‹ Le chariot d'orChapitre 5 sur 41 · PRINTEMPS · texte numérisé non relu

PRINTEMPS

Les Désespoirs sont morts, et mortes les Douleurs. L'Espérance a tissé la robe de la terre ; Et ses vieux flancs féconds, travaillés d'un mystère, Vont s'entr'ouvrir encor d'une extase de fleurs.

Les Temps sont arrivés, et l'appe de la Femme,

Ce soir, a retenti par la création.

L'étoile du Désir se lève. 0 vision!

0 robes qui passez, nonchalantes, dans l'âme...

Les ciels nus du matin frissonnent de pudeur ;

L'émeute verte éclate aux ramures vivaces;

Et la vie éternelle arrivant des espaces

En ruisseaux de parfums coule à travers le cœur.

Voici que le Printemps s'avance sous les branches,

Nu, candide et mouillé dans un jeune soleil;

Et les cloches tintant parmi Tazur vermeil

Versent une allégresse au cœur des maisons blanches.

L'âme s'ouvre parmi l'enchantement du jour, Et le monde qu'enivre une vag-ue caresse, Le monde, un jour encor, va nojer sa détresse Dans les cheveux profonds et vivants de l'Amour.

Amour ! frissons légers des jupes, des voilettes, Et lumières des yeux de femmes transparents... Amour ! musique bleue et songes odorants... Et frêles papillons grisés de violettes...

L'heure comme nous rêve accoudée aux remparts. Penchés vers Toccident, nous laissons nos reg^ards Sur le port et la ville, où le peuple circule, Comme de grands oiseaux tourner au crépuscule. Des bassins qu'en fuyant la mer à mis à sec Monte humide et puissante une odeur de varech. Derrière nous, au fond d'une antique poterne, S'ouvre, nue et déserte, une cour de caserne Immense avec de vieux boulets ronds dans un coin. Grave et mélancolique un clairon sonne au loin...

Cependant par degrés le ciel qui se dégrade

D'ineffables lueurs illumine la rade.

Et mon âme aux couleurs mêlée intimement

Se perd dans les douceurs d'un long- enchantement

L'écharpe du couchant s'effile en lambeaux pâles.

Ce soir, ce soir qui meurt, s'imprègne dans nos moelles,

Et, d'un cœur malgré moi toujours plus anxieux,

Je le suis maintenant qui sombre dans tes yeux

Comme un beau vaisseau d'or chargé de longs adieux I

Nul souffle sur la rade. Au loin une sirène

Mugit... La nuit descend insensible et sereine,

La nuit... Et tout devient, on dirait, éternel :

Les mâts, le lacis fin des vergues sur le ciel,

Les quais noirs encombrés de tonneaux et de grues,

Les grands vapeurs fumant des routes parcourues,

Le bras de la jetée allongé dans la mer,

Les entrepôts obscurs luisants de rails de fer,

Et, bizarre, étageant ses masses indistinctes,

Là-bas, la ville anglaise avec ses maisons peintes.

La nuit tombe... Les voix d'enfants se sont éteintes,

Et ton cœur comme une urne est rempli jusqu'au bord

Quand brillent çà et là les premiers feux du port.

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