‹ Le charme d'AthènesChapitre 1 sur 2 · DE DAPHNÉ · texte numérisé non relu

DE DAPHNÉ

Pendant quelques mois que j^ai eu le bonheur de passer en Grâce, il m'est arrivé à plusieurs reprises de rencontrer, sur la route ou sur le plateau de l'Acropole, des touristes débarqués pour quelques heures, et que pressaient, à la fois, la soif de ne perdre aucune parcelle des joies attendues et la peur de manquer le train. Heureux voyageurs, ils ne connaîtront pas, comme nous, l'amertume des déceptions, l'humiliation des vains appels à une admiration rebelle, et, plus tard, le remords de dire adieu à ces merveilles, quand, après des semaines d'incertitude, on commençait sincèrement aies aimer l

Heureuz voyageurs ! Je me rappelle, en particulier, un pèlerinage qui revenait de Terre-Sainte. C'était la fête de saint Patrice, et, comme oa sait, les catholiques de TAmérique du Nord sont fils, neveux ou filleuls du patron des Irlandais. Ceux-ci n'eurent pas de cesse qu'on n'eût trouvé pour chacun d'eux la tige de trèfle, dont toute poitrine irlandaise doit se fleurir en pareil jour. Avant la grand'messe — car ils voulurent aussi une grand'messe — tous étaient fournis.

Les voilà dans les rues d'Athènes et déjà loin. Inutile de les accompagner, ils ont livres et guide ; impossible de les suivre, ils vont trop vite.

Quatre heures après, nous entendions leurs exclamations bruyantes sous le porche de la cathédrale.

Ils étaient radieux, et je ne force pas les mots en disant que leur enthousiasme délirait. Ils faisaient plaisir à voir ainsi, et ce naïf hommage du Nouveau-Monde à ce que l'antiquité a de plus rare, était bizarre et touchant. Hommage de crédulité ingé-

nue, enthousiasme de confiance, ils garderont toute leur vie le souvenir de cet éblouissement docile, et d'autres, formés par eux, viendront, sans doute, dans dix ou vingt ans, chargés d'une électricité encore plus intense, chercher sur l'Acropole, l'étincelle que chaque enfant des livres doit infailliblement recevoir là-haut.

Ne les raillons pas. Comme tant d'autres choses artificielles, leur admi* ration est sincère. A la vérité, ils n'ont rien vu, ils n'ont rien compris.

Même, ils n'ont pas eu le temps de voir de travers. Impressions et jugements, chez eux, tout est entraîné, tout se perd en une bienheureuse griserie. Cette forêt de marbres, cette splendeur de la mer et des collines et, plus encore, peut-être, ce tourbillon de réminiscences qui s'entrecroisent en une confusion délicieuse:

Homère et Chateaubriand, Nausicaa et Cymodocée, Byron, Hector, les chevaux de Patrocle, Œdipe et Mounet-Sully, « l'enfant grec, » la Vénus de Milo^ l'Aréopage, Platon, saint Paul, a le dieu inconnu, » c'est, à chaque pas, un nouveau vertige. On va, on vient, on approuve les paroles

du guide sans les entendre; on ad* mire avant de voir, absorbé que l'on est, dans ces heures trop pleines, à contempler éperdument une Athènes de r6ve que ni Platon, ni saint Paul, ni Chateaubriand lui-même n'ont jamais vue.

Chez qui veut étudier Athènes à loisir, les mêmes causes produisent un résultat contraire. On tient à se recueillir avant de commencer son pèlerinage, et, quand, enGn, lentement, on se met en route, l'âme qui n*est pas violemment tendue vers l'admiration quand même, laisse à toutes les puissances de critique le droit de parler. Plus calme et déjà peut-être, balbutiant, sans le savoir, la grande leçon de délicatesse et de mesure que donne l'art grec, elle ne ressemble plus à ce fiévreux reporter qui, pour profiter des brèves minutes d'une interriew avec un. homme célèbre, esaye de découvrir d'infinies richesses dans les moindres paroles que celui-ci laisse tomber. Non, la maison nous est ouverte; nous avons

droit aux négligences affectueuses, aux sans-façon, aux longs silences de rintimité.

