‹ Le chartisme, 1830-1848 (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DÉMOCRATIE ET SoCIALISME

La Charte du Peuple, qui a donné son nom au mouvement chartiste, est un projet de loi adressé le 8 mai 1838 aux associations ouvrières et aux associations radicales par la Working Men's Association de Londres. Ce projet de loi formulait six revendications : 1° l'Annualité du Parlement ; 1° le Suffrage universel ; 3° l'Egalité des districts électoraux ; 4° l'Abolition du cens d'éligibilité ; 5° le Vote au scrutin secret ; 6° l'Indemnité parlementaire. Il était précédé d'un Appel aux réformateurs de Grande Bretagne et d'Irlande. Cet appel rappelait le Bill déposé, en 1780, à la Chambre des Lords par le Duc de Richmond et les démarches du comité de Westminster qui avait préconisé les six revendications formulées dans la pétition de la Working Men's Association. Ainsi cette nouvelle manifestation du mouvement démocratique était rattachée aux origines du radicalisme par les rédacteurs de la Charte du Peuple, par les initiateurs du Chartisme.

Or, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'histoire politique de l'Angleterre pour se rendre compte que les six points de la Charte étaient, depuis un demi siècle, le programme même du radicalisme. Le major John Cartwright avait été le premier à formuler ce programme en 1776, dans son Take jour Choice^ et le premier à prononcer le mot de réforme radicale : il avait préconisé l'établissement du suffrage universel, réclamant le droit de vote pour tous les citoyens âgés de plus de dix-huit ans, le scrutin secret, des Parlements annuels et des élections faites en un jour, des circonscriptions électorales comprenant un nombre égal d'habitants, c'est-à-dire, en somme, quatre des six points de la Charte. Et en 1780, Cartwright fondait la " Society for Constitutional Information ". La même année, le duc de Richmond proposait à la Chambre des Lords l'adoption du suffrage Universel.

Une nouvelle poussée démocratique se produisit en Angleterre sous l'influence de la Révolution française ; à l'imitation du Club des Jacobins, on vit se fonder des clubs qui critiquaient la vieille constitution politique ; le système électoral fut l'objet d'attaques violentes.

La guerre contre la France interrompit le mouvement démocratique et ce ne fut qu'après la paix, en 1 8 1 5, que les réformateurs radicaux purent reprendre leurs campagnes. Le radicalisme

se réveilla alors sous l'influence des conséquences financières et économiques de la guerre. Les circonstances industrielles et commerciales favorisèrent la formation d'un parti d'une toute autre envergure que celui des réformateurs de 1780 et de 1792. Ce nouveau parti puisa sa force dans la crise économique que traversait l'Angleterre et dont il sut profiter pour intéresser les masses à la réforme parlementaire. Les radicaux démocrates exploitèrent le mécontentement créé par les charges très lourdes qu'imposaient aux classes populaires le poids de la dette et la prodigalité d'un gouvernement distributeur de sinécures ; enfin, pour gagner les ouvriers à la réforme politique, ils attribuèrent au système électoral les souffrances qui résultaient de la surproduction, du chômage et de la misère.

Le vote par le Parlement d'une " corn-law ", destinée à maintenir le prix du blé autour de quatre-vingts shillings le quarter, est le point de départ et le premier prétexte de l'agitation démocratique. Dès le début, celle-ci a pour objet immédiat la réforme du système électoral. Le 26 octobre 18 16, dans son Weekly Register^ Cobbett demande que la Chambre des Communes soit choisie annuellement par les contribuables et il s'écrie : " Obtenons cette réforme d'abord et tout le reste nous sera donné par

surcroît". Dans les villes et les villages se fondent des Hampden Clubs : les délégués des clubs fédérés rédigent un programme comprenant : 1° l'élection annuelle du Parlement ; 2° l'exclusion de tous les fonctionnaires en place ; 3° le droit de vote pour tous les contribuables âgés de plus de i8 ans ; 4° le droit pour 20.000 habitants d'envoyer un membre à la Chambre des Communes ; 5° la suppression du cens d'éligibilité remplacé par le talent et la vertu.

Le journaliste du mouvement, Cobbett, et son orateur, Henry Hunt, exploitent les émeutes provoquées par le chômage, la haine du machinisme, la cherté du pain. Ils essaient de créer une agitation systématique en vue de la réforme électorale. Ils organisent de larges processions hérissées de bannières aux devises révolutionnaires, de vastes meetings en plein air où retentissent des déclarations enflammées et des discours démagogiques. En novembre 1 8 1 6, à Spa-Fields, on agite le drapeau rouge ; le 1 2 août 1 8 1 9, à St. Petersfield, on arbore le bonnet phrygien : à côté de la devise " Parlements Annuels et Suffrage Universel ", figurent celle de " Représentation égale ou la Mort " et celle de " Liberté ou la Mort ".

Alarmé par ces rappels trop précis de la Révolution française, le gouvernement fait intervenir la troupe et obtient du Parlement des mesures

d'exception destinées, par la suppression de la liberté de réunion, à enlever aux réformateurs tous moyens efficaces de propagande. Le " massacre " de Peterloo va devenir légendaire et servira de thème aux déclamations chartistes.

Bientôt l'idée d'une réforme électorale fut reprise par le parti Whig, sous une forme nouvelle, il est vrai, puisqu'il s'agissait seulement d'une extension du privilège de vote et que le droit de suffrage, loin de reposer sur l'idée démocratique du droit égal pour tous, restait une franchise. La réforme de 1832 consista principalement en une redistribution des sièges et en un règlement uniforme des conditions de la franchise. Sans doute le bill éleva le nombre des électeurs de 435.000 à 655.000 : le droit de suffrage était attribué, dans les comtés, à tous les possesseurs d'un immeuble de 10 livres, à tous les tenanciers d'un immeuble de 50 livres et, dans les bourgs, à tout locataire d'une maison de 70 livres de revenu. Mais la Chambre restait élue pour 7 ans ; le droit de vote restait un privilège reposant sur la propriété et lié à la possession d'immeubles ; le scrutin restait public et écrit, à la majorité relative et sans ballottage.

Cette réforme ne pouvait satisfaire ni les radicaux bourgeois ni les démocrates ouvriers. Elle n'était pas conforme à l'idéal démocratique; elle ne consacrait aucune des six revendications

du radicalisme, ni l'annualité des Parlements, ni le suffrage universel, ni l'égalité des districts électoraux, ni le scrutin secret, ni l'indemnité parlementaire, ni la suppression du cens d'éligibilité. Ce sont ces six revendications fondamentales du mouvement démocratique depuis ses origines que la Working Men's Association avait formulées en rédigeant la Charte du Peuple ; ce sont ces six revendications que la W. M. A. voulait populariser en publiant et en répandant, à travers l'Angleterre, la Charte du Peuple ; ce sont ces six revendications que la W. M. A. espérait réaliser en suscitant, dans le peuple et parmi les ouvriers exclus du droit de vote, un puissant mouvement d'opinion, manifesté par une immense pétition, et qui forcerait le Parlement à transformer en une loi la Charte du Peuple.

La Charte du Peuple va devenir et restera jusqu'en 1848 le programme du mouvement chartiste : elle imprime au Chartisme le caractère d'un mouvement démocratique. Les principes affirmés dans leur projet de loi par les hommes de la Working Men's Association ne sont-ils pas d'ordre exclusivement politique ? Le suffrage universel n'est-il pas, depuis 1780 et 1790, la revendication centrale du parti radical ? Si les luttes contre Napoléon ont interrompu en Angleterre le développement du radicalisme poli-

tique, ce parti, depuis 1815, a grandi, et sa popularité est due à la faveur croissante dont cette revendication a joui dans les milieux populaires. La réforme de 1832 n'est elle-même qu'une concession faite à l'opinion publique ; dans les rangs des radicaux, les uns ne l'ont acceptée et préconisée que comme une étape qui devait conduire au suffrage universel ; les autres l'ont condamnée comme une déception infligée à leurs espérances et comme un affront fait à la volonté du peuple.

La Charte du Peuple apparaît donc comme un essai de rédaction des principes de la Démocratie Politique. Mais, si l'on y regarde de plus près, on s'aperçoit que ce n'est là qu'une apparence : les revendications politiques des démocrates ouvriers enveloppent d'autres revendications qui vont donner au mouvement un caractère nettement socialiste. La réforme politique n'est ici que le moyen ; l'égalité politique n'est réclamée que parce que, dans l'esprit des rédacteurs de la Charte du Peuple, elle doit conduire fatalement et nécessairement à l'égalité sociale. Sur ce point il n'y a aucune hésitation ni aucun doute dans l'esprit de ceux qui ont été les inspirateurs ou sont devenus les chefs du mouvement chartiste : il suffit pour s'en convaincre de connaître les principes de la Working Men's Association et les idées des hommes dont l'influence et la per-

lo LE CHARTISME

sonnalité ont le plus contribué à la naissance du Chartisme. Au reste, pour les Chartistes la démocratie comprend le socialisme ; c'est le parti si joliment appelé par Feargus " des Espérances sociales ". L'expression de socialiste désigne plus particulièrement les disciples de Robert Owen et leur est en quelque sorte réservée ; celle de démocrate est toujours employée dans un sens qui implique une étroite union et même une presque complète confusion entre la Démocratie politique et la Démocratie sociale.

L'Appel qui précède la Charte du Peuple est signé par quinze membres de la W. M. A. : John JafFray, relieur ; William Savage, journalier ; Henry Mitchell, tourneur ; John Skelton, cordonnier ; Daniel Biny on, journalier ; Richard Cameron, piqueur-de-bretelles ; James Lawrance, peintre ; William Moore, graveur sur bois ; Arthur Dyson, compositeur d'imprimerie ; John Rogers, tailleur ; William Isaacs, fondeur de caractères ; James Jenkinson, graveur ; Edward Thomas, journalier ; le trésorier et le secrétaire de l'association : Henry Hetherington et William Lovett. Henry Hetherington, qui est imprimeur, a débuté comme typographe ; Lovett, le véritable rédacteur de la Charte du Peuple, est ébéniste. On peut donc dire que tous les signataires de l'appel sont des artisans et des ouvriers.

LA NAISSANCE ii

La Working Men's Association est composée exclusivement d'ouvriers. C'est là le fait nouveau qu'il importe de souligner. Lorsqu'elle a été fondée, le i6 juin 1836, la Working Men's Association, par la volonté même de ses fondateurs, ne devait faire appel qu'aux seules forces de la classe ouvrière. "La question se posa parmi nous, dit Lovett, de savoir si nous pourrions organiser et faire vivre une association composée exclusivement d'hommes appartenant à la classe ouvrière." La W.M.A. est précisément une expérience tentée par Lovett, Cleave et Hetherington pour amener la classe ouvrière à administrer ses affaires dans un esprit de complète indépendance. A cette fin, l'association groupera et unira étroitement les ouvriers les plus intelligents, les plus capables d'exercer une influence. Lovett nous explique que les fondateurs de la W.M.A. voulaient libérer les masses laborieuses de leur asservissement à l'égard des "grands hommes" sur lesquels elles avaient toujours les yeux fixés et dont elles attendaient un geste pour penser et pour agir. Entre les mains de ces leaders, qui en maniaient les ficelles, la classe ouvrière se laissait conduire comme une marionnette obéissante aux caprices de son idole momentanée ; et, lorsque ces idoles populaires étaient tombées de leur piédestal, elle se trouvait plus désemparée que jamais. La classe ouvrière

devait apprendre à se conduire par elle-même, sans le secours de ces directeurs de conscience sociale, auxquels, jusque là, elle avait remis le soin de ses intérêts : elle devait devenir son propre gérant d'affaires. Les fondateurs de la W. M. A. entendaient faire de cette association une école où les ouvriers pussent s'instruire eux-mêmes, discuter librement des grands principes sociaux, se faire par eux-mêmes leur propre éducation politique.

Profondément originale et nouvelle était cette conception qui voulait substituer à la direction extérieure et instable des meneurs populaires une direction spontanée et autonome. La classe des travailleurs trouverait ses chefs naturels dans une aristocratie ouvrière dont la W. M. A. serait l'école de self-education et l'organe d'action. Est-il besoin de rapprocher cette conception de celle des syndicalistes qui remettent la conduite de la classe ouvrière entre les mains d'une minorité dont l'éducation sociale et syndicale est supérieure ^ Sans doute la W. M. A. se déclarait disposée à apporter son concours à tous ceux qui travaillent au bonheur du peuple ; mais " elle devait toujours avoir présente à l'esprit cette vérité d'expérience que, dans la société actuelle, la division des intérêts des différentes classes s'oppose le plus souvent à l'union des cœurs et des volontés. "

L'association était résolue à ne recruter ses membres que dans les rangs de la classe ouvrière. Mais, ajoutait l'article 8, " comme on n'est pas d'accord sur la ligne de démarcation qui sépare la classe ouvrière des autres classes, le soin de déterminer si un candidat est éligible est laissé aux membres euxmêmes. "

La politique de la W. M. A. sera une politique ouvrière. Toutefois, le principe de la lutte des classes ne domine pas cette politique : la W. M. A. accepte de collaborer avec tous les serviteurs de la cause populaire. Sans doute la communauté de sentiments, que Marx appellera plus tard " la conscience de classe ", est la condition indispensable de toute réalisation et de toute réussite ; la W. M. A. est fondée essentiellement sur l'action personnelle et autonome de la classe ouvrière qui doit chercher ses chefs parmi les hommes sortis de son sein. Seulement il faut noter dès maintenant que, de cette idée de classe, la W. M. A. ne déduit pas comme un corollaire nécessaire un irréductible antagonisme et qu'elle admet les alliances avec les démocrates bourgeois.

Cette action de classe que veut inaugurer la W. M. A. doit devenir une action internationale : les classes laborieuses de tous les pays sont liées par des sentiments et des intérêts communs.

L'année même de sa formation, en novembre 1836, la W. M. A. envoyait un manifeste à la classe ouvrière belge et Lovett revendique pour son association " l'honneur d'avoir la première introduit la coutume des messages internationaux entre ouvriers des différents pays ". La W. M. A. affirmait la solidarité internationale qui unit tous les ouvriers :

" La cause des divisions insensées qui séparent les nations vient de ce que la classe ouvrière ignore la situation qu'elle occupe dans la société. C'est parce qu'ils sont ignorants que les ouvriers croyent qu'ils sont nés pour travailler et pour faire jouir les autres hommes des fruits de leurs travaux. Heureusement, frères, nous nous rendons compte de l'injustice dont nous sommes victimes ; nous sentons l'esclavage dont nous n'avons pas encore le pouvoir de nous libérer. Notre émancipation dépend de la diffusion de ces vérités parmi les ouvriers de tous les pays : nous prendrons conscience de la situation réelle que nous occupons dans la société; nous acquerrons le sentiment qu'étant les producteurs de la richesse nous avons le droit d'être les premiers à en jouir.

" Nous apprendrons à revendiquer un certain nombre de droits : puisque l'éducation développe l'intelligence et prépare les hommes à remplir leurs devoirs respectifs envers la société, ceux qui produisent et qui rendent l'éducation possible ont un droit égal et un droit national à profiter de ses bienfaits ; puisque le gouvernement est établi dans l'intérêt de tous, tous ont des droits égaux, chacun selon ses capacités, à remplir toutes les fonctions ; et, puisqu'il est dit que les lois sont édictées dans l'intérêt de tous, tous doivent avoir part à leur confection.

" Lorsque ces principes seront bien compris par les classes ouvrières, le pouvoir que donne le savoir conduira rapidement à leur adoption, et alors, camarades ouvriers, les tyrans du monde perdront leur pouvoir, l'hypocrisie son masque et les dupeurs de l'humanité leurs disciples crédules. "

Cette adresse, qui nous découvre les intentions socialistes de la W. M. A., développe deux idées : celle de l'éminente dignité de la classe ouvrière et celle de son droit sur la richesse produite. La classe ouvrière occupe dans la société une place fondamentale : la première, puisqu'elle est la classe productrice. Cette proposition a pour corollaire le droit pour les ouvriers, producteurs de la richesse, d'être les premiers à en jouir. Non seulement la W. M. A. est une association qui fait appel à l'action de la classe ouvrière, mais cette action a un fondement socialiste nettement déterminé, puisque cette association fait siennes les deux théories de l'exclusive productivité du travail et du droit au produit intégral du travail.

Peu après, l'association ouvrière publie une brochure : ha Chambre pourrie. L'appel à la nation qui précède cette brochure complète ces indications en précisant l'idée de la division et de l'opposition des intérêts entre les classes :

" Le propriétaire foncier, dont l'intérêt est de faire des lois injustes et partiales pour sauvegarder la rente, est-il capable de représenter la classe ouvrière ? Les financiers, les spéculateurs et les usuriers qui vivent de ce système de corruption peuvent-ils être des représentants pour les travailleurs ? Les lords, comtes, marquis, baronnets qui ont un siège à la Chambre sontils capables de nous représenter ? Et trouvons-nous des représentants convenables dans la foule des avocats, des procureurs et des hommes de loi ?... Les intérêts de la classe ouvrière peuventils être représentés par le manufacturier et le capitaliste qui

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accaparent les puissances du feu, du fer et de la vapeur, par ceux dont le monopole est la cause de l'indigence de milliers d'individus et qui ont intérêt à faire baisser au minimum la rémunération du travail ? Le maître, qui a intérêt à se procurer la maind'œuvre au plus bas prix, peut-il représenter l'ouvrier dont l'intérêt est d'obtenir le prix le plus élevé possible pour son travail ? "

Chaque classe a ses intérêts distincts ; elle est donc incapable de représenter les autres classes. La classe ouvrière doit avoir des représentants pris dans son sein. Aussi l'Appel conclue-t-il :

" Ouvriers, si c'est aussi votre sentiment, refusez d'être les instruments de tout parti qui ne voudra pas consentir à cette mesure première et essentielle, l'égalité des droits politiques et sociaux, permettant à la classe ouvrière d'envoyer à la Chambre des députés ouvriers ; ces représentants, sortis des rangs de ceux qui vivent de leur travail, délibéreront avec les représentants de tous les autres intérêts ; ils les détermineront à respecter désormais les intérêts des travailleurs, les intérêts de ceux sur lesquels repose tout l'édifice social ; et à ne plus nous sacrifier aux appétits extravagants de quelques individus engraissés et rassasiés à nos dépens. "

Socialisme ouvrier, union internationale des classes laborieuses, politique de classe, mais non de lutte de classe, possibilité d'alliance avec les partis bourgeois, tels sont les principes qui ont inspiré la formation de la Working Mens' Association, mais qui ne suffisent pas à définir le Chartisme. Sans doute ce mouvement de masses a dû sa force à l'intervention de ce personnage collectif qu'est le prolétariat, mais ce mouvement

n'est pas seulement l'élan anonyme des innombrables. Son essor ne peut s'expliquer sans les génies réunis autour de son berceau et qui ont présidé à ses destinées.

Le Chartisme n'aurait peut-être pas pris naissance si certaines individualités ne s'étaient pas rencontrées pour dégager de l'enchevêtrement des forces économiques certaines tendances, systématisées en vue de leurs desseins, et prêter au mouvement de la révolte populaire certaines directions.

Au seuil de l'histoire chartiste, trois figures apparaissent en pleine lumière avec un relief saisissant : William Lovett, Bronterre O'Brien et Benbow. Leur psychologie et leurs idées dominent ce mouvement ouvrier démocrate et socialiste : en elles se résument les tendances maîtresses dont est sorti le chartisme. Autour de l'honnête et intelligent Lovett, un petit groupe d'Owenistes émancipés esquissent les lignes essentielles du réformisme. En l'apologiste de Robespierre, James Bronterre O'Brien, le culte de la Révolution française et des méthodes Babouvistes se mêlent à des théories prémarxistes. Le cabaretier Benbow, cette incarnation du démagogue éternel qui joue de la crédulité du bonhomme Démos, s'est trouvé être, cinquante ans avant les syndicalistes, le premier inventeur de la Grève générale.

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Ces trois hommes symbolisent trois aspects du socialisme et représentent des types très divers : l'ouvrier autodidacte, le bourgeois jacobin et le petit bourgeois démagogue. Des trois un seul, et c'est le plus modéré, William Lovett, sort vraiment du peuple : sa pensée s'est formée au dur contact de la lutte pour la vie, mais les chimères de son cœur et les illusions premières de son imagination ne lui ont pas fait perdre le sens exact du réel ; aussi ne fera-t-il que traverser l'utopie d'une existance facile et accueillante à tous dans le paradis d'Harmonie ; son esprit ouvert est prêt à recevoir la forte empreinte que donnent l'expérience et le maniement des hommes et à rejoindre dans sa maturité le réalisme de ses premières impressions.

