CHAPITRE XVIII
M. Vialla, vice-président de la Société centrale d'agriculture du département de l'Hérault, a adressé, le 28 juin 1882, à M. le ministre de l'Agriculture, un rapport sur les résultats obtenus par la méthode Pasteur, qui venait d’être appliquée à Montpellier. Nous reproduisons ce document officiel, remarquable à tous égards :
Le programme de la Société d'agriculture, accepté par M. Pasteur, se divisait en deux parties bien distinctes. La première avait pour objet de démontrer l'efficacité de la vaccination sur les races ovines du midi de la France et de faire connaître au public agricole du département de l'Hérault les grands avantages qu’on pourrait retirer de cette opération dans la pratique. La seconde, d’une exécution plus longue et plus difficile, avait pour but de rechercher la durée que l’action préservatrice de la vaccination aura sur les moutons du Midi. ;
La première partie de ce programme a été exécutée de la manière la plus heureuse.
Le 27 avril 1882, six bêtes ovines appartenant aux races les plus répandues dans l'Hérault : deux brebis barbarines, un mouton et une brebis des Causses, et deux moutons de Larzac, ont reçu, suivant la méthode Pasteur, une première vaccination pratiquée avec un virus-vaccin très atténué.
Le 9 mai, ces animaux ont été soumis à une seconde vaccination pratiquée avec un virus-vaccin plus énergique.
Le 6 juin, les mêmes animaux ont été inoculés avec le virus
charbonneux virulent. La même inoculation a été pratiquée le CH. CHAMBERLAND. z 12
même jour sur cinq bêtes ovines non vaccinées : deux larzacs, un caussinard et deux barbarines, dont l'une indigène et l’autre récemment importée d'Afrique, ainsi que sur deux brebis vaccinées une fois seulement, le 27 avril : une barbarine indigène et une caussina”de, de sorte que les expériences ont porté sur treize animaux, six régulièrement vaccinés, deux vaccinés une seule fois et cinq non vaccinés.
Les bêtes non vaccinées devaient être, comme les bêtes vaccinées, au nombre de six; mais une d’entre elles, vaccinée par mégarde par un agent de M. Pasteur, n'avait pas été remplacée.
Les effets produits par ces diverses opérations ont été suivis el notés jour par jour par M. Pourquier, vétérinaire de l’École d’agriculture.
Conformément aux prévisions de la science, les bêtes vaccinées régulièrement, c'est-à-dire deux fois, ont toutes résisté, landis que les bêtes non vaccinées ont toutes succombé, sauf une barbarine récemment importée d'Afrique ; et, à ce sujet, il est bon de remarquer qu'une autre barbarine indigène qui se trouvait au nombre des cinq bêtes non vaccinées, n’a pas résisté.
Quant aux deux sujets vaccinés d’une manière incomplète, c’està-dire une seule fois, l’une d’elles, la caussinarde, est morte, tandis que la barbarine indigène à résisté.
Ces résultats offrent une particularité digne d’attention : la race barbarine, si répandue dans les plaines basses de l'Hérault et du Gard, a été importée d'Afrique, au siècle dernier, par M. de Saint- Simon, évêque d'Agde, à.cause de sa résistance naturelle au charbon, si fréquent sur les bords de la Méditerranée. Cette race, dont l’immunité au moins relative a été si souvent constatée, s’est probablement croisée et un peu abâtardie. C’est ce qui a fait sans doute qu'une barbarine indigène, inoculée sans être vaccinée, est morte, tandis qu’une barbarine récemment importée d'Afrique à résisté, quoiqu'elle fût dans les mêmes conditions. D'un autre côté, une barbarine indigène, vaccinée une seule fois, a résisté, tandis qu'un mouton des Causses, trailé de la même manière, a succombé.
Il semblerait résulter de ces deux expériences combinées que les troupeaux de race barbarine, nés et é:evés depuis longtemps dans
le Midi, ont perdu une partie de leur résistance naturelle au charbon, mais qu’ils ne l’ont pas perdue tout à fait et qu'ils peuvent être mis à l'abri de cette maladie par une seule vaccination pratiquée avec un virus-vaccin très atténué.
Ce fait, si important pour les éleveurs du Midi, a évidemment besoin d’être confirmé et élucidé par de nouvelles expériences. La Société d'agriculture de l'Hérault ne tardera pas certainement à s'occuper de cette intéressante question.
