‹ Le charbon et la vaccination charbonneuse d'après les travaux récents de M. PasteurChapitre 31 sur 63 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Sur l'initiative de M. Bidault, vétérinaire à Mer (Loir-et-Cher), les agriculteurs du canton résolurent d’expérimenter la méthode d'inoculation préventive de M. Pasteur. Un programme fut arrêté et les opérations durent porter sur quinze vaches et trente et un moutons.

Le 12 mars, à deux heures du soir, en présence d’une Commission spécialement nommée et d’un grand nombre d’agriculteurs, MM. Paul Gibier, préparateur au Muséum d'histoire naturelle, et Viala, du laboratoire de M. Pasteur, se mettent en devoir d’inoculer le premier virus vaccinal. Ils sont aidés par MM. les vétérinaires présents, appelés, à tour de rôle, à pratiquer la vaccination charbonneuse sur plusieurs vaches et moutons. L'opération terminée, rendez-vous est pris pour le 22 mars, à deux heures du soir.

Pendant la période de temps écoulée entre le 12 mars et le 22 mars, les animaux sont visités régulièrement trois fois par jour. Ils conservent toutes les apparences de la santé ; l’état général reste aussi satisfaisant que possible. La fièvre bénigne, qui, d'ordinaire, apparaît à la suite de chaque inoculation du virus vaceinal, est tellement faible qu’elle devient inappréciable.

Le mercredi 22 mars, il est procédé à l’inoculation du deuxième virus vaccinal, c’est-à-dire d’un virus moins atténué que le premier. C’est ce deuxième virus qui doit préserver ultérieurement les animaux de la fièvre charbonneuse. Comme la première fois, ces inoculations sont pratiquées sans donner lieu à aucun incident. Une brebis qui n’a pas reçu le premier vaccin, reçoit le second.

À cinq heures du soir il y a : dix vaches vaccinées et cinq qui ne le sont pas; vingt et une brebis vaccinées, dont une qui n’a reçu que le deuxième vaccin; et dix brebis qui ne sont pas vaccinées.

Du 22 mars au 30 mars, les animaux continuent à présenter tous les signes extérieurs de la santé; pas de fièvre appréciable. Le 30 au matin, un mouton est trouvé malade, et, examen fait de l'animal, on le reconnait atteint d’une broncho-pneumonie qui persiste jusqu’au 2 avril; on résolut de mettre ce mouton à l’écart et il fut décidé que le virus virulent ne lui serait pas inoculé. Le 91 mars, des œdèmes sensibles se montrent sur deux vaches; ces tumeurs augmentèrent le lendemain, 1% avril, pour rester ensuite slationnaires. Les autres animaux continuèrent à présenter loutes les apparences de la santé.

Le 2 avril, à deux heures du soir, M. Bidault, assisté de plusieurs de ses collègues, procède à linoculation du virus virulent arrivé de Paris, dans la matinée.

Pour qu’il ne reste aucun doute dans l'esprit des personnes présentes, chaque seringue sert à inoculer trois vaches vaccinées et une non vaccinée ou bien six moutons vaccinés et deux non vaccinés.

Le virus virulent porte ainsi sur tous les animaux vaccinés ou non vaccinés (sauf sur le mouton reconnu malade et mis à l'écart): rendez-vous est pris pour le 5 avril, à neuf heures du matin.

Le 3 avril, une vache et un taureau non vaccinés ont été un peu malades ; ils ne mangent pas et sont pris de tremblements généraux, mais leur état s'améliore dès le lendemain. Le 4 avril, à cinq heures du matin, M. Bidault trouve deux moutons non vaccinés morts depuis quelques heures, car les cadavres sont froids ; entre huit et neuf heures du matin, deux moutons vaccinés meurent, et, à onze heures, deux autres moutons non vaccinés succombent. Sur tous ces moutons, vaccinés ou non vaccinés, la marche de la maladie est foudroyante.

Pour faire l’ouverture des cadavres, M. Bidault attend l’arrivée de M. Gibier, à qui il fait part de son désappointement. M. Gibier répond qu'il y a eu erreur dans l'envoi des vaccins, et que, malheureusement, l'erreur n'avait été reconnue que le 3 avril. Voici en quoi consislait l’erreur :

La vaccination charbonneuse doit être pratiquée deux fois avec deux vaccins inégalement atténués : le premier, le plus atténué, permettant l'emploi du second, C’est ce dernier, le moins atténué, qui doit définitivement préserver les animaux de la fièvre charbonneuse. Or les deux expéditions de Paris n'avaient apporté que le premier vaccin, et les animaux, imparfaitement vaccinés, subissaient en tout ou en partie, les alteintes de la fièvre charbonneuse, suivant leur degré de résistance. Tout était à recommencer.

