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TOUT PASSE , TOUT CASSE, TOUT LASSE

Les jours suivants, Truffaldin comprit qu'il devait ménager un peu Amélie. Car, enfin, s'il la fâchait, adieu les chers apéritifs, les bonnes soirées avec Aristide, les douillets entretiens qui le ravissaient !

Puis, en somme, à y bien réfléchir, Amélie n'était point trop encombrante. Elle était plus sentimentale que hussarde ; et il était aisé de la manœuvrer en lui racontant des fadaises plus sucrées que bonbons fondants. Le tout était de glisser dans la conversation, à propos, des histoires de clair de lune, d'oiseaux, de barques vénitiennes et de chants nocturnes.

Truffaldin en joua de toutes ces rengaines; et novembre ainsi s'écoula.

Le samedi, toute la librairie assistait au triomphe du comédien dans une baignoire louée à demitarif. On invitait les amis; et l'on s'entassait dans l'étroite loge.

Amélie, au premier rang, paradait, heureuse. Il lui semblait que toute la salle désirait son favori. Elle fermait de temps en temps les yeux pour mieux entendre, pour mieux « savourer » la chère voix qui lançait au cintre les grandes tirades du répertoire.

Comme II était beau, de plus en plus ! L'amour est vraiment aveugle; car, en réalité, Truffaldin devenait de jour en jour plus ridicule et plus grotesque; et l'on ne se gênait pas pour le dire, tout haut.

Mais Amélie n'entendait pas ces calomnies.

Elle le voyait toujours dans son pourpoint de velours, détachant d'un coup sec du jarret la rapière qui le gênait ; elle le voyait tout moustachu sous le large feutre dont la longue plume balayait le sol.

Comme il arpentait avec décision, avec fermeté

toute la scène ! Le fait est que Truffaîdin avait, à défaut de talent, un aplomb formidable qui en imposait ! Il n'y en avait pas un comme lui pour se présenter, noblement, devant une reine du répertoire !

Il n'aimait pas, d'ailleurs, la comédie moderne. Il n'adorait que ce qu'il appelait « la superbe quincaillerie du romantisme ». Quand une actrice lui disait en scène : « Vous êtes mon lion superbe et généreux ! », alors, ses yeux devenaient furibonds, et ils lançaient de véritables éclairs. C'était vraiment le démon du romantisme qui le possédait alors !

Aussi, comme il donnait la réplique ! Cela sortait d'une poitrine profonde; et, instinctivement, on pensait aux premiers grondements de l'orage. Cela, il n'y a pas de doute, faisait un effet stupéfiant sur le public.

Son personnage préféré, c'était Hemam. C'était dans ce rôle qu'il était assurément le plus grotesque, c'est pourquoi il le chérissait; mais, bien entendu, tout le répertoire du grand Frederick ne lui faisait pas peur. Souvent il en débitait des passages entiers dans la boutique d'Aristide, et

avec de tels fracas que tous les auditeurs (il y avait quelquefois des clients) en restaient frissonnants. Ça, on ne pouvait pas le nier : le bougre avait un coffre d'une sonorité extraordinaire.

Quand il était lancé comme cela. Amélie demeurait hypnotisée, en proie à une sorte de terreur sacrée. Truffaldin devenait dieu; et elle eût voulu, à ce moment même., qu'il la prît sous son bras et qu'il l'emportât vers les régions célestes où tout est blancheur, beauté et volupté.

Le jeune commis de la librairie ne partageait pas, lui, le même enthousiasme. Il trouvait, avec Elodie, que le comédien était un vrai « rasoir ». Alors, souvent, au bon moment d'une tirade, quand Truffaldin était emporté à cent vingt à l'heure, le jeune Bondon, sans crier gare, lâchait tout à coup une pile de bouquins. Cela coupait net l'effet; car Aristide se précipitait sur ses chers volumes: et Amélie, blanche de colère, invectivait aussitôt le « jeune et déplorable idiot, dont on ne ferait rien, jamais, décidément ! »

Le seul que cela ne touchait point, c'était Truffaldin ! Car, lui, il débitait sa « petite salade » pour vivre; mais, au fond, il préférait à tout son

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irt une bonne partie de cartes dans un coin discret ie café, bien au chaud quand c'est l'hiver, bien iu frais quand l'été est venu. Seulement, il ne le lisait pas trop et tout haut, car il faut toujours aisser croire aux gens un tas de choses.