Pour moi, du moins, )e sais gré à mon étoile qui, en vue de me rendre impossible, lors de ma première visite au Parthénon, la tentation d'une fausse extase, m'imposa, avant d'arriver en Grèce, la fascination du mirage oriental.

Une longue nuit de tempête nous ménagea la transition entre les deux mondes. L'avant-veille, après l'enchantement du Bosphore, nous frôlions avec délices les rivages d'ionie. Â l'ancre, un jour et une nuit en face de Smyrne, nous aurions voulu y rester encore, et, maintenant, dans cette aurore maussade et froide, c'était le Pirée, c'était l'Europe laide, affairée, fumeuse ; le petit chemin de fer, indifférent, impertinent, qui court sur Athènes.

Heureusement, c'était un dimanche. L'Acropole, ce jour-là, reste fermée. On la voit de ma fenêtre; mais, de ce côté qui ne s'éclaire qu'au soleil levant, la haute muraille grise aux vives arêtes donne l'impression d'une forteresse bien plus que d'un piédestal. Là-haut, pourtant, ce bouquet de colonnes désolées, c'est le Parthénon. J'essaye de ne pas m'avouer que ce premier aspect me déconcerte et de m'exciter un peu quand, fort à propos, on vient me prendre pour me faire visiter la ville.

Elles sont belles, vraiment, ces lar* ges rues de l'Athènes nouvelle, mais insignifiantes, et, par endroits, irritantes par cette profusion de marbres neufs et cette mauvaise contrefaçon de l'antique,

Juste ciel, nous, avons dépassé

rilissus et voici le stade! Mon guide, émerveillé, se plante devant la statue de M. Averoff — oh! cette redingote de marbre! — et me. détaille avec complaisance les millions qu'a coûtés cette restauration sacrilège. Car le stade est flambant neuf. Plus tard, quand j'aurai vu la foule athénienne couvrir la moitié de ces gradins, je serai moins sévère; mais, aujourd'hui, dans sa blancheur tapageuse, cette monstrueuse baignoire vide est franchement laide. Allons-nous-en !

D'ailleurs, à quelques pas de là, toujours sur les bords de l'Ilissus, une ruine se dresse, bien autrement fière, majestueuse, éloquente. Réduit à une quinzaine de colonnes ~ au temps d'Adrien il en avait plus de cent, — ce temple de Jupiter Olympien, lourdement Romain, a encore grand air. Comme tant de choses énormes, il est tombé, mais je me demande s'il n'est pas plus beau ainsi qu'autrefois. Le temps et les hommes ont mis un certain art à le renverser. En face du massif qui a le

mieux résisté, deux colonnes solitaires restent debout, comme par miracle, et nous aident à prendre une juste idée des proportions de l'édifice.

Bien que, là, nous soyons aux portes d'Athènes, les maisons modernes n'ont pas osé s'approcher de cette immense enceinte, et de cette ruine déserte on peut contempler tour à tour le Parthénon, plus ancien et plus jeune qu'elle, la meretl'Hymette, c'est-à-dire, en un court espace, ce que l'Attique a de plus beau.

Le stade m*ayant brouillé avec mon guide, )e résolus de trouver seul le chemin de l'Acropole. Heure solennelle 1 Ma conscience me rend témoignage que j'avais fait au préalable ample provision de recueillement et de respect. Je m'exaltai même un peu le long du chemin comme un hom-* me qui se sent arrivé à une de ces rencontres oti le vrai, de sa propre nature, noble ou vulgaire, doit lut être révélé. Hélas I l'expérience fut désastreuse et le coup de foudre ne vint pas. J'avais pourtant négligé tout ce qui aurait pu me distraire ; après avoir longé le théâtre de Bacchus, sans même tourner la tête j'avais grimpé tout d'une haleine le rude escalier des Propylées, et, refusant de répondre aux vierges de Varech tei on c^ui m'appelaient, j'étais

venu droit au Parthénon. Non, pas de coup de foudre, pas d'admiration suffocante, et, malgré moi, tout en essayant d'être humilié de ces souvenirs, j'évoquais Notre-Dame et cette Sainte-Sophie qui, peu de jours auparavant, au beau milieu d*une course folle à travers la foire de Constantinople, nous serrait si brusquement le cœur et nous empêchait de respirer.

