‹ Le charbon et la vaccination charbonneuse d'après les travaux récents de M. PasteurChapitre 27 sur 63 · EXPÉRIENCES SUR LA VACCINATION PRÉVENTIVE DU CHARBON CHEZ LE MOUTON · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCES SUR LA VACCINATION PRÉVENTIVE DU CHARBON CHEZ LE MOUTON

Aapport de M. BouTer (de Chartres).

Académie de médecine, 26 juillet 1881.

La grande découverte de l’atténuation des virus à l’aide d’une culture particulière et son application à la vaccination préventive du charbon ne pouvaient pas laisser indifférent le corps médical d'Eure-et-Loir, ce département qui est la terre classique des maladies charbonneuses.

Aussi, dans sa séance du 27 avril dernier, répondant à la demande de médecins et de vétérinaires de la localité, le conseil général invitait-il M. le préfet à constituer une commission d’études expérimentales et votait-il une allocation spéciale pour subvenir aux dépenses de ces études.

Le 10 juin, la Commission était nommée et huit jours après, le 18, elle arrêtait son programme en décidant :

1° Qu'elle bornerait, pour le moment, ses éxpériences à l'espèce ovine ;

2° Que. pour les expériences, elle se’ procurerait deux lots de moutons à peu près égaux en nombre, l’un préalablement soumis à la vaccination préventive et l’autre absolument vierge de loute vaccination ;

3° Qu’enfin les deux lots, comprenant de trente à quarante bêtes au total, seraient inoculés au moyen de la seringue Pravaz, avec

du sang pris sur un mouton ayant succombé au charbon, dans une ferme beauceronne, depuis moins de douze heures.

Conformément à ce programme, le 16 juillet courant, à dix heures du matin, la Commission se rendait à la ferme de Lambert, commune de Barjouville, près de Chartres, où elle avait réuni depuis quelques jours au milieu d’un pré, seize moutons beaucerons achetés dans les environs, et dix-neuf moutons du troupeau d’Alfort, vaccinés préventivement par l'honorable et savant M. Pasteur.

En même temps, un mouton, mort à six heures du matin chez un cultivateur voisin, était amené dans le champ d’expériences.

Ce mouton ayant élé aussitôt ouvert et ayant montré, à l’œil nu comme au microscope, toules les lésions caractéristiques du charbon, la Commission procéda, avec son sang, à l'inoculation successive des trente-cinq bêtes, en ayant la précaution de les prendre alternativement dans chaque lot.

L'opérateur se servait d’une seringue de Pravaz pouvant contenir un centimètre cube de liquide. L’instrument étant rempli de sang puisé directement dans les diverses parties du corps du mouton charbonneux, notamment dans la jugulaire, dans le cœur, dans la rate, on le vidait en injectant, par parts à peu près égales, le contenu dans le tissu cellulaire sous-cutané de la cuisse gauche de deux bêtes, une de chaque lot. Chaque animal fut ainsi inoculé avec une dizaine de gouttes de sang charbonneux, et les conditions d’inoculation furent exactement les mêmes pour les deux lots.

Le surlendemain, 18, conformément à l’avis publié par les journaux de la localité, la Commission se rendait de nouveau à la ferme de Lambert, où les trente-cinq moutons inoculés avaient séjourné dans le même parc et avaient été soumis à la même alimentation, depuis le commencement des expériences. Elle reconnut aussitôt que pas un mouton d’Alfort n'avait succombé; que pas un ne paraissait même indisposé. Elle remarqua, par contre, que, dans le lot de moutons beaucerons, dix étaient morts et plusieurs étaient tristes, abattus.

Elle procéda à l’autopsie des dix bêtes ci-dessus, en présence de beaucoup de médecins et surtout de vétérinaires des environs; en

présence de M. Roux, aide de M. Pasteur; en présence aussi de M. le préfet, de M. Bornier, secrétaire général, de M. Boissard, conseiller de préfecture, de tout le conseil d'arrondissement de Chartres, et d’un assez grand nombre de curieux.

Sur tous les cadavres, elle constata un épanchement de sérosité citrine assez abondant, parsemé de quelques petits caillots de sang noir en dedans de la cuisse gauche et au-dessous de la peau, à la place sur laquelle avait été pratiquée l’inoculation. Elle constata, en outre, comme elle avait fait sur le mouton qui a fourni le virus, toutes les lésions particulières au charbon.

Pendant que se faisait l’autopsie des dix moutons qui précèdent, deux autres moutons beaucerons mouraient et présentaient les mêmes lésions.

Enfin, le 19, il ya aujourd’hui huit jours, à neuf heures du malin, soixante et onze heures après l’inoculation, des quatre moutons beaucerons qui restaient, trois encore avaient succombé.

Un seul de ce lot a survécu et survit aujourd'hui.

Quant aux moutons d’Alfort, ils n’ont cessé de bien boire et de bien manger ; ils ont continué à être gais, à se bien porter, en un mot jusqu'à samedi dernier, 23 courant, jour auquel ils ont été réexpédiés à la ferme de Vincennes, d’où ils provenaient.

Voilà le fait de Chartres, avec la caractéristique propre qui le distingue un peu. du fait de Melun, que l’Académie connait.

A Melun, les expérimentateurs ont inoculé les animaux avec le virus très virulent cultivé dans le laboratoire de M. Pasteur depuis plus de quatre ans (mars 1877), tandis qu'à Chartres nous avons inoculé les nôtres avec le sang pris sur un mouton mort du charbon dans une ferme de Beauce, depuis quatre heures seulement.

Ajoutons qu’à Melun, le troisième jour de l'inoculation, une des bêtes vaccinées est morte, tandis qu’à Chartres toutes les bêtes vaccinées ont résisté.

Ajoutons enfin, qu'à Melun, tous les moutons non vaccinés ont succombé à la suite de l’inoculation, tandis qu’à Chartres un de ces moutons a été réfractaire. Cette résistance, —un seul sur seize, — n’a nullement étonné les membres de la Commission, qui presque tous s’altendaient à la voir se manifester sur un plus grand nombre de sujets, ainsi qu’ils l’avaient remarqué déjà en 1850, 1851 et

1892, alors qu'ils pratiquaient les nombreuses inoculations qui ont si bien démontré, contrairement à l'opinion généralement admise à celte époque, la nature charbonneuse du sang de rate.

Sauf ces différences, que l’Académie appréciera, les expériences de Chartres peuvent être considérées comme une seconde édition de celles de Melun. Elles se résument, d’ailleurs, en quelques lignes : dix-neuf moutons qui avaient subi la vaccination préventive ont tous résisté à l’inoculation charbonneuse, tandis qu’au contraire, sur seize moulons qui n'avaient pas été soumis à celte vaccination préalable, la même inoculation en a tué quinze.

Les choses étant ainsi, la conclusion que nous avons honneur de soumettre à l’Académie nous paraît s'imposer ; la voici :

La vaccination préventive du mouton met complètement la bête à l'abri du charbon.

Reste à savoir combien de temps durera cette immunité.

C’est ce que la Commission locale d'Eure-et-Loir, au nom de laquelle j'ai l'honneur de parler en ce moment devant vous, se propose d'étudier sur les nombreux troupeaux qui vont maintenant être vaccinés dans les environs de Chartres; et quand notre étude sera complète, nous en ferons l’objet d’une nouvelle communication à l’Académie, si l’Académie veut bien consentir à nous entendre encore une fois sur cet autre côté très intéressant de la question qui nous occupe.

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