CHAPITRE XVI EXPÉRIENCES DE NEVERS
La Société d'agriculture de la Nièvre, convaincue de l'importance considérable qui pouvait résulter pour ce département de l'application de l'immortelle découverte due à M. Pasteur, relativement à la vaccination préventive des animaux domestiques, et désirant que les propriétaires et les agriculteurs connussent les expériences et pussent se rendre compte par eux-mêmes, de l’exaclitude de la méthode pastorienne, décida, dans sa séance du 7 janvier 1882, de renouveler à Nevers les expériences si démonstralives de Pouilly-le-Fort.
Une commission prise dans son sein fut nommée séance tenante ; elle fut composée de M. le comte de Bouillé, président ; MM. Régnier, agriculteur à l'Isle; Louis Colas, agriculteur au Crot-de- Chevigny; Suif, propriétaire à Challuy ; Gautier, agriculteur à Chaumont; Farine, Guerrin, Durand, médecins-vétérinaires à Nevers. Un local des plus convenables, situé au port de Médine, fut mis à la disposition de la Société par l'administration des Ponts et chaussées. Une circulaire fut expédiée par le Président, dans tous les sens, invitant les agriculteurs et les vétérinaires du département et des départements du centre à assister aux expériences qui allaient être effectuées sur des animaux des espèces chevaline, bovine, ovine,
La série des opérations élait distribuée dans l’ordre suivant :
Samedi 11 mars, à deux heures du soir : première inoculation vaccinale par virus charbonneux atténué ;
Samedi 25 mars, à deux heures du soir : inoculation vaccinale par virus charbonneux moins atténué ;
Jeudi 6 avril, à deux heures du soir : troisième inoculation par virus très virulent ;
Samedi 8 avril, à deux heures du soir: autopsie des animaux morts.
Les sujets d'expérience comprenaient : trois juments numérotées 1,2,3; onze animaux bovinés, comprenant : quatre bouvillons, une génisse, deux vaches à lait froment clair ; une vache suitée et son veau femelle âgé de trois mois; une vache poii blanc, huit ans; un veau blanc, sept mois. .
L'espèce ovine comprenait vingt sujets, savoir : quatre brebis southdown-berrichonnes avec leurs quatre agneaux; un bélier, deux ans, même race; six brebis, dix-huit mois, race dishleyberrichonne ; cinq moutons southdown, dix-huit mois.
Il fut convenu : 1° que deux sujets de l'espèce chevaline désignés par leurs numéros seraient vaccinés ;
2% Que six animaux de l'espèce bovine portant dans leur classement les numéros impairs seraient vaccinés ; tandis que quatre ne le seraient pas et que le bouvillon classé n° 8 serait gardé comme témoin ; que ces animaux seraient de plus attachés à la crèche, de façon qu'un sujet non vacciné fût entre deux vaccinés ;
3° Que les onze brebis et agneaux vaccinés seraient distingués par un ruban bleu et mélangés aux non-vaccinés ;
4o Que tous les sujets vaccinés et non vaccinés suivraient le même régime. |
Le samedi 11 mars, M. Eugène Viala, délégué du laboratoire de M. Pasteur, procéda à l’inoculation du premier vaccin charbonneux très atténué. Pour l’espèce chevaline, le point vaccinal fut choisi sur le côté gauche de l’encolure ; pour lespèce bovine, la vaccination eut lieu dans le tissu cellulaire sous-cutané, situé en haut et en arrière de l'épaule gauche.
Les onze sujets de l'espèce ovice, pris indistinctement dans le lot, furent vaccinés à la cuisse gauche.
Rien d’anormal ne se présente dans l’état de ces animaux qui, jusqu’au 25 mars, continuent à se bien porter.
Le 25 mars, a lieu l’inoculation du deuxième vaccin charbonneux, moins atténué que le premier et qui, comme on sait, pourrait être mortel pour des animaux non vaccinés par le premier vaccin. Dans
celte opération, on changea le lieu d'élection vaccinale; ainsi, les juments furent vaccinées à la face droite de l’encolure; les bovidés, au défaut de l’épaule droite; les moutons, à la cuisse droite ; l’un de ces derniers, cependant, à la demande de M. Pigeon, fut vacciné à la face interne de l’avant-bras droit et marqué comme signe distinctif, à ce même membre, par un ruban rouge.
Les jours suivants, quelques sujets sont atteints d'’ædèmes, de boiterie, de fièvre, de tristesse; mais peu à peu ils reviennent à l’état normal et, le 7 avril, jour de la troisième vaccination recommandée par M. Pasteur, tous les animaux étaient dans une situation sanitaire excellente. Toutefois un des deux agneaux inoculés mourut le 31 mars. L’autopsie démontra qu’il avait succombé non à la fièvre charbonneuse, mais à la septicémie.
Le T7 avril, eut lieu la troisième vaccination, qui ne parut produire aucun effet appréciable sur les animaux opérés.
Enfin le 20 avril, M. Eugène Viala procéda à l’inoculation virulente charbonneuse de tous les animaux vaccinés ou non vaccinés servant aux expériences. Trois cobayes ayant reçu, avant son départ de Paris, le virus charbonneux, devaient lui fournir le sang mortel nécessaire.
À son arrivée à Nevers, l’un de ces cobayes mourait à onze heures du matin, et c’est avec le sang de cet animal recueilli dans le cœur même que l'inoculation fut pratiquée sur une partie des sujets d'expérience, tandis que l’autre partie de ces sujets était inoculée par le virus très virulent préparé dans le laboratoire de M. Pasteur.
