avait pas visité depuis un grand nombre d'années. Elle fut provoquée très probablement par une vache qui venait du haut Jura et qui était charbonneuse, à l'insu du boucher qui l'avait amenée.
Dans une prairie de plusieurs hectares, un peu inclinée, on a enfoui, à 2 mètres de profondeur et à des places distinctes, trois des vaches mortes charbonneuses en 1878. L'emplacement des fosses était encore parfaitement reconnaissable en 1880 à deux signes physiques : une petite crevasse, formée tout autour de la terre qui recouvre les fosses, délimitait celles-ci comme par un cercle; en outre l'herbe avait poussé plus dru sur les fosses que dans le reste de la prairie. Nous avions recueilli depuis deux ans, à intervalles variables de quelques mois, soit de la terre meuble, soit des déjeetions de vers de terre à la surface des fosses, et dans tous les cas nous y avions constaté la présence des germes du charbon, tandis qu'à quelques mètres seulement de ces fosses on n’en découvrait pas.
Nous avons fait établir sur les trois fosses un petit enclos, à l’aide d’une barrière à claire-voie et nous y avons placé quatre moutons. D’autres enclos pareils silués à quelques mètres des premiers renfermaient des moutons témoins.
L'expérience a commencé le 18 août 1880. Nos animaux étaient répartis de la façon suivante .
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Dans un 1° lot :
4 moutons marqués D sont placés au-dessus de la fosse d’une vache, morte au mois de juin 1878.
4 moutons marqués C sont placés au-dessus de la fosse d’une vache morte au mois de juillet 1878.
4 moutons non marqués servent de témoins.
Dans un 2° lot, distant du premier de 500 mêtres environ :
4 moutons marqués B sont placés au-dessus de la fosse d’une vache morte en septembre 1878.
2 moutons marqués À servent de témoins.
Tous les moutons étaient conduits le matin dans les enclos ; on les rentrait à l’étable pendant la nuit.
Le 24 août, l'herbe ayant été complètement mangée sur les fosses, on donne :
Aux 4 moutons D de l’herbe mélangée de barbes d’orge et de terre de la surface de la fosse ;
Aux 4 moutons C de l'herbe souillée par la terre de la surface de la fosse ;
Aux 4 moutons B de l’herbe simplement jetée sur la fosse.
Le 25 août à midi, un mouton G meurt charbonneux. Il est évident que celui-là s’est contagionné en mangeant de l’herbe qui avait poussé à la surface de la fosse, car les repas où on mélangeait l'herbe avec la terrre n’ont commencé que la veille.
Le 1° septembre un mouton D meurt charbonneux. Le 2 septembre un autre mouton D meurt également charbonneux.
Jusqu'au 7 septembre, date à laquelle on a cessé l’expérience, aucun animal n’a succombé.
En résumé, pendant une période de dix-huit jours pendant lesquels les animaux sont restés sur les fosses, il est mort :
2 moutons par le charbon sur l’une des fosses;
1 mouton par le charbon sur une autre fosse ;
Ô mouton sur la troisième ;
Au total le quart des animaux placés sur les fosses ; 0 mouton parmi les six témoins.
Il était dès lors démontré expérimentalement et rigoureusement que les fosses où l’on a enfoui des animaux charbonneux, sont dangereuses pour les animaux qui broutent l'herbe de la surface.
A la suite de ces expériences l’étiologie du charbon était établie d’une façon complète.
Voici une nouvelle Note qui, tout en confirmant les faits qui précèdent, établit que les germes charbonneux, une fois formés, peuvent conserver leur vitalité pendant un grand nombre d'années.
CIPAPITRECIV
SUR LA LONGUE DURÉE DE LA VIE DES GERMES CHARBONNEUX ET LEUR CONSERVATION DANS LES TERRES CULTIVÉES
Par MM. PASTEUR, CHAMBERLAND ct ROUX
Académie de médecine, 1‘ février 1881.
