CHAPITRE XIX
Nous trouvons dans les Annales de la Société d'agriculture de la Gironde (3° trimestre 1882) le compte rendu des résultats obtenus par les inoculalions préventives contre le charbon, pratiquées par la méthode Pasteur.
Dans la séance du 1° juillet, M. Le docteur Micé donne lecture du rapport de la Commission des vaccinations charbonneuses, qui ont eu lieu sur le domaine de M. Bert, à Talais (Médoc). Nous relevons les passages suivants :
Les travaux de M. Pasteur et de ses collaborateurs, MM. Chamberland et Roux, ont abouti à une pratique agricole que notre Société d'agriculture avait pour devoir de vulgariser. Elle y songeait sérieusement, lorsque deux de ses membres sont venus au-devant de ses désirs en lui offrant, l’un, M. Bert, maire de Talais (Médoc), ses troupeaux de moutons et de bœufs ; l’autre, M. Gayon, profes-seur à notre Faculté des sciences et directeur de notre station agronomique, les facilités que devaient lui procurer et ses relations avec M. Pasteur, dont il a été un des élèves les plus distingués, et l'habitude prise par lui, à la suite de récentes visites à ce maître, de la pratique des opérations de vaccination.
La Société, dans la séance du 3 mai 1882, s’empressa d'accepter: la proposition de MM. Bert et Gayon. Elle vota les fonds nécessaires à l’acquisition d'animaux destinés à être sacrifiés ; elle décida de demander le concours moral (tout au moins la présence d’un délégué) de la plupart des sociétés savantes ou agricoles du département, et elle nomma une commission chargée de lui rendre compte de toutes les opérations.
Cette Commission fut composée de : MM. Richier, président de la Société; Froidefond, vice-président ; Compérie, secrétaire général; Régis, ancien président; Micé, ancien président, professeur à la Faculté de médecine; Gayon et Bert, auteurs de la proposition ; Descombes, ingénieur en chef du département, président de la Société d'hygiène publique; Duluc, président de la Société de médecine vétérinaire ; Baillet, vétérinaire de la ville, inspecteur général du service des viandes; Caussé, médecin vétérinaire, membre du Conseil d'hygiène.
La méthode des vaccinations charbonneuses, dit M. Micé, est entrée dans les mœurs des gens du Nord, et c’est aujourd hui par centaines de mille de têtes de moutons et par dizaines de mille de têtes de gros bétail que l’on compte les animaux qui ont reçu le bienfait de cette pratique. I était temps, on le voit, pour la Gironde, d'entrer dans ce grand mouvement. C'était chose particulièrement importante pour le Bas-Médoc, où l’élève des animaux (surtout des ovins) se pratique sur une vaste échelle.
La plupart des comices, compagnies ou groupes savants de notre département ont répondu à l’appel de notre Société et ont voulu faire vérifier, par leurs représentants, les faits accomplis ou observés. On peut citer :
La Faculté de médecine, représentée par M. le professeur Guillaud ;
La Faculté des sciences, qui avait fourni en M. Gayon la principale cheville ouvrière de la Commission ;
L'Académie des sciences, belles-lettres et arts, qui avait délégué M. Micé;
Le Conseil central d'hygiène publique, qui avait envoyé M. Robineaud ;
La Société de médecine et de chirurgie, représentée par son président, M. le docteur Péry;
La Société de médecine vétérinaire de la Gironde, représentée par M. Gaillard, vétérinaire à Saint-Vivien ;
La Société des sciences physiques et naturelles, qui avait délégué M. le professeur Jolyet;
La Société d'hygiène publique et le Cercle des étudiants des
Facultés, représentés l’un et l’autre par M. Chambrelent, secrétaire de la première et président du second ;
Le Comice agricole et viticole de Libourne, qui avait envoyé l’un de ses présidents de section, M. Boiteau, médecin vétérinaire à Villegouge ;
La Société scientifique d'Arcachon, qui s’est fait officiellement représenter par M. le docteur Hameau, son président.