Bronterre est le jeune bourgeois dont la sensibilité, blessée et irritée par la vie, voit dans le socialisme une revanche ; sa naïve vanité d'intellectuel lui suggère les plus étranges espérances. Une culture abstraite a développé en lui l'esprit de géométrie au détriment de l'esprit de finesse ; des succès académiques lui ont donné une confiance illimitée dans les ressources de la logique et la puissance de la parole : ivre de sa raison orgueilleuse, il croit qu'il est facile de modeler l'organisation sociale sur un plan rationnel, sans qu'il soit besoin de

tenir compte des différences de lieu et de la psychologie des hommes. De l'espèce jacobine Bronterre possède l'amour-propre exagéré et l'habitude du raisonnement dogmatique : il en est un type vraiment supérieur et rare par sa haute valeur morale. Aussi le portrait que Taine a tracé dans la Conquête Jacobine peut-il être appliqué à Bronterre : " A vingt ans, quand un jeune homme entre dans le monde, sa raison est froissée en même temps que son orgueil... Quelque soit la société dans laquelle il est compris, elle est un scandale pour la raison humaine : car ce n'est pas un législateur philosophe qui l'a construite d'après un principe simple ; ce sont des générations successives qui l'ont arrangée d'après leurs besoins multiples et changeants. Elle n'est pas l'œuvre de la logique, mais de l'histoire, et le raisonneur débutant lève les épaules à l'aspect de cette vieille bâtisse dont l'assise est arbitraire, dont l'architecture est incohérente et dont les raccommodages sont apparents. "

Entre l'ouvrier autodidacte et le bourgeois jacobin, Benbow est le représentant de cette classe intermédiaire qui jalouse les bourgeois et méprise les travailleurs manuels auxquels elle se croit supérieure. La lecture des feuilles et des gazettes lui a donné la prétention de se connaître en politique. Quoiqu'il parle sans cesse d'éman-

cipation, il cherche non à libérer le peuple, mais à l'asservir à ses intérêts mercantiles et à ses ambitions ; il le flatte pour capter sa clientèle et se rendre maître de son esprit. Naturellement beau parleur, il s'est formé une éloquence facile et énergique à déclamer au comptoir contre les riches et contre la société. Vous le voyez toujours mécontent des discours d'autrui, trouvant toujours des paroles plus violentes pour stigmatiser les vices des classes stériles, et lorsqu'il entend vanter la vertu des leaders, mettant en doute la qualité des opinions ou la pureté des intentions. Vaniteux et intéressé, il se présente comme le démocrate farouche, intransigeant ; autant il fait profession d'intégrité, autant il se montre soupçonneux à l'égard des autres et plus impatient que personne du Bonheur du peuple. 11 est vrai que très vite Benbow s'efface presque complètement et demeure dans la demi-obscurité qui enveloppe les figurants de cette histoire ; mais après lui avec plus de relief, de richesse et d'envergure, avec une personnalité infiniment plus complexe, plus curieuse et plus captivante, Feargus O Connor, l'aristocratique descendant des rois d'Irlande, reprend, en l'amplifiant, le rôle de démagogue tenu d'abord par Benbow. Ces Individualités si différentes ont pourtant ceci de commun qu'elles font saisir les liens qui rattachent à la philosophie du XVI IP siècle les

apparentes nouveautés du XIX®, original seulement dans ses réactions contre les thèses des réformateurs sociaux. Si l'on s'y est trompé, l'illusion vient de ce que le mouvement ouvrier s'est mêlé au mouvement socialiste ; prêtant à celui-ci la force de sa jeunesse, le prolétariat a permis de renouveler en variations les thèmes du précédent siècle : des paroles nouvelles et des cadences changeantes ne font que masquer les mêmes mélodies.

William Lovett, Bronterre O'Brien, pas plus que Feargus O Connor, ne sont des inventeurs ; ils ont emprunté la plupart de leurs idées au milieu intellectuel tout impressionné encore par Rousseau, par Diderot, par Morelly, par Helvétius et par Godwin. Mais, si leurs théories sont toutes d'emprunts, leur influence personnelle et leur action ont été puissantes et peutêtre même décisives : ils sont les créateurs d'un mouvement social. Leur individualité était assez vigoureuse pour s'imposer : ces hommes ont su adapter aux besoins et aux désirs des classes laborieuses les thèses des philosophes si séduisantes au cœur et à l'imagination et former avec celles-ci une doctrine qui permit " à ces vétérans de l'humaine misère " ^ de marcher à la lumière incertaine de quelques principes et de quelques vérités spécieuses ; ils se sont montrés des orga-

' Villiers de l'Isle Adam.

nisateurs et ont transformé des manifestations spasmodiques et incohérentes en un mouvement coordonné et continu.

La Misère sans l'Espérance, la révolte spontanée sans la colère systématisée n'eussent été l'occasion que de bris de machines, d'incendies, d'émeutes facilement réprimées, comme il y en avait toujours eu depuis les commencements de la Révolution Industrielle. Pour que des idées deviennent agissantes, il faut qu'il se rencontre des hommes ayant une foi entière en eux-mêmes ou en leurs doctrines, que cette foi soit la servante d'un intérêt personnel ou d'un sentiment désintéressé, des hommes prêts à se sacrifier à leurs croyances ou à leurs ambitions. Les forces économiques, abandonnées à leur seul et libre essor, sont trop complexes, elles s'entremêlent et s'entrecroisent trop étroitement les unes les autres pour déterminer une évolution sociale. Elles ont besoin d'être simplifiées et souvent même faussées par ces inventeurs de formules et de solutions qui, dans le labyrinthe des faits, offrent au peuple incertain dans ses démarches leur fil d'Ariane.

De cette simplification préalable à toute entreprise sociale, on peut donner un exemple choisi parmi ceux que fournit l'histoire de Chartisme. Les théoriciens du mouvement ont interprété les manifestations multiples et diverses qui con-

stituent la Révolution Industrielle comme si elles formaient un système organisé par les " Lords du Coton et de la Boutique " pour affamer les pauvres gens et spéculer sur leur faim : le Factory System apparaît un pacte de famine semblable à celui que l'imagination populaire attribuait à Louis XV. Ici orateurs et publicistes ont déformé la réalité pour l'accommoder à la psychologie des masses et aux besoins de la cause qu'ils servaient ; ils ont été à moitié sincères sans doute, obéissant à cet esprit de système qui, chez les théoriciens, est une véritable contrainte de la pensée et à cet esprit de parti qui, chez les politiques, est une véritable contrainte de la conscience. Lors même que la réalité n'est pas dénaturée par les organisateurs d'une agitation, elle doit toujours être en pratique systématisée, débarrassée de sa trop grande complexité et de ses contradictions, réduite en des facteurs élémentaires, saisissants et facilement saisissables aux intelligences simplistes.

Pour mettre en mouvement les masses et les faire sortir de leur apathie et de leur craintive résignation, pour les entraîner à la lutte, il faut savoir embraser, en les rapprochant, les impatiences individuelles, il faut savoir utiliser les réactions que provoquent dans la sensibilité des innombrables les faits qui forment l'armature de leur existence habituelle. Cette utilisation n'est

possible qu'après une simplification et une systématisation préalable. Les chefs de parti sont des déformateurs inconscients ou volontaires et celui qui serait animé de scrupules exagérés porterait la défaite avec lui ; mais de tels scrupules s'effacent vite et l'expérience fait bientôt trouver aux politiques ce grossissement et ce symbolisme si naturels qu'ils en usent d'instinct. Et si les esprits qui se piquent de délicatesse s'étonnent des démarches des professionnels, ils en jugent avec une singulière étourderie : la rapidité des événements, la mobilité des situations, l'obligation constante de prendre des décisions immédiates, les sacrifices imposés par les intérêts de parti entraînent les hommes politiques, l'action les emporte. Il est vain de vouloir édifier un mouvement social sur une analyse trop exacte et trop minutieuse de la réalité, sur un dénombrement trop impartial des tendances. Les leaders qui tentent de courber l'évolution dans le sens de leur idéal ou de l'accommoder à leurs desseins doivent savoir ignorer un certain nombre de faits, déifier certaines forces, en démoniser certaines autres, afin d'accroître la puissance des premières et d'entraver l'essor des secondes.

Les conséquences de la Révolution Industrielle, qui avait été génératrice de souffrances et de colères, ont servi les intentions de ceux

qui, constatant les maux de la société, ont voulu y appliquer le remède qu'ils imaginaient adéquat.

William Lovett, le secrétaire de la Working Men's Association et le rédacteur de la Charte du Peuple, est la figure la plus sympathique et peut-être l'âme la plus haute dans l'histoire du Chartisme. Mais il serait injuste de le séparer du petit groupe de démocrates ouvriers qui, dès les premières heures, ont collaboré avec lui, et de parler de Lovett sans parler de ses amis, de même qu'il serait inexact de croire que la tentative pour donner à la classe ouvrière anglaise un organe et une direction autonomes remonte seulement à 1836 : la Working Men's Association n'est en fait que la filiale d'autres associations qui l'ont précédée et préparée.

L'origine première du Chartisme remonte au mois d'avril 1831, à l'époque où s'est formée la National Union of the Working Classes and Others.

Dès cette date le mouvement chartiste est né, et, s'il ne possède pas encore son nom, il possède déjà toutes ses caractéristiques. Pendant les années 1831 et 1832, les idées qui dirigeront l'action des masses chartistes sont expri-

mées dans les journaux et les discours des leaders ouvriers. L'attitude de la classe ouvrière en face du projet de loi du gouvernement et les critiques adressées par ses chefs à la réforme de 1832 renferment la définition même de ce mouvement, politique de forme, socialiste de fond.

Les principes du Chartisme ont été formulés d'abord par la National Union of the Working Classes and Others.

Cette association, fondée en avril 1831, et composée principalement d'ouvriers, a exactement le même objet que le futur mouvement chartiste : la conquête des droits politiques, considérée comme le seul moyen d'assurer une nouvelle répartition des richesses. La première esquisse de la Charte du Peuple est une déclaration, lancée par la National Union of the Working Classes au commencement du mois de novembre 1831. Cette déclaration, rédigée par Lovett et Watson, et dans laquelle on retrouve comme une imitation des Déclarations de la Révolution française, mérite d'être reproduite toute entière ici :

" L'intérêt et le devoir de tout ouvrier sont d'affirmer publiquement ses opinions politiques afin de faire connaître au pays et au gouvernement les désirs et les griefs particuliers de la classe ouvrière ; c'est pourquoi les classes laborieuses de Londres déclarent :

" i» Toute propriété (acquise honnêtement) est sacrée et inviolable.

" 2" Tous les hommes sont nés égaux et libres et ont un certain nombre de droits naturels et inaliénables.

" 3" Tout gouvernement ne peut être fondé que sur le respect de ces droits ; les lois n'ont pour objet que d'assurer dans l'intérêt général la protection et la sécurité de tous les citoyens et non les émoluments et les profits d'un homme, d'une famille ou d'une coterie.

" 4" Toutes les distinctions héréditaires et les privilèges de naissance sont contre nature et en opposition avec l'égalité des droits de l'homme et par suite doivent être abolis.

" 5° Tout homme, âgé de 2 1 ans, et sain d'esprit (excepté s'il est un criminel), a le droit, soit par lui-même, soit par son représentant, de prendre part à la confection des lois ; à la fixation des contributions publiques, de leur emploi, de leur montant ; à la détermination du mode d'imposition et de la durée des impôts.

" 6" Afin d'assurer le choix impartial de représentants convenables, le vote devra avoir lieu au scrutin secret : les qualités requises pour être nommé député seront la valeur intellectuelle et la valeur morale et non le revenu ; enfin la durée du Parlement ne sera que d'une année.

" 7" Nous déclarons que ce sont là les principes essentiels à la protection de la classe ouvrière, les seules garanties capables de nous assurer le produit de notre travail ; et jamais nous ne serons satisfaits tant que les lois ne reconnaîtront pas les droits énumérés par nous dans cette déclaration. "

Cette dernière phrase découvre le lien qui existe dans la pensée des rédacteurs de la déclaration entre les revendications politiques et la fin sociale : le droit pour l'ouvrier au produit intégral de son travail, droit dont la réalisation ne peut être assurée que par une représentation ouvrière introduite au Parlement par le suffrage universel.

Les principes de cette déclaration étaient le suffrage universel, le vote au scrutin secret, le Parlement annuel, l'abolition du cens pour les députés, soit quatre des six revendications du mouvement chartiste ; l'égalité des districts électoraux et le paiement des membres du Parlement ne figurent pas encore dans la déclaration, qui est bien comme une charte du Peuple avant la lettre. La déclaration se terminait par une convocation des classes productrices à la réunion publique qui devait avoir lieu le lundi 2 novembre 1831.

Si le contenu de la déclaration était d'ordre purement politique, en tête de celle-ci étaient placées deux maximes révélatrices des tendances socialistes de l'association : " La meilleure des Républiques est celle dont les citoyens ne sont ni trop riches ni trop pauvres ; " — " Le travail est la source de toute richesse ". — N'est-ce pas la thèse centrale du socialisme : l'affirmation que la classe ouvrière est la seule productrice et que toutes les autres classes ne sont que des classes stériles ?

Du reste voici en quels termes Lovett présentait à Francis Place les fondateurs de la National Union :

" Ils ont lu et admiré les écrits de Robert Owen, Thompson, Morgan, Gray et d'autres encore ; et ils ont pris la résolution d'être, dans la mesure de leurs moyens et de leurs capacités, les

propagateurs de ces écrits dans tout le pays. Mais ils ont aussi la ferme intention de ne pas suivre la même tactique que Robert Owen. Celui-ci n'a-t-il pas, malgré ses airs de bénisseur, condamné les réformateurs radicaux, convaincu comme il l'est que la Réforme sociale ne pourra s'opérer que selon sa formule ? Les réformateurs radicaux, appartenant à la classe ouvrière, croyent au contraire que cet idéal social ne pourra être réalisé qu'après l'accomplissement des réformes qu'ils cherchent à obtenir.Pendant un voyage de Robert Owen en Amérique (novembre 1828 à avril 1829) ils décidèrent de choisir dans son système social ce qui pourrait convenir aux classes laborieuses. La National Union of the Working Classes and Others est sortie d'une autre société appelée The British Association for promoting coopérative knowledge, (une des sociétés coopératives fondées sous l'inspiration de Robert Owen et qui datait du 11 mai 1829). Après la disparition de la British Association, quelques membres de son comité, John Cleave, James Watson, Julian Hibbert et William Lovett se joignirent à la National Union ; ils voyaient là l'occasion qui leur était offerte d'un rapprochement avec les réformateurs radicaux et le moyen de combiner les principes radicaux avec leurs vues particulières sur la société, et notamment sur la production et la distribution des richesses. "

Un lien étroit existe entre les revendications démocratiques affirmées et les fins socialistes poursuivies. Il apparaît de façon encore plus sensible lorsqu'on sait quels furent les fondateurs de la " National Union " et quelles ont été leurs premières luttes.

Les fondateurs de la National Union of the Working Classes and Others, Lovett, Hetherington, Cleave et Watson, sont des disciples d'Owen. Ils s'étaient rencontrés dans les sociétés coopératives créées, à partir de 1818, sous l'in-

spiration d'Owen : c'est à la première coopérative de Londres que Lovett avait connu Watson, auquel il avait succédé comme administrateur. Ces Coopérative trading associations étaient d'ailleurs très différentes de nos actuelles coopératives de consommation : elles avaient un but nettement communiste. Les membres de ces sociétés versaient une cotisation hebdomadaire et, avec le capital ainsi réuni, ils ouvraient un magasin où les ouvriers pouvaient se procurer des produits alimentaires, des vêtements, des livres. Les profits s'ajoutaient au capital, dont l'accroissement progressif permettait à la coopérative d'employer ses membres comme ouvriers cordonniers, tailleurs, etc. Ceux-ci ne touchaient qu'un simple salaire, sans participation aux bénéfices, lesquels avaient pour seule fianction de grossir le capital. Grâce à ce procédé, plusieurs de ces associations purent commencer à fabriquer, sur une modeste échelle, certains produits qu'elles vendaient. Mais les premiers coopérateurs, en fidèles disciples d'Owen, ne bornaient pas leurs espérances à une banale production dans les ateliers coopératifs ; leurs visées dépassaient cette perspective trop limitée pour le large idéal communiste du Bon Patron de New-Lanark : l'accumulation des bénéfices devait servir à des expériences communistes, à la fondation de villages construits sur les plans des architectes sociaux. Ces expé-

riences sont la préoccupation essentielle des premiers congrès coopératifs de Manchester (mai 1831), de Birmingham (octobre 1831) et du Congrès de Londres d'avril 1832 auquel prennent part les Lovett, les Watson et les Hetherington.

Lorsque Lovett accepte, avec le poste de Watson, un salaire inférieur à celui qu'il retirait de son métier, c'est en vue de contribuer à la réalisation de ses espérances sociales : "Je croyais, dit-il, que, grâce à cette accumulation graduelle d'un capital, les classes ouvrières pourraient créer des associations de production et parviendraient à se rendre maîtresses des métiers, des manufactures et du commerce ". De tous côtés la Société Coopérative de Londres est assaillie de demandes de renseignements, et la British Association for Promoting Coopérative Knowledge est fondée pour répandre la " science " de la coopération. Cette société s'installe, 19 Greville Street, dans une vaste maison dont le premier étage sert de magasin de dépôt aux diverses coopératives productrices. Lovett est nommé secrétaire de la British Association dont Hetherington est membre.

L'un et l'autre, comme Watson, c'est là un fait incontestable, ont subi fortement l'influence d'Owen dont ils ont emprunté tout d'abord l'idéal. Pendant toute une période de leur existence, leur conduite et leurs actes portent l'empreinte de cet idéal, et ils ont transmis au mouvement

ouvrier dirigé par eux les tendances socialistes qu'ils avaient reçues de leur premier maître. Cette influence oweniste a été si profonde sur Lovett qu'elle ne s'est effacée que peu à peu, sous l'action des événements et plus encore peutêtre sous celle d'un homme pour qui Lovett a eu une grande admiration et qui avait été son adversaire, Francis Place.

Pour être tout à fait exact, il faut distinguer dans l'existence de Lovett trois périodes : une période d'Owenisme intégral, pendant laquelle Lovett prend part à la propagande coopérative ; une seconde période politique, pendant laquelle, tout en conservant son idéal socialiste, Lovett pour le réaliser veut conquérir le suffrage universel ; une troisième période enfin, où l'idéal socialiste de Lovett, déjà ébranlé par les déceptions de sa vie politique, cède à l'action qu'exercent sur le socialiste repenti l'esprit clair, la netteté de vision, le réalisme de Francis Place.

Et c'est cette évolution qui rend la personnalité de Lovett si intéressante : il est parti des extrêmes limites du socialisme, et l'expérience a fait de lui presqu'un individualiste. C'est parce que ses idées mêmes ont changé que Lovett est la physionomie la plus vivante du Chartisme, une physionomie d'autant plus vivante qu'autour de lui les uns restaient enfermés dans des formules rigides, les autres changeaient au gré des cir-

constances : à côté de ces automates et de ces marionnettes, Lovett est un homme.

Voici le portrait que Francis Place trace de lui :

" Lovett était grand, mince, de santé précaire ; c'était un homme d'une nature mélancolique, aigri par les difficultés de la vie, et parfois même un tant soit peu hypocondriaque. Il avait, quoiqu'il en soit, des qualités d'honnête homme et d'homme de cœur, un grand courage et un caractère d'une grande persévérance. Dans sa façon d'être habituelle il était doux et bon ; il était bienveillant et affable envers ceux qu'il ne supposait pas animés d'intentions hostiles à la classe ouvrière : mais, lorsque les circonstances ou son tempérament maladif réveillaient en lui ce sentiment des maux et des injustices de l'humanité auquel il était enclin à s'abandonner, il devenait extrêmement violent. Il était à moitié Oweniste, à moitié Hodgskiniste, absolument persuadé que la concentration de la propriété était la cause de tous les maux de la société. "

Lovett est né en 1 800 à Newlyn, petite ville de pêcheurs du comté de Cornouailles. Enfant posthume, il est élevé par sa mère qui appartient à une famille de forgerons connus dans le pays pour leur habileté technique et leur force athlétique. Sa mère gagne misérablement sa vie en vendant du poisson à la ville voisine. Elle met le jeune William en apprentissage chez un cordier. Mais les cableschaîne viennent faire concurrence aux cordages et Lovett a beaucoup de peine à obtenir de l'ouvrage sauf pendant quelques semaines en hiver, lorsque les navires désemparés s'arrêtent

au port. Aussi, en 1821, est-il obligé de quitter le pays et d'aller à Londres pour gagner sa vie. Tout d'abord il ne peut trouver de travail et il souffre de la faim. Grâce à son habileté naturelle, il parvient enfin à se placer chez un menuisier ébéniste. Comme il n'a pas fait son apprentissage dans ce métier, il est d'abord en butte aux tracasseries des ouvriers ; mais au bout de quelque temps il est reçu membre de la Société des Ebénistes dont il devient même président. En 1826 il épouse une femme de chambre et les jeunes époux ouvrent une boutique de pâtisserie. Leurs affaires allant mal, ils sont obligés de se contenter d'un emploi précaire à la première association coopérative de Londres. Lovett devient, en 1829, le secrétaire de la " Bristish Association for promoting Coopérative Knowledge ". Dans son autobiographie, il reconnaît la grande influence que le Bon Patron de New-Lanark a exercée sur lui et il explique fort bien pourquoi il a été séduit par les idées d'Owen :

" J'ai le plus grand respect pour la bonté et les intentions

généreuses de Monsieur Ovven, je dois avouer aussi que j'ai

été un de ceux qui, un moment, furent séduits par les idées de M. Owen, particulièrement par son communisme. Et cette conception a, en effet, une singulière force d'attraction sur les fils et les filles du travail, sur ceux qui peinent et s'épuisent pour un maigre salaire. N'est-ce pas une idée bien captivante que celle de faire servir toutes les puissances du machinisme, tous les arts et

toutes les inventions des hommes au bénéfice commun de tous, au soulagement de leurs peines et à l'accroissement de leur bien-être. "

Lovett avoue qu'il a été communiste, et son communisme rappelle les descriptions faites par Owen des villages d'harmonie :

" Quelle perspective plus réjouissante et plus consolante pour des esprits enthousiastes que celle de posséder des maisons spacieuses, des jardins, des bibliothèques et des musées ; de n'avoir que de courtes séances d'un travail varié, tantôt dans les champs, tantôt dans les fabriques ; de voir les enfants instruits nourris, élevés aux frais de la communauté ; de n'avoir la crainte ou le souci de la pauvreté, ni pour eux-mêmes, ni pour les femmes, les enfants ou les amis qu'ils pourraient laisser derrière eux. Je fus un de ceux qui acceptèrent cette grande conception du machinisme mis au service de la collectivité. Je ne considérais pas alors que la découverte et la mise en application de ces inventions et des puissances qu'elles ont créées sont dues à notre système industriel qui a stimulé la production.

