SECONDE PARTIE
— ORCHESTRE — Marchons droit Montbux-Brisac.
— ORCHESTRE — La Be lie de Chicago (sélection) Kerke.
— Les Sœurs FRANKLIN" — Numéro d'anneaux et de trapèze.
— LYNHAM — La Jockey d'Epsom.
Les VIOLETTA'S — Oanses acrobatiques.
Miss DINAH MONTI — Écuyère.
— TOMMY et BASSIGK — Entrée comique.
— JOSEP RENZ — Haute école.
— Miss ALEXANDRA et son éléphant Sahib.
— HALL et EARLE — American excentric's.
— ORCHESTRE - Retraite.
Le spectacle commença comme à l'ordinaire; mais quand vint le moment de l'entrée des deux petits clowns, Bassick, d'abord, se présenta seul.
Tous les gens du cirque s'étaient tassés à l'entrée de la piste.
Si le public se divertissait toujours, il y avait comme une appréhension générale du côté de la troupe.
L'absence de Tommy l'aggravait.
Où était-il?
Et puis on remarqua que Bassick n'avait pas crié en entrant en piste; aucun de ces éclats de voix par lesquels il se signalait tout de suite.
Et encore, pourquoi portait-il ce costume macabre, funèbre, ce vêtement tout noir, au lieu d'un de ses fantaisistes costumes, merveilles de drôlerie ?
Et sa face, toute blanche, coiffée d'un serre-tête noir, et pas de toupet, cette fois ?
Qu'est-ce que tout cela voulait dire ?
Enfin Tommy, que Bassick avait l'air d'attendre en regardant de tous les côtés, enfin Tommy parut.
Il ne cria pas, lui, non plus; et il offrit tout de suite un visage angoissé.
Le cirque, quant aux spectateurs, éclata de rire. Jamais clown funèbre ne s'était, en effet, présenté avec autant de vérité.
Ces rires semblèrent électriser les deux clowns.
Bateson, Ovide, Dinah et tous les acrobates, avec, au premier rang, le nain, regardaient, haletants.
Bateson regrettait maintenant de n'avoir pas enfermé Bassick dans sa roulotte. Ce costume noir lui faisait mal; et puis Tommy si funèbre, lui aussi, dans un costume quelconque, cela ne présageait rien de bon !
Trop tard pour agir à présent !
158 f LE CHARIOT ERRANT
La foule fiait.
Après quelques répliques, quelques sauts cabrioles, Tomrny et Bassick commencèrent leur nouveau « numéro », dont les connaisseurs, seuls, auraient pu goûter la bouffonnerie amère, le spleenétique humour. C'était une comique scène d'assassinat; puis deux hommes d'équipe emportaient dans un linceul l'assassiné, Bassick, tombé avec un cri d'une vérité terrible.
Le public ne comprit pas et grogna.
Pour la première fois; on siffla les deux clowns.
Bateson, rougissant de colère, voulut intervenir. Jamais on n'avait attaqué ses favoris.
A grand'peine, Ovide le calma.
Du reste, l'attention du cirque était déjà occupée par des chaises qu'on apportait, et que Bassick, ayant rejeté son suaire, plaçait, au fur et à mesure, au milieu de la piste.
Bassick avait crié à l'orchestre de jouer furieusement.
Les musiciens s'en acquittaient à plaisir en déversant sur la foule toute la tempête des cuivres.
Tout de même, Bassick allait-il sauter ?
Les gens du cirque se le demandaient avec stupeur.
Le public, lui, riait, applaudissait maintenant, parce que Tommy chancelait, tremblait, comme pris d'une violente fièvre.
C'était long pour installer toutes les chaises.
Elles tombaient ; il fallait de nouveau les échafauder.
Les spectateurs criaient.
On les calma, en leur jouant la Marseillaise.
La dernière chaise posée, cela constitua un obstacle impossible nettement à franchir.
Plus de doute, Bassick ne sauterait pas, il exécuterait un saut comique ! Truc drôle et savamment préparé, puisque Bateson, lui-même, s'y était laissé prendre !
— Ah ! damné boy ! damné boy ! répétait-il, joyeusement, tandis qu'Ovide, perplexe, hésitait, lui, à croire à la supercherie. — Et jusqu'à ce Tommy! Regardez-le! Imite-t-il assez bien l'homme pris de peur, suant d'angoisse ?
C'était exact! Quan^ ^mmy s'assit, comme fou, sur le rebord de la piste, on délira, on applaudit, tellement « c'était bien ca î »
IliO LE CHARIOT ERRANT
Puis, un silence.
Brusquement, Bassick bondit sur la petite plateforme, du haut de laquelle il « devait faire croire » qu'il allait sauter !
Il l'éprouva, puis il redescendit.
D'un geste, il fit taire l'orchestre.
Subitement, tout le monde cessa presque de res pirer.
C'était très bien « manégé », de l'avis de tous car, sans savoir pourquoi, sans pouvoir dire d'où venait le malaise, on avait peur !
On regarda tout à coup, les yeux fixes.
Bassick venait de faire signe qu'il allait fran chir la pyramide des chaises.
Alors, un lourd silence pesa.
Bassick, petit, souple, tout funèbre dans son maillot noir, avait gagné l'extrémité du cirque, pour prendre son élan.