Je redescendis avec l'amertume d'un homme qui, refusé à un examen décisif, n'a môme pas la ressource de se révolter contre ses juges. Une seconde, une troisième visite confirmèrent cette première sentence. Je ne sortirais donc jamais de la foule des profanes et le grand art n'était pas pour moi.

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Un peu de modestie, ou simplement de bon sens, aurait empêché la mésaventure. Voyez, en effet, la naïve outrecuidance. Quoi donc, on vous a redit, vous avez lu dans tous les livres que ce temple unique était le dernier mot, l'effort suprême de l'art le plus pur, et votre candeur s'imagine qu'à vous, frais débarqué de la littérature courante et des journaux, il suffira de deux ou trois heures pour que vous vous trouviez au niveau du génie qui a conçu le Parthénon et de l'élite qui l'a compris I Passe encore pour une statue. Un fervent de Jean Goujon n'est pas, après tout, trop dépaysé dans les musées d'Athènes et, sans avoir relu Sophocle, on peut entendre le charmant caquetage des figurines de Tanagra. Mais un chefd'œuvre de lignes, de simples lignes,

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une merveille de proportions qui a juste assez de grâce pour ne point paraître froide, vraiment, les touristes qui s'allument subitement à cette vue sont tellement au-dessus de Thumanitô commune que je me console sans peine de ne pas leur ressembler.

Il y a plus, et de prime abord, un chrétien se trouve quelque peu désorienté sur l'Acropole. Vous avez vu, à un des derniers Salon, cette vaste toile officielle où s'étale en un coin d'ombre, en face du Parthénon flamboyant, la tache énorme d'un paquet d'habits noirs, tassés contre une colonne des Propylées. Que fait ce personnage— car ces habits ont une tête — que tait-il ? N'était le soleil qui inonde la toile, on croirait qu'il se blottit contre la pluie. Il se repose, peut-être, à moins qu'il ne prépare un mauvais coup. Non, tout simplement, cet homme est dans l'embarras, et la gaucherie du tableau est voulue sans doute pour nous communiquer le m^éme malaise. Ce voyageur effondré

cherche en vain à raccorder ses idées, ou, pour mieux dirct celles de son passé, de sa race, de sa mère, avec les doctrines qui ont inspird les artistes de TAcropole. Et les raccords essayés tour à tour sont factices et ne tiennent pas. Dans ce cadre antique, le moyen de renfermer tout ce que le monde a appris depuis la mort de Phidias 1 Le cadre, si beau qu'il soit, éclate sous la pression de pensées et d'inquiétudes que le paganisme n*a pas connues et Renan, chrétien malgré lui-même, ne peut pénétrer dans le temple de Minerve avec Tâme satisfaite d'un contemporain de Platon.

Ce n'est pas ici le lieu de rechercher avec plus ou moins de subtilité ce qui, dans l'architecture de ce temple, porte la marque païenne. Un artiste nous indiquerait peut-être la métamorphose idéale que les chrétiens durent plus tard imposer au Parthénon pour le convertir en cathédrale. Je dis seulement que l'idée du contraste entre les deux religions

est comme diffuse dans l*air qu'on respire ici. Des milliers d'hommes qui ne savaient pas le nom de Jésus ont porté sur cette colline les aspirations, les prières, les résignations du paganisme. Quoi qu'en disent les livres, nous essayerions vainement de retrouver, de refaire en nous les sentiments de ces hommes. Pous nous, à moins que nous ne rattachions des souvenirs chrétiens à ses colonnes, le temple de Minerve n'est qu'une relique d'art. Il était autre chose et quelque chose de bien plus sacré pour ceux qui l'ont vu construire.

