LES IDYLLES NE SONT PAS ETERNELLES
Les jours suivants, Amélie fut insupportable. Etait-ce la tristesse de l'hiver ? tout un mois de janvier sous la neige? Toujours est-il que le pauvre Truffaldin se demanda plusieurs fois, en se réveillant, s'il irait déjeuner chez le libraire.
D'ailleurs, ses camarades avaient connu par le menu sa liaison avec Amélie; et cela n'avait point été fait pour rehausser son prestige.
Les comédiens, en bloc, étaient un peu indignés de voir que l'un d'eux s'acoquinait avec une grosse femme ridicule, qui avait plutôt des airs de cantinière sur le retour que des allures d'amante; et,
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ma foi, très carrément, pendant les répétitions, ils avaient, blagué leur camarade.
Celui-ci avait juré comme un beau diable qu'il n'en était rien, que toute cette histoire avec la libraire n'était qu'une farce, qu'une mystification inventée à plaisir; mais alors, comment expliquaitil qu'il était toujours fourré dans la boutique ?
Mais, au fond, du reste, il était bien libre de faire ce qu'il voulait; et, au bout de quelque temps, on le laissa tranquille.
N'importe ! le coup avait été bien porté, et Truffaldin en garda la blessure.
Aussi, Amélie tomba bien mal en recommençant ses doléances. Ah ! oui ! elle ne trouva point, cette fois, un bon bougre prêt à l'entendre et à tout supporter.
Truffaldin avait encore dans les oreilles les railleries de ses camarades : il fut odieux.
Il déclara à Amélie qu'elle l'agaçait avec ses perpétuelles jérémiades, que si elle avait à se faire plaindre, elle pouvait s'adresser ailleurs; que, pour son propre compte, il allait tacher de trouver ailleurs une amie plus courtoise et surtout plus gaie!
C'était la première fois qu'Amélie voyait chez Truffaldin les effets d'une telle révolte. Elle l'avait écouté, les bras ballants, les yeux stupéfiés, la bouche ouverte. Quand il eut fini, une crise de sanglots la terrassa, et elle bégaya des mots sans suite :
— ■ Ah ! le. . . misérable !... Dieu !... Oh !.. . qu'aije fait?... Lâche !... lâche !...
Mais comme il se dirigeait vers la porte pour sortir, après avoir enfoncé son feutre sur sa tête, d'un air résolu, elle s'accrocha désespérément après lui :
— Non! resite!... reste!... oui! m'ami ! j'ai tort ! je te fatigue avec mes exigences ! C'est assez naturel que tu ne m'aimes pas comme je t'aime ! Tu es un homme, toi ! tu as une existence bien plus prise que la mienne ! Va ! je vais bien t'aimer, à présent, autrement, autrement !
Truffaldin était bon. Il retira son feutre.
— C'est vrai, ça ! Tu te lamentes ! tu pleures toujours ! Tu te trompes si tu crois que c'est agréable pour un homme de voir toujours un tel spectacle !
— Oui ! oui ! tu as raison ! Je vais changer,
m'ami ! Je vais être pour toi une autre femme ! Tiens ! je ris, à présent ! je suis toute joyeuse de t'avoir repris, de savoir que je vais te faire une existence enfin bien douce, bien joyeuse, celle que tu mérites ! Tiens, m'ami ! Je saute, je danse !
Et la grosse libraire battait des entrechats, quand Elodie entra.
La jeune fille allait sortir en ville. Elle était vraiment jolie. Truffaldin la dévorait des yeux. Quel morceau de roi !
Il ne put s'empêcher de lui dire :
— Mademoiselle ! si vous le voulez, je vous ferai faire du théâtre. Avec une jolie frimousse comme la vôtre !
Elodie rougit. Amélie lança à Truffaldin un regard chargé de haine jalouse. Il ne le vit pas et il continua :
— ■ Oui ! quelle jolie soubrette vous feriez 1 Vraiment, il faut venir demain trouver le directeur du grand Théâtre, et nous verrons à commencer votre apprentissage. Vous voulez bien, mademoiselle ?
— Je verrai, monsieur ! répondit Elodie, d'une voix douce.
— Oui ! on verra !
C'était, cette fois, Amélie qui répondait, d'une yoix plutôt sèche et dure.
Aussi, quand Elodie fut sortie, s'empressa-t-elle :1e dire à Truffaldin qu'il devait abandonner ses projets touchant Elodie; la jeune fille ne ferait jamais de théâtre !
Tout le mois de février, Truffaldin déjeuna à peine à la librairie Dodicat. Il prétexta des répétitions qui le prenaient dès dix heures du matin et :mi ne lui laissaient aucun répit jusqu'à cinq îeures.
Ce furent des moments lourds pour Amélie. Seule en tête à tête avec Aristide (Elodie était allée chez une parente à Rochecorbon, près de Tours), Amélie ne s'amusa point.