Après un malaise léger el passager, les animaux vaccinés reprennent leur vigueur, leur appétit et leur gaité ordinaires.
Les résultats de ces opérations peuvent se résumer ainsi :
Trente-quatre animaux appartenant aux trois principales espèces domestiques servirent aux expériences de vaccination charbonneuse et se composaient de : trois juments, onze bovidés, seize brebis et quatre agneaux.
Sur les trois juments, deux furent vaccinées et résistèrent facilement à l’inoculation virulente mortelle. La troisième, non vaccinée, ne put supporter le virus mortel.
Sur les onze sujets de l’espèce bovine, six furent vaccinés et
triomphèrent de l’inoculation charbonneuse. L'un de ces animaux, le n° 8, ne fut ni vacciné ni inoculé, afin d’être gardé comme témoin,
Sur les quatre autres sujets de ce groupe, qui ne furent pas vaccinés et qui subirent l’inoculation virulente, deux succombèrent, dont une, la vache n° 6, avec tous les symptômes très accusés de la fièvre charbonneuse, et le n° 4 avec les lésions propres à la septicémie ; tandis que les deux autres, n° 2 et n° 10, après quelques désordres assez graves, symptômes évidents de la lutte que les cellules du corps animal eurent à soutenir contre les microbes mortels introduits, survécurent à celte inoculation charbonneuse.
Sur les vingt animaux de l’espèce ovine, onze sujets furent vaccinés et l’un d’eux, un agneau, succomba à cette opération avec les lésions propres à la septicémie.
Les dix survivants et vaccinés sortirent indemnes de l'épreuve mortelle.
Deux autres sujets ni vaccinés ni inoculés furent gardés comme témoins.
Les sept autres non vaccinés succombèrent très rapidement aux suites de Pinoculation charbonneuse.
En résumé, dix-huit animaux vaccinés et inoculés survécurent, tandis que sur les douze animaux non vaccinés, mais inoculés, dix sont morts.
« Une particularité, dit le rapport, à signaler en faveur de la vaccination, c’est que les animaux vaccinés, qui presque tous présentaient des œdèmes plus ou moins volumineux à la suite des vaccinations des virus atténués, ne présentèrent aucun œdème, même léger, après l'inoculation de la matière virulente mortelle. Ii est aonc indéniable et patent que la méthode pastorienne a conféré l’immunilé absolue, jusqu’à ce jour, aux dix-huit sujets vaccinés. »
J'ai résumé, aussi fidèlement que possible, le rapport fait par M. Durand à la Société d'agriculture de la Nièvre; il est, comme
on le voit, tout à fait favorable à la vaccination charbonneuse. Il y a cependant un point sur lequel je ne suis pas d’accord avec M. Durand, c’est celui où cet habile vétérinaire croit pouvoir affirmer que le veau n° 4 est mort de septicémie et non du charbon. Voici textuellement le rapport de l’autopsie de cet animal :
€ Infiltration de toute l'épaule droite se prolongeant sur l’encolure et occupant toute la surface droite et inférieure de l’abdomen, Les muscles, rouge-brun à leur surface, sont pàles et comme cuits dans leur coupe.
» Cavité abdominale : Sérosité abondante ; congestion de l’intestin grêle à certains points; rate volumineuse, très épaissie au centre ; la coupe laisse échapper un sang lie de vin prononcé ; foie fortement congestionné.
» Cavité thoracique : péricarde et cœur couverts de pétéchies, sang diffluent, non coagulé, noir dans les ventricules ; oreillettes distendues, très flasques; poumons parsemés de points hépatiques; bronches remplies de mucosilés spumeuses.
» Étudié au microscope, le sang contient les germes de la septicémie. »
Je ne suis pas assez versé dans les connaissances vétérinaires pour savoir si les praticiens reconnaîtront là les signes de Ia septicémie et non ceux du charbon; ce que je puis dire c’est que souvent des animaux morts charbonneux nous ont présenté les mêmes caractères.
Ce qui me rend surtout défiant, c’est la phrase où M. Durand dit que le sang étudié au microscope contient les germes de la septicémie. Qu’entend M. Durand par ce terme germes de septicémie ? Veut-il parler des véritables germes ou spores qui se forment au bout d’un certain temps dans l’intérieur des filaments du vibriorr septique ou bien des vibrions eux-mêmes ? M. Durand n’a pu voir les vérilables germes septiques parce que ceux-ci se forment au bout d’un temps assez long dans le sang et l’autopsie a été faite très peu de temps après la mort. Quant aux vibrions septiques eux-mêmes, je doute que M. Durand ait pu les voir dans le sang où ils sont très peu nombreux et où ils sont très difficiles à apercevoir. M. Durand ne dit pas un mot de leur mobilité; or le caractère ondulatoire et flexueux du vibrion septique entre les
globules du sang l’aurait certainement frappé s’il avait eu affaire au véritable vibrion septique.
Pour tontes ces raisons je suis porté à croire que M. Durand a confondu la septicémie avec le charbon, comme MM. Jaillard et Leplat avaient confondu ces deux maladies au moment des travaux de Davaine. Dans tous les cas il est regrettable que des inoculations du sang de cet animal n’aient pas été faites sur des lapins et des moutons, afin de déterminer avec précision la nature de l'affection qui avait amené la mort.