Simples curieux de beauté, amateurs en voyage, notre présence là-haut, notre admiration est une moitié de contre-sens et la conscience obscure que nous avons de cette situation fausse retarde et complique nos plaisirs. Sans doute, si l'impression d'art que donnent ces ruines était foudroyante, il en irait autrement. Mais j'ai déjà dit que cette splendeur sévère, voilée aux pressés et aux profaqes, ne se livrait que lentement.

Résignons-nous à cette patience nécessaire et cherchons, en attendant, un coin de l'Attique où nous nous sentions moins étrangers.

Si vous avez un peu voyagé, vous sentez ce que je veux dire. Au milieu de la route, cette angoisse de se sentir complètement seul, perdu dans le nouveau, l'extraordinaire, le troublant ; cette envie, parfois, souvent, de retourner la tôte du côté des maisons connues, de tendre la main dans la direction d'une main amie.

Ce n'est pas là un simple besoin de tendresse. L'esprit a sa part d'une semblable souffrance, lui qui d'instinct a aussi l'horreur du vide. Qu'il s'agisse d'art, de philosophie, de littérature, il nous faut toujours, au centre de nos excursions les plus aventureuses, un point de repère et de repos, un abri déjà connu ou vite familier où nous puissions nous replier de temps en temps pour Is^isser se tasser les impressions trop

vives de nos découvertes, s'organiser le lent et sûr travail de notre pensée.

Français et chrétien, quelque peu désorienté par les premières impressions de mon pèlerinage d'Athènes, je pense avoir trouvé cet abri.

A peu près à mi-chemin entr& Athènes et Eleusis, la voie sacrée fait un léger coude, et on aperçoit brusquement, blonde et rose dans le bouquet d'arbres qui l'entoure, l'église chrétienne de Daphné. Je renonce à dire la douceur de cette vision. Certes, je m'étais arrêté déjà, et toujours avec la même vénération attendrie, devant les petites églises d'Athènes. Bonnes aïeules, cassées de vieillesse et que l'on sent pourtant immortelles à les voir s'appuyer ainsi de tout leur poids à la terre solide qui les porte, bonnes aïeules, graves et résignées, calmes inspiratrices de prière et de confiance, maison du pauvre et maison de Dieu.

L'humilité de leurs portes encourage les plus timides, et leur coupole qui, du dehors, semble si modeste, s'éle-

vant peu à peu dans Tôbscurité des courtes nefs, redresse insensiblement l'âme à la pensée des choses du ciel. Mais Daphné, accueillante et sérieuse comme ses sœurs d'Athènes, a quelque chose de plus jeune et de plus charmant (i). C'est bien toujours la même apparence massive, symbole de résistance et de foi, les mêmes étroites fenêtres, la même pesante calotte : mais, à Daphné, je ne sais comment tous ces caractères prennent un air de légèreté joyeuse et de sveltesse. La tristesse d'un vieux rempart qui défend encore une partie de l'enceinte, la lourde simplicité d'un cloître roman mettent plus en relief l'élégance et l'allégresse de l'église. Le parfum des pins descend de la colline, et pendant que ses sœurs, dans les carrefours brûlants d'Athènes, murmurent péniblement

(i) Il faut faire aussi une place & part k ce déhcieox catbolicon, Tancienne cathédrale d'Athèues, bitie par les Français avec des débris antiques, et que, toute voisine, la cathé« dralc moderne nous rend plus aimable encore.

leur complainte éternelle, .Daphné, dont le nom même est un parfum, Daphné, fraîche et souriante à Tombre de ses cyprès et de ses platanes, rend en chantant témoignage à la grâce humaine du Fils de Dieu.