Lovett ajoute :

" Quelque considérables qu'aient été les profits des créateurs et des metteurs en œuvre de la grande industrie, ils ne sont rien à côté des bienfaits que des millions d'hommes ont retiré de la Révolution industrielle. Les énergies humaines ont été développées par l'espoir de la fortune ou de la réputation jusqu'à leurs plus extrêmes limites. "

Lovett en est venu à défendre l'individualisme contre le despotisme de la majorité ; pour lui le communisme est injuste, contre nature, tyrannique dans ses tendances parce

qu'il sacrifie les énergies intellectuelles et les vertus morales de quelques-uns à l'ignorance, à l'indolence et au despotisme du plus grand nombre : " La réflexion et une pensée plus mûre m'ont amené à abandonner ma foi communiste ". Lovett estime qu'un judicieux et sage système de coopération dans la production des richesses peut être bienfaisant, et il oppose au communisme la coopération. L'expérience a amené le communiste à l'individualisme et en a fait un libéral : il est resté partisan de la coopération ; mais combien son coopératisme individualiste est diflFérent du système social de Robert Owen 1

Le livre de Lovett, auquel est .empruntée Cette confession a été commencé en 1840 seulement et a subi de nombreuses modifications et adjonctions jusqu'en 1874. En 1832, le futur rédacteur de la Charte du Peuple est encore Oweniste. C'est l'année même où Robert Owen veut tenter l'expérience de l'Equitable Banque d'Echange de Travail, et où il crée V Institution of the Industrious Classes, qui a pour but la fondation d'un village communiste, d'une école enfantine et d'un bazar d'échange. En avril, Lovett est présent au Congrès des Sociétés Coopératives ou "Trading Associations " : "A ce congrès, dit-il, assistaient les délégués de 60 à 70 sociétés et j'étais l'un

d'entre eux.... On parla beaucoup, mais on fit peu de besogne. L'intérêt général se portait avant tout sur la formation d'un village communiste ". En 1832, Lovett est donc socialiste dans le sens que ce mot eut à l'origine, alors que le socialisme se confondait avec l'Owenisme ; ses compagnons de lutte, les Cleave, les Watson, les Hetherington le sont aussi. Mais déjà les uns et les autres ne sont plus de purs disciples d'Owen ; ils sont des disciples dissidents et procèdent autant des démocrates que des socialistes. Avant de dire en quoi ils se séparent de leur maître en science sociale, il est intéressant d'indiquer les raisons psychologiques pour lesquelles Lovett et ses amis ont été amenés, peu à peu, à se détacher de la stricte observance Oweniste.

Robert Owen a été un tempérament autoritaire et très antidémocratique. Une anecdote que raconte Lovett montre à quel point son caractère et ses procédés despotiques choquaient ceux de ses disciples qui avaient des âmes d'ardents démocrates. Le comité d'organisation du congrès coopératif avait pris la décision d'envoyer une circulaire invitant les membres du Parlement à assister au Congrès. Owen estimant que cette circulaire n'exprimait pas suffisamment ses idées personnelles avait voulu la faire suivre d'un amendement. Le comité avait repoussé l'amendement et envoyé, sans

modification, la circulaire à l'imprimeur qui était Hetherington. Aussitôt Owen enjoint à celui-ci d'ajouter son amendement. Hetherington refuse d'abord, puis il cède devant la menace d'Owen de refuser au Congrès le local qu'il lui a promis pour ses réunions. Le comité, après avoir interrogé Hetherington, décide d'envoyer une députation de trois membres à Owen pour lui demander des explications ; Lovett en fait partie :

" Après avoir écouté notre bref exposé de l'affaire pour laquelle nous venions le voir, Owen nous invita à nous asseoir comme s'il avait une lecture de la plus haute importance à nous faire. Ce n'était que l'épreuve d'une publication appelée la Crisis et qui allait paraître. Il nous lut un long morceau de l'article qu'il y avait écrit. A la fin je perdis patience et je profitai d'une pause pour demander à Owen quel rapport avait cette lecture avec l'objet de notre visite. Et je concluai en lui demandant s'il ne trouvait pas que sa conduite avait été tyrannique au plus haut point. Il répondait qu'il y avait là évidemment un acte de despotisme ; mais que nous étions tous des ignorants qui ne connaissions pas ses plans et ses projets : nous devions consentir à nous laisser gouverner par des despotes tant que nous n'aurions pas acquis la Science pour nous gouverner nous-mêmes. "

Lovett raconte encore une autre anecdote aussi significative :

" M. Owen fit échouer le premier village communiste qu'on voulait fonder d'après le plan de M. Thompson. Mais la façon dont il s'y prit fut bien curieuse. Après une discussion de quelques heures, nous étions allés dîner. Lorsque nous revînmes, notre ami, M. Owen, nous dit avec solennité que, si nous étions

résolus à former une communauté sur le plan de M. Thompson, nous devions nous décider à rompre nos liens actuels de mariage pour y entrer en célibataires. Ce fut comme une bombe qui éclate. L'un après l'autre, ceux qui avaient été ardemment anxieux de voir réussir ce projet de communauté commencèrent à exprimer des doutes et à déclarer qu'ils ne pourraient jamais y consentir, tandis que d'autres déclarèrent que la vie en communauté ne devait avoir aucune influence sur la question du mariage. De toutes façons rien ne pouvait mieux diviser les esprits que ce discours d'Owen — et faire échouer le projet.

De tels procédés devaient éloigner d'Owen ces démocrates enthousiastes qu'étaient alors Lovett et ses amis. Il est certain que, si leur idéal est identique, leur méthode de réalisation est toute différente. Owen condamne Faction politique ; dans leurs écrits et les articles des journaux qu'ils publient, Owen et ses fidèles séparent nettement démocratie et socialisme, tenant les réformes politiques pour inefficaces et illusoires. Le suffrage universel et les droits politiques sont inutiles à la fondation des villages communistes. Owen engage ses disciples à ne pas se mêler à l'action politique. Des expériences individuelles qui entraîneront la bonne volonté des gouvernements sont des moyens plus rapides et plus efficaces pour assurer la réalisation du système social que le jeu des institutions démocratiques. Au contraire, Lovett, Hetherington et leurs amis estiment que le chemin le plus direct pour aller au

socialisme est la démocratie : le suffrage universel est donc pour eux la première réforme à obtenir, la condition même de la réalisation de leur idéal social ; la conquête du Parlement doit conduire la classe ouvrière à la maîtrise de la production. C'est qu'en effet ces disciples dissidents ont subi, à côté de l'influence d'Owen,une autre influence, celle des Cobbett et des Hunt. Ces deux démagogues, dont les pamphlets et les discours ne sont que des variations sur un thème connu, ont appris à Lovett et à ses amis la phraséologie et les dissertations déclamatoires des révolutionnaires français ; c'est par eux que ces Owenistes ont pris contact avec la Révolution française et c'est à eux qu'ils doivent leurs idées démocratiques. Watson a été converti au radicalisme par des conférences de Cobbett, il a été radical avant d'être socialiste. Lovett et Hetherington furent en relations étroites avec Hunt et Cobbett. Ils essayèrent même de raccommoder ces deux hommes qui s'accusaient mutuellement, l'un de lâcheté, l'autre de despotisme ; mais ils n'y parvinrent pas. Pour comprendre l'influence que Cobbett et Hunt eurent sur les futurs Chartistes, il suffît de rappeler en quels termes Lovett parle d'eux :

" Je chéris de tout mon cœur la mémoire de ces deux hommes ; je les regarde comme deux nobles champions des droits du Peuple ; par leur parole, par leurs écrits et par leurs

souffrances, ils ont imprimé si fortement dans le cœur et dans l'esprit des Anglais la nécessité d'une réforme que tous les efforts de la corruption seront incapables de déraciner ce sentiment, tant que toutes nos institutions n'auront pas été épurées et transformées jusque dans leurs fondements. "

Lovett estime que tous les hommes politiques de son temps doivent la plupart de leurs idées et de leurs opinions à l'œuvre de Cobbett qui a été " le patient éducateur du peuple ".

Lovett a été un collaborateur de Henry Hunt: " Je continuai, dit-il, à prendre part aux efforts de M. Hunt et de ses amis. " En mars 1830, à la Taverne de l'Aigle, une grande réunion est organisée, sous le patronage de Hunt, par Lovett et quelques autres démocrates : elle aboutit à la formation de la Metropolitan Political Union, dont l'objet est d'obtenir une réforme radicale de la Chambre des Communes. En juillet, aux côtés de Hunt, Lovett assiste, à la Rotunda, à une réunion en l'honneur des " trois glorieuses. " Cette date de 1830 est, à notre avis, le point de départ du mouvement ouvrier démocrate socialiste : l'influence des deux grands démagogues anglais est venue, dès cette époque, contrebalancer celle d'Owen et contribuer fortement à l'élaboration du credo politique et social de Lovett, d'Hetherington et des autres fondateurs de la National Union of the Working Classes and Others.

Démocrates et partisans résolus de l'action politique, les futurs chartistes ne se séparent d'Owen que sur la méthode d'action et non sur le but à atteindre : Owen fait appel à la générosité des philanthropes, à la violence paternelle du bon tyran ; pour ses disciples, au contraire, il faut faire appel à la volonté populaire et donner à la majorité le droit de gouverner selon l'intérêt général. Mais l'action politique n'est qu'un moyen de réaliser la démocratie intégrale. La démocratie politique doit conduire nécessairement et fatalement à la démocratie socialiste.

Ces intentions socialistes, ils ne les tiennent pas du seul Owenisme ; ils ont tous lu, sinon les œuvres d'Hodgskin, du moins les pamphlets à deux pences qui popularisent les théories de l'auteur du " Labour defended against the daims of capital". Cette influence a été plus précise encore pour certains des futurs leaders du Chartisme.

Lovett est l'élève de Hodgskin. Ne nous dit-il pas que, dès les débuts du Mechanic's- Institute du D"" Birbeck, il fut un auditeur assidu des cours et des conférences } Or, l'idée du Mechanics' Institute est de Hodgskin qui veut que les ouvriers assurent leur instruction technique en faisant appel à leurs propres ressources :

" Il en est de l'éducation d'un peuple libre comme de la propriété ; elle ne sera jamais bien adaptée à sa fin que si on la

remet entre les mains du peuple lui-même. Lorsque le gouvernement intervient, il désire exercer un contrôle sur les pensées et modeler jusqu'à l'intelligence des sujets. Mieux vaudrait pour les hommes être privés d'éducation que de recevoir leur éducation de leurs maîtres ; l'éducation ainsi entendue n'est plus que l'entraînement du bétail que l'on rompt au joug, du chien de chasse que l'on dresse à force de sévérité à oublier la violence des impulsions de la nature et, au lieu de dévorer sa proie, à l'apporter aux pieds du maître. "

Ces mêmes raisons, mises en avant en 1823 par Hodgskin pour justifier la création d'une école organisée par les ouvriers eux-mêmes, ont servi de base en 1836 à la formation de la W. M. Association : cette association ouvrière n'a-t-elle pas pour objet de réclamer des travailleurs une action autonome dans les luttes politiques et sociales ?

Pour assurer l'existence du London Mechanic's Institute, Hodgskin, en contradiction avec sa théorie, a dû faire appel au D"" Birbeck. Il devient bientôt son ami et fait à l'Institut en 1825 un cours sur l'économie politique, qui est publié en 1827 sous le titre : Economie politique Ouvrière.

L'allure plus rigoureuse et les raisonnements plus scientifiques d'Hodgskin devaient séduire les Owenistes qui commençaient à se lasser du vague sentimentalisme de leur prophète et de ses prédictions peu précises, Francis Place nous l'affirme :

" Tous ceux que les promesses et les prédictions de Robert Owen avaient déçus se trouvaient prêts à tomber dans le piège de M. Thomas Hodgskin qui, par ses conférences et ses publications, persuada des milliers d'hommes que tout le produit du travail appartenait de droit au producteur individuel.

C'est qu'en effet les cours d'Hodgskin étaient très suivis par le nombreux auditoire du Mechanics' Institute. Parmi les ouvriers qui ont pris part à la fondation du Mechanic's Institute, Henry Hetherington a été l'un des plus actifs ; son zèle et son intelligence lui ont acquis l'amitié du D'^Birbeck qui lui restera toujours fidèle. Lovett, que Francis Place nous représente comme demi-Oweniste et demi-Hodgskiniste, assiste aux cours d'Hodgskin et lit avec enthousiasme V Economie politique ouvrière.

Bronterre arrivé à Londres en 1829 seulement, subit aussi l'influence des écrits d'Hodgskin : " La Défense du Travail contre les exigences du Capital " a certainement été un des livres de chevet du journaliste le plus goûté des démocrates ouvriers. Dans les journaux qu'édite Hetherington, les articles de Bronterre ne sont que le commentaire et la paraphrase de cette poésie populaire que publie le premier numéro du Défenseur du Pauvre et qui contient toute la philosophie sociale d'Hodgskin :

Ce sont les salaires qui devraient déterminer le prix des produits.

Oui, les salaires devraient être tout :

Alors, nous, les travailleurs qui fabriquons les produits

Nous devrions, en justice, les avoir tous.

Mais si leur prix comprend la rente,

Les dîmes, les impôts et tous les profits

Alors, nous les travailleurs qui fabriquons les produits

Nous ne pouvons rien avoir du tout.

Aussi doit-on croire Francis Place, observateur sympathique mais impartial du mouvement ouvrier, lorsqu'il affirme que l'action combinée des théories d'Owen et d'Hodgskin a été assez forte sur l'esprit des masses ouvrières pour leur faire considérer le projet de loi électorale du parti Whig comme la mesure préliminaire d'une réorganisation sociale et d'une nouvelle répartition des richesses. Ces intentions socialistes des ouvriers démocrates nous sont révélées par les journaux populaires que publient et rédigent à partir de 1830 les Démocrates ouvriers.

En 1830, Lovett et ses amis qui, les années précédentes, avaient consacré leurs efforts aux trading associations n'abandonnent pas la coopération, mais ils échappent à la tutelle d'Owen. Un nouvel objet s'offre à leur activité : la lutte pour la presse à bon marché va commencer, et à cette lutte, qui durera jusqu'en 1836, ils prennent, dès le premier jour, une part ardente. Henry Hetherington, ancien apprenti typographe devenu imprimeur, et, comme Lovett, disciple d'Owen, prend l'initative d'offrir aux

ouvriers des journaux à la portée de leur bourse. C'est lui qui en octobre 1830 lance les Pennypapers for the People.

Jusqu'en 1836, le journal était un objet de luxe que les gens du peuple pouvaient se payer difficilement et qu'ils achetaient exceptionnellement le samedi ou le dimanche. Les journaux coûtaient fort cher : le prix du Times, du Morning Chronicle et du Herald étaient de neuf pences. On comprend le succès obtenu pas les lettres hebdomadaires de Cobbett qui échappaient au droit de timbre. Les éditeurs de journaux avaient, en effet, à supporter un droit de timbre de quatre pences ; les annonces étaient lourdement imposées. Au droit de timbre s'ajoutait le droit sur le papier qui rendait difficile la publication d'une littérature populaire à bon marché. Le droit s'élevait à £jy 0.000, c'est-àdire à plus de la moitié de la valeur du papier produit par les 800 papeteries anglaises.

En avril 1 830, le Dr. Birbeck et M. Chadwich entreprirent une campagne contre ces " impôts sur le savoir ". Cette lutte pour populariser la science et l'information politiques trouva aussitôt de courageux partisans parmi les disciples dissidents d'Owen. Henry Hetherington, pour échapper à l'impôt, publie les " Penny papcrs for the people " sous forme de lettres hebdomadaires à différentes personnes. Le premier

de ces " Penny papers for the people hy the poor mans Guardian'\ paru le i^"^ octobre 1830, s'adressait au peuple d'Angleterre ; ceux qui suivirent au duc de Wellington, au Roi, à l'Archevêque de Cantorberry, etc.. Après la première condamnation d'Hetherington, à partir du 25 décembre de la même année, le journal prend le titre de " Poor Mans Guardian " " publié au défi de la loi pour éprouver la puissance du droit contre la force ". A l'endroit où devait se trouver le timbre, l'éditeur avait mis une presse d'imprimerie avec cette devise " Savoir, c'est pouvoir ". Le programme politique d'Hetherington se résumait en quatre des six points de la future Charte du Peuple. Mais les articles du principal rédacteur de cette feuille donnaient au Défenseur du Pauvre l'allure d'une publication socialiste.

Le Défenseur du Pauvre ne fut pas le seul journal " publié au défi de la loi pour éprouver la puissance du droit contre la force ". L'exemple d'Hetherington ne resta pas sans imitateurs. Un autre ami de Lovett, un marin devenu libraire et éditeur, John Cleave, publie la Police Gazette ; Watson édite The Workingmans Friend ; William Carpenter : The Political Magazine ; Carlisle : The Gauntlet dont le tirage à 22.000 exemplaires est quatre fois plus élevé que celui du journal d'Owen : La Crisis. Ajou-

tez encore les autres journaux d'Hetherington, The destructive and poor mans conservative, The Two penny Dispatch et The London Dispatch qui tira jusqu'à 25.000 exemplaires. Tous ces journaux professent la plus grande admiration pour les révolutionnaires français et trouvent chez ceux-ci la source de leur principale inspiration.

Des poursuites sont exercées contre les éditeurs et aussi contre les libraires qui osent vendre les journaux non timbrés. Pour venir en aide aux victimes de la presse à bon marché, on organise des souscriptions hebdomadaires et une caisse de secours " The Victim Fund ", dont Lovett est un des trésoriers. Bientôt les libraires refusent de vendre le Défenseur du Pauvre et les autres publications radicales. Alors les éditeurs des journaux populaires les font vendre dans les rues et colporter de maison en maison.

Pendant les cinq années que dura la campagne de la presse à bon marché, la publication et la vente des journaux non timbrés fit mettre en prison dans les différentes parties de l'Angleterre plus de cinq cents personnes. William Carpenter subit six mois d'emprisonnement ; John Cleave, condamné à trois mois de prison, vit saisir ses presses et son matériel ; Watson fut mis deux fois en prison et y resta en tout un an ; Henry Hetherington subit trois empri-

sonnements, deux de six mois et un de douze mois : sa réputation d'ardent radical et sa propagande inlassable en faveur des idées démocratiques faillirent ruiner son imprimerie et lui enlevèrent la plus grande partie de sa clientèle. Le 17 juin 1834 le jury déclara que le Poor man's Guardian n'était pas une publication illégale. Aussi, avec Lovett, pourrait-on dire de ces propagandistes de la presse à bon marché :

" Ces hommes créèrent une opinion publique assez puissante pour amener le gouvernement à abandonner en 1836 le timbre de quatre pences pour lui substituer un droit de timbre de un penny. Ce sont les publications non timbrées qui ont donné naissance à une littérature populaire à bon marché. "

Les journaux de cette presse expliquent l'attitude des Démocrates ouvriers en face du projet de réforme électorale, leur opposition à une mesure qui paraissait au premier abord faire partie de leur programme. La National Union of the Working Classes and Others avait été fondée en avril 1831 pour obtenir "une réforme effective de la Chambre des Communes. " Mais l'extension du droit de vote n'était pour les membres de l'association que la prémisse d'une réorganisation sociale. Les fondateurs de la National Union, ces disciples d'Owen et d'Hodgskin, n'étaient-ils pas aussi les admirateurs de Cobbett, d'Henry Hunt et des révolu-

tionnaires français ? Et cette double influence n'avait-elle pas préparé l'esprit des masses ouvrières à considérer la réforme électorale comme le chemin qui devait conduire au socialisme ?