Tous ces témoins autorisés de nos expériences en rendront compte à leurs groupes, dont chaque membre deviendra alors un propagateur nouveau.
Nous avions pour devoir de faire cette propagation, d'affirmer d'avance la méthode et d'appeler chacun à s’assurer de la vérité de nos assertions. Nous n’y avons pas manqué : toutes les excursions à Talais ont été, au préalable, annoncées dans les journaux par les soins du Bureau de la Sociélé; chaque séance a été l’objet d'un compte rendu rédigé par le rapporteur et envoyé le plus tôt possible à toutes les feuilles publiques; M. Bert à fait annoncer dans le pays la venue de la Commission et le but de ses études; M. Gayon, avant de faire les premières inoculations, a exposé, dans une conférence publique faite sur place, les principes de la méthode des vaccinations charbonneuses et en a montré tous les détails pratiques ; il a, plus tard, à Bordeaux, dans une séance annoncée par les journaux, fait voir les bactéridies à toutes les personnes qui, dans le but de les observer, se sont présentées à son laboratoire ; plusieurs des vétérinaires, médecins, agriculteurs, présents à la première réunion, se sont exercés dans l’art de vacciner ; le domaine de M. Bert, enfin, a été, pendant un mois et demi, ouvert à tout venant.
Parmi les personnes qui, sans délégation spéciale, ont profité de ce large et facile accès, il convient de citer :
MM. Masse, professeur à la Faculté de médecine ; Forquignon, conseiller général du canton de Saint-Vivien ; Hourcade, maire de Saint-Vivien ; le docteur Lagrolet, chef du laboratoire de médecine expérirentale à la Faculté ; le docteur Giraudin, de Castelnau ;
MM. Pouverel, vétérinaire des épizoolies de l'arrondissement de
Lesparre ;
Vène, secrétaire de section de la Société d'agriculture ;
Faure, adjoint au maire de Talais ;
Bellocq, secrétaire général de la Société de médecine vétérinaire ;
Videau, médecin vétérinaire à Castelnau ;
Furt, médecin vétérinaire à Margaux ;
Parthe, pharmacien aide-major à l'hôpital militaire ;
Pruce, conducteur des ponts et chaussées ;
Darnet, pharmacien à Soulae ;
Sauveroche, licencié ès sciences ;
Faure, agent d’affaires du Chàteau-Lagrange, à Saint-Julien ;
Audoy, banquier, à Saint-Vivien ;
Eycard de Morin et Haignous, propriétaires à Saint-Vivien ;.
Léon Gaillard, Armand Meynieu et Cuzol, propriétaires à Talais;.
Guidon et Chauvelet, propriétaires à Gueyrac ;
Pauly, propriétaire à Blanquefort et à Parempuyre ;
Lalanne, élève en pharmacie à Soulac, etc., etc.
M. le professeur Guillard a eu la bonne idée d'adopter, le {1 juin, la région comme but de l’excursion botanique que font, avec lui, chaque dimanche, pendant l'été, les étudiants de notre Faculté demédecine et de pharmacie; de telle sorte que quantité de jeunes gens compétents ont pu ainsi visiter le champ d'expériences au moment même où il était le plus intéressant à voir.
Je n'aurai garde d’omettre la présence constante de M. Agier, vétérinaire à Pauillac, qui, comme un des délégués, M. Gaillard, a constamment secondé la Commission dans ses opéralions, ni celle de :
MM. Simonnet, chef des travaux chimiques à la Faculté des. sciences ; Dupetit, préparateur à la station agronomique ; Momond, étudiant en médecine, préparateur à la Facul'é des. sciences,
qui ont été pour nous de très précieux auxiliaires,
Je rendrai enfin plus particulièrement hommage à un de nos groupes bordelais, à la Société de médecine vétérinaire de la Gironde, qui ne s’est pas bornée à nous accorder un concours vraiment précieux, mais qui à voulu y joindre le don d’une vache que M. Dompierre d'Hormoy lui avait offerte pour des expériences analogues aux nôtres.