Elle chante. A Tintérieur de Téglise, une série de mosaïques continue, enrichit, nuance, achève ce cantique. Ce n'est pas ici le lieu de parler en détail de ces mosaïques qu'un ancien élève de l'école d'Athènes a récemment étudiées avec tant de goût et de science. Je veux seulement noter en passant ce même mélange de sévérité et de grâce qui caractérise Daphné, cette cour de longues images raides et solennelles qui entourent la face auguste, ridée, austère, le geste dominateur du Pantocrator^ et, en même temps, tout le long de l'église, les scènes de l'Évangile et la suavité des mystères de Notre-Dame, depuis l'empressement craintif et ravi des jeunes filles qui s'approchent du lit de sainte Anne, jusqu'à la tristesse sereine de,

la Dortniiion, Devant ces peintures encore si vives nous nous sentons vraiment presque chez nous. Les mosaïstes de Daphné tendent la main à nos enlumineurs gothiques, et la joie est grande de retrouver, sur ces fonds d'or, le triomphe de la foi chrétienne, à Tendroit même où passa pendant tant de siècles la procession des initiés.

L'histoire de ce coin de terre est bien faite pour rendre plus forte encore cette première séduction. Là fut peut-être, aux portes mêmes de la capitale du paganisme, la première citadelle de la religion du Christ.

« Il semble, écrit^M. Millet, que le christianisme ait pris ses positions hors de la ville et que l'Acropole ait été sa dernière conquête. Il était donc naturel qu'il s'appropriât de bonne heure le temple ruiné du Corrydalle. Les monastères étaient, à cette époque, en Syrie, des centres de science chrétienne. N'aurait-on pas eu l'idée d'allumer un foyer chrétien en face de l'école païenne, sur la route même qu'avaient suivie les initiés aux mystères du vieux culte ? «

En tout cas, il y eut là dès le v* ou, au plus tard, dès le vt* siècle, un monastère fortifié. A partir de ce moment, on perd pendant plusieurs siècles la trace des habitants de Daphné. Ils travaillent cependant, rasent la vieille église et en élèvent une autre, la nôtre, aux murailles roses et aux mosaïques brillantes. Mais voici qu'une langue nouvelle résonne sur ces collines. Des hommes de guerre Tpassent comme une avalanche, hélas I presque aussi féroces que les moines ariens d'Alaric qui avaient jadis renversé, en se ruant sur Athènes, les temples païens d'Eleusis et de Daphné. Toutes les églises de la Grèce schismatique deviennent la proie des croisés, et les chères mosaïques sont moins respectées par les vainqueurs que la frise païenne de Notre-Dame du Parthénon.

Or, il y avait parmi ces capitaines un Bourguignon, Othondela Roche, qui avait grandi dans le respect et l'amour des moines, à quelques pas Z'

de Tabbaye de Bellevaux. Seigneur d*Athèiie8, il offre aux Cisterciens ce bijou de Daphné et, vers 121 1, une communauté française accolait à la svelte église byzantine les arcades grossières d'un cloître roman. Les touristes pressés qui, descendant en voiture sur .Eleusis, s'arrêtent, ici quelques minutes pour obéir à Bsdeker, ne donnent pas un souvenir aux Athéniens de France qui ont gardé Daphné jusqu'à l'invasion de Mahomet II. Nous n'en aurons que plus de ferveur à remuer leur souvenir. Eux partis, le monastère redevenu grec n'a cessé de décliner.

Aujourd'hui, l'église seule reste à peu près intacte ; elle appartient aux archéologues et aux architectes qui qui la restaurent avec une discrétion respectueuse et aux rares voyageurs qui ne se trouvent pas encore assez préparés à goûter pleinement l'austère beauté du Parthénon.

On va craindre peut-être, que, excité par des souvenirs si bigarrés, nous ne byiantinions à l'excès devant les mosaïques de Daphné. Mais non, nous n'oublions pas notre premier but qui est de nous façonner à comprendre Athènes. Toute forme d'art sincère, à mesure qu'elle se révèle à nous plus intimement, nous adapte et nous élève aussi à l'intelligence des formes d'art supérieures.

M. Millet montre très bien comment les artistes de Daphné se sont constamment inspirés des modèles antiques, et nous, à notre tour, en étudiant leur œuvre, nous méritons de devenir plus sensibles à la perfection de ces modèles eux-mêmes, les bas-reliefs du musée d'Athènes et les débris de la frise de Phidias.