La Société centrale de médecine vétérinaire de Paris a nommé au mois de mai dernier une Commission et alloué les fonds nécessaires pour contrôler les faits nouveaux qui se sont produits récemment dans la science au sujet de l’étiologie du charbon, notamment les résultats qui concernent la présence des germes de celte maladie à la surface et dans la profondeur des terres où ont été enfouis des animaux morts charbonneux. La Sociélé m'a fait l'honneur de me nommer membre de cette Commission, qui, outre moi-même, est composée de notre confrère M. Bouley, de M. Camille Leblanc, membre de l’Académie de médecine, de M. Trasbot, professeur à l’École d’Alfort, et de M. Cagny, vétérinaire distingué à Senlis.
Je crois devoir faire connaître à l’Académie quelques-uns des résultats obtenus par la Commission.
À quelques kilomètres de Senlis se trouve la ferme de Rozières, qui, chaque année, fait des pertes cruelles par la fièvre charbonneuse. C’est cette ferme que la Commission, guidée par les judicieuses indications de M. Cagny, a pris pour champ de ses expérienees. Dans le jardin de la ferme, jardin elos de murs, se trou-
vent deux emplacements en quelque sorte préparés pour les études que la Commission voulait entreprendre. L'un de ces emplacements sert aux enfouissements depuis trois ans : l’autre à servi il y a douze ans et dans les années précédentes au même office, mais n'est plus utilisé depuis cette époque. La Commission m'a chargé d’abord de rechercher si, à la surface de ces fosses, la terre renfermait des germes charbonneux. A cet effet, M. Leblane me remit au mois de septembre dernier deux petites boîtes renfermant chacune environ » grammes de terre prélevés par lui-même à la surface de chacune de ces fosses. Après un lessivage et un traitement convenable de ces terres, nous avons inoculé leurs parties les plus ténues à des cochons d'Inde, qui sont morts rapidement et entièrement charbonneux.
La Commission procéda alors à l'expérience suivante, dont la surveillance fut confiée à deux de ses membres, MM. Leblanc et Cagny. Le 8 octobre, sur la fosse d’il y a douze ans, on a installé sept moutons neufs, c’est-à-dire qui n'avaient jamais eu le charbon. On les y a laissés pendant quelques heures dans l'après-midi, puis on les a rentrés à la bergerie, tout à côté du restant du troupeau. Tous les jours, quand il faisait beau, on conduisait les sept moutons sur celte fosse et après quelques heures on les ramenait à la bergerie. Il n’y avait pas d'herbe à la surface de la fosse et l’on ne donnait à manger aux moutons que dans la bergerie même.
Le 24 novembre 1880, MM. Leblanc, Cagny et moi, nous nous sommes rendus à la ferme de Rozières pour constater les résultats obtenus. Des sept moutons, un était mort le 24 octobre, un deuxième le 8 novembre, tous deux charbonneux; les autres se portaient bien.
Quant aux moutons témoins, c’est-à-dire tous ceux restant du troupeau, aucun n’était mort dans le même intervalle de temps. *
Voilà donc un nouveau contrôle précieux des faits que nous avons annoncés à l’Académie au mois de juillet dernier et plus récemment encore, avec cette double particularité très intéressante qu'il s’agit ici d’un séjour momentané à la surface d’une fosse où depuis douze ans on n’a pas enfoui d’animaux charbonneux, et que
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les moutons mis en expérience, qui ont eu deux morts sur sept dans l'intervalle de six semaines, n’ont pas pris de repas sur la terre de la fosse; d’où il résulte que le germe de Ja maladie n’a pu pénétrer dans leur corps que par suite de l’habitude bien connue qu'ont les moutons de flairer sans cesse la terre sur laquelle ils sont parqués.
Il n’est pas inutile d’ajouter que les emplacements meurtriers dont je viens de parler servent à la culture potagère de la ferme. Nous avons demandé au fermier si le charbon ne s’était jamais déclaré sur les habitants de la ferme. Le fermier nous répondit : « Cela n’a pas été constaté. Moi seul, et vous en voyez la cicatrice, nous dit-il en montrant son visage, moi seul ai eu une pustule maligne qui a guéri. » Il est présumable que, si les légumes consommés dans la ferme n'étaient pas cuits, les choses se seraient passées différemment et que la ferme aurait peut-être compté des victimes par la terrible maladie.