Le projet de loi, soutenu par les Whigs, était si éloigné du programme radical qu'il devait soulever contre lui le mécontentement et l'opposition de Lovett et ses amis qui furent les premiers à en dénoncer les insuffisances. Aussi le Défenseur du Pauvre du 30 juillet 1 831 critiquet-il violemment le projet de réforme ; ses appréciations traduisent l'état d'esprit des Démocrates ouvriers :

" Nous n'avons pas jugé nécessaire dernièrement de continuer à exposer les innombrables raisons qui nous portent à condamner cette mesure (le bill de Réforme). Rappelez-vous, amis et frères, que vous et vous seuls produisez toute la richesse réelle du pays; rappelez-vous que vous ne jouissez que d'une fraction bien exiguë de ce que vous produisez en fait. "

Il y a, aux yeux du Défenseur du Pauvre, " d'innombrables raisons " pour condamner le bill ; mais il existe une raison dominante pour rejeter le projet, et elle est d'ordre socialiste : le travail est la source de toute richesse, la classe ouvrière produit " toute la richesse réelle du pays, " et elle ne jouit dans la société actuelle que d'une infime partie des richesses produites par elle. Or, justement le

projet de réforme est proposé par ceux-là mêmes qui accaparent toute richesse ; il est destiné à donner le pouvoir politique et le monopole législatif à ceux qui s'attribuent le produit du travail des ouvriers. Le bill est donc une duperie pour la classe ouvrière : celle-ci ne peut espérer voir " ses maîtres " se dépouiller de leur monopole pour rendre aux producteurs le produit intégral de leur travail :

" Qui donc alors jouit de la richesse ? Ne sont-ce pas vos maîtres, vos négociants, depuis le banquier et le marchand jusqu'au surveillant charbonnier à lo livres sterling par an ? En vérité, depuis le Lord-Maire jusqu'au " roturier " ne s'enrichissent-ils pas tous à vos dépens Ne vous dépouillent-ils pas par

la fraude de la plus grande part des richesses que vous créez ? Dans nos prochains articles, nous nous efforcerons de vous exposer le caractère de mystification et de dérision du système de travail en vertu duquel vos maîtres deviennent riches ; et vous leur permettez de le devenir, bien qu'en conséquence vous soyez vous-mêmes réduits, au milieu de l'abondance de vos propres produits, à la misère, à la privation, à la détresse la plus profonde... Mais nous ne voulons pas fatiguer plus longtemps votre attention par nos arguments déjà trop souvent répétés ; nous extrayons seulement, pour les confirmer, les opinions de ce vénérable père de la grande réforme, Cartwright qui fut l'avocat du Parlement annuel, du suffrage universel et du vote au scrutin secret. Il se montra le premier, et le plus avancé des réformateurs en 1 8 1 9 dans son adresse aux électeurs de Westminster.

Le Défenseur du Pauvre terminait son article par une violente attaque contre les classes moyennes et recommandait aux ouvriers de se défier toujours autant de la bourgeoisie que de

l'aristocratie et de l'Eglise. Ce morceau du journal socialiste de 1831 mérite d'être reproduit pour sa virulence :

" Croyez-nous, ce qui n'était qu'une simple nourriture pour les aigles et les vautours, sera un friand morceau pour ces vils corbeaux ? " La Charogne " est leurs délices et ils la rongent jusqu'aux os ! Et qui sont ces cormorans-corbeaux, sinon vos " hommes de la classe moyenne " qui ont suivi d'un œil vorace " les aigles " du gouvernement et les " vautours " de l'Eglise, occupés à vous dévorer ; qui ont joint leurs cris aux vôtres pour " la justice et la pitié " jusqu'à ce que les nobles et les prêtres leur aient permis de prendre leur part de la proie dont eux-mêmes s'étaient gorgés et dont ils étaient dégoûtés et lassés. Rappelez-vous ! "

Ces déclarations sont bien nettes. En juillet 1831, en pleine lutte pour la réforme électorale, les journaux de la presse non timbrée, qui donnent le ton au mouvement ouvrier et reflètent les opinions de la National Union of the Working Classes, condamnent le bill : suivant eux, le projet de réforme donne satisfaction, non aux intérêts de la classe ouvrière, mais aux seuls intérêts des classes moyennes ; de celles-ci les travailleurs ne peuvent attendre aucune justice, aucune réalisation de leur idéal.

Mais une scission s'est produite parmi les radicaux. Certain d'entre eux se sont décidés à soutenir le projet, espérant se servir de cette réforme partielle pour réaliser ensuite une réforme radicale ; ce sont les radicaux bour-

geois groupés autour de Francis Place qui s'est acquis les sympathies des milieux ouvriers par son habile campagne de 1824. En relation avec les leaders ouvriers, Francis Place espère profiter de ces sympathies pour réaliser l'union des radicaux bourgeois et des démocrates ouvriers. Il fonde à cet effet, en octobre 1831, la National Political Union de Londres qui doit former un centre de résistance aux demandes fantaisistes des clubs de province et surtout grouper les classes moyennes et les classes ouvrières en vue d'une action politique commune. Le programme de l'association est " l'entière, la libre et l'effective représentation du Peuple à la Chambre des Communes et l'abolition de tout impôt sur le savoir ".

En fait, malgré la largeur de ce programme, les intentions des hommes de la National Political Union étaient avant tout de soutenir les Whigs dans leurs efforts pour faire passer leur projet de réforme. Ces visées ne pouvaient satisfaire les démocrates ouvriers qui cherchèrent à entraîner la National Political Union au delà de ses intentions et de son programme. La National Union of the Working Classes and Others avait lancé une circulaire invitant les " classes productrices " de Londres à un meeting fixé au 7 novembre. Ce jour-là les travailleurs devaient ratifier la déclaration qui est l'esquisse de la future Charte du Peuple.

La National Union of the Working Classes and Others n'a que 1500 membres dont 500 seulement paient régulièrement leur cotisation ; elle a pour principal mode d'activité et de propagande les meetings organisés par elle à la Rotunda, Blackfriars Bridge Road. Cette salle contient un millier de personnes et aux réunions de la N. U. of W. Classes and Others, nous dit Francis Place, des centaines de personnes se pressent aux portes de la salle. Les " Rotundanistes " — tel est le surnom qui leur a été donné — exercent une action et une influence qui s'étendent bien au delà des limites de leur petite association.

La réunion du 7 novembre devait être le point de départ d'un vaste mouvement populaire destiné à conquérir l'opinion publique aux principes démocratiques et à exercer une pression sur le Gouvernement et sur le Parlement. La circulaire de la N. U. of the W. Classes demandait aux travailleurs de provoquer le même jour, dans toutes les parties de l'Angleterre, des réunions où seraient proclamés les principes da la Déclaration. Espérant entraîner Francis Place et les radicaux bourgeois dans cette campagne en faveur du suffrage universel, le Comité de l'Association ouvrière décida d'assister à la réunion organisée par la National Political Union. Lovett et Cleave, délégués par le Comité, devaient proposer un

amendement en faveur du suffrage universel. Mais à peine étaient-ils entrés dans la salle de la " Couronne et de l'Ancre " qu'ils furent invités à causer avec les membres du comité radical ; le président Francis Place demanda aux leaders ouvriers de quelle nature devait être leur opposition. Lovett répondit que, puisque les radicaux bourgeois voulaient faire appel au concours de la classe ouvrière, il considérait que son devoir était de présenter un amendement réclamant l'extension du droit de vote aux ouvriers. Quelques membres du Comité, et parmi eux Roebuck, soutinrent cette prétention ; mais ils furent mis en minorité ; et, au meeting, tous les efforts de Lovett et Cleave pour se faire écouter furent paralysés par un savant concert de cris et de clameurs.

En réalité, il n'y avait pas d'entente possible entre les radicaux-bourgeois et les démocrates ouvriers : ni leur idéal social ni leur tactique n'étaient les mêmes. Sans doute les uns et les autres désiraient l'avènement de la démocratie politique ; mais ils ne le désiraient ni avec la même hâte ni pour les mêmes motifs. A leurs yeux la démocratie ne représentait pas le même régime social. Elle était, pour les radicaux bourgeois, l'expression définitive d'un système d'équilibre entre les intérêts des différentes classes sociales ; le projet de réforme était une

S6 LE CHARTISME

étape excellente qui permettrait aux classes laborieuses de faire leur éducation politique avant de participer au gouvernement du Pays. Au contraire, les démocrates ouvriers considéraient les institutions démocratiques comme le moyen de transformer la société ; ils voyaient dans la mainmise des classes moyennes sur le pouvoir un obstacle à la conquête par la classe ouvrière de la Terre Promise.

Pour la seconde fois, en mars 1832, la Chambre des Communes avait voté le bill de réforme. Le 16 juin le Défenseur du Pauvre apprécie la loi nouvelle en ces termes :

" Le Bill est maintenant une loi. Et maintenant donnera-t-il à l'honnête ouvrier ses droits ? Non, il ne les lui donnera pas ; il exclura le pauvre, et, aussi longtemps que les pauvres seront exclus de leurs droits, ils resteront misérables et étrangers aux bienfaits de la civilisation et de la vie sociale. La cause de tous nos maux est la corruption ; et les hommes qui bénéficieront du bill de réforme sont les instruments de la tyrannie, de la corruption et du vice. "

La réforme électorale, loin d'apporter à la condition des ouvriers quelque amélioration, ne fera donc qu'augmenter l'oppression qu'exercent sur les travailleurs les hommes de la classe moyenne :

" Il faut que les pauvres, les ouvriers honnêtes obtiennent leurs droits, ou tous nos maux continueront. Toute la différence que l'application du bill fera pour eux, c'est qu'ils seront plus

opprimés. Les boutiquiers mesquins et vaniteux sont les pires ennemis de l'ouvrier. Nous n'attendons pas d'eux une transformation avantageuse. Ils sont aussi les ennemis de la vertu, de la vraie science et de l'humanité. C'est du peuple seul que nous attendons des actes honnêtes ; les boutiquiers sont une collection d'individus ignorants, dépourvus de principes et pleins d'égoïsme (nous en parlons en général). Que pouvons-nous attendre de ces hommes qui ont été sans cesse ajoutant " les maisons aux maisons et les champs aux champs " sans jamais mettre la main à quelque travail utile ; ces hommes insouciants de la misère du pauvre dont le labeur les mettait à même d'agir ainsi ; ces hommes qui se sont enrichis du travail et des gémissements des pauvres, laborieux et honnêtes ; ces hommes qui ne visent qu'à lutter à coups de baisse de prix et à se tromper les uns les autres ainsi qu'à tromper le reste de l'humanité .■■ Ils disent qu'ils ont un droit à vivre sur le sol. Le " Noble ", le vrai noble est un homme de sens, de réflexion et de jugement : il se considère comme le gardien des droits du peuple. C'est ce qu'il a la prétention d'être. Nous préférerions, si nous ne pouvons faire nous-mêmes les lois, les voir faire par les anciens pairs de l'Angleterre plutôt que par ces individus stupides et vils qui se glissent dans les Chambres du Parlement grâce à l'influence d'un or malpropre et qui flattent servilement la basse ignorance des vampires, de ces trafiquants de la boutique et du courtage qui font de notre travail leur proie. "

Pour le Défenseur du Pauvre, la loi de 1832 n'est pas un progrès, mais un recul. Le Parlement est tombé entre les mains " des pires ennemis de l'ouvrier ", de ces hommes, enrichis du travail et insouciants de la misère des pauvres, " qui ne visent qu'à se tromper les uns et les autres et à tromper le reste de l'humanité ". Les intérêts des travailleurs étaient mieux respectés par les nobles qui se considé-

raient comme " les gardiens des Droits du Peuple ". Les Pairs d'Angleterre étaient pour la classe ouvrière de meilleurs législateurs que les " boutiquiers ". Cette condamnation de la loi nouvelle n'est pas l'opinion individuelle d'un journaliste plus ou moins influent, c'est l'expression même de l'attitude qu'adoptent les masses ouvrières en face de la réforme électorale. Le Défenseur du Pauvre est l'organe des revendications des démocrates ouvriers, des futurs Chartistes ; dans ses articles nous trouvons les idées qui servaient de thème aux prédications des leaders comme aux méditations des ouvriers. Le rédacteur en chef du Défenseur du Pauvre apparaît comme le théoricien du mouvement ouvrier entre 1830 et 1848 : Bronterre O'Brien. Connaître les doctrines de Bronterre, c'est donc connaître les mobiles même du mouvement.

Les articles du Défenseur du Pauvre ne sont pas signés : leur auteur est Bronterre O'Brien. Lovett le dit, et son témoignage est confirmé par la Northern Star^ le journal oflBciel du Chartisme : " En 1831 O'Brien publia quelques articles dans les Carpenter's Political Pamphlets sous la signature de Bronterre. Il fit ses premiers pas sous le paravent de M. Hunt. M. Hunt, on

le sait bien, n'était pas un écrivain ; quand il lui fallait écrire, il dépendait des autres. Les articles de Bronterre dans les Pamphlets ayant attiré l'attention, on s'arrangea pour lui donner la direction du Défenseur du Pauvre " dont il devient le rédacteur en chef à 26 ans.

La personnalité de Bronterre O'Brien intéresse la psychologie du socialisme autant que l'histoire du Chartisme. Bronterre est considéré comme la plus forte tête du parti. Feargus O'Connor, qui a eu avec Bronterre plus d'une querelle et qui l'a traité de vipère, l'appelle " le Maître de l'Ecole du Chartisme". James O'Brien ne s'est pas contenté d'être un théoricien et un publiciste; il a voulu aussi être un homme d'action ; il a été passionnément écouté des foules, sinon suivi.

L'influence que Bronterre a eue comme orateur ressemble à celle de Feargus O'Connor : l'un et l'autre ont exercé sur les masses une séduction d'autant plus grande qu'ils n'étaient pas sortis des rangs du peuple. James O'Brien appartenait à la classe moyenne ; il était le fils d'un irlandais, grand négociant en vins et en alcool, propriétaire d'une manufacture de tabac. Son père, ayant fait faillite, s'était embarqué pour les Indes Occidentales où il mourut, alors que James était encore un tout jeune enfant. Aussi, fut-il élevé par sa mère. C'était un enfant

6o LE CHARTISME

studieux : à dix ans il savait le latin, le grec, le français et l'italien. 11 était, nous dit Gammage, aussi bon mathématicien que bon linguiste, et il excellait dans la composition littéraire et dans la poésie. A l'école où il était le premier des vingt - et - un moniteurs, il étonnait les visiteurs par son intelligence. Gammage, pour donner une preuve de leur admiration, raconte que Miss Edgeworth fit don au jeune écolier d'un exemplaire de Pope magnifiquement relié, et Walter Scott d'un portecrayon en argent. Bronterre commença ses études universitaires à Dublin où il obtint les distinctions académiques les plus élevées et le grade de bachelier ; en 1829, il alla à Londres et, voulant se préparer au barreau, il entra à King's Inn, puis à Gray's Inn.

Pendant ses études de droit, il se lie avec Cobbett et Hunt et c'est ainsi qu'il est amené à faire de la politique. Dès cette époque il n'a plus qu'une idée : " mener le bon combat contre les institutions sociales. " James O'Brien devait être fatalement socialiste. Enfant, n'avaitil pas souffert comme d'autres socialistes, de la moindre considération que rencontre le fils d'un failli et ne devait-il pas tourner contre l'organisation sociale l'amertume qu'il en avait ressentie ? N'avait-il pas été le fils adulé de sa mère, le petit prodige de son école ? Son amour-

JAMES BRONTERRE O'BRIEN

LA NAISSANCE 6i

propre, caressé par les douces flatteries maternelles, devait lui donner de lui-même une estime qui ne lui permettait pas de douter de la valeur de ses propres convictions ? Enfin ne devait-il pas être incliné vers la sentimentalité humanitaire et l'utopie, possédant, si l'on en croit Gammage, " un développement exceptionnel de cette partie du crâne que les phrénologistes appellent la bosse de la bienveillance ? "

Bronterre aies trois qualités maîtresses d'une âme socialiste : un sens exaspéré de l'injustice sociale, une confiance en soi inaltérable et un cœur sensible. Aussi ses premiers articles,comme ses premiers discours, sont-ils déjà teintés de socialisme.

Bronterre aime la vie publique : il veut s'y adonner tout entier.

C'est à Henry Hunt que Bronterre doit de faire ses débuts dans la politique, dès l'âge de 25 ans. Dans un meeting, tenu à Londres en 1830, le célèbre démagogue le présente comme une excellente recrue pour la bonne cause : " C'est un jeune homme d'un grand talent et dont toutes les sympathies sont acquises au peuple ". Puis s'adressant à Bronterre O'Brien, Hunt s'écrie : " Allons, mon garçon, parle pour ton propre compte ". Et, dès cette première épreuve, le jeune socialiste se serait révélé un orateur. Au physique, il pouvait en imposer à un

vaste auditoire par sa haute taille, par l'énergie de son visage et de son front large et massif. Il avait toutes les qualités de l'orateur populaire : une parole inlassable, une voix flexible et une heureuse facilité à s'adapter immédiatement à l'esprit du public devant lequel il avait à discourir. Il savait dès l'abord charmer et impressionner ceux qui l'écoutaient par les intonations de sa voix et gagner leurs sympathies par la force communicative de ses convictions. Aussi soulevait-il toujours dans l'assistance de tumultueux applaudissements qu'il avait peine à calmer. Il saisissait ses auditeurs par la logique de son argumentation. Tour à tour ironiste, dialecticien, orateur, il était redoutable pour ses contradicteurs contre lesquels il employait à la fois la satire, la déclamation, le raisonnement, et, dit Gammage qui l'a entendu, " réunissant en un seul faisceau ces trois armes, il en lançait le triple trait à la tête de son adversaire". 11 pouvait parler plus longtemps qu'aucun autre orateur de l'époque, trois heures habituellement, souvent même quatre et cinq heures ; et, de cette abondance oratoire, Gammage conclut naïvement à sa supériorité intellectuelle : " On ne peut hésiter à affirmer que l'homme qui possédait une telle faculté était un maître en l'art de la parole et un penseur ". Nous verrons s'il convient d'adopter les appréciations admiratives de Gammage et si

Bronterre O'Brien est un penseur original. Du moins cet auteur a raison lorsqu'il dit : " sans doute l'initiative du mouvement chartiste a été prise par d'autres ; mais ce sont les écrits de Bronterre O'Brien qui ont donné au Chartisme ses fondements théoriques " et faut-il ajouter encore, ses principes d'action. Il est incontestable que, dans les milieux Chartistes, il est considéré comme l'intellectuel. L'opinion de Gammage ne lui est pas personnelle ; elle exprime ce qu'ont pensé de Bronterre O'Brien et ses amis et ses adversaires. Ses détracteurs rendaient hommage à ses facultés. Le Weekley Chronicle, l'un des journaux qui lui ont montré le plus d'hostilité, déclarait " qu'il possédait dans son petit doigt plus d'intelligence qu'il n'y en avait dans les cerveaux de tous les leaders chartistes réunis ". Journaliste, Bronterre a tout d'abord prêté sa plume à Henry Hunt. Les articles qu'il publie en 1831 dans les Carpenter's Political Pamphlets ont attiré sur lui l'attention d'Hetherington : celui-ci pense que, par son talent, le jeune publiciste peut rendre des services à la cause de la presse à bon marché et il lui confie la rédaction du Défenseur du Pauvre. Bronterre écrit aussi à la London Dispatch d'Hetherington, au Destructive and Poor Man's Conservative. Plus tard il deviendra l'éditeur du National Reformer (1837, 1845, 1847), duTheOperative (1838) et du British Statesman (1842).