D'ailleurs, la route qu'il nous faut

suivre en ces fréquents pèlerinages nous aide à découvrir au fond de nous-méme des sources de simplicité que le romantisme n'a pas taries.

Quelle leçon, que de leçons dans cette promenade sous les oliviers du Céphise, puis dans ce long ruban de colline provençale que découpe lentement la Voie sacrée. Alors c'est Daphné, mais de plus en plus le désir de cette coupole rose s'efface devant l'attente et la splendeur du retour. La tradition des vrais Athéniens a fixé minutieusement les rites de ce retour, de cette initiation au mystère de leur ville. 11 faut attendre une certaine heure pour franchir le col de Daphné, mettre les chevaux au pas, arrêter même la voiture jusqu'à la minute précise où s'allume le grand incendie de l'Hymette. Et soudain, en face de nous là-bas, très loin et très près, Athènes nous éblouit, d'abord toute blanche sur un fond où se rejoignent, en un vibrant circuit, les couleurs extrêmes du prisme, puis toute d'or ;

d'abord appliquée à l'Hymette, puis à mesure que nous approchons, dégageant ses deux fauves forteresses, le Lycabette et TAcropole, entre lesquelles, s'éteignant peu à peu avec quelques derniers frissons de lumière, elle s*endort.

C'est une étrange impression que de se sentir lentement irrésistiblement attiré, conquis, reconquis par la calme beauté d'Athènes. Il y a quelque chose à la fois de très féminin et de très fier dans cette attitude de reine qui semble attendre froidement nos hommages et cependant, d'une façon insensible, ne cesse de nous appeler. Aucune violence, aucune langueur, aucune fièvre, mais une séduction doucement impérieuse et qui peut être patiente, sûre qu'elle est de triompher tôt ou tard.

Tout d'ailleurs ici se prête harmonieusement à retarder et par conséquent à aiguiser nos plaisirs. Dans la contention un peu fanatique de notre premier pèlerinage, nous nous étions interdit de regarder à droitQ

ou à gauche ; mais cette ferveur éteinte, il devient trop difficile de résister à la tentation de prendre le chemin des écoliers pour arriver à l*Acropole. Combien de fois, parti avec la ferme résolution de me mettre sérieusement à l'école de Phidias, n'ai-je pas laissé passer l'heure de la classe à vagabonder sur les flancs de la colline, le long du vieux mur de Cimon ou sur les gradins du théâtre de Bacchus. De ce côté, en face de la mer, la pente est très douce, les sentiers se croisent, on va, on vient comme sur une colline ordinaire. L'espace que l'on peut ainsi parcourir est aussi étendu que le plateau de l'Acropole et un vague gardien suffit à la surveillance de ce vaste et libre musée.

Pour un homme de moyenne culture, la flânerie en un pareil lieu est aussi délicieusement absorbante que l'est, pour un enfant de trois ou quatre ans, une après-midi sur la plage. Tout devient intéressant et précieux : les touffes de fleurs cham-

pêtres qui, sur cette terre rouge, alternent avec des monceaux de débris ; les fragments d'inscription qu'on se promet de déchiffrer une autre fois ; les statues mutilées ; le dessin très net du long portique; les fondations d'un temple disparu et, pour mettre un sourire de vie parmi ces ruines, les petits enfants qui courent à vous sur le marbre pour vous offrir de leurs mains terreuses une lampe d'argile ou la tête d'une figurine de Tanagra. Rien de tout cela, en somme, n'est bien grec et presque toutes les ruines portent ici la marque de Rome ; mais ce qui vous prend en réalité, ce n'est pas tel ou tel détail du paysage qui, ailleurs, vous laisserait indifférent, c'est le paysage luimême, c'est la lumière, c'est le charme souverain d'Athènes.

Laissez-la faire, laissez-vous lentement façonner par elle, ne regrettez pas ces journées, en apparence perdues, en réalité fécondes. On ne respire pas eu vaio Tair lumineux

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