Deux dépêches successives de M. Pasteur confirment le récit de M. Gibier ; et la dernière, reçue le mercredi 4 avril, à midi, donne la certitude que, une certaine immunité étant acquise par l’inoculation répétée du premier virus, on n'aurait à déplorer, dans l’espèce ovine, que la perte d’un quart ou d’un cinquième des animaux vaccinés. À deux heures, on procède aux autopsies el on examine au micr oscope le sang de tous les cadavres. Sur tous, la présence des bactéridies démontre qu’ils ont succombé aux alteintes de la fièvre charbonneuse.

Le 4 avril, à cinq heures du soir, les trois autres vaches non vaccinées sont malades. Deux autres moutons non vaccinés meurent, le 4 avril, entre six et sept heures du soir.

Le 5 avril, à quatre heures du matin, deux moutons non vaccinés etun mouton vacciné sont trouvés morts. La mort remonte à quelques heures. Les quatre vaches non vaccinées et le taureau vont mieux. Entre neuf heures du matin et deux heures du soir, deux moutons vaccinés meurent. Le dernier n’a reçu que le deuxième virus vaccinal qui n’est, en réalité, qu’un premier virus. La vache malade, le 3 avril, retombe dans le même état; le mieux persiste chez les autres. Toutes les vaches vaccinées présentent les signes de la plus parfaite santé. — Les autopsies de tous ces animaux, l'examen du sang au microscope, démontrent qu'ils sont {ous morts de la fièvre charbonneuse.

Le 6 avril, un mouton vacciné et un mouton non vacciné meurent dans la matinée. La vache malade, de la veille, va un peu mieux; ce mieux s’accuse tous les jours, et le 9 elle est complètement rétablie.

Dans la nuit du 8 au 9, un mouton vacciné et un mouton non vacciné succombent. M. Bidault constate sur l’une des vaches

non vaccinées un œdème assez considérable, ayant son siège à l’endroit où l’inoculation du virus virulent a été faite. Cet œdème tend à disparaître dans la soirée, et tout porte à croire qu'il aura complètement disparu dans trois ou quatre jours.

Le premier vaccin inoculé deux fois a donc préservé les deux tiers des moutons vaccinés (treize sur vingt) et toutes les vaches vaccinées. Ce résultat, vu l’erreur commise dans l’envoi du vaccin, mérite encore d'être signalé, puisque dix moutons sur dix sont morts dans les non vaccinés, et que toutes les vaches non vaccinées ont été malades, alors que l’état général des autres a toujours été aussi satisfaisant que possible,

« Évidemment, dit M. Bidault, il est regrettable qu’une erreur ait pu se produire au cours de ces expériences, mais ces dernières servent encore à nous donner la mesure de l’immunité acquise par l'inoculation d’un seul et premier vaccin; et nous nous servirons de ces résultats, comme lerme de comparaison, dans les expériences que nous allons poursuivre et dont la première aura lieu à Mer, le 12 avril prochain, à deux heures du soir. »

Il fut convenu, entre M. Pasteur et M. Bidault, que la nouvelle expérience serait faite sur trente moutons, dont quinze seraient réservés comme témoins.

Le 11 avril, quinze moutons étaient livrés par un agriculteur de la commune d’Avaray, M. Tournois, de Chaumont, dont la ferme se trouve située dans le val de la Loire, tandis que les quinze autres, amenés le même jour, provenaient de la ferme de M. Guyon, agriculteur au hameau de Pontijou, commune de Maves. Ces animaux, jeunes, relativement vigoureux, étaient, depuis un an, en la possession de ces agriculteurs.

Le 12, au matin, M. Bidault examine attentivement ces animaux : ils présentent tous un état général aussi satisfaisant que possible.

À deux heures du soir, en présence de plusieurs témoins, le premier vaccin est inoculé à quinze moutons marqués aux deux oreilles, à l’aide d’un emporte-pièce.

Aucun incident ne se produit ; on fait rentrer les bêtes inoculées à la bergerie, où elles sont mêlées aux quinze moutons réservés comme témoins.

On fait donner à tous ces animaux une nourriture saine et assez

abondante, se rapprochant, comme quantité et comme qualité, de celles qu’ils recevaient habituellement. Tous les jours, ils sont l’objet de deux visites; et du 12 au 24 avril, on ne peut constater rien d’anormal, malgré l'attention apportée à saisir le moindre des symptômes.

