CHAPITRE XV
Le remarquable rapport adressé par M. Baillet, directeur de l'École vétérinaire de Toulouse, à M. le ministre de l'Agriculture, nous fournit les renseignements suivants sur les expériences d’inoculations préventives qui ont été faites en janvier et février 1882 à l'École de Toulouse. L'Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, la Société de médecine de Toulouse, la Société d'agriculture de la Haute-Garonne avaient délégué plusieurs de leurs membres pour suivre la série des opérations. A eux s’étaient joints des médecins, des vétérinaires de la ville et de la garnison : tous ont été frappés du résultat concluant auquel a conduit la méthode Pasteur. Quelques-uns d’entre eux ont exprimé le désir que des essais semblables fussent faits sur les bêtes bovines qui, dans cette région, sont peut-être plus fréquemment atteintes du charbon que les moutons. Tous se sont plu à reconnaître qu’il a été donné à l’École de Toulouse une démonstration frappante de l'efficacité de la méthode.
Par une lettre en date du 21 décembre 1881, M. le ministre de l'Agriculture autorisa M. Baillet, directeur de l’École nationale vétérinaire de Toulouse, à faire procéder, à l’École, à une expérience destinée à démontrer aux élèves l'efficacité de l’inoculation préventive du charbon d’après la méthode Pasteur, et à en vulgariser la connaissance dans la région.
M. Baillet s’entendit aussitôt avec M. Givelet, propriétaire de la ferme de Montredon, annexée à l’École ; M. Givelet mit à la dispo-
sition de l'École vingt-six antenais de race lauragaise et quatre brebis pleines, destinés à subir les inoculations préventives. D'un autre côté, M. Baillet fit acheter, pour servir de témoins au moment de l’épreuve définitive, quatre antenais de même race que les précédents et une brebis pleine.
Enfin, dans le cours de l'expérience, deux brebis et plusieurs lapins ont été acquis pour répondre à diverses indications.
Tous ces animaux divisés en deux groupes, celui des brebis et celui des antenais, ont été placés ensemble dans deux locaux différents, et ont vécu de la même vie pendant toute la durée de l'expérience.
Ensuite, M. Ballet, après avoir reçu de M. Pasteur des instructions sur ia marche à suivre pour rendre concluante l’expérience projetée, inocula, le 11 janvier, le premier vaccin charbonneux arrivé la veille à Toulouse.
Dans cette première séance, conformément au plan qui, d’après les indications de M. Pasteur, avait été arrêté entre M. Baillet et MM. les professeurs Labat et Peuch, les bêtes ovines dont on pouvait disposer ont été partagées en trois groupes.
Tous les animaux du premier groupe, composé de treize moutons et de deux brebis, ont été inoculés par l’injection à la face interne de la cuisse droite de la quantité du premier vaccin contenue dans une division de la seringue de Pravaz (soit 18 centigrammes).
Tous ceux du second groupe, composé également de treize mèàles et de deux brebis pleines, ont été inoculés par une quantité double du même vaccin, injectée, moitié à la face interne de la cuisse droite, et moitié à la face interne de la cuisse gauche.
Enfin tous ceux du troisième groupe, comprenant quatre moutons et une brebis pleine, n’ont été soumis à aucune inoculation.
A la suite de cette première inoculation, pratiquée avec un virus très faible, une deuxième vaceination a eu lieu le 24 janvier 1882 avec le deuxième vaccin, expédié de Paris le 21 janvier et arrivé à Toulouse dans la soirée du 23. Dans cette seconde opération tous les animaux vaccinés le 11, l’ont été de nouveau, mais par une seule injection faite à la face interne de l’une des cuisses. Il estinutile d'ajouter que les quatre moutons et la brebis destinés à servir de témoins n’ont pas subi cette inoculation.