Dès 1831, Bronterre se trouve en relations étroites avec Hetherington et, pas suite, avec le groupe des démocrates ouvriers qui dirigent la National Union of the Working Classes and Others. Ce sont les mêmes hommes, les Hunt et les Cobbett, qui ont entraîné dans les luttes politiques Bronterre, Lovett et ses amis. Non moins que ceux-ci, le jeune Irlandais a subi l'influence d'Owen. Il s'est occupé de coopération, et il a même été en correspondance avec l'inventeur des villages d'harmonie. De Birmingham il écrit, le 27 mai 1832, à Robert Owen une lettre intéressante. A cette époque, Bronterre paraît entièrement acquis au nouveau Système social et il s'adresse à Robert Owen dans des termes de la plus respectueuse déférence. Un ardent coopérateur, M"^ Pare, " dont je n'ai pas besoin de rappeler le zèle pour la cause " a eu une idée que Bronterre soumet à Owen. Il s'agit d'organiser l'Institution of the Industrious Classes de Gray's Inn Road sur le modèle de V Union Politique de Birmingham :

" Je suis complètement convaincu, non seulement par les signes du temps, en général, mais plus particulièrement par l'énergie et le zèle dont j'ai eu le récent témoignage de la part de mes frères coopérateurs que rien n'est plus désiré pour attirer l'attention publique sur notre cause et pour créer une nouvelle opinion qu'un plan judicieux d'organisation populaire. A vous qui connaissez la nature humaine si parfaitement et dont les écrits prouvent abondamment que la nature des gouvernements

LA NAISSANCE 6s

vous est familière, je n*ai pas besoin de dire que les gouvernements n'ont en fin de compte d'autre base que l'opinion publique. Qu'ils soient simples ou compliqués, monarchiques ou républicains, c'est toujours l'opinion publique qui est la cause de leur solidité ou de leur chute, de leurs actions rétrogrades ou progressifs. C'est donc une question de vie ou de mort pour le système d'Owen que de concentrer sur lui toute l'attention de l'opinion publique afin que celle-ci exerce une pression irrésistible sur le gouvernement par le poids, l'unité de direction et l'action simultanée de tous ses éléments. C'est à cette fin que je viens vous suggérer très respectueusement de donner à l'Institut de Gray's Inn Road un caractère plus populaire. En fait, je vous recommanderais de prendre pour modèle l'organisation de l'Union de Birmingham. Je considère l'heure actuelle comme le moment le plus favorable. "

Aussi faut-il profiter de l'occasion qui se présente. Dès que le Bill de Réforme sera adopté et " ^ue le Peuple sera remis de son ivresse ", Bronterre serait d'avis de réunir dans l'établissement de Gray's Inn Road un meeting auquel on soumettrait la nouvelle organisation. Moyennant la souscription d'un shilling par mois, les ouvriers auraient certains avantages parmi lesquels l'usage de la bibliothèque et la libre admission une fois par semaine à une conférence sur le Système de Coopération. La cotisation serait assez modeste pour assurer à l'association de 5 à 10.000 membres. Le Comité élu devrait constamment préparer des pétitions et les présenter au Parlement. Il devrait aussi publier des adresses aux coopérateurs :

" N'existe-t-il pas plusieurs centaines de sociétés coopératives toutes prêtes à appuj^er les pétitions de ce comité de Londres ? Le moment est propice, le peuple souffrant et trompé est en train de recouvrer son bon sens. N'est-il pas fatigué et las des réunions publiques, des discussions et des discours au sujet de la réforme ? Il existe déjà dans cette ville des centaines de gens, peut-être des milliers, qui ont assez de perspicacité pour comprendre que cette réforme tant vantée ne leur apportera pas le bien qu'ils en ont attendu. "

Bronterre veut qu'Owen profite de la lassitude et du mécontentement populaires à l'égard de la réforme électorale pour populariser son système et conquérir l'opinion à la coopération, c'est-àdire en réalité au communisme : l'Institution of the Industrious Classes avait bien plus en vue la création de Villages d'Harmonie et de bazars d'échange que celle de Trading Associations. Tout en rendant hommage à la Vérité sociale des conceptions owenistes, Bronterre veut amener le bon patron de New Lanarck à transformer ses méthodes d'action, à imiter l'organisation de l'Union politique de Birmingham et les procédés de propagande par lesquels cette Union avait su mener à bien l'agitation en faveur de la réforme électorale. Il fallait tirer parti de l'état de l'opinion publique toute frémissante encore et dont l'émotion devait être exploitée au profit du système d'Harmonie et de Coopération mutuelle. Mais il est une des idées d'Owen qui peut faire échouer cette grande entreprise que favo-

risent les circonstances : ce sont ses opinions sur la responsabilité humaine et sur la religion. Aussi Bronterre insiste-t-il auprès du "grand prêtre de la Raison " pour qu' " il laisse de côté au moins pour un temps ses convictions particulières à ce sujet. "

" En ce qui concerne mon allusion à vos idées sur la religion, la responsabilité, je vous prie de comprendre que je ne plaide pas l'indulgence pour mes propres préjugés, mais pour ceux des autres. Si je ne me trompe point, vos idées et les miennes sont les mêmes ou presque les mêmes sur ces questions ; mais le peuple, le peuple malheureux, le peuple ignorant, le peuple avili par la superstition est affreusement sensible ou, si vous aimez mieux, insensé sur ce point. "

Ces quelques lignes nous montrent combien profond était alors le sentiment religieux des masses populaires ; celles qui suivent nous révèlent quelques aspects nouveaux de la psychologie de Bronterre :

" Je ne puis conclure mes remarques sans exprimer mon profond regret que mes interventions dans la vie aient été jusqu'à présent telles qu'elles m'enlevaient la possibilité de prendre une part active dans une œuvre si glorieuse, sans risquer mes espérances et, ce que je considère davantage, l'amitié et l'estime de presque tous ceux que j'aime. En vérité la part que j'ai prise jusqu'à présent, bien que limitée à un cercle privé, m'a déjà causé un tort sérieux. Il est vraiment bien mortifiant de penser qu'un homme est condamné par le présent système artificiel de société à souffrir la persécution et l'oubli justement dans la mesure où il désire être utile à l'humanité. Cet état de société, je l'espère, nous en verrons bientôt la fin. Si je ne me trompe pas sur les signes du terrips, la main de la mort «'étend déjà sur lui. "

é8 LE CHARTISME

En attendant la ruine prochaine du Système irrationnel de Société et l'avènement du Nouveau Monde moral, Bronterre déclare que Pare et lui ont l'intention de lancer bientôt un journal hebdomadaire à Londres pour défendre les principes du nouveau système social.

" En vérité, ajoute-t-il, j'ai de bonnes raisons de croire que nous serons capables de faire du journal un puissant instrument pour la diffusion des principes coopératifs. La gent commerçante est très acharnée contre nous ; mais je ne suis pas sans espérer qu'avant peu elle trouvera politique de se joindre à nous ou, au moins, de nous laisser tranquilles.

Bronterre O'Brien se montre dans cette lettre tout à fait oweniste. Sans doute, à la différence du Maître, il admet l'action politique et, quoique partageant ses idées sur la religion, il juge opportun de ne pas froisser les préjugés populaires ; mais, par ailleurs, on retrouve sous la plume du jeune irlandais les conceptions et la terminologie owenistes : l'antithèse fondamentaie du système artificiel et du système rationnel de société, la croyance en la caducité du monde ancien et la prophétie de la venue du nouveau monde moral.

Il est certain qu'Owen ne prêta pas l'oreille aux sollicitations de Bronterre. Aussi, le i" septembre 1832, celui-ci publie-t-il dans le Défenseur du Pauvre un article toujours très respectueux pour la personnalité d'Owen, mais fort

net sur les divergences qui existent entre l'autocrate communiste et le jeune démocrate socialiste. — Cet article est consacré à la Coopération et à M. Owen; il paraît au moment même oii va s'ouvrir à Gray's Inn Road l'Equitable Banque d'Echange de Travail dont les principes ont été exposés dans " The Crisis " des 16 et 22 juin. Il met en doute l'efficacité des remèdes proposés par Owen à la situation des classes laborieuses et veut mettre les lecteurs du Poor Man's Guardian en garde contre les méthodes d'action des coopérateurs :

" M. Owen et ses adeptes semblent pénétrés de l'idée que la fondation d'une Banque pour l'échange équitable du travail serait un moyen d'améliorer la situation de la population ouvrière de ce pays. Tout ce qui émane de M. Owen, nous le confessons, a droit à un examen impartial et, si possible, à un essai loyal, parce que nous croyons que ses principes sont vrais au fond. Dans quelle mesure ce plan réalisera-t-il les ardentes espérances conçues à ce sujet, la suite le dira. Nous avouons que nous tenons en suspicion les différents plans des coopérateurs qui sont franchement opposés à donner aux classes ouvrières leurs droits politiques et qui, en vérité, saisissent toutes les occasions de parler avec ironie de la conquête du suffrage universel comme d'une non-valeur. Nous, au contraire, nous soutenons que, tant que les classes ouvrières n'auront pas un pouvoir politique, c'està-dire n'auront pas obtenu le droit d'élire des députés au Parlement, aucune amélioration durable ne pourra se produire dans leur condition. C'est une mauvaise politique, c'est même une politique malhonnête de la part des coopérateurs que d'essayer d'obtenir les faveurs de l'aristocratie pillarde en dépréciant les droits de l'homme dont la complète restauration, nous le maintenons, doit précéder l'introduction avantageuse du système de

M. Owen ou de tout autre système combiné pour protéger les classes ouvrières contre les déprédateurs politiques. "

La conquête du suffrage universel est la condition première de toute réforme. Aucun système de réorganisation sociale ne peut être mis en application tant que le pouvoir de faire des lois sera entre les mains " des quelques privilégiés qui vivent du travail et de l'ignorance du grand nombre qu'ils exploitent.... Ceux-ci ne veulent entendre aucune plainte. Toute tentative faite pour attirer leur attention sur les misères et sur les souffrances de la multitude est considérée par eux comme une atteinte à leur voluptueux repos ". Les coopérateurs ne doivent pas conserver l'illusion que leurs efforts sont regardés par les maîtres du pouvoir avec moins d'hostilité que ceux des radicaux :

" C'est en vain que les disciples de M. Owen affirment qu'ils n'ont pas de desseins sur la propriété déjà fondée; qu'ils cherchent seulement à se procurer de nouvelles sources de richesses et désirent simplement vivre des produits de leur propre industrie. Les propriétaires et les capitalistes feignent de ne pas le croire ; ils savent bien que, possédant la terre et le capital, ils ont le pouvoir de s'approprier l'industrie productrice du pays ; mais, si les coopérateurs disposaient un jour de ces éléments essentiels, les propriétaires et les capitalistes savent également bien que les ouvriers n'auraient plus besoin d'eux et, n'en ayant plus besoin, ne seraient pas assez fous pour continuer à être leurs bêtes de somme. Les propriétaires et les capitalistes le savent bien et, par conséquent, ils détestent les coopérateurs presqu'autant que les radicaux. "

Les coopérateurs agissent donc avec une grande naïveté lorsqu'ils font appel, en faveur de leurs principes, à la justice et à la bonté de l'aristocratie. " L'aristocratie, en tant que classe, n'a pas la moindre idée de justice et de bienveillance ". Il n'y a qu'une manière d'agir sur les classes régnantes : c'est de faire appel à leurs craintes et à leur égoïsme, " de leur montrer qu'il n'y a plus d'autre moyen de mettre leurs propriétés à l'abri d'une révolution sanglante que de conférer à tout homme ses droits politiques. Les classes ouvrières ne veulent pas être réduites à la famine. Elles sont décidées à adopter l'avis de sir Robert Peel : Faites vos affaires vous-mêmes. "

Le Bill de Réforme ne sera pas pour les classes dirigeantes " l'Ancre de Salut " :

" Le Bill a pour le moment bâillonné le peuple ; mais c'est seulement parce qu'il en attend des avantages considérables. En ceci les ouvriers se trouveront tristement désappointés à moins que cette réforme ne mène à une reconstitution de la société. Si les espérances du peuple sont de nouveau déçues et si cette mesure ne procure pas les avantages qu'on en attend, les classes moyennes seront contraintes par la nécessité de faire cause commune avec leurs plus humbles concitoyens en réclamant le Suffrage Universel, le Parlement annuel, le vote au scrutin secret et surtout la suppression du cens électoral. Toute tentative faite pour détourner l'opinion publique, quand des millions de travailleurs réclament leurs droits politiques, sera désapprouvée comme mérite de l'être une conduite si déloyale. "

Bronterre espère que les coopérateurs ne

voudront pas adopter cette attitude déloyale et qu'ils se joindront aux classes ouvrières pour demander les droits politiques :

" Malgré le mépris que M. Owen et ses amis ont pour le droit de vote, les classes ouvrières savent bien que, sans ce droit, elles continueront à être les victimes d'une législation injuste. Sans ce droit important, elles cherchent vainement une protection politique contre les exactions incessantes des voleurs de la terre, des monopoleurs et des capitalistes : ceux-ci savent bien que c'est l'absence de ce droit qui a fait des ouvriers les vils esclaves qu'ils sont et que, tant qu'ils ne le posséderont pas, ils seront aussi exposés à se voir complètement dépouillés du produit de leur travail que s'ils vivaient parmi les Arabes du désert dans un pays sans lois et sans gouvernement. "

Bronterre est avant tout partisan du suffrage universel qui est la condition première de toute rénovation sociale ; mais, si sur ce point il entre en discussion avec Owen et ses amis coopérateurs, il n'en reste pas moins par ses conceptions sociales un Oweniste. La lettre de Birmingham et l'article que nous venons de résumer sont de 1832 ; en 1836, Bronterre publie à Londres une traduction de Buonarroti : Conspiration pour r Egalité dite de Babeuf. Dans ce livre, qui avait une grande importance à ses yeux, il signale la ressemblance des doctrines d'Owen et de Babeuf; en annexe il ajoute même à son livre un certain nombre de documents qui sont des productions d'Owen. Ce rapprochement d'Owen et de Babeuf montre le lien étroit qui

existait pour Bronterre entre le Babouvisme et rOwenisme : ce sont là les deux influences qui ont concouru à former la pensée du jeune Irlandais, et ce sont elles aussi qui constituent les éléments essentiels du socialisme chartiste.

Les paroles et les principes des révolutionnaires français sont invoqués dans les proclamations et les discours des chefs chartistes, leurs devises sont inscrites sur les bannières des troupes. C'est par l'admirateur passionné de Robespierre et de Babeuf que les Chartistes, peu instruits pour la plupart, ont reçu les enseignements des Jacobins et des Babouvistes.

Cette influence française, qui a si puissamment agi sur l'esprit et sur les actes des Chartistes, avait façonné la pensée même de Bronterre. Celui-ci se croyait l'âme d'un homme de 93 ou de l'un des Egaux. Tous ses eflbrts ont tendu à imprimer au mouvement chartiste une impulsion semblable à celle que les " Purs " Démocrates ont tenté de donner à la Révolution Française.

Deux révolutionnaires ont, avant tous les autres, conquis le cœur de James O'Brien : Babeuf et Robespierre. Les œuvres publiées par Bronterre le montrent clairement. En 1836, il a fait paraître chez Hetherington la traduction du livre de Buonarroti. Ensuite il fait un séjour à Paris, et il en rapporte le premier volume d'une

vie apologétique de Robespierre qui doit avoir paru en 1837 : L.a vie et le caractère de Maximilien Robespierre prouvant par des faits que ce personnage si calomnié fut F un des plus grands hommes fit Vun des réformateurs les plus purs et les plus éclairés qui aient jamais existé ; contenant aussi les principaux discours de Robespierre^ ses adresses, ses rapports et ses projets de loi à l'Assemblée Nationale. Avec les réflexions de Fauteur, par Bronterre O'Brien, vol. 7, (sans date). Londres, fVatson.

A ces deux œuvres du Maître d'Ecole du Chartisme, il faut joindre une série d'articles réunis et publiés en 1885 P^^ ^^^ amis, sous ce titre : La Naissance, le Progrès et les Etapes successives de l'esclavage de l'humanité.

Pourquoi Bronterre a-t-il eu la pensée de traduire le livre que Buonarroti venait de faire paraître à Bruxelles en 1828 ?

" Je fus, dit-il, si fortement frappé par la coïncidence des idées de Buonarroti et des miennes propres que je pris immédiatement la résolution de traduire le livre et de présenter au public anglais les Doctrines du Poor Man's Guardian, sous un nouveau vêtement et sous une nouvelle forme ; ce livre, si je ne me trompe, ajoutera grandement à leur popularité par suite du génie et de l'expérience pratique de l'auteur. "

Laissons la parole au traducteur de Buonarroti. Des citations originales ne sont-elles pas le seul moyen de conserver à une pensée toute son intégrité et toute sa couleur ?

" Tout d'abord, dit-il, le livre de Buonarroti contient l'un des meilleurs exposés que je connaisse des grands principes politiques et sociaux que j'ai si longtemps défendus dans le Poor Man's Guardian et dans d'autres journaux et que je m'efforce encore de répandre par les articles de la Two-penny Dispatch d'Hetherington. Je pense que l'application de ces principes est d'une importance suprême pour la race humaine. Jusqu'à présent la société n'a pas été construite sur des principes inébranlables. L'organisation actuelle est le résultat de l'aveugle hasard ; ses partisans eux-mêmes ne réclament pas pour elle d'autre origine. Le Droit du plus fort, le seul droit connu par le sauvage, paraît être demeuré la Charte fondamentale de tous les Etats civilisés. Le sauvage vagabond, errant, ne réclame pas d'autre titre au produit du travail de son voisin que la supériorité de sa force ou son habileté à s'emparer de cette proie. Le civilisé agit précisément, bien que d'une façon déguisée, d'après les mêmes principes. Leurs moyens diffèrent, mais leurs objets et leurs fins sont les mêmes. "

Le sauvage s'approprie le produit du travail d'autrui ; son droit est individuel ; il repose sur sa force. Chez l'homme civilisé cette usurpation est un droit collectif et résulte des institutions elles-mêmes ; car elle se produit, non plus à l'égard d'individus isolés, mais à l'égard de toute une classe. En essayant d'échapper aux maux de la vie sauvage, l'homme s'est inconsciemment plongé dans un autre état plus affreux : la société actuelle que Bronterre qualifie d'artificielle et qu'il appelle un état de fausse civilisation. Remédier aux maux de cette société artificielle sans retourner en même temps à la barbarie, tel a été, selon Bronterre, le problème qu'a

tenté de résoudre la Révolution Française. Or, jamais, les événements et les hommes de Révolution n'ont été jugés d'une manière plus lumineuse et plus exacte que par Buonarroti ; aussi Bronterre considère-t-il une réédition de la conspiration dite de Babeuf comme un devoir impératif.

La Révolution se résume en un combat entre deux tendances, entre deux partis : l'un représentait des intérêts particuliers et l'autre agissait dans l'intérêt général, dans l'intérêt de l'Humanité. Le parti Girondin se composait d'hommes de loi, de banquiers et de littérateurs babillards, jaloux de la noblesse et des ordres privilégiés. Ils essayèrent de commettre une véritable escroquerie à l'égard du Peuple en s' emparant du gouvernement afin de profiter de tous les avantages qu'on en peut espérer. Les Girondins ne voulaient étendre la franchise qu'à un petit groupe d'individus, aux hommes de la classe moyenne. C'est exactement la politique des wighs Anglais dont le bill de réforme n'a fait que rendre l'esclavage des classes laborieuses plus effectif.

Robespierre et ses amis, au contraire, voulaient faire tourner la Révolution au profit de l'humanité et transformer la société en créant une organisation nouvelle fondée sur l'égalité des droits et sur la pureté des mœurs :

" Lisez Buonarotti, mes amis, s'écrie Bronterre, et votre religion sera éclairée. Buonarotti vous démontrera que Robespierre était un véritable ami de l'Humanité : n'avait-il pas conçu pour a France un vaste plan de régénération destiné à délivrer pour jamais les pauvres des riches et à établir sur la terre le règne de la Moralité, de la Fraternité et du Vrai Bonheur ? Mais la Convention supprima en faveur des rois de la Boutique la loi du maximum, et l'usure et les hauts profits devinrent la loi du jour. "

Le rêve de Robespierre fut repris par Babeuf qui tenta de le réaliser en s'emparant du pouvoir. La conspiration de Babeuf pour l'Egalité apparaît à Bronterre comme :

" Le seul fait historique qui fut sincèrement et totalement consacré au bonheur de la Race Humaine. C'était un complot pour émanciper la France, pour régénérer l'Humanité et assurer son bonheur, pour restaurer la constitution démocratique de 1793 et, par cette constitution, le règne de l'Egalité Politique et Sociale. Et ce n'était pas là un mouvement chimérique ; la doctrine de l'Egalité Politique et Sociale avait été rendue universellement populaire par le gouvernement de Robespierre ".

La vie de Robespierre devait compléter tout naturellement la pensée de Bronterre sur la portée et le sens qu'il convient d'attribuer aux événements de la Révolution Française. Cette biographie est une oeuvre de réhabilitation et d'apologie, destinée à rendre j ustice :

" A l'un des réformateurs les plus purs et les plus éclairés qui aieni jamais existé. On a reproché à Robespierre de n'avoir pas eu horreur du sang ; mais nous le verrons témoigner la plus grande répugnance à le verser, excepté dans les circonstances

fatales où des complots contre-révolutionnaires et la fureur des factions rendaient l'effusion d'un peu de sang impur indispensable pour prévenir une plus grande effusion de sang innocent. La seule ambition de la vie de Robespierre fut d'établir en France le règne de la vertu et le bonheur universel et de réformer l'organisation sociale en fondant celle-ci sur l'égalité politique et sociale de tous ses membres ".

Bronterre n'a pas seulement l'intention de rendre justice à Robespierre ; il veut surtout faire œuvre de propagande, et donner pour modèles aux démocrates anglais " le plus pur des démocrates qui ait jamais existé ". 11 veut aussi mettre en relief les principes directeurs des "vrais Démocrates" de la Révolution Française ; il espère ainsi les populariser et les communiquer au mouvement qui agite les masses populaires depuis 1831 et qui va devenir le mouvement Chartiste. C'est ce que précise un article paru dans le National Reformer du 1 1 mars 1837 et qui a pour titre : La \^^ Révolution Française. — - Son véritable caractère. — Robespierre et la vraie démocratie.