La Commission, dans sa première séance, le T mai, a vacciné cent quatre-vingt-huit ovins des deux sexes, dix-sept vaches et un taureau. Les agneaux, destinés à être prochainement vendus, ont été laissés de côté. Quelques brebis ont échappé aux aides.
Cette première opération n’a produit aucun trouble appréciable, ainsi que l’ont déclaré, d’une part, M. Bert, et d'autre part, M. Agier, qui avait bien voulu se charger de visiter les animaux deux ou trois jours après.
L'opération vaccinale du deuxième degré a été exécutée le 21 mai sur l’ensemble des adultes ovins, ainsi que sur le taureau et seize vaches. On a dû délaisser la dix-septième vache à cause de son caractère difficile, des accidents qu’elle avait failli causer la première fois et qui étaient de nouveau imminents. M. Gayon a fait toutes les vaccinations de la bergerie ; MM. Caussé et Agier ont exécuté la plupart de celles de létable. M. Caussé a adopté une variante à la méthode ordinaire : au lieu de pénétrer par le procédé indiqué dans le lissu cellulaire central du pli cutané, il préfère piquer sur le versant d’une des lames de ce pli.
Le 21 mai était un dimanche. Les trois premiers jours qui ont suivi, on n’a rien observé de particulier. Mais le jeudi, les vaches avaient un æœdème prononcé à l'épaule qui avait reçu le vaccin, l’une d'elles avortait; et, ans l’après-midi, un des moutons vaccinés succombait. Un second mouton vacciné mourait dans la nuit du jeudi au vendredi.
Malheureusement, les autopsies de ces deux moutons ne furent pas faites immédiatement, et dans les recherches auxquelles on se livra ensuite sur les cadavres qui avaient été enfouis, il fut impossible de reconnaitre si ces deux animaux avaient succombé au charbon ou bien à une maladie étrangère. Par suite d’une négligence du berger, le premier cadavre avait d’ailleurs été dévoré et déchiqueté par les chiens, avant son enfouissement.
Ainsi, à la suite de la deuxième vaccination, les bœufs et les vaches avaient présenté des œædèmes à l’épaule vaceinée, et deux moutons étaient morts.
Qu'il y ait, dit le rapporteur, des phénomènes locaux et généraux à la suite des vaccinations, et surtout de la deuxième, cela se conçoit; il serait même, à priori, fort singulier qu’il n’y en eût aucun. De même que l'implantation du vaccin de génisse ou du vaccin d'enfant sur un bras nouveau détermine la formation locale de pustules et souvent une réaction générale, de même l'injection sous-cutanée d’un virus peu atténué (qui, sans la vaccination antérieure, tuerait la moitié des moutons le recevant) doit produire des phénomènes de même ordre. Cette conclusion s’impose d'autant plus à notre esprit que les vaccinations antérieures n’empêchent pas l'absorption des bactéridies, mais s’opposentseulement à une grande nocuité de leur part quand elles se sont établies dans le sang.
Deux moutons sur cent quatre-vingt-huit, en admettant même qu'ils aient succombé au charbon, ce qui est fort douteux, ce n’est pas encore bien effrayant.
M. Bert a été, du reste, si peu effrayé par la perte de ces deux animaux, qu'il à, le 10 juin suivant, soumis à la première des vaccinalions charbonneuses trois cents moutons de plus. La deuxième vaccination a été pratiquée depuis, et, à sa suite, aucune déception ne s’est montrée : € Tout a très bien réussi, écrit l'honorable propriétaire; mes animaux sont en très bonne santé. »
Quant aux œdèmes, ils ont parfois sur le bœuf un développement effrayant. Il n’ya qu’à ne point s’en occuper : « Laissez les vaches se remettre, écrivait M. Pasteur à M. Gayon, à la suite des expériences du 21 mai; les œdèmes sont assez fréquents après les inoculations préventives, après les secondes surtout. Ces œdèmes se guérissent toujours, à moins que les vétérinaires, effrayés, ne les ouvrent, les traitent.…, ce qui peut amener des accidents septiques et la mort. » Nous avons fait ainsi, et les œdèmes ont guéri.