Un incident qui s’est produit à l’occasion de l’envoi du virus a introduit dans les opérations un élément sur lequel on n'avait pas d’abord compté. A la suite d’un malentendu dans les envois, un nouveau tube de deuxième vaccin arriva, le 26, à Toulouse. A cette époque, tous les sujets avaient déjà subi depuis deux jours la deuxième vaccination, et il n’était nullement indiqué de recourir à une troisième. Néanmoins, MM. Baillet, Peuch et Labat se décidèrent à inoculer, le 27, deux brebis étrangères au troupeau. Sur l’une d'elles fut pratiquée une seule injection; sur l’autre on en fit deux. À partir du 27, ces deux bêtes vécurent avec les autres brebis mises en expérience, mais on doit noter qu’elles ne furent plus soumises à aucune autre inoculation préventive, et qu’elles furent réservées pour être inoculées du virus très virulent au moment où devait se terminer l'expérience.
D’après le premier plan qui avait été tracé, on pensait, à Toulouse, que la vaccination du 24 janvier devait clore la série des inoculalions préventives. Il n’en fut rien parce qu’à Paris, M. Pasteur craignit que le virus injecté à cette date fût trop faible (1) pour metire l’économie à l’abri de la contagion, et avait exprimé le désir qu'une troisième inoculation préventive füt tentée. Celleci eut lieu le 6 février avec un troisième vaccin envoyé de Paris le 4 et arrivé à Toulouse dans la soirée. Elle eut lieu sur vingt-cinq des vingt-six moutons (2) déjà inoculés, et sur les quatre brebis qui jusqu'alors avaient subi le même sort. Celles-ci avaient toutes les quatre mis bas la veille, c’est-à-dire Le 5 février.
Cette troisième inoculation fut la dernière qui fut vratiquée
(1) Le deuxième vaccin du 24 janvier n'ayant pas été employé en totalité pour les vingt-six moutons et les quatre brebis, M. Peuch utilisa ce qui restait à inoculer deux lapins, l’un par une seule injection, l’autre par deux. Le second de ces animaux mourut cent six heures après l’inoculation, et le premier cent huit heures seulement après cette opération. Tous deux présentèrent à un haut degré toutes les lésions du charbon, et leur sang, riche en bactéridies, fut inoculé à un troisième lapin. Celui-ci mourut quarante-neuf heures après l’ino-
culation. Ce fait témoigne que le virus jugé trop faible pour vacciner les moutons, suffit pour tuer les lapins.
(2) Nous ne signalerons plus ici que vingt-cinq moutons à inoculer au lieu de vingt-six, parce que l’un d’eux était mort le 26, à la suite d’une indigestion. L’autopsie de ce sujet, faite avec le plus grand soin par M. Peuch, n’a offert aucune des lésions du charbon; le sang, qui, d'ailleurs, ne contenait pas de bactéridies, a pu être inoculé à un lapin sans provoquer chez ce rongeur aucun trouble de la santé.
comme préventive. Tous les sujets la subirent, comme les deux précédentes, sans qu'aucun d’eux éprouvät dans sa santé des troubles assez sérieux pour compromeltre son existence. On peut d'autant plus sûrement donner celte affirmalion, que les animaux avaient été soumis à une surveillance assidue, et que des mesures avaient été prises pour s'assurer s'ils seraient ou ne seraient pas en proie à un mouvement fébrile assez accentué.
En effet, d’après les instructions données par M. Pasteur, et afin de mieux juger de lPaction produite par le virus, on a fait prendre tous les jours, à trois heures et demie, la température rectale des animaux inoculés. Pour cela, on a attribué à chacun d'eux un numéro, et on a dressé des tableaux où sont consignées les températures de chaque jour. L'opération a constamment été faite avec le plus grand soin par MM. les répétiteurs Cadéac et Pendriez, assistés des élèves de la quatrième année, et sous la direction de MM. Peuch et Labat.