Malgré les légères exceptions qui viennent d’être signalées et auxquelles d’ailleurs on devait s'attendre, les expériences qui précèdent ont, en somme, démontré d’une manière incontestable que le procédé de M. Pasteur n’est pas moins efficace dans le Midi que dans le Nord, et que les éleveurs de nos pays doivent s’empresser d'en faire usage. Pour les encourager à entrer dans cette voie nouvelle, et pour leur en faciliter les moyens, la Société d'agriculture va répandre dans tout le département de l'Hérault une courte instruction pratique rédigée par M. Foex et M. Tayon, sous ses auspices, et approuvée par M. Pasteur. Le but de cette publication est de faire connaître d'une manière bien nette aux agriculteurs la maladie charbonneuse, sa nature, sa cause, ses modes de propagalion et les règles à suivre pour pratiquer la vaccination charbonnense avec succès.
La première partie du programme adop'é par la Société d’agri culture peut donc être considérée aujourd'hui comme terminée ; mais la seconde partie demandera plus de temps et présentera plus de difficultés. Elle a déjà reçu un commencement d'exécution. Un troupeau de treate-six bêtes ovines : douze barbarines indigènes, douze caussinardes et douze larzacs, a été acheté, régulièrement vacciné et mis en expériences, conformément à l'autorisation que la Société a bien voulu donner à l'École d'agriculture. Cet établissement, auquel la Société d'agriculture cède la propriété de ce troupeau, doit le garder, le surveiller et l'entretenir à ses frais pendant cinq ou six ans. Chaque année, six bêtes, deux de chacune des trois races qui le composent, seront inoculées avec du virus charbonneux non atténué, afin qu’on puisse savoir exactement combien de temps durera, dans le Midi, l'action préservatrice du virus-vaccin.
Comme nous l'avons déjà déclaré dans notre programme, « si
l'action préservatrice de ce virus-vaccin cesse au bout de deux, trois ans, etc., on pourra faire des expériences très intéressantes en communiquant le charbon aux moutons vaccinés et inoculés restés vivants. On saura, par ce moyen, si l’inoculation du charbon, pratiquée sans danger sous l'influence préservatrice de la vaccine, ne produit pas des effets spéciaux et ne communique pas une immunité plus longue aux animaux qui l'ont subie ».
Quoique ces expériences demandent beaucoup de temps, beaucoup d’attention et une très grande surveillance, la Société d’agriculture espère qu’elle pourra les mener à bonne fin, grâce au concours que l'École d'agriculture doit lui prêter, et qu’elle sera ainsi, dans un avenir prochain, en mesure de fixer les agriculteurs du Midi sur le seul point encore obscur dans la vaccination charbonneuse, la durée de son efficacité.
Il me reste maintenant à faire connaître les services exceptionnels que l'École de Montpellier vient de rendre, dans cette circonslance, à la Société d'agriculture de l'Hérault, et, je ne crains pas de le dire, à toute l’agriculture méridionale. Son directeur, M. Foex, a préparé toutes les expériences qui ont été faites avec une intellisence, un soin et une précision admirables. M. Pasteur avait bien voulu, le 9 mai dernier, faire lui-même, dans l’amphithéâtre de l'École, une conférence qui avait attiré l’élite du monde savant et du monde agricole de Montpellier et du département de l'Hérault. Un peu plus tard, le 9 juin, M. Tayon, professeur de zootechnie, en a fait une seconde sur le charbon et sur l’ensemble des découvertes de M. Pasteur ; des projections bien préparées lui ont permis de montrer au public les bactéridies et les spores qui les engendrent ; d’un autre côté, M. Pourquier s’est acquitté de toutes les opérations pratiques concernant la vaccination et l’inoculation charbonneuse avec un soin et une habileté qui ont été couronnés par le plus grand succès.
L'agriculture méridionale serait bien injuste si elle ne rendait pas les plus grands hommages au concours empressé que l'École de Montpellier et que l’administration supérieure de l’agriculture ont bien voulu lui prêter dans cette circonstance, comme, du reste, dans bien d’autres.
Quant à la Société d'agriculture, elle me charge, Monsieur le
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EXPÉRIENCES DE MONTPELLIER. 181 Ministre, de vous exprimer d'une manière toute particulière sa profonde reconnaissance pour l'appui bienveillant et toujours assuré qu’elle trouve en vous toutes les fois qu’il s’agit des intérêts agricoles du Midi.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Ministre, etc.
Le Vice-Président de la Société centrale d'agriculture de l'Hérault,
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