" La Révolution de 1789 ne fit que transférer par la force le pouvoir d'une oligarchie à un grand nombre de boutiquiers et l'acte qui consolida cette usurpation fut l'acte constitutionnel de 1791. Les bourgeois se montrèrent d'aussi mauvais tyrans que les aristocrates qu'ils supplantaient. L'homme de génie était privé de toute autorité, même du droit du suffrage (citoyen inactif). La bourgeoisie pauvre eut été incapable de lutter contre la bourgeoisie riche si la classe ouvrière ne s'était mise de la partie : d'où la constitution démocratique de 1793. Il y avait alors 3 grands partis : 1° Les constitutionnalistes de 1791 qui

représentaient la bourgeoisie riche ; 2° Les républicains modérés qui, pour satisfaire leurs haines et leurs rancunes contre les riches, adoptèrent la constitution de 1791 dans l'espoir d'un pillage, mais dans le désir de n'y adhérer qu'aussi longtemps qu'elle servirait leurs desseins ; 3° Les vrais républicains ou les démocrates qui voulaient des droits égaux pour tous et voyaient dans la constitution de 1793 le moyen immédiat d'atteindre cette fin. Ce dernier parti était le seul qui fût vertueux et honnête ; tous les autres ne se composaient que de purs aventuriers et de conspirateurs qui cherchaient le pillage, non la liberté ! Robespierre et ses amis aspiraient à une 'vraie démocratie qui garantirait à chaque homme le droit au produit intégral de son travail. S'ils travaillèrent à assurer la constitution de 1793, ce fut plus dans des visées socialistes que dans des visées politiques."

Aux yeux de Bronterre, la Révolution Française est d'essence socialiste. Les vrais révolutionnaires étaient ceux qui, comme Robespierre, considéraient l'Egalité sociale comme la suite nécessaire et logique de l'Egalité Politique : Robespierre est le vrai démocrate arrêté dans ses projets socialistes par Thermidor.

Quelques lignes de l'introduction à la vie de Robespierre montrent que, pour Bronterre, le problème social se pose dans les mêmes termes en Angleterre en 1837 qu'en France au moment de la Révolution Française :

" Je suis parfaitement autorisé à affirmer que, dans une société constituée comme elle l'est aujourd'hui en Angleterre, la classe aristocratique et la classe moyenne jouent vis-à-vis du reste de la Nation un rôle homicide et dévastateur ; l'une a accaparé le sol; l'autre a mis la main sur l'argent et le crédit du Pays. Toutes deux ont conjointement usurpé le droit de déterminer exclusive-

8o LE CHARTISME

ment la mesure de la Valeur. La terre est la source de la richesse. L'instrument de la circulation est la mesure de la valeur. Tant que ces classes détiennent ces deux éléments de la toute puissance et que le pouvoir législatif qui garantit leur monopole est entre leurs mains, il n'y a pas de limites assignables à leurs vols, à leurs fraudes et à leurs crimes. Tout homme qui n'a ni terre ni argent est dans la servitude absolue vis-à-vis de ces usurpateurs. "

Le titre même de l'article du National Reformer est assez significatif: La première Révolution Française ; Robespierre et la vraie démocratie. S'il y a une vraie et une fausse démocratie, la vraie démocratie est celle rêvée par Robespierre, la Démocratie fondée sur l'égalité politique et sur l'égalité sociale, c'est la Démocratie dans laquelle l'égalité politique est le moyen et l'égalité sociale est la fin : c'est la Démocratie Socialiste.

On peut dire que la démocratie porte en elle le socialisme qui en est la seule réalisation intégrale. La Démocratie Politique, dirigée par des hommes animés de l'esprit de Robespierre et de Babeuf, doit fatalement conduire au Socialisme. Aussi ne sera-t-on pas étonné de voir Bronterre mettre au premier plan l'action politique, c'est-à-dire la conquête du suffrage universel inspirée par des visées socialistes.

Puisque l'Egalité Politique conduit à l'Egalité Sociale, il faut avant tout conquérir le Suffrage Universel : " Si Robespierre et ses amis travaillèrent à assurer la constitution de 1793, ce fût

LA NAISSANCE 8i

plus dans des visées de transformation sociale que dans des visées politiques. " C'est cette action politique à finalité socialiste que Bronterre préconise dans son National Reformer à partir du 7 janvier 1837. Dans le premier numéro Bronterre déclare :

" Je ferai observer que le but que j'ai en vue c'est l'égalité sociale pour chacun et pour tous. Pour obtenir celle-ci, il faut d'abord que nous ayons l'égalité politique pour chacun et pour tous. Pour obtenir l'égalité politique, il faut que nous réalisions une organisation plus vaste et plus efficace des classes laborieuses ".

Ces paroles jettent une vive lumière sur le caractère du mouvement chartiste ; ce mouvement commence justement au moment même où elles sont prononcées. Sans doute, la Charte du Peuple n'est rédigée par Lovett et publiée par la W. M. A. qu'en 1838 ; mais la W. M. Association date de 1836 et, dès le mois de février 1837, elle organise un grand meeting destiné à provoquer une pétition en faveur des six revendications de la Charte ; Lovett nous dit qu'on peut considérer cette réunion comme le point de départ du Chartisme.

Dès les premières années de sa carrière de journaliste, Bronterre s'est efforcé de répandre dans les masses ouvrières sa conception de l'action politique et de faire adopter ses idées par les Trade Unions. Il veut amener celles-ci à s'oc-

cuper de politique et à donner la première place à l'agitation en faveur du suffrage universel. Le suffrage universel, seul moyen de transformation sociale, est par suite aussi le seul moyen pour les Trade Unions de réaliser leurs fins. Le Défenseur du Pauvre du 14 décembre 1833, tout en approuvant les Trade Unions et leurs méthodes d'action, essaie de persuader aux ouvriers Trade-Unionistes qu'ils atteindront plus sûrement et plus rapidement leur but en apportant leur concours au mouvement démocratique.

Sans doute, il est loin de condamner l'action économique, mais il croit l'action politique plus efficace et plus directe: " Nécessité pour les Trade- Unions de s occuper de politique ; le suffrage universel seul moyen de transformation sociale^ seul moyen pour les Trade-Unions d' atteindre leur fin '\ tel est le titre que pourrait avoir l'article du Défenseur du Pauvre du 14 décembre 1833 :

" Pourquoi les Trade-UnionIstes ont-ils un penchant à exclure tout à fait la politique de leurs délibérations ? Nous n'avons pas besoin de détourner les ouvriers anglais de prendre part à une coalisation formée pour la protection de leur travail. Aux ouvriers, nous disons : Hâtez-vous, ne perdez-pas de temps, enrôlez-vous dans les Trade Unions et, comme vos vaillants frères qui formèrent le meeting des délégués tenu à Manchestre le 25, prenez la résolution de ne travailler que huit heures par jour, et d'exiger, au moins, pour ces huit heures le salaire intégral d'un jour entier. Le Défenseur du Pauvre n'est pas l'ennemi des Trade Unions ; mais c'est une chose de combiner un plan et une autre d'en appliquer les dispositions : pour

les réaliser, il faut quelque chose de plus qu'une grève ou un abandon de travail ".

Le 21 décembre 1833, le Défenseur du Pauvre revient sur ces idées :

" Nous déduisons de l'échec de tous les plans précédents des ouvriers que le plan actuel échouera aussi, à moins qu'il n'ait par son objet quelque chose qui le distingue de ceux qui l'ont précédé. Nous disons tout de suite : que doit être ce quelque chose ? Le Suffrage Universel. Sans lui il est impossible d'imaginer comment les visées actuelles des ouvriers pourraient être réalisées complètement, si ce n'est par une mise en pratique des principes de M. Owen, que nous désespérons de voir dans l'état actuel ".

Voici comment Bronterre transforme son affirmation en démonstration :

" Que demandent les Trades-Unions > Une augmentation de salaire et une diminution des heures de travail, c'est-à-dire travailler moins et gagner plus, en d'autres termes, produire moins de richesses et jouir d'une plus large part de celles-ci. Ne comprendrons-nous pas que ceci est une attaque contre la propriété ? et même une double attaque ? En effet, si les producteurs produisent moins aujourd'hui et jouissent d'une plus large part de ces produits diminués, n'est-il pas évident qu'ils agiront ainsi aux dépens de quelqu'autre classe de la société ou en autres termes qu'il restera moins de richesses pour les classes stériles. Le sens commun nous dit que, plus les producteurs gagnent, moins il reste pour les hommes à qui vont les profits et pour les détenteurs de la propriété.

La propriété au sens moderne du mot signifie le droit que possède A de prélever, en vertu de la loi, sa part sur le produit de B, la loi ayant été exclusivement faite par A et ceci bien entendu sans le consentement de B et sans lui donner un équi-

valent. C'est là le sens moderne de la propriété : attaquer la propriété, c'est par conséquent attaquer le 'vol. ^

Mais maintenant se pose la question suivante : Comment attaquer le monstre de la manière la plus sûre et la plus expéditive ? Nous ne pouvons pas l'attaquer par la loi, car le monstre tient la loi dans ses propres mains. Comment l'attaquerons-nous donc ? Nous répondrons : par le moyen des Trade Unions pourvu qu'elles ajoutent seulement le suffrage universel aux autres articles de leur programme ".

Les grèves seront impuissantes à réaliser l'objet des Trade-Unions. Cet objet implique une atteinte à la propriété. Mais qu'est-ce que la propriété ? C'est le droit d'opérer un prélèvement sur le produit du travail d'autrui ; c'est le vol ! dit, avant Proudhon et avant Marx, Bronterre O'Brien : attaquer la propriété, c'est attaquer le vol. Pour réussir dans cette attaque, les Trade Unions ne peuvent agir toutes seules: l'action combinée des Trade Unionistes et des Démocrates partisans du suffrage universel est nécessaire au succès. Le 1 1 janvier 1834, Bronterre tire la conclusion de ses prémisses. Il est nécessaire, dit-il, que les partisans du suffrage universel coopèrent avec les Trade Unions et les Trade Unions avec les partisans du suffrage universel. Les uns et les autres poursuivent en effet le même but. " Quand nous aurons obtenu un parlement qui représente aussi bien les producteurs de la richesse que ses consommateurs, il sera temps d'examiner les détails. "

Le pouvoir de faire les lois est entre les mains des consommateurs de la richesse ; les classes stériles, maîtresses du Parlement, se servent de la loi pour consolider leur monopole et perpétuer l'asservissement des classes productrices. Dès lors la conquête du suffrage universel peut seule permettre aux travailleurs de mettre un terme à l'exploitation des producteurs. Le jour où les représentants des classes parasitaires ne composeront plus à eux seuls le Parlement, le jour où le pouvoir de faire la loi appartiendra aux représentants des classes productrices, ce jour-là seulement les classes laborieuses, productrices de la richesse, pourront renverser une organisation sociale artificielle et abusive, faire cesser l'injustice dont elles souffrent et le monopole dont elles sont les victimes.

Le suffrage universel une fois conquis, quelle sera la première réforme à opérer ? Les nouveaux législateurs devront supprimer la cause des injustices sociales. La source de tout le mal, c'est la Propriété : c'est à elle qu'il faut s'en prendre, dit Bronterre dans le Défenseur du Pauvre du 14 juin 1834 :

" Il faut s'attaquer hardiment à la propriété qui est la source de tout le mal et qui ne peut être légitimement frappée que par le Suffrage Universel ; c'est la propriété, c'est la distribution inique de la richesse qui revêt le travail de haillons, tandis que l'oisiveté est couverte de pourpre et de linge fin. Mais quelle

est la cause de cette distribution inique de la richesse ? la loi et les institutions ".

Et James O'Brien ajoutait le 21 juin :

" Les propriétaires fonciers et les capitalistes font la loi. La loi crée les institutions. Les institutions mettent les producteurs dans une situation telle qu'il leur faut ou mourir de faim, ou vendre leur produit pour une fraction de sa valeur. Notre travail fait la fortune du riche ; nos privations font ses plaisirs, nos pleurs sont nécessaires pour arroser le jardin de sa prospérité. Dans un tel état de choses, il ne peut et il ne doit y avoir aucune identité de sentiments ou d^ intérêts entre nous et par conséquent aucune entente pour des fins sociales j il n'y a qu'une manière de nous rapprocher, c'est la délégation par le Suffrage Universel. "

" Il ne peut et il ne doit y avoir aucune identité de sentiments ou d'intérêts entre nous " n'est-ce pas là, sous la plume de Bronterre, l'expression de cet antagonisme d'intérêts et de sentiments qui conduit à la lutte de classe. Nous avons retrouvé chez Bronterre les formules de Marx et de Proudhon ; nous y retrouvons aussi les mêmes termes énergiques par lesquels les socialistes et les syndicalistes d'aujourd'hui caractérisent et condamnentl'organisation sociale :

" Pour devenir capitaliste, il est d'absolue nécessité d'économiser sur le travail d'autrui. Qu'est-ce donc que le capital ? Du travail accumulé, de la richesse cristallisée ; la richesse, créée par le travail, est à sa source canalisée, individualisée et accaparée par les exploiteurs. Elle est ainsi transmuée par eux, à leur profit égoïste, en capital. Par conséquent, dès son origine, le capital apparaît comme le produit du vol. Il n'y a pas de nuances et de

distinguos à établir dans les prélèvements abusifs et criminels qu'opère la minorité parasitaire au détriment de la masse productrice. L'escroquerie sociale se perpétue avec la même intensité dans toutes les branches de l'activité humaine : le propriétaire foncier exploite le paysan qui cultive le sol, tout comme le patron d'usine exploite l'ouvrier, et sont exploiteurs au même titre la kyrielle de mercantis, de commerçants, d'intermédiaires. Ainsi d'un scrupuleux examen des conditions économiques, il résulte que la société est divisée en deux classes aussi distinctes qu'hostiles : d'un côté les voleurs, les maîtres, capitalistes et propriétaires ; de l'autre, les volés, les asservis, ouvriers d'usines et d'ateliers, employés, mineurs, paysans.

Ces paroles ne sont-elles pas le résumé succinct des idées de Bronterre, résumé singulièrement fidèle et qui a gardé la même couleur un peu vive d'expression ? Elles sont de M. Emile Pouget. Mais ne pourraient-elles pas avoir paru, 75 ans plus tôt, sous la plume de Bronterre O'Brien ?

Les articles du Défenseur du Pauvre contiennent les deux grandes idées générales qui dominent, d'une part, la critique socialiste de la société actuelle et, d'autre part, la reconstruction de la société nouvelle. C'est d'abord l'idée de l'exclusive productivité du travail et de la non-productivité du capital, qui sert de base à la condamnation de la propriété et du capital :

" Nous disons, déclare Bronterre dans le Défenseur du Pauvre du 4 janvier 1834, que le travail, seule source de la richesse, triomphera à la fin. Et pourquoi ? Parce que le travail peut engendrer le capital et non pas le capital le travail. Les

ouvriers, en s'associant, peuvent augmenter leur propre capital ; les capitalistes, en se coalisant, ne peuvent pas suppléer leur propre travail ".

Dans le Défenseur du Pauvre du i*"" septembre 1832, c'est avec la même netteté d'expression que Bronterre présente l'antithèse entre le droit naturel à l'existence et le droit artificiel de propriété. Dans le même article, il affirme le droit " imprescriptible " des ouvriers au produit intégral de leur tavail. Droit à l'existence et droit de propriété s'opposent l'un à l'autre, dit le Défenseur du Pauvre du i^"^ septembre 1832 :

" Ils (les travailleurs) savent fort bien que le droit naturel à la vie est antérieur et supérieur au droit artificiel à la propriété. Ils savent que ce qu'on appelle propriété n'est qu'un droit sur leur travail ; que ce droit n'a d'autre fondement que la loi du pays ; que cette loi est une pure convention établie par ceux qui ont la propriété et que, tandis que la loi devrait être l'expression écrite de la volonté du peuple, elle n'est sous sa forme actuelle que la volonté de ses maîtres. Ils savent plus encore, ils savent que, lorsque les aristocrates et les capitalistes parlent de la sainteté de la propriété, ils entendent la sainteté du droit que possède un homme de s'approprier, grâce au capital, le fruit du travail d'un autre homme, simplement parce que ce dernier n'est pas en état de résister à cette injustice. Ils savent qu'il n'y a pas dans ce pays de capital qui n'ait été créé par eux ; que par conséquent ils ont de par la justice, sinon de par la loi, un droit imprescriptible à sa répartition ".

Les formules qu'emploie Bronterre pour résumer les théories centrales du socialisme ont une précision et une vigueur qui ne seront pas

dépassées. Ces formules précèdent celles de Proudhon et préparent celles de Marx. 11 a saisi avec une parfaite netteté les liens qui unissent le Socialisme et la Démocratie. Ses théories sociales ne sont pour lui que les déductions nécessaires de ses principes démocratiques et, s'il est socialiste, c'est parce qu'il est un démocrate logique avec lui-même.

Disciple de Robespierre et de Babeuf, Bronterre a puisé ses plus fortes inspirations chez les révolutionnaires français imbus des idées d'Helvetius, de Morelly et de Rousseau. Ces tendances avaient dû conquérir l'âme de Bronterre dès l'école où il lisait avec enthousiasme les poèmes de Wordsworth et de Shelley. Le théoricien du chartisme retrouva les principes et les imaginations des réformateurs auprès de Hunt, de Cobbett et surtout d'Owen.

Cette philosophie sociale est devenue la forme même de la pensée de Bronterre ; lui-même n'a rien eu à y ajouter de personnel. Si sa critique est originale, ses théories constructives ne sont que des variations sur des thèmes connus. Aussi la substance des doctrines chartistes estelle toute d'emprunt.

Les philosophes et les réformateurs du XVIIP siècle avaient aimé les pastorales. Ils avaient considéré la terre comme la source de toute vertu aussi bien que de toute richesse. Ils

avaient placé à la campagne leurs romans sociaux et leur imagination s'était complue à la pensée d'une humanité régénérée par un contact plus intime avec la nature. Bronterre croit à la prééminence de l'agriculture, à la toute-puissance bienfaisante de la vie rurale pour transformer le cœur de l'homme et façonner une humanité vertueuse, innocente et heureuse :

" De toutes les occupations humaines, dit-il dans le National Reformer du 7 janvier 1837, l'agriculture n'est pas seulement la plus essentielle à la conservation de l'existence de l'homme ; elle est aussi la plus favorable à sa santé, à son innocence, à son bonheur. Environné des beautés de la terre et placé en quelque sorte sous l'œil même du ciel, l'homme acquiert naturellement un tempérament plus riche de corps et d'esprit que s'il est enfermé dans l'atmosphère obscure des villes, au milieu du tapage et de l'agitation des ateliers, en proie aux chicaneries des échanges malhonnêtes avec les soucis et les excitations dévorantes qui les accompagnent. "

Dans le même article est exprimée encore l'idée de la prééminence de l'agriculture : .

" En outre l'agriculture est l'occupation la plus profitable à l'ensemble d'une communauté. Elle est en effet la base de toutes les autres occupations et sa prospérité peut seule garantir à tout le reste de la société les moyens de reproduction et la prospérité. "

Si la vie rurale et les travaux agricoles ont une si haute importance sociale et une si puissante vertu régénératrice, peut-on admettre qu'une législation injuste et artificielle dépouille les cultivateurs et provoque leur exode vers les

villes ? Pourquoi les habitants des campagnes sont-ils découragés dans leurs efforts par le monopole des propriétaires fonciers qui s'approprient le fruit du travail des paysans ?

Brontcrre avait déjà posé la question agraire dans le numéro du i*" septembre 1832 du Défenseur du Pauvre :

" La terre n'a pas de valeur si elle n'est pas cultivée ; et, comme les cultivateurs ont été placés par la providence sur la terre, il est assez évident qu'ils ont droit à ses produits aussi longtemps qu'ils sont disposés à la cultiver. L'aristocratie doit s'apercevoir que sa propriété n'est que le résultat du consentement public, qu'elle n'existe que parce que le peuple le supporte. Qui peut prédire le moment où les producteurs de la richesse prendront la résolution de révoquer cette permission et de dire aux voleurs de la terre : Vous n'aurez plus de rentes parce que vous êtes durs de cœur, et aux capitalistes : désormais vous n'aurez plus de capital parce que nous vous le prenons. "

Les propriétaires fonciers, " ces voleurs de la terre ", doivent leurs richesses à une injustice : ils ont usurpé le sol ; mais leur iniquité ne se borne pas à cette injustice première. Ils ont augmenté leurs rentes et se sont rendus odieux par deux nouveaux crimes : l'un contre les paysans, l'autre contre tous les travailleurs. Les landlords ont chassé les yeomen de leurs petites propriétés et ils ont accaparé les communaux. Non contents de forcer les habitants des campagnes à un exode vers les villes, ils ont affamé les travailleurs en élevant artificiellement le prix

des vivres. Le mouvement des enclosures et les lois sur les céréales, voilà les deux faits historiques choisis par Bronterre comme base des démonstrations agraires qu'il développe dans son discours de Leeds et que la Northern Star du 13 juillet 1839 résume en ces termes :

" L'aristocratie anglaise a pris graduellement possession du sol ; elle a dépouillé la nation de la valeur originelle de la terre aussi bien que de la valeur contingente qu'elle pouvait acquérir par amélioration. Par la possession absolue qu'ils invoquent maintenant, les propriétaires fonciers ont dépouillé 20 millions d'hommes de leurs droits d'occupation et par conséquent du pouvoir d'augmenter la production aussi bien que de leur part dans le revenu brut. L'un des pires effets de ce monopole a été de forcer les habitants des campagnes à affluer dans les villes où, en concurrence forcée les uns avec les autres pour le travail, ils ont fait baisser les salaires et sont devenus une proie facile pour les seigneurs du coton et les manieurs d'argent. La conséquence de l'expropriation rurale et de la consolidation des fermes fut de diminuer la production des vivres, tandis que l'affluence de la population rurale dans les villes amenait une baisse correspondante du taux des salaires. Ainsi les ouvriers ont été frappés par un sabre à deux tranchants : ils ont été obligés de payer les vivres deux fois plus cher en raison de leur rareté et, d'autre part, ils ne recevaient que la moitié du salaire habituel pour acheter ces vivres dont le prix avait haussé.