La troisième excursion de la Commission à Talais a eu lieu le vendredi 9 juin, et la plupart des membres sont restés au champ d'expériences ou dans les environs : les uns jusqu’au dimanche soir, les autres jusqu’au lundi matin.
Il s'agissait, cette fois, par une inoculation comparative du virus
virulent à des animaux vaccinés et à des animaux non vaccinés (inoculation que M. Bouley appelle critère), de fournir la preuve publique de l'efficacité de la méthode Pasteur.
La Commission est arrivée le 9, à trois heures de l'après-midi. Les animaux ont été numérotés par des plaques de laiton percées à jour et appendues au cou. On a pris la température de la plupart d’entre eux et M. Gayon a procédé aux inoculations. Le virus provenait du laboratoire de M. Pasteur. La dose a été la même que pour les vaccinations; on comprend, en effet, qu'avec la rapide pullulation du microbe, le nombre des individus insérés dans le sang importe peu, et on sait que ce sont les degrés du virus, que c’est sa qualité, qui, seuls, produisent soit l’effet vaccinateur, soit l’effet léthifère.
M. Pasteur avait expédié à grande vitesse, comme messager devant apporter le virus destiné aux bêtes bovines, un cochon d'Inde qui, inoculé au moment du départ, devait mourir quelques heures seulement avant le moment indiqué pour l’expérience. Mais cette présomption de décès à un certain moment n’était qu'une probabilité, surtout eu égard au degré d'influence que peut apporter un si long voyage sur les deux lignes d'Orléans et du Médoc. Le cochon d’Inde a succombé dix-sept ou dix-huit heures avant le moment voulu ; dans ces conditions, l’inoculation de son sang risquait d'amener chez tous les animaux, vaccinés ou non vaccinés, non le charbon, mais la septicémie.
La Commission ne pouvait exposer à une semblable déconvenue la démonstration qu’elle avait entrepris de faire d’un fait certain ; il fut done convenu qu’on opérerait sur les bovins avec le liquide envoyé pour les ovins. M. Gayon s’empressa d’annoncer que chez ceux des bovins qui n’auraient pas été vaccinés, on constaterait des troubles plus ou moins marqués, mais qui n'iraient peutêtre pas jusqu'à la mort.
Les animaux vaccinés étaient au nombre de dix, dont un bélier, ‘huit brebis et une vache. Les neuf ovins, de race landaise, avaient été achetés, pour notre compte, par M. Bert; la Société de médecine vélérinaire avait procuré deux vaches ; mais l’une d’elles était, depuis lors, morte d'accident (par submersion) ; il n’était resté qu'une bretonne, c’est celle-ci qui a servi.
Aux neuf ovins nouveaux, ont élé opposés dix-huit vaccinés provenant du troupeau de M. Bert. On a bien cru prendre ces dix-huit dans un lot de vingt qui, marqués dès la première séance, avaient tous reçu les deux vaccins successifs inoculés par M. Gayon. Il y a eu, toutefois, un peu d'hésitalion dans ce triage, et voici pourquoi : nous avions procédé au marquage en enlevant une touffe de laine à la nuque. Quelque temps après, le moment habituel de Ja tonte étant venu, on exécuta cette opération. Les moutons mis ainsi totalement à nu, il devint assez difficile de distinguer dans le tas les vingt plus particulièrement pris comme sujets; on y parvint, toutefois, ou l’on crut y parvenir en recherchant la différence des hauteurs qu'avait dû ramener à la partie supérieure du cou, dans les laines revenues, la différence des moments du marquage et de la tonte générale. Étant donné le caractère peu accusé de ce signe, on comprend l’hésitation qu'ont pu éprouver, dans un cas ou deux, les personnes chargées de préparer les expériences. — Cette circonstance est importante; nous y reviendrons au sujet d’un accident survenu.