Combien d'enseignements d’une haute gravité dans les faits qui précèdent!
On croyait que la végétation et les cultures, par des phénomènes naturels de combustion et d’assimilation, détruisaient toutes les matières organiques des vidanges et des engrais. Un principe nouveau nous est révélé : combustion et assimilation végétales n’atteignent pas les germes de certains organismes microscopiques. Je ne crois pas que l’étiologie des maladies transmissibles se soit jamais enrichie d’un principe plus fécond, touchant l’hygiène et la prophylaxie de ces terribles fléaux. Qui pourrait assigner les cheminements, divers et multiples sans doute, des germes, depuis le moment de leur formation jusqu'à celui où ils frappent leurs victimes, lorsque ces germes sont des agents de contagion et de mort?
Les habitants de la ferme de Rozières foulent aux pieds les germes charbonneux, et ces germes n’ont atteint personne. Mais changez à peine, comme nous venons de le faire, les conditions de la vie des animaux dans la ferme et vous entrainez la mort rapide de certains d’entre eux, dont les chairs, par tel ou tel mode de transport du parasite charbonneux, piqüres directes ou piqûres “indirectes par des mouches, iront porter le mal chez de nouveaux
animaux et chez l’homme : témoin l’exemple cité du fermier luimême (1).
Voici maintenant une Note qui indique quelques-uns des moyens auxquels nous avons eu recours pour rechercher la présence des germes charbonneux dans les terres :
SUR LA CONSTATATION DES GERMES DU CHARBON DANS LES TERRES DE LA SURFACE DES FOSSES OU L’ONA ENFOUI DES ANIMAUX CHARBONNEUX
Par MM. PASTEUR, CHAMBERLAND et ROUX.
Académie de médecine, 8 mars 1881:
Toute terre contient une multitude de germes d’organismes microscopiques d'espèces variées, aérobies et anaérobies.
Dès lors à la surface des fosses où l’on a déposé des cadavres d'animaux charbonneux, les spores-germes de la bactéridie du charbon se trouvent associées à beaucoup d’autres germes. Si l’on se souvient d'expériences que nous avons décrites autrefois (juillet 1877) sur l'arrêt de développement possible de la bactéridie dans ses cultures artificielles ou dans le corps des animaux lorsqu'elle est associée à d’autres organismes microscopiques, on comprendra aisément qu'il y à là un grand obstacle à la recherche des germes charbonneux dans les terres. Ces difficultés sont telles que, à moins
(1) Une petite erreur s’est glissée dans la rédaction de cette Note. Le fermier dont il est parlé n'avait pas contracté la pustule maligne dans la ferme de Rozières, mais dans une autre ferme qu'il exploitait auparavant et qui était aussi une ferme à charbon.
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de précautions particulières, on peut échouer dans la constatation de la présence des spores charbonneuses dans les terres où cependant on en a introduit directement.
Par diverses méthodes on peut lever ces difficultés. Nous en ferons connaître deux de préférence :
La terre est lessivée par lavages successifs ; on laisse reposer les vases de décantation, dont on recueille à part les parties les plus ténues. Les dépôts se font plus rapidement quand, aux eaux de lavage, on ajoute quelques gouttes de chlorure de calcium.
Après avoir réuni tous les dépôts les plus fins, on les porte à 90 degrés, pendant vingt minutes, dans un bain-marie à température constante. Ces dépôts sont traités ensuite comme il va être dit :
Dans un tube, fermé à une de ses extrémités et un peu étranglé vers son tiers inférieur, on place des cailloux siliceux bien lavés ou des fragments de marbre, qui sont retenus par l’étranglement et remplissent les deux tiers supérieurs du tube. Un ou deux trous pratiqués dans la partie inférieure de ce tube, au-dessous de l’étranglement, entretiennent une circulation d’air dans toute la hauteur occupée par les fragments pierreux.