Les deux faces du problème social sont réductibles à l'unité ; la question industrielle se ramène avant tout à la question agraire ; le monopole des propiétaires fonciers est la cause première des vices de l'organisation sociale et de la misère des classes laborieuses : les maux de la vie indus-

trielle s'expliquent tout d'abord par le monopole foncier et le mouvement des enclosures. Bronterre ne fait ici que répéter les plaintes qu'avaient motivé, surtout depuis 1780, les actes d'enclosure. Toute une littérature avait attribué les malheurs des temps à l'accaparement du sol par les grands propriétaires. Que sont donc cette expropriation rurale et cette consolidation des fermes, que vise, après tant d'autres publicistes, Bronterre O'Brien ?

Il faut brièvement rappeler ici que les actes d'enclosure se sont multipliés en Angleterre pendant tout le XVII P siècle. On en relève trente-trois seulement dans la période décennale qui s'étend entre 1720 et 1730, tandis que leur nombre s'élève à 156 entre 1750 et 1760, à 642 entre 1770 et 1780 et à 906 entre 1800 et 18 10. Ces actes du Parlement sont des lois de clôture, provoquées par les grands propriétaires fonciers. Ceux-ci voulaient appliquer à la terre les nouvelles méthodes de culture ; ils étaient gênés par les anciens modes d'exploitation et par l'existence des open-fieldsy propriétés individuelles exploitées en commun selon des méthodes d'assolement assez grossières : par suite de l'absence de clôtures permanentes, ces " champs ouverts" devenaient, entre le temps de la moisson et celui des semailles, des terrains de pâture, où tous les propriétaires pouvaient envoyer leur

bétail. Les " champs sans clôture " étaient un obstacle aux nouveaux modes de culture ; les lois de clôture mirent fin à cette situation en imposant, avec Vendosure, le remaniement des propriétés.

La disparition des open-fields entraîne celle d'une classe rurale : la classe des yeomen, des paysans petits propriétaires. C'est à leur détriment que se font le plus souvent les opérations d'enclosure : le résultat de cette procédure est de leur enlever leurs droits sur le communal divisé et de ne leur laisser que des lots de terre exigus et insuffisants. Lors même que leur petite propriété demeure assez importante pour les faire vivre, ces paysans sont impuissants à lutter contre la concurrence des grandes entreprises agricoles ; la plupart doivent céder leurs terrains aux grands propriétaires.

Le mouvement des enclosures, voilà le fait fondamental sur lequel s'appuient les thèses agraires de Bronterre. L'expropriation rurale, comme l'appelle le maître d'école du chartisme, s'accompagne de l'accaparement des fermes qui n'en est que la conséquence. Les contrats privés, qui consacrent la vente des petits domaines des yeomen, complètent l'œuvre du Parlement et des autorités locales pour le plus grand profit des grands propriétaires et des grandes entreprises agricoles. Entre 1740 et 1788, les petites

fermes absorbées par les grandes furent de 4 à 5 par paroisse, au total de 40 à 50.000. " Les enclosures, a dit Paul Mantoux, ne sont guère que le moyen de forcer les cultivateurs à vendre leurs terres ou celui de mettre en valeur les domaines agrandis par des acquisitions récentes. " Les yeomen, expropriés et dépouillés de leurs droits et d'une partie de leurs terres par les enclosure acts, abandonnent aux grandes propriétés ce qu'on a bien voulu leur laisser ; ruinés, déracinés, ils vont à la ville et portent à la grande industrie naissante leur petit capital ; ou même, lorsqu'ils n'ont plus que leurs bras, ils vendent aux capitalistes leurs forces de travail, accroissent l'offre de main-d'œuvre et font baisser les salaires du prolétariat industriel.

Un second fait a servi à étayer l'argumentation agraire de Bronterre O'Brien : ce sont les lois sur les céréales. Lorsque éclatent les guerres contre la France, la classe des yeomen n'a pas été tout entière détruite ; on peut même dire que la lutte contre Napoléon a eu pour résultat de donner une prospérité factice à l'agriculture anglaise, prospérité qui du reste n'arrête pas la décadence de la classe des paysans. D'une part, la révolution agricole et agraire qui avait ruiné ceux-ci se poursuit et, pendant cette période, 19 10 paroisses demandent au Parlement l'autorisation d'enclore leurs " open-fields " et leurs

" common-lands ". D'autre part, les inventions, qui avaient transformé l'industrie, enlèvent aux petits paysans leur dernière ressource, le travail domestique qui complétait leur travail agricole ; le tissage à la main et la filature au rouet ne peuvent plus lutter contre le tissage et la filature mécaniques. Les paysans-propriétaires, expropriés des deux côtés, ne profitèrent pas de la prospérité agricole. Les prix du blé s'étaient élevés pendant la guerre de 47 shillings i'^ ^ (le quarter) en 1792, à 128 shillings 6'^ en 1801. Les grands propriétaires fonciers bénéficiaient seuls de cette situation exceptionnelle. Ils voulurent la perpémer et firent voter par le Parlement la loi de 18 15, qui interdisait l'entrée des céréales étrangères, tant que le blé ne s'élevait pas au prix de 80 shillings.

Par les actes d'enclosure, les grands propriétaires fonciers ont provoqué l'exode des paysans et des journaliers vers les villes industrielles : chassés des campagnes, ceux-ci sont venus faire une concurrence acharnée aux ouvriers et ont fait baisser le prix de la main-d'œuvre.

Par les lois sur les céréales, les mêmes propriétaires fonciers, en prohibant l'entrée des grains étrangers, ont fait hausser le prix du pain, de telle façon que les salaires des ouvriers peuvent être justement appelés des salaires de famine.

Le monopole des propriétaires fonciers est injuste parce que les individus n'ont pas le droit d'exercer un pouvoir absolu sur le sol : la terre appartient à la nation. Mais le monopole foncier n'est pas seulement injuste ; il est aussi désastreux pour les classes laborieuses. Dès lors, aux souffrances des travailleurs des champs comme à celles des ouvriers des usines, il est facile de trouver un remède. Le monopole foncier est à la fois socialement nuisible et injuste : il faut le supprimer. Aussi Bronterre conseille-t-il la reprise des terres, des mines, des houillères par le peuple avec une idemnité pour les propriétaires actuels. Cette thèse de la nationalisation du sol, il l'expose dans le National Reformer et dans son livre " Rise, Progress and Phasis of human Slavery ".

Dans son National Reformer du 25 février 1837, Bronterre développe la thèse de la nationalisation du sol et donne la meilleure exposition qu'il ait faite de ses idées sur ce sujet. Tout d'abord il examine la solution apportée par la Révolution française au problème agraire ; il la trouve tout à fait insuffisante :

" De simples morcellements agraires du sol n'offriraient pas le plus mince avantage aux ouvriers. Le territoire de la France fut remanié et redistribué par parcelles par la Révolution. Il est maintenant bien plus divisé et subdivisé qu'il ne l'était avant 1789. Les ouvriers en sont-ils plus à l'aise ou plus heureux } Ils

9Ô LE CHARTISME

n'en sont pas d'un iota plus à l'aise, ils ne sont même pas aussi bien ! pourquoi ? Parce que les rentes sont encore affectées à des individus au lieu de l'être à l'Etat ; la seule différence, c'est que, au lieu de quelques cent mille gros propriétaires comme avant, il y en a maintenant près de quatre millions de petits. Ces quatre millions sont sans doute plus à l'aise que leurs pères ne l'étaient sous l'ancien régime : mais, quant au reste de la population, sa pauvreté et son esclavage n'ont fait que croître avec le nombre et la vigueur de ses nouveaux maîtres. "

L'empire absolu ou le " droit allodial " sur la terre appartient à la nation seule. La valeur de la terre augmente avec la population. De cet accroissement qui provient des contingences sociales, la nation seule doit profiter. Aujourd'hui ce sont des individus qui bénéficient de cette valeur sociale, alors qu'ils n'y ont aucun droit. Un régime d'adjudication rendra à la collectivité ces bénéfices injustement monopolisés par quelques-uns :

" La Nation seule a le juste pouvoir d'affermer la terre à ceux qui la cultivent et de disposer des revenus qui en proviennent. Il appartient à la Nation seule de déterminer, en vertu de ses droits de propriétaire absolue de la terre, les dimensions des fermes ou les portions du sol à attribuer à des individus ou à des familles, ainsi que les espaces à consacrer au labourage, au pâturage, etc.. La nation seule possède tous les autres pouvoirs dont dispose aujourd'hui la propriété privée et qu'elle exerce par ses concessions, etc.. "

Dans cette théorie, chaque sujet du Royaume est un copropriétaire du sol ; la terre doit être offerte aux enchères publiques,et celui qui offrira

la plus haute enchère pour un lot l'obtiendra : la nation en aura tout le bénéfice. Comme la population va s'accroissant, et que la terre acquiert en conséquence plus de valeur, la rente ira en augmentant et l'héritage de la nation en sera plus considérable :

" Quelle différence avec le système actuel qui concentre sur quelques individus sans valeur ce qui est l'héritage de tous et qui vient augmenter la propriété des individus sans le moindre effort de leur part pour mériter cette plus value, tandis que l'existence du plus grand nombre devient de plus en plus précaire! Pourquoi quelques individus favorisés monopoliseraient-ils ces bénéfices, bénéfices qu'ils n'ont jamais mérités, bénéfices qui ne leur ont pas été légués, mais qui sont le simple fruit des hasards et des conjonctures sociales ? Si on découvre une mine nouvelle ou si on bâtit une ville, pourquoi le public ne récolterait-il pas l'accroissement considérable des revenus qui s'en suit au lieu de l'abandonner à quelques individus rapaces qui se trouvent par là en état de tout asservir autour d'eux ? "

Dans " la Naissance, le Progrès et les Etapes de l'Esclavage humain ", Bronterre déclare que la terre a été donnée par le Créateur à tous les êtres humains et que par suite elle ne peut devenir la propriété exclusive d'aucun individu. La monopolisation du sol par quelques particuliers rend les non-propriétaires esclaves des landlords et des capitalistes et tend à détruire leurs autres droits et libertés. L'accaparement du sol n'est pas plus justifiable que le monopole de l'air, de la lumière, de la chaleur ou de l'eau. La rente du sol appartient à toute la nation :

loo LE CHARTISME

elle doit être le trésor destiné à supporter toutes les charges des services publics, à assurer l'exécution des grands travaux publics et l'éducation du peuple sans qu'il soit nécessaire de faire appel à l'impôt. La nationalisation du sol permettra aussi à l'Etat de remplir ses devoirs envers les citoyens que leur incapacité ou leur infortune empêchent de gagner eux-mêmes leur subsistance. C'est elle aussi qui permettra à l'Etat d'oiFrir un emploi au travailleur qui voudra cultiver la terre et échapper ainsi au régime injuste et tyrannique du salariat grâce auquel les capitalistes enlèvent frauduleusement à l'ouvrier la juste récompense de son travail. La nationalisation de la rente du sol rendra possible un système de crédit public : les ouvriers pourront obtenir sur les revenus des propriétés nationales des avances qui leur permettront de louer des terres pour les cultiver.

" Personne, fut-il un fou ou un fripon, n'osera nier que dans l'état de nature les matières premières appartiennent également à tous les hommes ; affirmer le contraire serait affirmer aussi que Dieu a les caprices d'un despote humain et qu'il distribue ses faveurs sans considérer aucunement la justice ni les besoins de ses créatures ! "

Ainsi, de même que Morelly et Rousseau, Bronterre part de l'état de nature pour affirmer la nécessité de revenir par la nationalisation du sol au communisme agraire des premiers âges.

LA NAISSANCE loi

Selon lui, la seule question qui se pose est celle-ci :

" Les terres, mines, tourbières, pêcheries qui portent dans leur sein toute la matière de la richesse d'un pays peuvent-elles être restituées aux habitants sans commettre une injustice ni imposer une souffrance à leurs possesseurs actuels quoiqu'ils puissent être ? "

Aucun gouvernement ne peut rencontrer la moindre difficulté sur ce point. Le gouvernement anglais, par exemple, n'a qu'à agir à l'égard de la propriété foncière dans l'intérêt général comme il agit journellement dans l'intérêt des particuliers, des spéculateurs et des compagnies privées. Les lois existantes n'obligent-elles pas les propriétaires à recevoir en échange de leur propriété une compensation pécunière lorsque l'intérêt public le demande ? Du moment que l'indemnité est suffisante pour satisfaire la conscience publique représentée par le jury, on ne croit avoir fait aucun tort à ces propriétaires. Si l'on est en droit d'agir ainsi dans l'intérêt d'une compagnie ou de quelque spéculateur, combien plus justifiable serait une expropriation " faite dans l'intérêt du peuple et destinée à effectuer une réforme morale et sociale que la plume la plus habile et la langue la plus éloquente seraient impuissantes à décrire ".

Cette restitution de la terre à la nation pourrait se faire graduellement et il ne serait pas nécessaire alors d'aller jusqu'à l'expropriation

I02 LE CHARTISME

et à la dépossession telle qu'elle est autorisée en faveur des compagnies privilégiées, constituées en vue de l'exécution des chemins de fer, canaux, docks, casernes ou de tous autres travaux publics. Il ne serait nullement nécessaire de déposséder le propriétaire sans son consentement ; il serait suffisant, pour réaliser tous ces desseins d'utilité nationale, d'acheter les terres au fur et à mesure qu'elles se présenteraient sur le marché ; et de déclarer que ces terres, achetées avec les deniers publics, seront désormais la propriété inaliénable de la nation.

Le droit d'occupation du sol doit être le même pour tous ; la nation doit donner l'usufruit de la terre à ceux qui paieront la rente la plus élevée à l'Etat. Celui-ci devra veiller à ce qu'aucun homme ne détienne plusieurs fermes. L'Etat ne devra pas non plus concéder à quelqu'un une grande ferme dont l'étendue dépasse les forces individuelles tant qu'il y aura d'autres individus qui en désireront de petites ; naturellement aussi, il devra éviter un trop grand morcellement.

Telles sont les idées de Bronterre touchant la nationalisation du sol et voici en quels termes il conclut, attribuant tous les vices de la société à l'existence de la propriété foncière :

" Incontestablement les usurpateurs du sol et les capitalistes doivent être distingués de tous les autres malfaiteurs. Nous ne

connaissons pas dans la civilisation de grand vice social qui ne soit attribuable à l'une ou l'autre de ces deux classes d'individus.

Ce sont elles qui gouvernent l'univers Nous devons vivre

quelque part ; nous avons besoin des choses nécessaires à notre subsistance. Mais les propriétaires fonciers et les hommes d'argent se prétendent propriétaires de toute parcelle des terres du royaume et de toute pierre des maisons construites sur le sol. Et nous ne pouvons nous procurer les choses les plus nécessaires à la vie que par l'intermédiaire d'un marchand. Nous devons nous passer du logement, du boire et du manger si nous n'acceptons pas les

conditions arbitraires du propriétaire foncier et du capitaliste

Les maux commis par les criminels vulgaires sont généralement superficiels et éphémères dans leurs effets. L'homme qui vole ma montre ou cambriole ma maison me cause un dommage que je puis réparer au prix du travail qui me permettra d'acheter une autre montre ou les objets dont a été dépouillée ma maison. Mais ceux qui volent à un peuple son territoire le dépouillent d'un bien inestimable, d'un bien dont la valeur ne pourrait être égalée par tout le travail du monde. Ce n'est pas seulement un vol à l'égard de la génération actuelle, mais un vol à l'égard de toutes les générations futures ; car c'est dépouiller toute la postérité des déshérités de leur droit légitime à une part des éléments constitutifs de la richesse que Dieu a créés également à l'usage de tous. "

La nationalisation du sol mettra fin à l'accaparement de la terre par les propriétaires fonciers. D'autre part, une transformation du système monétaire supprimera les exactions des capitalistes. Le socialisme agraire de Bronterre se complète d'un socialisme de l'échange qui procède directement d'Owen : par ses conceptions monétaires et par ses plans de réforme de l'échange, le maître d'Ecole du Chartisme se

montre le disciple fidèle du fondateur de l'Equitable Banque d'Echange de Travail.

Cette filiation des doctrines de Bronterre était notée aux temps même du Chartisme par la Northern Star. Un article du 29 mars 1845 déclarait que Bronterre O'Brien n'avait jamais conseillé la circulation métallique de préférence à la circulation du papier monnaie :

" Monsieur O'Brien a été toute sa vie l'avocat de la monnaie purement symbolique et jamais celui de la monnaie ayant une valeur intrinsèque, si ce n'est comme intermédiaire des échanges internationaux pour tenir en équilibre la balance entre les Etats. L'or et l'argent sont demandés partout et sont moins sujets à l'excès et à la disette qu'aucun autre produit du travail ou que le travail lui-même. Par conséquent ces objets donnent lieu à moins de critiques qu'aucune autre mesure de la valeur, fût-ce le travail humain qui a rarement la même valeur courante dans deux pays différents. Mais, si le travail humain était partout payé et protégé comme il devrait l'être de manière à ce que, à quantité égale, il soit également productif et également rémunérateur partout, Monsieur O'Brien serait alors pour une circulation en papier, ou circulation symbolique, aussi bien avec les pays étrangers que pour les échanges intérieurs. Car le travail serait alors ce qu'il aurait toujours dû être, la véritable mesure de la valeur et la valeur courante consisterait simplement en morceaux de papier représentant tant d'heures tant de jours, de semaines, de mois, d'années de travail. C'est la 'valeur courante que Monsieur O^wen a préconisé et sur ce point M. O'Brien a toujours professé et défendu la même théorie que Robert O^wen. A l'heure actuelle le travail n'est pas protégé en Angleterre. Aussi ne peut-on pas en faire l'étalon auquel on mesurerait toutes les valeurs. Mais nous envisageons avec espoir le jour de l'émancipation des travailleurs, le jour où le travail sera la seule mesure et le bon travail le seul agent

de circulation. Cette Réforme fera de la terre une propriété nationale, rendra à tout homme son droit d'occupation, étendra à chaque producteur de richesse les facilités du crédit actuellement monopolisé par les classes supérieures et par les classes moyennes. Tout le système du commerce et de l'échange subira la révolution que nous avons si souvent décrite : grâce à cette révolution de l'échange aucun ouvrier n'aura plus besoin de demander aux manieurs de profits la permission d'être leur esclave pour.se mettre à l'abri de la faim ; tout producteur d'un article quelconque pourra récupérer aussitôt la valeur entière de son produit sur un marché public ou dans un bazar d'échange en produits de valeur égale sur forme d'un bon de travail qui lui donnera droit aux articles contre lesquels il désirera l'échanger. C'est la doctrine que nous avons toujours soutenue ".

Tel est le système que Bronterre O'Brien développait devant les assemblées chartistes qui acclamaient ses discours. Ces idées générales réapparaissent souvent dans de nombreux articles des différents journaux qu'il a édités ou auxquels il a collaboré. Tout en montrant qu'il a emprunté à Robert Owen ses conceptions essentielles, la Northern Star résume de façon satisfaisante les grandes lignes de ce système de circulation et de crédit. Déjà on peut reconnaître toutes les conceptions chères aux socialistes de l'échange comme aux collectivistes dont le système d'échange ne diffère guère de celui de ces " socialistes malgré eux " : la suppression des revenus sans travail et l'institution de la monnaie signe. De nombreuses citations des articles et

io6 LE CHARTISME

des discours de Bronterre conduiraient à des répétitions qu'éviteront les formules précises rencontrées dans " the Rise, Progress and Phasis of human Slavery ". Dans cet ouvrage, Bronterre s'efforce de montrer les vices de la monnaie métallique ; à la monnaie marchandise il oppose le papier-monnaie et un nouveau système d'échange. La circulation d'un pays doit, selon lui, reposer sur la richesse réelle et consommable ou sur le crédit fiduciaire de l'Etat et non sur une quantité variable de métaux précieux. En effet la monnaie métallique a un certain nombre de vices qui suffiraient à en justifier la condamnation : " Dans le système social actuel, la monnaie métallique est devenue la racine de tout le mal. "

L'accroissement de la population et de la richesse ont rendu la circulation métallique impuissante à remplir ses fi^nctions. C'est là son premier vice : la monnaie marchandise ne peut s'adapter au volume variable et sans cesse croissant des transactions. La monnaie métallique, produite en quantité limitée, est incapable de suivre les progrès de la productivité :

" Il est manifestement ridicule, dit Bronterre, de supposer qu'aucune marchandise (et plus spécialement une marchandise aussi rare que l'or) puisse jamais être produite en quantité suffisante pour représenter intégralement toutes les autres marchandises qui peuvent êtres produites ad libitum et en aussi grandes

quantités que le demande la consommation. Sans l'intervention de l'or, tous les autres produits pourraient en une seule semaine s'échanger de mains en mains dans des proportions égales à cinq fois la valeur de tout le stock aurifère du pays ".