A la vache neuve ont été opposées deux vaches de M. Bert, dont l'une était celle qui avait avorté à la suite de la deuxième vaccin1tion; il ne reste aucune trace de ce dernier accident. La première, la bretonne, avait environ quatre ans ; les autres, de deux ans et demi à trois ans.
Pour égaliser les chances et éviter l’objection tirée d'un défaut d'homogénéité dans le liquide virulent, on inocula successivement deux ovins vaccinés et un non vacciné, en sorte que, le numérotage s'étant fait dans l’ordre des inoculations, tous les’ béliers ou brebis devant périr portaient les numéros 3, 6, 9 el autres mulliples de 3.
On n’avait rien à attendre des vingt-quatre premières heures conséculives à l'opération. La Commission, — qui, vu le nombre de ses membres et des personnes qui l'accompagnaient, avait dü s'établir à Soulac, — ne revint donc sur les lieux que dans lPaprèsmidi du samedi 18 juin. Elle ne constata rien de notable chez les bovins ; elle ne constata rien non plus chez les brebis vaccinées ; mais elle trouva là témpérature des brebis non vaccinées, sauf une, fort au-dessus de la température normale.
A neuf heures du soir, le gardien du champ des expériences n'avait encore constaté aucun décès.
Le dimanche matin, à quatre heures, il trouvait trois brebis mortes.
Nous en trouvions sept à huit heures et demie, moment de notre arrivée. Toutes faisaient partie du lot des non vaccinées. MM. Duluc et Agier procédaient à l’autopsie de l’une d'elles, portant le numéro 27 et trouvée morte à six heures du matin, avec toutes les précautions indiquées par la prudence, mais aussi avec tout le soin nécessaire à l’édification d’une bonne anatomie pathologique.
Nous assislions en même temps aux derniers moments d’une des brebis figurant parmi les vaccinées, brebis portant le numéro 11, et qui succombait à dix heures et quart. L’autopsie, faite dans - Faprès-midi par MM. Duluc et Gaillard, établissait qu’elle avait succombé au charbon.
Dans l’après-midi, nous trouvions le bélier mort et nous assislions au décès de la dernière brebis non vaccinée.
Nous n'avons constaté rien d’anormal chez les vaches pendant toute la journée du dimanche ; mais, le lundi matin, la vache inoculée sans vaccinations préalables était très malade ; elle commençail à enfler au côté antérieur gauche (clé inoculé) Le mardi, le mercredi, l’enflure s’étendait; on constalail aussi une fièvre intense. Le jeudi, l'enflure, par continuation, passait du côté opposé (côté droit), puis la rumination cessait, l'appétit disparaissait ; enfin la bête succombait, après une longue agoaie, le samedi à six heures du soir, huit jours pleins après le moment du semis des bactéridies dans son sang.
Aucun phénomène n’a été observé sur les dix-sept brebis témoins qui ont survécu; quant aux deux vaches de M. Bert, elles ont présenté, au lieu de l’inoculation, un léger empätement le dimanche ; celui-ci a disparu les jours suivants, et aucun autre symptôme anormal ne s’est montré.
L'expérience des bovins, dépassant les limites que nous avions eru devoir lui assigner, avait donc fourni une démonstration à forliori de l'efficacité des vaccinations charbonneuses.
L'autopsie de la brebis non vaccinée portant le numéro 27, a révélé tous les symptômes ordinaires de la maladie charbonneuse.
Le sang de l’animal, immédiatement examiné au microscope, a montré des quantités de bactéridies.