Après avoir délayé dans un peu d’eau de levure stérilisée les dépôts ténus dont nous avons parlé, on en humecte tous les fragments pierreux et on porte à l’étuve vers 30 ou 35 degrés. Enfin, après quelques heures d’exposition à ces températures, on lave les fragments pierreux avec un peu d’eau et on inocule tout ou partie du liquide ainsi préparé à des cobayes ou à des lapins. On conclut à la présence de la bactéridie dans la terre quand ces animaux meurent charbonneux, leur sang et leur rate étant remplis du parasite de celte affection.
Le chauffage des dépôts les plus ténus de la terre à 90 degrés, a pour but de détruire tous les germes d'organismes microscopiques que recèle cette terre et qui ne résistent pas à cette température. On sait que nous avons constaté depuis longtemps que les spores du charbon conservent, au contraire, leur faculté germinative à 90 et même à 95 degrés.
L'emploi des fragments pierreux, d’autre part, a pour but d'offrir aux spores de la bactéridie une grande surface de culture avec beaucoup d’air. Comme les germes des anaérobies ne germent pas
dans ces conditions, à cause de la présence de l'air, la bactéridie prend de l’avance sur les germes anaérobies qui pourraient se développer dans le corps des lapins ou des cobayes. Les vers de terre ramènent en effet, à la surface du sol, en même temps que les germes du charbon, les germes des diverses septicémies.
Une autre méthode, peut-être meilleure, consiste à porter les dépôts des terres, préparés comme 1l a été dit ci-dessus, et délayés dans du bouillon de levure, à 42 et 43 degrés. À cette température, dans l’eau de levure, les spores-germes de la bactéridie ne se développent pas. Gette température, au contraire, convient à la culture de beaucoup de germes que les terres renferment.
Après quelques heures d'exposition et de culture commencées à cette température, on porte les vases à 75 degrés, température qui détruit toutes les cultures en voie de développement sans toucher aux spores du charbon ; puis, on inocule aux lapins et aux cobayes.
Des terres quelconques prises dans des champs où l’on n’a pas enfoui d'animaux charbonneux, traitées comme on vient de le dire, ne donnent jamais le charbon, mais très fréquemment la septicémie. À cause des fumiers el des excréments, les germes des diverses septicémies sont partout répandus.
Les déjections des vers de terre, prélevées de préférence au printemps ou à l’automne, époque où elles sont très nombreuses à la surface des fosses d’enfouissement des animaux charbonneux, sont quelquefois tellement chargées des spores-germes du charbon, qu’il suffit d’une simple inoculation des dépôts des terres lessivées, dépôts préalablement portés un quart d'heure à 90 degrés, pour provoquer l'affection charbonneuse chez les cobayes ou les lapins.
A la suite de ces diverses communications, 1l semblait qu'aucun doute ne pouvait subsister sur la présence des spores de bactéridies à la surface des fosses d'animaux charbonneux. Mais c’est une illusion que se font les savants lorsqu'ils s’imaginent que les faits qu'ils ont constatés et qui ont pour eux la clarté de l'évidence, ne seront pas contestés par d’autres qui malheureusement ne veulent pas le plus souvent se résigner à répéter les observations
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dans les conditions précises qui ont été indiquées par leurs auteurs. Ces discussions entre observateurs qui ne se placent pas dans les mêmes circonstances, aigrissent quelquefois les discussions, jettent le doute dans les esprits et obligent de porter la question devant une commission compétente qui juge en dernier ressort. Si la vérité se trouve alors démontrée avec plus de force pour le public, beaucoup de temps a été perdu qui aurait pu être employé plus utilement pour la science.
Quoi qu'il en soit, le fait de la présence des spores de bactéridies à la surface des fosses d'animaux charbonneux, fut vivement con-
testé par un savant professeur de l’école vétérinaire d’Alfort,
M. Colin. Une Commission fut nommée, et voici le rapport qui mit fin au débat :