‹ Le chariot d'orChapitre 2 sur 41 · VERSAILLES · texte numérisé non relu

VERSAILLES

0 Versailles, par cette après-midi fanée, Pourquoi ton souvenir m'obsède-t-il ainsi? Les ardeurs de l'été s'éloig-nent, et voici Que s'incline vers nous la saison surannée.

Je veux revoir au long* d'une calme journée

Tes eaux glauques que jonche un feuillage roussi^

Et respirer encore, un soir d'or adouci,

Ta beauté plus touchante au déclin de l'année.

Voici tes ifs en cône et tes tritons joufflus, Tes jardins composés où Louis ne vient plus, Et ta pompe arborant les plumes et les casques.

Comme un grand lys tu meurs, nobleet triste, sans bruit; Et ton onde épuisée au bord moisi des vasques S'écoule, douce ainsi qu'un sang-lot dans la nuit.

Grand air. Urbanité des façons anciennes. Haut cérémonial. Révérences sans fin.

Gréqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin, Mains ducales dans les vieilles valenciennes,

Mains royales sur les épinettes. Antiennes Des évoques devant Monseigneur le Dauphin. Gestes de menuet et cœurs de biscuit fin ; Et Ges grâces que l'on disait Autrichiennes...

Princesses de sang b!eu, dont l'âme d'apparat,

Des siècles, au plus pur des castes macéra.

Grands seigneurs pailletés d'esprit. Marquis de sèvres

Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou,

Avec sa fineépée en verrouil, et surtout

Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres!

Mes pas ont suscité les prestig-es enfuis. 0 psyché de vieux saxe où le Passé se mire.. C'est ici que la reine, en écoutant Zémire, Rêveuse, s'éventait dans la tiédeur des nuits.

0 visions : paniers, poudre et mouches; et puis, Lég-er comme un parfum, joli comme un sourire, C'est cet air vieille France ici que tout respire ; Et toujours cette odeur pénétrante des buis...

Mais ce qui prend mon cœur d'une étreinte infinie, Aux rayons d'un long- soir dorant son ag-onie, C'est ce Grand-Trianon solitaire et royal,

Et son perron désert/*où l'automne, si douce, Laisse pendre, en rêvant, sa chevelure rousse Sur l'eau divinement triste du grand canal.

LES ROSES DANS LA COUPK l3

Le bosquet de Vertumne est délaissé des Grâces. Cette ombre, qui, de marbre en marbre g'émissant, Se traîne et se retient d'un beau bras lang-uissant, Hélas, c'est le Génie en deuil des vieilles races.

0 Palais, horizon suprême des terrasses, Un peu de vos beautés coule dans notre sang* ; Et c'est ce qui vous donne un indicible accent. Quand un couchant sublime illumine vos g-laces I

l4 LE GHAKIOT D OR

Gloires dont tant de jours vous fûtes le décor, Ames étincelant sous les lustres. Soirs d'or, Versailles... Mais déjà s'amasse la nuit sombre,

Et mon cœur tout à coup se serre, car j'entends, Comme un bélier sinistre aux murailles du temps, Toujours, leg"rand bruit sourd de ces flots noirs dans l'ombre.

Octobre i8g4.

LES ROSES DANS LA COUPE I i)

C'était un soir de grâce et de mansuétude

Où l'amour sur les yeux baise la Solitude.

Dans l'ombre, une idéale haleine de printemps

Passait, comme un soupir, sous les manteaux flottants.

De jardins en jardins ici la Ville bleue

Au fond du crépuscule expirait en banlieue...

La pluie intermittente et tiède des beaux soirs

Avait léfJi'èrement mouillé les pavés noirs.

L'avenue était sombre, odorante, et déserte...

î>es bras nus, et sa robe à la brise entr'ouverte*

l6 LE GHAKIOT d'oR

La Nuit pâle, en rêvant, respirait le^s lilas ;

Et la terre était douce et fondait sous les pas.

Jetant vers le voyage un appel symbolique,

Parfois un train lointain sifflait, mélancolique;

Et des ombres passaient, lentes et parlant bas.

Pendant que les grands chiens pleuraient dans les villas.