Une femme poussa un cri.
L'angoisse torturait les nerfs.
Une minute encore, et tous les spectateurs auraient crié.
Soudain, on vit Bassick bondir sur la plate-
forme, la frapper des deux pieds, se détendre et tourbillonner.
Des femmes fermèrent les yeux.
Ce furent deux interminables secondes; puis, dans le silence énorme, on perçut tout le choc sourd, mou, d'un corps sur le fracas craquant des chaises qui s'écroulaient.
Tout le cirque, debout, hurla.
Le petit clown Bassick gisait maintenant, tout cassé, ensanglanté.
En se bousculant, tous les spectateurs se ruèrent sur la piste. Des femmes hurlaient d'épouvante. Des hommes vociférèrent.
Angoisse, tumulte inexprimable, duquel s'éleva enfin un cri surhumain, un cri de Bateson, le cri d'un fou furieux, qui dominait tout :
— A physician !.. . A physician !. . . A physician !...
Le lendemain, au matin, Bassick était mort.
Sa pauvre petite aine s'était envolée vers le i paradis des clowns, au pays heureux de la verve et de la fantaisie.
Tommy l'avait courageusement veillé toute la nuit, en compagnie de Bateson et d'Ovide, du nain et de Dinah Monti.
Toutefois, il n'avait pas desserré les dents.
Il était resté maquillé, sa bouche ensanglantée par le carmin; mais des larmes avaient tracé des sillons sales tout le long de ses joues.
On remarqua qu'il gardait son tremblement qui, la veille, avait tant fait rire !
A l'aube, il embrassa éperdument Bassiek qui ne le reconnaissait plus; puis il serra fortement la main de Babylas.
On n'entendit pas ce qu'il avait bredouillé dans l'oreille du moribond, parce que des sanglots hachaient ses mots.
Il s'en alla en titubant, avec de nouveaux et de tels sanglots que son corps en était tout secoué.
Le nain s'était tout de suite attaché à ses pas; mais Tommy, doucement, l'avait repoussé.
Il voulait être seul.
On le laissa partir.
D'autres gens de la troupe vinrent remplacer le patron et le régisseur.
Ils avaient hâte tous deux de sortir pour s'apostropher, pour se reprocher cette mort qui était due à leur commune stupidité 1
— Dites à notre faiblesse, master Bateson ! implorait Ovide. Et moi, je ne savais pas ! je ne savais pas ! répétait-il, lamentablement.
— Oui ! on peut nous en donner des athlètes de cette trempe ! criait Bateson. Laisser tuer un superbe garçon comme Bassiek ! Ah ! les belles brutes que nous sommes, vous entendez, master
Ovide ! tout au plus bons à mener des biques à îa foire ! Quand on ne connaît pas un métier, on ne le choisit pas ! Directeur de cirque ! Dans le temps, peut-être ! maintenant, je suis foutu ! Oui, je n'ai plus qu'à louer une taverne et à prendre comme enseigne : « A l'imbécile Bateson ! »; c'est ce que je mérite, master Ovide ! Vous entendez, tête d'ànel
Ovide restait écrasé sous l'injure.
Mais il la méritait.
Il aurait dû avoir tout au moins un indice, deviner que la mauvaise chose allait se passer !
Dans le cirque, on jasait :
— Ce n'est pas possible, ce saut terrible a été une forme de suicide en public !
— Mais pourquoi ?
On cherchait.
Quelqu'un mit en cause Dinah Mooti.
— Oui ! elle devait être, elle, la cause de tout ! Ah ! ces femelles, si on pouvait les détruire une fois pour toutes ! les jeter toutes dans un sac et les noyer !
Mais que disait Tommy ?
— Ils ont été des amis si unis autrefois ! Bien
sûr que Bassick lui a dit quelque chose, à lui ! Ce costume noir qu'il avait revêtu, ça veut bien expliquer quelque chose, ça ?
Assurément, par Tommy, on saurait tout 1
On le héla.
Il n'était dans aucune roulotte.
— En vérité, c'est naturel, après un tel coup ! dit un des Flanagan. Il est allé pleurer dans quel que coin. Il reviendra bien ce soir.
On l'attendit.
Il ne revint pas.
On le retrouva enfin, après bien des recherches, noyé dans une mare où boivent les bestiaux.
On le rapporta, et l'on eut de la peine à « retrouver » sa douce figure; car, tout entière, elle s'était écrasée sur une pierre, vraisemblablement; et elle était affreuse !
Le cirque Bateson est maintenant à vendre !
Vous pouvez le visiter : il est installé, pour ses quartiers d'hiver, dans le Midi de la France.
Le patron en a assez : il passe la main.
Il a gardé une bonne partie de sa troupe ; mais la fatalité a mal conduit les choses.
Ovide bat aux trois quarts la campagne. Le vieux cabot, usé, ne parle plus qu'aux astres; et. quant au nain, il a été trouvé, le lendemain de la mort de Tommy, pendu au-dessus de la tête d'un cheval.
Dinah Monti, enfin, vient d'être enlevée par un
fils de famille, qui la poursuivait depuis une quinzaine de jours.
Je vous le dis : Bateson en a assez !
La prospérité des cirques est, comme tout le reste, chose bien illusoire !
Pauvre cirque Bateson !