PAYSAGES
L'air est trois fois lég-er. Sous le ciel trois fois pur, Le vieux bourg* qui s'effrite en ses noires murailles, Ce clair matin d'hiver, sourit sous ses pierrailles A ses monts familiers qui rêvent dans Tazur...
Une dalle encastrée, en son latin obscur,
Parle après deux mille ans d'antiques funérailles.
César passait ici pour g-a^ner ses batailles ;
Un oiseau du printemps chante sur le vieux mur..
20 LE CHAKIOT d'oK
Bruissante sous l'ombre en dentelle d'un arbre, La fontaine sculptée en sa vasque de marbre Fait briller au soleil quatre filets d'arg-ent.
Et pendant qu'à travers la marmaille accourue La dilig"ence jaune entre dans la g-rand'rue, La tour du Signador ^'ette l'heure en songeant.
L'horloger, pâle et fin, travaille avec douceur; Vagues, le seuil béant, somnolent les boutiques; Et d'un trottoir à l'autre ainsi qu'aux temps antiques Les saluts du matin échangent leur candeur.
Panonceaux du notaire et plaque du docteur... A la fontaine un gars fait boire ses bourriques ; Et vers le catéchisme en files symétriques Des petits enfants vont, conduits par une sœur.
Un rayon de soleil dardé comme une flèche
Fait tout à coup chanter une voix claire et fraîche
Dans la ruelle obscure ainsi qu'un corridor.
De la montag-ne il sort des ruisselets en foule,
Et partout c'est un bruit d'eau vive qui s'écoule
De l'aube au front d'arg-ent jusqu'au soir aux yeux d'or,
LES ROSfS DANS LA COUPK 29
Le ciel roug'e et doré par degrés a pâli ; Les oliviers d'are^eat frémissent ; Therbe ondule ; Rose au front, la montagne à sa base accumule De grands blocs transparents de lapis-lazuli.
C'est le retour des champs... Une étoile a frémi. Dans l'air une douceur de Bethléem circule. L'homme est à pied ; la femme assise sur sa mule Berce sous son manteau son enfant endormi.
3o LK CRAHIOT d'or
Et partout, sur le front portant en équilibre
Des mannes oii l'odeur des violettes vibre,
Par la g-rand'route grise et par les sentiers bruns,
Des femmes, que l'instant et leur marche rend belles, Passent avec lenteur en laissant derrière elles Le divin crépuscule empli de longs parfums.
LES ROSES DANS LA GOUPK 3l
Voici les vieux métiers : le cuir, le fer, le bois,
La chanson d'établi dans les copeaux éclose ;
Le marteau sur Tenclume, et le fer chaud qu'on pose,
Et cet osier qui court flexible entre les doig-ts.
Ah I vivre ici pareil au ciel changeant des mois !... La ville a pour ceinture un clair jardin de roses. Ah ! vivre ici parmi l'innocence des choses, Près de la bonne terre, et loin des tristes lois.
O songe d'une vie heureuse et monotone !
Bon pain quotidien ; lait pur ; conscience bonne;
Simplicité des cœurs levés avant le jour...
Oui, mais qui sait, hélas ! peut-être quels mystères, Même ici, trame, aux nuits d'orage et d'adultères, Ce vieux couple éternel, l'Avarice et l'Amour ?