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qui circule sur cette terre choisie.
Comme tous les vrais éducateurs, Athènes dédaigne la solennité et la contrainte des leçons officielles ; elle ne croit ni aux'élèves prodiges, ni aux conversions instantanées, et, sûre d'apprivoiser peu à peu les demi-barbares que nous sommes, elle nous sait gré de muser ainsi sur les flancs de l'Acropole et d'évoquer dé)à moins souvent, dans ce paysage classique, la coupole byzantine de Daphné.
Même liberté de faire encore Técole buissoanière jusque dans Tcûceinte vénérable de l'Acropole.
Vous connaissez ce malin plaisir, piqué de remords, que l'on éprouve à lambiner sur le seuil d'une lecture sérieuse. Le livre, le vrai livre, est là, et on badine à regarder les images, à feuilleter un roman ou à parcourir un journal. Ainsi de l'Acropole et du Parthénon. Certes, il est plus que naturel de s'arrêter à plusieurs reprises sur les marches de ce raide escalier de marbre qui conduit aux Propylées. A mi-chemin, le temple de la Victoire Aptère s'offre comme le plus merveilleux des reposoirs. Enfin on arrive à cet auguste massif de colonnes décapitées, sentinelles douloureuses de l'Acropole.
Av6uerai-je ici ma faute > En franchissant les Propylées, je n'ai jamais pu oublier qu'à cet endroit même et s'aidant de cette grandiose charpente, nos pères, les croisés, avaient élevé le château des ducs d'Athènes. L'impitoyable rancune des archéologues a rasé la vieille tour, a la tour de France » qui racontait encore, il y a quarante ans à peine, cette page de l'histoire grecque. N'étant pas savant et ne parvenant pas à comprendre en quoi ces débris chevaleresques étaient moins intéressants et plus disgracieux que cette triste relique romaine d' Agrippa qui encombre au Midi l'accès de l'Acropole, à peine arrivé là-haut, au lieu de courir à droite dans la direction du Parthénon, j'allais souvent me perdre en sens opposé dans l'exquise solitude de ces souvenirs français et de ces décombres. Une fois là, comment ne pas revenir par le plus long, s'accouder longuement à ce fier rempart du Nord, faire le tour de
rErechteion et, à force de curiosité capricieuse, prendre successivemeot possession des coins et recoifls de cette colline sacrée ?
Et voici que insensiblement chaque nouvelle journée nous rapproche du Parthônon. Là-haut, parmi ces débris qui lui font une couronne éclatante, on a beau ne pas le regarder, on le voit toujours. Mon ami Charles Maurras, le plus fervent des amoureux de la Grèce païenne, assis près de la porte Beulé, a été tiré de ses rêveries par une petite fille qui lui montrait du doigt le chemin de TAcropole avec un sourire entendu. Toutes les pierres d*Athènes dessinent le même geste. Une force grave et toute puissante incline constamment de ce côté et nos regards et nos désirs.
J'en parle sans phrases, fatigué que je suis par le mensonge des rhéteurs qui s'échauffent ridiculement en face de cette sérieuse et
calme merveille. Ce qu'il faut dire seulement, c'est qu'une heure vient où l'harmonie de ces graves colonnes, lointaine encore et par moments imperceptible, envahit notre intelligence et descend jusqu'à notre cœur.
Alors s'organise au-dedans de nous* môme un examen redoutable. Tout ce que nous avons admiré, aimé, défendu pendant des années d'activité littéraire repasse devant nous, et, sans effort, nous laissons glisser dans le néant et l'oubli une grosse part du bagage qui nous paraissait jadis si brillant. Je sais des livres et des hommes que le silence méprisant de ces colonnes condamne ainsi pour jamais. Pour d'autres, elles semblent esquisser un sourire d'indulgence maternelle : « Il y a un peu de nous, disent-elles, dans cette œuvre, douteuse pourtant, qui te séduit. Aime-la encore, puisqu'enfîn tu l'aimes ; quelques années, quelques mois peut-être achèveront de t'éclairer. » Pour d'autres œuvres, pour d'autres idées, brusquement et
tristement elles se taisent, semblables à ces vieillards consultés sur leurs souvenirs et qui tâtonnent dans le vide au-delà de Textrême limite de leur mémoire consciente. Je leur ai parlé de Pascal, je leur ai lu le Mystère de Jésus^ et elles ne m*ont pas compris.
Dans les premiers temps de mon séjour à Athènes, j'éprouvais un peu de mauvaise humeur contre cette cage de bois que les travaux de restauration du Parthénon ont rendue nécessaire et qui bloque une partie de la façade occidentale. Je ne savais pas alors que bientôt je bénirais ces lourdes planches qui me permettraient de m'introduire dans l'intimité la plus secrète du monument.