Le 24 avril, à deux heures du soir, on inocule le deuxième virus vaccinal, aux quinze moutons qui ont reçu le premier virus le 12 avril. Tous les moutons, à ce moment, continuent à présenter un état de santé aussi satisfaisant que possible. Ainsi que dans la période écoulée entre la première et la deuxième vaccination, ils sont visités régulièrement deux et trois fois par jour.

Quarante-huit heures après cette deuxième inoculation, on constate chez quelques moutons des modifications dans leur manière d’être habituelle. [ls ne sont plus aussi gais, marchent plus difficilement, avec un écartement marqué des membres postérieurs ; un, surtout, boite manifestement. Ils mangent moins, la rumination ne s'effectue plus aussi régulièrement et, si on les force à se mouvoir, la respiration devient haletante et provoque par les naseaux plus ouverts l'expulsion d’un peu de jetage mousseux d’un blanc jaunâtre. Le flanc est irrégulier, bat plus vite, même au repos; les muqueuses semblent plus colorées et la pression exercée sur l’épine dorsale, dans la région lombaire, est douloureuse et détermine sur quelques-uns l’écoulement d’une certaine quantité d’urine qui paraît plus foncée. Cet état se continue jusqu’au 27 avril au matin.

Les autres moutons vaccinés, à l'exception de trois, présentent les mêmes symptômes du 26 au 28 avril, et, le 29, sur tous ces animaux, l’état général est aussi satisfaisant que possible. Rien d’anormal du 29 avril au 4 mai.

Le 4 mai, à dix heures du matin, M. Bidault procède à une inoculation virulente sur un mouton et un lapin non vaccinés, à l’aide d'un virus virulent expédié la veille du laboratoire de M. Pasteur : on espérait, en pratiquant cette inoculation, que l’un de ces animaux mourrait dans la matinée du 6 mai, ce qui aurait permis de pratiquer l'inoculation virulente sur les vingt-neuf moutons qui restaient avec du sang pris sur un animal mort de la fièvre charbonneuse, Le mouton fut comme foudroyé et mourut vingt-cinq

heures après l’inoculation, c’est-à-dire trop tôt, car l’état de putréfaction dans lequel il se trouvait le samedi 6 mai ne permettait pas de prendre sur lui le virus virulent. En inoculant le sang de cet animal aux autres moutons, on pouvait amener la mort de ces derniers par la septicémie. Quant au lapin, 1l ne mourait que le dimanche 7 mai, vers midi, c’est-à-dire vingt-quatre heures trop tard.

Du 4 au 6 mai, tous les moutons se portent à merveille.

Le 6 mai, à onze heures du matin, on procède à l’inoculalion virulente sur les vingt-neuf moutons, dont quinze sont vaccinés. On emploie pour cette inoculation un virus violent, expédié la veille, du laboratoire de M. Pasteur. Cette inoculation est pratiquée comme dans les expériences précédentes, c’est-à-dire que la charge de la seringue de Pravaz, contenant huit doses, sert pour quatre moutons vaccinés et quatre non vaccinés; et on pratique l'opération alternativement sur un mouton vacciné et sur un mouton non vacciné. À onze heures trente minutes, tout est terminé ; il ne reste qu’à attendre le résultat.

Le 7 mai, à quatre heures du matin, tous les moutons sont dans leur état normal. A dix heures, un mouton non vacciné tombe malade et meurt deux heures après; entre trois et neuf heures du soir, trois autres moutons non vaccinés meurent. Le 8 mai, à quatre heures du matin, quatre nouveaux moutons sont trouvés morts parmi ceux qui n’ont pas été vaccinés ; les cadavres de deux de ces moutons sont déjà froids. De cinq à sept heures du matin, deux autres moutons non vaccinés meurent en présence de M. Bidault qui, en ce même moment, malgré toute son attention, ne peut reconnaitre rnème un simple malaise sur les moutons vaccinés. Chose digne d’être relatée ; tous ces moutons, indisposés à la suite de la deuxième vaccination, ne paraissent pas ressentir les effets du virus porté à son maximum de virulence, ainsi que le démontrent les effets foudroyants produits par ce virus virulent, dans l’espace de trente-six heures, sur les non vaccinés, alors que dans les expériences précédentes les moutons n'étaient morts que du deuxième au septième jour après l’inoculation virulente.

À trois heures du soir, deux autres moutons non vaccinés tombent foudroyés el meurent en quelques minutes; le treizième meurt à

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