L’autopsie de la brebis 11, considérée comme vaccinée, a présenté, à un détail près (celui d’un aspect moins cuit des chairs, caractère qui peut tenir à la différence des races), les mêmes caractères que l’autopsie de la brebis 27. Le sang de la brebis 11, immédiatement examiné au microscope, s’est montré très riche en bactéridies. On s’en est servi pour inoculer un lapin, qui est mort du charbon après quarante-huit heures.
Pour plusieurs membres de la Commission, c’est par erreur que la brebis 11 avait été comprise dans le lot des vaccinées. Nous avons relaté les hésitations causées par la difficulté du triage : rien d'étonnant qu’une confusion ait eu lieu ici, et que nous ayons eu affaire à une brebis mal ou pas vaccinée. Le contraste frappant que cette bête, qui est morte dans le même délai que les autres, a présenté avec les dix-sept autres de son groupe, dont aucune n’a montré ni tristesse, ni inappétence, ni fièvre, conduit à cette conclusion.
Mais, dit le rapporteur, admettons que la brebis numéro 11 ait été bel et bien deux fois vaccinée : sa mort ne nuirait en rien à la démonstration de l'efficacité de la méthode Pasteur. Dans l’ordre des sciences biologiques, les vérités, en effet, n’ont pas de caractère absolu ; elles sont trop modifiables par des milliers de conditions pour posséder autre chose qu’un caractère général. Ne voit-on pas des enfants mourir de la variole peu après une vaccinalion pourtant réussie ? des adultes succomber de même après une revaccination ayant fourni de belles pustules? Ces exceptions empêchent-elles les médecins de prôner les bienfaits de la découverte de Jenner ?
Voici les conclusions du rapport :
1° La méthode des deux vaccinations charbonneuses successives et graduées, comme moyen préservatif de la fièvre charbonneuse ou charbon bactéridien, est exempte de dangers sérieux pour les animaux de bergerie ou d’étable ;
2° Elle est efficace pour les premiers, puisque neuf sur neuf ont succombé à linoculation d'emblée, tandis que dix-sept au moins, sur dix-huit, et peut-être dix-sept sur dix-sept, ont vaillamment supporté l’inoculation très virulente consécutive aux vaccinations ;
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3° Elle est efficace aussi pour les secondes, puisqu'elle a pu en protéger deux (qui n’ont rien éprouvé), alors que le troisième, non vacciné, — malgré emploi du virus de culture (et non du virus naturel), — malgré l’emploi d’une dose de ce virus, simplement double de celle implantée sur les moutons, a succombé avec le temps (huit jours) à une inoculation de virus non atténué.
En terminant son compte rendu, la Commission prie la Société d'agriculture de vouloir bien voter l'attribution d’une médaille d’or à M. Bert, pour récompenser l'initiative de cet éleveur distingué, la générosité, l’ardeur et le dévouement dont il a fait preuve pendant toute la durée des expériences accomplies chez lui.
Adopté.
Je crois utile, à la suite de ce rapport, de reproduire une partie du remarquable discours prononcé par M. le président Richier, à la séance générale de la Société d'agriculture de la Gironde, le 3 septembre 1882 :
« Notre collègue, M. Bert, maire de Talais, à l'initiative duquel est due, en parue, l’attitude prise en cette circonstance par notre Société, était animé d’une foi si robuste que, sans hésitation, avant même que nos expériences eussent amené les résultats poursuivis, il avait soumis son troupeau tout entier à l’inoculation préservatrice.
» Peu de temps après, la redoutable épidémie se manifestait dans le pays d'élevage dont Talais est le centre, et, tandis qu’elle y faisait de nombreuses victimes, le troupeau de M. Bert resta indemne, inaccessible à l'influence léthifère qui décimait les bergeries voisines. Mes commentaires ne sauraient rien ajouter à la simple énonciation de ce fait. »
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