Pendant tout le mois de décembre, Truffaldin /int régulièrement déjeuner à la librairie. Il arrivait, congestionné, à force d'avoir empilé sur son ios des vêtements. En fredonnant un air, il retiait ses « caoutchoucs », encore un don d'Amélie, toujours soucieuse de la santé de son cher comédien.

La neige tomba beaucoup cette année-là. Alors, Amélie redoubla pour Truffaldin de soins et d'attentions. C'est ainsi qu'elle l'obligea à porter, malgré son obésité, tricots sur tricots.

— Couvre-toi, mon chéri ! lui disait-elle. Une indisposition est bien vite arrivée.

— Oui ! mais en attendant tu m'étouffes !

— Mais non ! mais non ! Ah ! le grand enfant qui ne veut pas que sa mère le soigne, le dorlote S

— Allons ! je me laisse faire ! opinait-il.

- Je crois bien que tu vas te laisser faire ! Tu' crois, chéri, que si ta mère vivait encore, elle ne serait pas la première à te dorloter comme je le| fais?

— Mais si ! mais si !

— Tu vois bien ! et je suis sûre que ta mère, si elle me voit, la pauvre chère femme, je suis sûre qu'elle m'approuve !

— Ah ! flûte !

— Oui ! la pauvre chère femme, elle me dit, va, que je fais bien de t'aimer !

Et la libraire soupirait, largement.

Truffaldin était à bout.

La sottise d'Amélie l'effondrait.

Comme elle était « romance », décidément, cette grosse femme ! C'était à ne pas le croire ! Elle était idyllique, bocagère ! Les petits oiseaux, à tout propos, venaient picorer dans sa conversation; et, quand le crépuscule tombait, lorsque la journée finissait dans de la mélancolie, l'âme d'Amélie devenait une nécropole !

C'était à fuir, vraiment !

Il était alors tellement question de morts, de tombes, de couronnes et d'inscriptions à graver,

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[ue l'on se croyait chez un marbrier, dans sou

igasin.

Truffaldin sentait qu'il en devenait « marteau ».

Les crises de volupté d'Amélie étaient aussi luelque chose de troublant.

Un abus de lectures, de romans feuilletons dévoués même la nuit, à la clarté d'une lampe à l'huile. ui avait complètement sacquebuté la cervelle.

Un soir, comme elle se trouvait seule dans la K)utique avec Truffaldin, elle lui dit, après avoir aissé tomber quelques paroles tristes :

— Si tu voulais, ami, nous partirions loin d'ici !

— Mais où, mon Dieu ?

— Vers une ville où nous pourrions enfin nous aimer dans la beauté du décor, tiens, à Venise. Dar exemple. J'ai lu que c'était très beau, dans ce pays-là !

— Pas l'hiver, ma chère ! plaisanta Truffaldin. — - Oui, m'ami ! mais on attendrait à peine la

venue du printemps. On passerait ces deux mois qui restent de l'hiver à préparer notre voyage.

— Voyons, tu ne peux pas quitter ton mari ! tu n'es pas raisonnable ! Il ne nous gêne pas, le pauvre homme, sois juste !

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Cola fit éclater Amélie.

— Alors, pour toi, ce n'est rien, cette vie ei partie double, ces perpétuelles attentes et ce homme qui est continuellement entre nous deux Tu crois qu'il comprend qu'il devrait quelquefois s'en aller, nous laisser seuls, comme ce soir, comme ce soir que le hasard seul nous donne !

Et sa voix se fondait.

Lui, hélas ! il n'était pas du tout à l'unisson, dit. simplement :

— Amélie ! tu bats la campagne ! Je ne me vois pas du tout t'enlevant à ton mari, et t'emmenant dans la malle-poste ! Va, une bonne pipe au coir du feu. — et une bonne amie comme toi ! s'empres sa-t-il d'ajouter, ça vaut tous les pays du monde1

— Mais comment peux-tu dire cela ? interroge douloureusement Amélie.