Grâce au petit papier que me donna aimablement M. Cavadias, Téphoregénéral des musées d'Athènes, le factionnaire m'ouvrait à toute heure la porte qui donne accès à l'échafaudage. J'ai pu contempler ainsi d'aussi près que l'ont voulu mes yeux myopes la seule partie de la frise que les Anglais aient été contraints de respecter. Mais ce qui me
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touchait davantage était de pouvoir m'arrèter à ma fantaisie sur les marches du petit escalier de bois et de caresser de Tœil et du bras Tépa- Bouissement de ces colonnes immortelles. On est pris d'une pitié profonde à voir, blessure sur blessure, les coups sacrilèges que tant de guerres leur ont portés. A ces hauteurs les belles dédaigneuses s'attendrissent ou du moins elles se laissent aimer d'une façon plus humaine.
Dans cet art austère on entrevoit des sources d'une grâce imprévue et la possibilité d'adapter et de continuer des idées et des sentiments qui jusque-là paraissaient inconciliables.
Est-ce la rencontre et la fusion des mille souvenirs gardés par ces pierres successivement temple de Minerve, cathédrale chrétienne et mosquée ? Est-ce le prestige de l'art le plus pur qui soit au monde } Estce la griserie de cette cime immobile de forêt > Est-ce la pleine douceur de la libre solitude en un pareil lieu ?
Je ne sais vraiment, mais j'ai cons-
cicûce d'avoir vécu sur cet échafaudage quelques*uû$ des plus précieux moments de ma vie.
Je n'ai -rien dit de la Grèce contemporaine, de cette religion tenace qui, comme certains vieillards, semble avoir passé Tâge dé mourir ; de ce peuple athénien, léger, vif et charmant, qui joue avec une candeur terrible à la politique et à la guerre ; de cette élite séduisante, d*un accueil courtois et cordial, fidèle aux traditions essentielles du passé, mais en même temps avide de modernisme et merveilleusement souple à s'assimiler le bien et le mal de nos modes et de nos idées. Je n'ai rien dit de cette école d'Athènes, la vraie maison de tout Français qui passe là-bas et où j'ai mieux compris la sagesse de notre ancienne culture et tout ce que la modestie, l'humanité, la mesure, l'horreur du bruit et de la réclame donnent, je ne dis pas d'agrément, mais de solidité à la science. Je n'ai pas parlé non plus des chères amitiés qui, sous le ciel
de TAttique, se nouent, semble-t-il, plus vite qu'ailleurs. Je ne voulais ici que résumer les leçons d'un pèlerinage artistique à Athènes. Un mot résume les mécomptes et les profits de ces leçons, le mot qu'un grand converti adressait jadis à une bien autre beauté : « Sera te amavi : j'ai mis bien du temps à vous aimer I »
noble ville, dirai-je donc à mon tour à celle qui demande avant tout de chaque voyageur qui vient à elle une parole sincère, ô noble ville, j'ai mis bien du temps à vous comprendre, à vous aimer. Dans ma présomption d'ignorance j'avais cru, sur la parole des livres, qu'il suffisait de fouler votre poussière pour être initié aux secrets de votre jeunesse éternelle. Et voici que, une fois devant vous, hautaine et froide, vous m'avez renvoyé aux pins, à la coupole et aux mosaïques de Daphné.
Là, grâce à vous et dans le rayonnement de votre lumière, j'ai vu, j'ai goûté des formes d'art plus humbles et que j'aurais sottement dédaignées
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si votre premier accueil avait moins sévère. Et bientôt je a suis revenu, plus humble. J*ai entrevoir votre splendeur. Hélaa^ ces moments mêmes je resj biais encore à ces élèves gel ou mal doués qui se disent tement que la meilleure parole leur maître n*est pas pour Mais cette angoisse même une leçon d'un prix infini. Il bon de se sentir misérable en fi des chefs-d'œuvre et tout sérit amour doit avoir conscience, m pas seulement qu'il a commencé ti tard, mais que, en réalité, il n'a encore commencé. Sera te cimavi^ trois mots de mélancolique recoaSi; naissance que je gravais, il y a pl^*; ' de deux ans, sur le marbre d'une c£|^ vos colonnes renversées, je les répftii aujourd'hui avec une conviction o^ une ferveur nouvelles. Je sais main^' .
tenant que chez ceux qui ont por€|.
sur l'Acropole une âme sincère te charme d'Athènes dure toujours, i
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