De l'examen de ces tableaux il résulte que dans les jours qui ontsuivi chacune des trois inoculations, la température s’est élevée de quelques dixièmes de degré à la fois chez les bêtes inoculées préventivement et chez les témoins ; l'élévation était sensiblement la même de part et d’autre ; il n’y a donc pas lieu d'admettre qu’un mouvement fébrile bien caractérisé ait été la conséquence des inoculations préventives. Pourtant, malgré l’absence de ce caractère, l’immunité a été certainement acquise à tous les sujets d’expérience. C’est ce qui a été clairement démontré par les résultats de l'expérience comparative par laquelle à été terminée la première série des opérations.
Cette dernière expérience a eu lieu le 18 février. A celte époque, nous étions en possession de vingt-cinq moutons et de quatre brebis inoculés préventivement à trois reprises différentes; de deux brebis inoculées préventivement une seule fois, le 27 janvier; de quatre moutons et une brebis destinés à servir de témoins, el n'ayant subi aucune espèce d'inoculation; et de trois agneaux nés de mères inoculées, après la deuxième inoculation.
Le quatrième était né de la brebis témoin qui a succombé depuis, comme on le verra plus loin.
Le 18 février, on a inoculé avec le virus virulent :
4° Huit moutons et une brebis qui avaient été vaccinés trois
fois préventivement ;
2° Deux brebis qui n’avaient été inoculées qu’une fois préventivement ; |
3° Les quatre moutons et la brebis, témoins.
Un mouton fémoin est mort le 20 février, quarante-trois heures après l’inoculalion.
Un mouton et une brebis fémoins sont morts dans la nuit du 20 au 21 février, soixante heures après l’inoculation.
Un quatrième mouton témoin est mort le 22 février au matin.
Le cinquième mouton fémoin a été très malade pendant cinq jours, mais il a échappé à Ja mort et s’est rétabli.
Quant à la brebis et aux huit moutons qui avaient été vaccinés trois fois, ils ont parfaitement résisté. Il en a été de même des deux brebis qui n'avaient été vaccinées qu’une seule fois.
Quelques-uns d’entre eux ont, par moment, manifesté un peu de tristesse, mais ils n’ont jamais cessé de manger el se sont remis rapidement. Leur température s’est pourtant élevée de 1, 2 et même 3 degrés au-dessus de la température initiale: ce qui montre que plusieurs ont été en proie à un mouvement fébrile assez marqué et qu'ils n’ont échappé à l'influence du virus viruent qu’à la faveur de l’immunité dont ils avaient été pourvus par une ou par trois inoculations préventives.
Les cinq témoins inoculés du virus virulent sans avoir été soumis à une vaccination préventive ont tous été atteints du charbon, et si l’un d’eux a survécu, il l’a dû uniquement à une force de résistance que l’on rencontre de loin en loin chez certains animaux.
On n’a pu conserver aucun doute sur la nature de la maladie à laquelle ont succombé quatre des témoins, car, à l’autopsie, ils ont présenté toutes les lésions caractéristiques du charbon, et leur sang s’est montré particulièrement riche en bactéridies.
Les deux tiers des animaux vaccinés et trois agneaux nés pendant l'expérience ont été réservés pour des essais ultérieurs à faire, suivant le désir de la Société d’agriculture, et pour constater : l° siles animaux vaccinés résisteront aussi bien à l’inoculation
du sang charbonneux qu’à l’inoculation du virus très virulent ; CH. CHAMBERLAND. Il
2 si l’immunité se conservera au delà d’un certain temps; 3° enfin si l’immunité est acquise aux agneaux nés de mères vaccinées pendant la gestation.
Nous voyons ici intervenir, et pour la première fois, trois inoculations préventives au lieu de deux. Nous avions reconnu, en effet, à ce moment, que nos vaccins avaient sensiblement diminué dans leur virulence. Afin d’être plus certain du résultat, M. Pasteur manifesta le désir de faire subir aux animaux une troisième inoculation préventive, ce qui fut fait. Mais il faut reconnaitre que les craintes de M. Pasteur étaient exagérées, car deux brebis qui n'avaient reçu que la seconde inoculation vaccinale résistèrent aux effets du virus virulent.