TÉNÈBRES
Les Heures de la nuit sont lentes et funèbres. , Frère, ne trembles-tu jamais en écoutant,
Gomme un bruit sourd de mer lointaine qu'on enlend, ' La respiration tragique des ténèbres?
Les Heures de la nuit sont filles de la peur : ■ Leur souffle fait mourir l'âme humble des veilleuses,
Cependant que leurs mains, froides et violeuses, < S'allongent sous les draps pour saisir notre cœur.
l5o LB CHARIOT d'oh
...Une âme étrangement dans les choses tressaille, Murmure ou craquement, qu'on ne définit point. Tout dort: on n'entend plus, même de loin en loin, Quelque pas décroissant le long- de la muraille.
Pâle» j'écoute au bord du silence béant. La nuit autour de moi, muette et sépulcrale, S'ouvre comme une haute et sombre cathédrale Où le bruit de mes pas fait sonner du néant.
J'écoute, et la sueur coule à ma tempe blême. Car dans l'ombre une main spectrale m'a tendu Un funèbre miroir où je vois, confondu, Monter vers moi du fond mon image elle-même.
Et peu à peu j'éprouve à me dévisager Comme une inexprimable et poignante souffrance, Tant je me sens lointain, tant ma propre apparence Me semble en cet instant celle d'un étranger.
INTÉRIEUR l5l
Ma vie est là pourtant, très exacte et très vraie, Harnais quotidien, sonnailles de g"relots, Comédie et roman, faux rires, faux sang-lots, Et cette herbe des sens folle, comme l'ivraie...
Et tout s'avère alors si piteux et si vain, Tant de mensong-e éclate au rôle que j'accepte, Oue le dégoût me prend d'être ce pitre inepte Et de recommencer la parade demain î
Les Heures de la nuit sont lentes et funèbres. L'angoisse comme un drap mouillé coule à ma chair ; Et ma pensée, ainsi qu'un vaisseau sous l'éclair, Roule, désemparée, au lari^e des ténèbres.
De mortelles vapeurs assiègent mon cerveau... Une vieille en cheveux qui rôde dans des tombes Ricane en égorgeant lentement des colombes ; Et sa main de squelette agrippe mon manteau...
l52 LE CHARIOT d'OR
Cloué par un couteau, mon cœur bat, mon sang- coule. 3 Et c'est un tribunal au fond d'un souterrain, Où trois juges, devant une table d'airain, Sièg-ent, portant chacun une rouge cagoule.
Et mon âme à genoux, devant leur trinité, Râle, en claquant des dents, ses hontes, sa misère. Et leur voix n'a plus rien des pitiés de la terre, Et les trous de leurs yeux sont pleins d'éternité.
...Mais soudain, dans la nuit d'hiver profonde encore Tout mon cœur d'un espoir immense a frissonné. Car voici qu'argentine, une cloche a sonné. Par trois coups espacés, la messe de l'aurore.
SYMPHONIE Héroïque
EVOCATIONS