Le libraire n'avait jamais été un plaisantin, mais Truffaldin savait le réveiller. Privé de son fidèle compagnon, Aristide fut morne. C'était à le renvoyer à la cuisine dès le premier plat.
Alors Amélie eut des fantaisies : elle se fit servir dans sa chambre, prétextant des migraines au moindre dérangement, au moindre bruit.
Puis elle eut des sautes de religion. On la vit à
l'église, en dehors des offices; elle eût voulu soi gner des pauvres; elle n'osa point toutefois monter « voir » des infortunes qu'on lui signalait.
Et on devait être bon ! Le jeune Bondon, avei surprise, vit Amélie lui sourire. Elle lui deman dait, le matin, de ses nouvelles. Elle lui donnait à lire ses feuilletons. Elle l'appelait dans sa chambre pour qu'il lui fît la lecture. Il commençait d'une' voix lente, puis voulait aller plus vite, s'embrouillait; ou, gagné par la chaleur du feu, il ânonnait, ânonnait, et finalement s'assoupissait, la bouche grand'ouverte. Amélie excusait tout; et il lui arrivait de prendre la main du jeune Bondon et de, murmurer : « Pauvre enfant ! pourvu que la vie ne te fasse pas souffrir, toi ! »
Certes, Amélie devenait affreusement mélancolique. Elle sentait que Truffaldin lui échappait, malgré toutes les excuses qu'elle lui trouvait: et cela c'est horrible : Aimer ! et n'être pas payé de retour !
Elle s'en rendait compte : elle l'avait lassé à force de trop d'amour. Les hommes, répétait-elle, veulent qu'on les aime à petites doses ! Elle savait bien cela : mais comment calmer les soulèvements
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d'un grand amour, pareils aux fracas d'un Stromboli ou d'un Etna?
Elle essaya quelques manières nouvelles.
Quand Truffaldin venait maintenant, elle l'accueillait toujours avec légèreté, avec des rires forcés, avec un entrain endiablé.
— A présent, elle se fiche de moi ! se disait Truffaldin.
Il n'aimait pas l'amour triste, mélancolique, chargé de pensées et de souvenirs; l'amour des clairs de lune dans les cimetières; eh bien! elle lui servirait l'amour léger, à la mousse de Champagne, l'amour aux castagnettes et aux tambours de basque !
Il n'aimait pas les attitudes dolentes; eh bien! elle lui servirait l'amour danseur, les trémoussements de ventre des fameuses bayadères !
— Elle devient folle ! se dit alors Truffaldin quand il la vit se trémousser.
Oh ! alors, il ne fallait point s'attarder !
Il avait, du reste, jusque par-dessus les épaules de cette grosse femme sur le retour que Vénus travaillait. On avait eu parfaitement raison de le plaisanter à ce sujet. Encore, quand Amélie se tenait
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dans des limites raisonnables, la vie était possible; mais à présent qu'Amélie devenait une danseuse égrillarde, non ! cent fois non ! ce n'était plus tenable !
Certes, il regretterait son bon ami Aristide. Ah ! le brave homme ! pas très fort aux cartes, un peu « daim » aussi pour beaucoup d'autres choses de la vie, mais, un brave, brave homme, au fond !
Alors Truffaldin chercha le moyen de s'évader.
Quitter la ville ? Ce n'était pas aisé. La saison battait son plein, et le directeur ferait un tas de chichis bien qu'il ne fût engagé qu'au mois.
Rester dans la ville et cesser de voir Amélie ?
Solution pas commode. Qui sait si la dolente créature, puis dansante amoureuse, ne se révélerait pas maintenant telle qu'une féroce Gorgone?
Il prit, après maintes réflexions, le parti de traîner la chose en longueur.
Il n'alla plus qu'une fois par semaine chez les Dodicat ; et il ne voulait point voir les yeux fatigués d'Amélie, qui ne dormait plus.
Il se plaignit d'être malade. Fâcheuse inspiration : Amélie s'offrit, éperdument, dans un coin de porte, à le soigner.
Décidément, il ne s'en tirerait pas !
Il fut sauvé, alors qu'il n'attendait plus rien du ciel.
Ce fut elle, Amélie, qui, minée, tomba gravement malade, et elle prit le lit.
Elle eut le délire. Elle continua à aimer Truffaldin, car elle l'appelait toujours de la façon la plus tendre.
Il lui adressa des fleurs.
Il trouva ce geste magnifique, et il en fut suprêmement orgueilleux.
Elle était très malade. Elle ne comprit pas quand Aristide, en pleurs, lui dit que ces fleurs étaient envoyées par leur ami Truffaldin.
Elle prit les fleurs et, rageusement, elle les jeta dans le feu.
Puis elle les regarda se consumer !
C'était tout leur amour qu'elle avait détruit.
Au printemps, quand elle se leva, elle ne demanda même point des nouvelles de Truffaldin.
Lui, il était parti pour l'Algérie, en tournée.