— Mais parce que je le pense ! et puis, d'abord, on a le temps de voir venir; on n'y est pas encore au printemps !

La crise devait éclater, elle éclata :

— Ah ! tu ne m'aimes pas ! tiens ! tu es un sans cœur ! un égoïste î Ah ! les hommes !

— Enfin, voyons, Amélie, dit Truffaldin, tran

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quillement, tu ne supposes pas que je vais te suivre toujours, même quand tu dis des bêtises comme celle que tu viens de proférer. Si tu veux voyager, toi, voyage ! Moi, je reste !

— Mais si je te demande cela, m'ami ! c'est parce que je sais que le voyage, que la vue de nouveaux pays me donneront encore plus de force pour t'aimer ! Je t'aurais, seule, devant la nature; je t'embrasserais enfin à la face de Dieu !

— Bigre !

— Ah ! ne plaisante pas ! Je souffre, douloureusement, si tu savais!... oh! viens! viens en Italie !

— Non ! je n'aime pas les musées, et on dit que partout c'est plein de tableaux, dans ce pays-là !

— Mais tu ne serais pas forcé de les voir ! tu ne verrais que ma bouche, mes yeux, toute moi, m'ami !

La boutique était à peine éclairée par une petite lampe à huile. Le jeune Bondon allait fermer.

La libraire, le cœur déchiré, prit la main de Truffaldin.

Il laissa sa main, longtemps, dans celle d'Amélie. Ainsi se calma le flux des paroles douloureuses

çue la grosse libraire n'aurait pas manqué de pro fércr.

Elle touchait cette chère main; elle la massait, et elle la portait de temps en temps à ses lèvres.

Elle pensait : comme la vie serait belle aux côtés de cet homme, maintenant plus que jamais ! Pourn quoi ne voulait-il pas la suivre dans un pays loin tain ? Pourquoi n'essayait-il pas de vivre au moins }>endant quinze jours., seul avec elle, dans une ville d'amour? Pourquoi? pourquoi?

Son cœur se gonflait. Elle avait envie de pleurer. Mais il se moquerait d'elle; elle refoula ses larmes.

Lui, de son côté, il se disait : « Quelle sotte idée j'ai eue d'entrer dans la librairie aujourd'hui ! Me voilà emprisonné, forcé de subir la tendresse de celte vieille folle, alors que je serais si bien en train de déguster le pernod ayee les camarades !

— A quoi penses-tu. cher amour? demandat'-elle.

— A toi, ma chérie ! répondit-il, sans hésiter.

— C'est bien vrai ?

— C'est bien \Tai !

— Oh ioui ! n'est-ce pas ? car il ne faudrait pas me tromper, m'ami i Je suis si confiante en toi !

— Tu as raison, va ! Je suis une bonne pâte ! Pour sauver Truffaldin, le libraire entra. Il jeta,

dès le seuil :

— Ah ! je vous y prends à faire la cour à ma femme !

— Ah ! farceur, va ! riposta l'autre, en ricanant. Eh bien, quoi de nouveau ?

— Je suis content ! je suis content ! Si tu savais, ma bonne Amélie !...

— Je ne sais rien, et je ne veux rien savoir ! Et, se levant, brusquement, elle sortit en claquant la porte.

— ■ Qu'est-ce qu'elle a ? interrogea le petit homme.

— Bail ! et Truffaldin pirouetta sur ses talons.

— Oui ! il ne faut pas trop faire attention ! ... eh bien, vous, mon cher ami, écoutez-moi !

— Je vous écoute !

Le libraire était hilare.

— Mon cher, je viens d'acquérir dans une vente, après décès, un lot de bouquins mirobolants ! oh ! mais des merveilles, alors !

— Veinard !

— Je vais vous montrer ça, venez, mon cher ami.

— Je vous suis !

Et les deux hommes grimpèrent le petit escalier en colimaçon qui conduisait de la boutique au premier étage.

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