Soudain d'un pavillon, qu'entourait le mystère,

J'entendis s'élever une voix solitaire

Qui vibrait dans le soir comme un beau violon ;

Et, me penchant un peu, dans un noble salon

Où flottait un passé d'Eloas et d'Elvires,

Je vis, à la lueur vacillante des cires,

Un visage de marbre avec de lourds bandeaux,

Et de g-rands yeux brillants de larmes aux flambeaux.

Anxieux, j'écoutai : la voix ardente et sombre

S'en allait si blessée, et f^i triste dans l'ombre.

Oh ! si divinement triste, que l'on eût dit

Une larme sur le visag-e de la Nuit !...

Jamais rien n'atteindra, pour émouvoir notre âme,

Le charme surhumain de la voix d'une femme

Qui, sur l'ivoire pâle où flotte son bras nu,

Raconte auvent nocturne un amour inconnu...

Quel secret disiez-vous, et quel mal sans remède,

Larges gouttes d'amour tombant dans la nuit tiède,

Sanglots d'un cœur que rien ne peut plus contenir,

Et qui cède, chargé de trop de souvenir 1

L'âme de l'inconnue expirait sur sa lèvre ;

Ses yeux, ses grands yeux noirs charbonnés parla fièvre

Exagéraient encor sa hautaine pâleur ;

Et sa voix, qui semblait faite pour la douleur,

Exhalait toute, avec ses cordes épuisées,

L'infini de douceur qu'ont les choses brisées...

Je l'écoutais, mêlée à l'odeur des jardins, Au grand silence ému de roulements lointains. Aux diamants de l'ombre, aux brises moelleuses, Au ciel tendre où coulait le lait des nébuleuses, Et je sentais, saisi d'un trouble grandissant. Par degrés s'en aller vers elle, en frémissant, Tout ce qui flotte en nous par de telles soirées De tendresse ineffable et de pitiés sacrées. 0 toi qui, ce soir-là, répandais ton ennui Comme une essence d'or sur les pieds de la Nuit, Qui te dira jamais qu'à tes côtés perdue,

l8 Llî CHARIOT d'or

Mon âme t'adorait pour ta plainte entendue, Et. parmi Tombre douce et les lilas en fleur, Appuyait, en tremblant, ses lèvres sur ton cœur?

LES RO'iES DANS LA COUPE

SOÏR DE PRINTEMPS

Premiers soirs de printemps : teadresse inavouée...

Aux tiédeurs de la brise écharpe dénouée..

Caresse aérienne... Encens mystérieux...

Urne qu'une main d'an;?fe incline au bord des cieux.

Oh ! quel désir ainsi, troublant le fond des âmes,

Met ce pli de langueur à la hanche des femmes ?

Le couchant est d'or rose et la joie emplit l'air,

Et la ville, ce soir, chante comme la mer.

Du clair jardin d'avril la porte est entr'ouverte.

Aux arbres lég'ers tremble une poussière verte.

Un peuple d'artisans descend des ateliers ;

Et, dans l'ombre oùsans fin sonnent les lourds souliers,

On dirait qu'une main de Véronique essuie

Les fronts rudes tachés de sueur et de suie.

La semaine s'achève, et voici que soudain,

Joyeu&e d'annoncer la Pâques de demain,

Les cloches, s'ébranlant aux vieilles tours gothiques,

Et revenant du fond des siècles catholiques.

Font tressaillir quand même aux frissons anciens

Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens !

Mais déjà, souriant sous ses voiles sévères,

La nuit, la nuit païenne apprête ses mystères;

El le croissant d'or fin qui monte dans l'azur

Rayonne, par deg-rés plus limpide et plus pur.

Sur la ville brûlante, un instant apaisée,

On dirait qu'une main de femme s'est posée ;

Les couleurs, les rumeurs s'éteig*nent peu à peu ;

L'enchantement du soir s'achève... et tout est bleu !

InefiFable minute où l'âme de la foule

Se sent mourir un peu dans le jour qui s'écoule...

Et le cœur va flottant vers de tendres hasards

Dans l'ombre qui s'étoile aux lanternes des chars.

Premiers soirs de printemps : brises, lég-ères fièvres !

Djuceur des yeux!.. . Tiédeur des mainsl... Lang-ueurdes lèvres!

El l'Amour, une rose à la bouche, laissant

Traîner à terre un peu de son manteau glissant,

Nonchalamment s'accoude au parapet du fleuve,

Et, puisant au carquois d'or une flèche neuve,

De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent,

Sourit, silencieux, à la Nuit qui consent.

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