‹ Le chariot d'orChapitre 23 sur 41 · BACCHANTE · texte numérisé non relu

BACCHANTE

aime invinciblement. J'aime implacablement. \ sais qu'il est des cœurs de neig-e et de rosée ; oi, TAmour sous son pied me tient nue et brisée ; \ je porte mes sens comme un mal infamant.

a bouche est détendue, et mes hanches sont mûres ; îs seins un peu tombants ont la lourdeur d'un fruit; mme Timpur miroir d'un restaurant de nuit, m corps est tout rayé d'ardentes meurtrissures.

l58 LE CHARIOT d'oH

Telle et plus âpre ainsi, je dompte le troupeau. Les reins cambrés, je vais plus que jamais puissante ; Car je n'ai qu'à pencher ma nuque pour qu'on sente L'odeur de tout l'amour incrusté dans ma peau.

Mon cœur aride est plein de cendre et de pierrailles; Quand je rencontre un homme où ma chair sent un roi, Je frissonne et son seul regard posé sur moi Ainsi qu'un g-rand éclair descend dans mes entrailles.

Prince ou rustre, qu'importe, il sera dans mes bras. Simplement — car je hais les g-râces puériles — Je collerai ma bouche à ses dents, et, fébriles, Mes mains l'entraîneront vers mon lit large et bas.

La flamme, ouragan d'or, passe, et, toute, je brûle. Après, mon cœur n'est plus qu'un lambeau calciné ; Et du plus fol amour et du plus effréné Je m'éveille en stupeur comme une somnambule.

ÉVOCATIONS i59

Tout est fini; sang-lots, menaces, désespoirs,

Rien n'énneut mes grands jeux cernés de larges bistres

Oh ! qui dira jamais quels cadavres sinistres

Gisent sans sépulture au fond de mes yeux noirs 1...

Vraiment, je suis l'amante, et n'ai point d'autre rôle. Dans mon cœur tout est mort, quand le temps est passé. Ma passion d'hier ?... c'est comme un fruit pressé Dont on jette la peau par-dessus son épaule.

Mon désir dans les cœurs entre comme un couteau; Et parmi mes amants je ne connais personne Qui, sur ma couche en feu, devant moi ne frissonne Gomme devant la porte ouverte du tombeau.

Je veux les long-s transports où la chair épuisée S'abîme, et ressuscite, et meurt éperdument. C'est de tant de baisers, aig-us jusqu'au tourment, Que je suis à jamais pâle et martyrisée.

Je sais trop combien vaine est la rébellion. Raison, pudeur, qui donc entrerait en balance? Quand mes sens ont parlé, tout en moi fait silence. Comme au désert la nuit quand gronde le lion.

Oh ! ce rêve tragique en moi toujours vivace, Que l'Amour et la Mort, vieux couple fraternel, Sur mon corps disputé, quelque soir solennel, Gomme deux carnassiers, s'abordent face à face!...

Qu'importe, j'irai ferme au destin qui m'attend. Sous les lustres en feu, dans la salle écarlate. Que mon parfum s'allume, et que mon rire éclate, Et que mes yeux tout nus s'offrent ! . . . Des soirs , pourtant.

Je tords mes pauvres bras sur ma couche de braise. Triste et repue enhn, j'écoute avec stupeur L'heure tomber au vide effrayant de mon cœur ; Et mon harnais de bête amoureuse me pèse.

ÉVOCATIONS l6l

Mes sens dorment d'un air de félins au repos... Mais leur calme sournois couve déjà l'émeute. Déjà, déjà j'entends les abois de la meute, Et je bondis avec mes cheveux sur mon dos 1

Oh ! fuir sans arrêter pour boire aux sources fraîches, Pour regarder le ciel comme un petit enfant... Le ciel !... L'Archer est là souriant, triomphant ; Et, folle, sous la pluie innombrable des flèches,

Je tombe, en blasphémant la justice des dieux !

Aveug^le et sourde, hélas! trône la Destinée.

Et mon âme au plaisir féroce condamnée

Pleure, et pour ne point voir met ses mains sur ses yeux.

Mais écoutez... Voici la flûte et les cymbales I Les torches dans la nuit jettent des feux sang-lants; Ce soir, les vents du sud ont embrasé mes flancs, Et, dans l'ombre, j'entends g^aloper les cavales...

l62 LE CHAIXIOT d'or

Malheur à celui-là qui passe en ce moment ! Demi-nue, et penchée hors de ma porte noire, Je l'appelle comme un mourant demande à boire. Il vient 1 Malheur à lui ! Malheur à mon amant !

J'aime invinciblement ! J'aime implacablement !

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