‹ Le chariot errantChapitre 4 sur 11 · PERSONNAGES DE CETTE VERIDIQUE HISTOIRE · texte numérisé non relu

PERSONNAGES DE CETTE VERIDIQUE HISTOIRE

La librairie de Juste-Aristide Dodicat se trouvait juste en face du théâtre municipal, rue de la Sellerie, à Tours.

C'était, de toute la ville, la librairie la plus réputée parmi le monde des bibliophiles et des amateurs de livres curieux.

Elle n'était pas pimpante, certes; c'était plutôt une petite boutique quelconque, sans coquetterie et sans fard; mais je crois bien qu'elle contenait tous les livres du monde, tant elle était gorgée d'inquartos, d'in-octavos et de simples brochures et

brochurettes. On avait, heureusement, placé dès le début, à l'entrée, un petit comptoir-caisse, sans quoi on n'eût pu, bientôt, lui trouver un coin.

Une étroite allée, entre deux haies élevées de tomes échafaudés, conduisait à l'arrière-boutique donnant sur un jardin d'aspect sauvage, et à un autre carré tout petit, où se réfugiait, perchée sur une haute cathèdre, la gravité, ennemie du tapage. de Juste-Aristide Dodicat.

Ce libraire était un amour de petit homme sec. ridé, parcheminé, comme relié en un vieux cuir. Juste-Aristide Dodicat avait dépassé la soixantaine. Il s'en moquait bien, d'ailleurs, étant philosophe. Il gardait toujours sa calotte noire à glanrl jaune et ses lunettes d'or pour pouvoir fouiller plus à l'aise, tel un vieux rat, dans l'amas de ses volumes.

Il était, aux autres moments, attaché, rivé à sa cathèdre: et l'on ne savait pas s'il sortait quelquefois de sa boutique pour prendre ses repas ou pour dormir.

Derrière le comptoir, près de l'entrée, se tenait un commis d'une douzaine d'années, chétif et pâlot, qui s'ennuyait fort de rester pendant de>

LE CHARIOT ERRAS T 173

heures sur une chaise, surtout pendant la belie saison, alors que le soleil baigne toute la rue de sa chaude lumière et invite aux courses à travers les champs.

Ce commis était le filleul de Juste-Aristide Dodicat. Il lui avait été confié par son père, négociant à Saint-Avertin, près de Tours.

Le jeune Evariste Bondon (c'était le nom du commis) était là pour « apprendre la librairie ». Mais, il faut le dire tout de suite, il se moquait pas mal d'Aristote, de Pline le Jeune et « autres vieilles barbes », qui, depuis des temps immuables, se tassaient sur les rayons poudreux. Ce qui l'amusait seulement, c'était quand Amélie Dodicat, digne épouse de Juste- Aristide, l'envoyait en courses tout au travers de la ville, pour en rapporter un simple colifichet.

Cette Amélie ! Vous pouvez imaginer la plus grosse petite personne bruyante, agaçante, tumultueuse, affolée pour un rien, criant pour un autre, vous n'aurez, pas même de loin, le pendant à ce qu'était réellement Amélie.

Assurément, elle avait reçu de l'éducation et une instruction « solide » au couvent des Pinson-

174 KIOT ERRANT

nettes, à Tours; mais en apercevant cette personne maflue, on la croyait plutôt échappée d'un office de bourgeois ou d'une cuisine.

Cette grosse personne était gaie, joviale et si débordante de vie que Juste- Aristide en était, dans le cours monotone des jours, absolument affolé |... Ah ! s'il avait su, au temps où il était simple commis chez les frères Duppligeon, les plus grands libraires de la ville ! S'il avait su 1 il n'eût certes pas uni ses jours à ceux de Mlle Amélie Piston. Il avait fait pourtant une cour interminable; il ne s'était pas fiancé à la légère, ah non 1 il avait fait faire enquête sur enquête; et lui-même, pour son propre compte, avec quel acharnement il avait enquêté ! mais la pécore était rusée. Elle avait si bien caché son jeu que, dans toute la ville, on la citait, jeune fille, comme un modèle de douceur, comme un ange de patience; et, assurément, à la voir passer dans la rue Nationale, à l'heure du « persil », quand les cafés regorgent de consommateurs attablés devant les apéritifs les plus divers; — à la voir passer, droite et boulotte, les yeux constamment baissés, personne n'eût osé affirmer que, devenue épouse, elle changerait du

jour au lendemain, et de brebis deviendrait tigresse.

Ainsi vont les choses. Juste-Aristide n'avait pas été assez clairvoyant.

Bien d'autres, à sa place, il est vrai, eussent montré le même aveuglement.

Une fois épousée — elle n'avait même pas eu le temps de retirer sa couronne de fleurs d'oranger— Amélie, sans plus tarder, se révéla telle qu'une impitoyable et dure mégère. Elle sacquebuta le timide Aristide et l'étourdit d'un tel flot de volontés qu'il ne put regimber.

Il dut passer par toutes les exigences de son épouse. Elle décréta qu'on prendrait les repas à des heures imprévues fixées par elle: qu'on se coucherait selon son bon plaisir ; et surtout, elle décida que le soir, à huit heures, on fermerait la boutique, « achetée ayec sa dot ! »

Le confus et timoré Aristide n'osa souffler mot.

Se, femme le tint, dès le premier jour, par cet argent, dont elle augmentait bien entendu, chaque fois, au cours de la plus menue discussion, le chiffre.

Aristide se soumit à tout.

Il lui en coûtait cependant, en particulier, de pas suivre les augustes traditions de la maisoi Duppligeon, qui ne fermait jamais avant dix hei res du soir.

Mais Amélie, courroucée, lui avait jeté en pleii figure une bonne fois :

— Vous ne pensez pas, cependant, Aristide, que nous, dans la rue de la Sellerie, nous allons nous régler sur les commerçants de la rue Nationale en général, et sur les Duppligeon en particulier. Notre rue à nous est peu passante, et elle ne saurait — quoique cet aveu m'en coûte, croyezle ! — soutenir la comparaison avec la rue Natio • nale. Quand vous aurez, par un labeur acharné et que j'attends de vous, augmenté « ma » fortune, nous verrons alors à faire mieux ! Seulement il conviendra d'acheter tout de suite une autre boutique et dans une rue plus vivante ! Jusqu'à ce moment. Aristide, vous n'avez qu'à m 'obéir !

Et le malheureux « laissait faire », demandant à ses chers volumes la paix et le silence.

Il les aimait, c'est vrai, ses volumes, d'une affection sans bornes, profonde.

| Quand il les prenait dans les rayons, il les palait doucement, il les flairait, il les humait. Il les Périssait tous, indépendamment de ce qu'ils couraient, pour leur aspect extérieur seul, pour le rain du cartonnage ou du cuir de la reliure; et

les soupesait longuement dans sa main, il les pprochait de ses yeux, de son nez, — il se pâmait

les toucher.

Souvent, l'œil attendri, il les passait tous en îvue, et il se frottait les mains en les retroulut tous, bien équilibrés sur la tranche, bien à . parade.

Ses livres, c'étaient ses bons compagnons.

N'aimait-il point autre chose ?

Si ! Il voyait grandir sa nièce Elodie, et les dixîpt printemps de la demoiselle étaient tout en 3urs.

L'éclat, le brillant de cette jeunesse rassérénait ristide quand il pouvait poser ses yeux dessus, ais souvent, hélas ! Elodie lui échappait, de par . tyrannie de l'épouse qui, de la leçon de piano mduisait Elodie à la leçon de chant et de là à la çon d'anglais.

De sorte que sa nièce, « son » Elodie, restait

Page 1