Ce premier vice de la monnaie métallique tient à sa nature de monnaie marchandise :

" Prendre pour monnaie une marchandise, c'est agir comme si l'on supposait qu'une partie d'un tout est égale au tout. L'or peut être une bonne mesure de la valeur et, en tant qu'étalon, ne pas soulever d'objections. Mais, en tant que représentant exclusif de la valeur (et nos lois actuelles ont fait de l'or la seule base de notre système monétaire), il est pour notre population de producteurs et de commerçants ce qu'une simple couverture de lit ou un simple vêtement seraient, si on les destinait à l'usage de toute une famille comprenant des personnes de tous les âges et de toutes les tailles. Les membres les plus puissants et les plus importants de la famille politique obtiennent la meilleure part de la couverture, les autres en ont un tout petit morceau et quelques-uns même, rien du tout ".

Nous retrouvons ici sous la plume de Bronterre les expressions qu'Owen avait employées dans son rapport de 1820 au Comté de Lanark. Protestant contre la reprise, en 1819, par le gouvernement anglais des paiements en espèces, Robert Owen avait déclaré cette mesure aussi vaine que la tentative d'essayer de faire tenir un oiseau complètement formé dans la coquille où il a été couvé ou un géant dans les vêtements d'un enfant. Pour sauvegarder l'équilibre entre la production et la consommation, le Bon Patron de New Lanark conseillait l'adoption du

io8 LE CHARTISME

travail comme de la mesure naturelle de la valeur. C'est dans les mêmes termes que Bronterre parle du système monétaire que Peel avait établi par les lois de 1819 et 1844 :

" Autant espérer, dit-il, que le vêtement d'un nain siéra à un géant et que nos législateurs pourront faire rentrer un oiseau tout formé dans l'œuf d'où il est sorti que de tenter de soumettre au système monétaire des lois de 1 8 19 et de 1844 la population et le commerce de cette grande nation trop à l'étroit dans le lit de Procuste que Peel lui a dressé ".

Et Bronterre ajoute :

" Prétendre que les droits de la propriété existent dans un pays soumis à un tel système et où règne l'appropriation privée du sol, est commettre une monstrueuse perversion du langage. Ce ne sont pas les droits de la propriété, mais les injustices du brigandage que les lois agraires et monétaires ont pour objet de défendre et de perpétuer ".

L'image frappe l'esprit et la déclamation finale stigmatise les brigandages des capitalistes et des propriétaires fonciers : ne sont-ce pas là les procédés habituels de l'orateur et du journaliste pour fortifier son argumentation ?

La production des métaux précieux est limitée, insuffisante pour s'adapter aux besoins de la circulation. Elle est de plus irrégulière et les stocks monétaires sont variables; cette variabilité trouble le mouvement des prix et l'adaptation de la production à la consommation :

" Les perpétuelles fluctuations du prix des marchandises sont

attribuables au fait que les métaux précieux sont en plus ou moins grande abondance dans un pays. Le système monétaire est responsable des crises : les contractions et les inflations monétaires, locales ou nationales, détruisent sans cesse l'équilibre qui doit être maintenu entre la production et la consommation des richesses ".

Les crises économiques sont le résultat des contractions et des inflations monétaires : la monnaie métallique ne peut être ni accrue ni diminuée proportionnellement aux fluctuations de la richesse.

En sa qualité de marchandise, la monnaie métallique présente encore un autre vice :

" L'erreur radicale sur laquelle repose tout le système actuel est que la monnaie, intermédiaire des échanges, possède par ellemême une valeur intrinsèque. Ce faux principe conduit à une dépense de travail parfaitement inutile. Quelle n'est pas l'absurdité de cette perte de forces qui auraient pu être employées à des productions utiles. "

Enfin, et c'est là aux yeux de Bronterre le défaut le plus grave du système de la monnaie métallique : " La monnaie métallique, ayant en elle-même une valeur intrinsèque, engendre le vicieux commerce de l'argent et les ruineuses pratiques du jeu et de la spéculation ".

La monnaie métallique, parce qu'elle est marchandise, peut être monopolisée. L'accaparement du sol par les propriétaires fonciers n'apparaît pas à Bronterre une tromperie plus monstrueuse que celle des capitalistes :

no LE CHARTISME

" Ceux-ci ont osé faire de deux métaux, improprement appelés précieux, la seule base de la circulation qui est comme le sang du corps social. Ces métaux précieux sont des articles de commerce, — de simples marchandises comme le fer ou le coton, — en même temps qu'ils sont nos seuls instruments d'échange. La conséquence nécessaire de ce double usage est un accaparement aussi néfaste que celui de la terre. Tous ceux qui peuvent monopoliser les métaux précieux sont par là-même capables de monopoliser en même temps notre monnaie elle-même : ils peuvent nous laisser sans autres instruments d'échange que nos produits ; ces produits peuvent être échangés contre ces deux métaux favorisés dont, grâce à leur richesse, ces commerçants monopoleurs se sont rendus maîtres ; mais dans cet échange nous devons accepter les conditions frauduleuses qu'ils nous imposent. "

La radicale imperfection du système monétaire résulte de l'erreur qu'on a commise sur la nature de la monnaie : la monnaie ne doit pas, ne peut pas être une marchandise ; elle est une création de la loi et doit être un pur signe. La substitution de la monnaie signe à la monnaie marchandise permettra de faire disparaître le système actuel et ses effets néfastes, depuis les prélèvements capitalistes et les revenus sans travail jusqu'aux crises et aux troubles constants de l'organisme économique.

" C'est la loi et la loi seule, dit Bronterre, qui communique aux métaux précieux leur caractère de monnaie légale et leur donne force libératoire. Le pouvoir législatif peut conférer la même puissance à n'importe quelle autre matière, fut-elle sans valeur. C'est ce que fit Lycurgue pour le fer : tant qu'elle eut cet instrument d'échange, Sparte fut prospère ; on peut même ajouter que la substitution des métaux précieux au fer dépourvu

LA NAISSANCE m

de valeur entraîna la ruine de Sparte et que ses chefs furent obligés de restituer au fer sans valeur sa force légale pour rendre à la république sa prospérité. Quelques pays orientaux ont eu pour monnaie des cauries ; au XV* et au XVI* siècle les Russes ont employé à cet usage les peaux d'écureuil ou de martres. Nous aussi, nous nous servons de papier-monnaie et même de papier monnaie inconvertible. En réalité, si l'or et l'argent ne s'étaient pas trouvés dans les entrailles de la terre ou si nous les Y avions laissés, la richesse des nations n'en aurait pas été diminuée d'un farthing. Les métaux précieux ne sont que les signes de la richesse symbolisée par eux et doivent cette fonction à un acte du Parlement. Par leurs seules qualités intrinsèques ils ne seront jamais capables ni de nous vêtir, ni de nous nourrir, ni de nous loger : c'est nous qui leur donnons toute leur énorme

puissance et c'est nous qui en faisons la monnaie légale Le

travail a déposé dans une châsse tous ses gains et il courbe le genou devant le métal qui luit : il demande la nourriture et le logement à l'idole qu'il a taillée de ses propres mains et qu'il est obligé d'implorer. Le bon sens aurait fait appel à la charrue du laboureur et au métier du tisserand. "

Ainsi les métaux précieux ne sont tout-puissants qu'à cause d'une véritable superstition. Ils n'ont qu'un pouvoir d'emprunt et nous ne nous rendons pas compte que c'est notre crédulité qui leur a donné ce pouvoir :

" Nous investissons les métaux précieux de la toute-puissance que la superstition prête à ses idoles. Le fabuliste ancien, qui a dessiné le caractère du roi Midas, semble avoir, par anticipation, écrit la satire de notre moderne crédulité. Midas avait reçu le don fatal de transformer tout ce qu'il touchait en or : ses aliments eux-mêmes se changeaient en ce métal et la faim lui apprit que le blé est le véritable étalon de tout ce qui a matériellement de la valeur. Midas est le prototype de nos bullionnistes et de nos métallistes actuels. La banque d'Angleterre peut aujourd'hui

paver en or ses escaliers ; mais quelle utilité en retire le Peuple ? et cependant si le minerai est extrait de la terre et l'or transporté jusqu'ici, n'est-ce pas au labeur du peuple que nous le devons ? n'est-ce pas grâce à l'échange ou à la vente de la force de travail entretenue par le blé qui n'est que le produit du travail sous une autre forme ? quelle est donc la valeur intrinsèque de l'or pour Midas ? "

L'erreur qui a fait choisir pour monnaie une marchandise dérobe à notre vue la vraie nature de la monnaie : " En attribuant une puissance monstrueuse aux métaux précieux, on crée une illusion dangereuse ; derrière le paravent du signe monétaire se cache la richesse véritable dont la réalité disparaît aux yeux des bullionnistes ". Bronterre oppose la monnaie réelle à la monnaie légale ; il cherche à montrer que le véritable étalon des valeurs est le blé :

" Les métaux précieux auxquels la loi donne le caractère de monnaie ne sont rien de plus que le signe qui désigne la richesse exprimée par eux. Mais quelle est donc cette richesse dont ils sont le signe et dont ils mesurent et représentent la valeur ? On se sert des expressions de propriété, de capital, de Stock. Propriété et capital possèdent une valeur intrinsèque, car ils représentent du travail accumulé. Le travail accumulé est le résultat d'une consommation continue de blé : le blé est l'étalon de toutes les valeurs et l'aliment vital sans lequel il ne pourrait y avoir aucune accumulation de capital et sans lequel la race civilisée ne pourrait se perpétuer. Un grenier plein de blé, un magasin plein d'étoffes de coton et d'étoffes de laine sont des exemples de monnaie réelle : ce sont choses qui peuvent exister sans que leurs propriétaires possèdent une once d'or ou d'argent dans leurs coffres. Il est vrai qu'en se plaçant au point de vue mercantile ces hommes riches de grains et d'étoffes peuvent être

pauvres, voir même nécessiteux avec toute cette richesse entre leurs mains. Le blé, les étoffes de laine et de coton ne sont pas une monnaie légale d'après l'acte du Parlement ; personne n'est obligé de les accepter en paiement d'une dette. Sans doute il existe des banquiers qui peuvent secourir ces riches de biens et ces pauvres d'argent ; mais le seul fait d'être obligé d'avoir recours aux banquiers montre que ces possesseurs de monnaie réelle sont dans un esclavage auquel ils n'auraient jamais dû être réduits : celui qui produit la richesse représentée par la monnaie ne doit pas dépendre du caprice de celui qui ne fait que trafiquer des signes de la richesse. "

Bronterre ajoute qu'on peut même imaginer le cas d'une fuite de l'or et de l'argent à l'étranger : la Banque d'Angleterre n'a-t-elle pas été obligée d'emprunter quelques millions de métaux précieux à la France ? Quelle leçon doit-on tirer de ces faits ? Une nation riche en monnaie réelle peut être conduite à la banqueroute parce qu'elle sera privée de cet or dont elle a fait la seule monnaie légale et parce que, pour représenter la valeur, elle a adopté un faux principe.

" Abandonnons l'or, que nous restera-t-il ? Notre terre n'en conservera pas moins sa fertilité ; notre machinisme continuera son oeuvre ; nos vaisseaux navigueront comme auparavant ; nos forces d'industrie et d'intelligence resteront intactes ; nos forces de travail ne seront nullement diminuées dans leurs puissances productrices naturelles. Voilà les éléments de la monnaie réelle. "

L'organisation du crédit n'est pas moins socialement nuisible que le système monétaire et que l'accaparement du sol par les propriétaires

fonciers. Un lien étroit existe en effet dans la pensée de Bronterre entre la propriété privée du sol, le système monétaire et le crédit. Il est nécessaire d'exposer la critique que Bronterre fait du crédit avant de dire quel système d'échange propose le réformateur socialiste.

" Il est intolérable, dit-il, que le crédit existe seulement pour le riche et pas du tout pour le pauvre ". La nationalisation du sol permettrait de supprimer cette injustice. Si les rentes foncières appartenaient à l'Etat, les revenus publics permettraient d'accorder une avance temporaire à tout homme honnête et laborieux qui voudrait emprunter un capital destiné par lui à un usage productif.

" On ne peut concevoir de meilleure garantie que le travail qualifié d'un homme libre, laborieux, sobre, protégé par les lois auxquelles il a consenti. A l'heure actuelle les emprunts publics et privés n'ont d'autre garantie que la capacité qu'ont les travailleurs de produire plus qu'ils ne consomment. Si cette plus-value n'existait pas, il n'y aurait d'intérêts d'aucune sorte ni sous aucune forme. En réalité cette plus-value est la source unique permettant de payer les rentes, les taxes, les dividendes, les primes d'assurance et l'intérêt de plus de deux millards de dettes privées. C'est de la même source que découle le revenu énorme touché annuellement par les capitalistes et les commerçants sous le nom de profits. Les parvenus qui ont gagné leur fortune dans le commerce font les pires propriétaires fonciers, les moins soucieux de leur devoir social, les moins hospitaliers, les plus durs et les plus capables d'exactions. La preuve de cette affirmation est dans le fait que, dans tous les pays d'Europe, les rentes deviennent de plus en plus lourdes et les pauvres ont de

plus en plus grandes difficultés à se procurer de petites fermes, au fur et à mesure que la classe des commerçants et des industriels ■augmente en nombre et en richesse. Les profits, escomptes, dividendes et intérêts de l'argent absorbent une si grande part du produit du sol qu'il n'en resterait rien pour les propriétaires fonciers et les cultivateurs, si les classes laborieuses n'avaient pas été dépouillées de leur droit de propriété et d'occupation et si les ouvriers n'avaient pas été transformés en hommes de peine, en esclaves salariés que les Landlords et les fermiers font plus travailler et nourissent moins que leur bétail. La différence entre ce que les ouvriers et artisans produisent actuellement et la misérable pitance qu'on leur laisse est le trésor de pillage servant à entretenir le bien-être et de luxe des classes stériles dont les travailleurs sont les esclaves et la proie ".

Tout le crédit repose sur une seule garantie : la capacité du travailleur de produire plus qu'il ne consomme pendant le procès de production. Cependant, quoique l'existence de la Plus- Value soit un fait connu de tous, " le producteur de cette plus-value, qui permet aux autres d'emprunter et de payer capital et intérêts, est le seul qui ne puisse emprunter pour son propre compte; et cela parce qu'un système abominable lui ferme absolument l'accès de la terre et du crédit ".

Quels sont donc les principes qui transformeront le système de la circulation de telle façon que les travailleurs aient libre accès à la terre et au crédit ?

Le premier est déjà connu, c'est la nationalisation du sol : la terre doit être expropriée et devenir propriété publique.

lié LE CHARTISME

Le second, c'est la substitution à la monnaiemarchandise de la monnaie-signe sous forme de bons de travail.

Le troisième, c'est le principe que le crédit doit être accessible à tout membre de la communauté.

Tout commerce doit être graduellement réduit à un échange équitable de valeurs égales : l'étalon sera le blé ou le travail.

Pour faciliter l'échange et l'offre des marchandises, le devoir de l'Etat est de créer dans chaque grande ville et dans chaque localité des magasins publics destinés à recevoir tous les produits échangeables. Les déposants recevront des billets symboliques représentant la valeur des articles apportés par eux. L'évaluation sera faite par des fonctionnaires " désintéressés " et payés par l'Etat ; ces billets seront la monnaie légale : ils permettront à leurs possesseurs de prendre au magasin public une quantité de marchandises d'égale valeur.

En fournissant à l'Etat des ressources considérables, la nationalisation du sol facilitera l'établissement d'un système national de crédit. Les revenus publics serviront à accorder aux hommes honnêtes et laborieux des avances qui leur donneront le capital suffisant pour cultiver la terre ou pour entreprendre toute autre production. L'organisation des Banques de district

mettra les travailleurs à même de louer de petites fermes ou d'entreprendre pour leur propre compte la fabrication. Les revenus fonciers de chaque district seront en effet versés à la banque locale et celle-ci pourra faire des prêts à quiconque donnera des garanties de la confiance qu'on peut avoir en lui. Ainsi la nationalisation du sol et l'adoption de la monnaie-signe sont les deux principes étroitement liés l'un à l'autre de la réforme sociale telle que la conçoit James O'Brien.

Bronterre voulant nous montrer combien pratique est l'usage de la monnaie-signe nous donne un exemple de son application. On avait proposé de bâtir un marché pour la viande à Guernesey ; le coût de construction s'élevait à 4000 livres. Comme à Guernesey tous les impôts frappaient la propriété, les riches protestèrent contre cette dépense :

" Chez nous, dit Bronterre, le chancelier de l'Echiquier aurait taxé les produits de consommation journalière et tout le poids de la charge nouvelle serait retombé sur la classe ouvrière. Mais à Guernesey les gouvernants ont des sentiments d'honneur et de justice qui ne leur permettent pas de décharger les riches au détriment des pauvres et ils sont trop versés dans les principes de l'économie politique pour frapper le commerce par un droit de douane ou d'accise. De quelle façon procédèrent-ils pour construire ce marché ? ils émirent des billets garantis par l'Etat de Guernesey et pour mieux montrer la nature de cette monnaie, ils y mirent cette inscription : Billet pour le marché de la njiande. Ces billets furent numérotés de telle sorte qu'on ne pût mettre

ii8 LE CHARTISME

en circulation qu'une quantité égale à la somme demandée. Ils furent donnés aux entrepreneurs qui les donnèrent en paiement aux ouvriers, qui les repassèrent aux commerçants ; les propriétaires fonciers les reçurent en paiement de leurs rentes ; le trésor de l'Etat et les fonctionnaires chargés du recouvrement des impôts les acceptèrent comme de l'argent comptant. Lorsque la construction fut faite, les bouchers louèrent les étaux moyennant une rente annuelle ; à mesure que cette rente était touchée, les billets étaient détruits et cela jusqu'à leur complète disparition. Le marché resta une source permanente de revenus pour l'Etat et, quelqu'étonnant que cela paraisse, personne n'avait été taxé d'un farthing pour sa construction ; pas une once d'or n'avait été employée ; pas un shilling n'avait été payé comme intérêt. L'état de Guernesey avait été le seul garant de ses propres billets : il avait créé avec un simple signe la substance de sa monnaie, réalisant l'allégorie de la lampe d'Aladin ".

La monnaie métallique doit être remplacée par des billets de papier avec, pour étalon, le blé ou le travail. Voilà le principe sur lequel doivent reposer les échanges. Mais Bronterre a soin de distinguer le commerce intérieur et le commerce extérieur. Tandis qu'à l'intérieur la monnaie de papier se substituera à la monnaie métallique, l'or restera monnaie internationale :

" Le gouvernement doit avoir pour principale préoccupation d'assurer une circulation qui convienne au commerce intérieur et de laisser aux commerçants le soin d'assurer l'équilibre du commerce extérieur. Dans le commerce international, les échanges ne peuvent jamais rester longtemps adverses ou favorables ; car ce que le flux emporte, le reflux le rapporte. C'est un axiome d'économie politique qu'un état favorable de la balance du commerce agit comme une prime à l'importation et comme un droit à l'exportation ; et l'inverse se produit en cas de balance

défavorable. Le pair forme le centre de ces oscillations et, bien que les circonstances particulières permettent rarement que le pair soit exactement atteint, néanmoins il y a constamment tendance à s'en approcher.

" Le commerce intérieur est gouverné par d'autres influences ; car, tandis que nous payons des taxes sur les articles que nous consommons, l'étranger ne paie rien sur ceux qu'il nous achète : dans le commerce extérieur, les échanges se fixent d'après la mesure de la valeur et dans le commerce intérieur d'après le prix. L'or représente le prix naturel et non le prix légal {Taxed price) des marchandises. C'est pourquoi nous devons avoir un double système monétaire. L'instrument d'échange sera, dans le commerce international, l'or et, dans le commerce intérieur, le billet d'Etat convertible en or d'après le prix du marché et non d'après le prix de IHôtel des monnaies. Lorsque l'or sera rare, il n'y aura qu'à laisser s'élever sa valeur mesurée en papier monnaie pour que nous n'ayons aucune raison de craindre un drainage de métal ".

Par " Taxed price ", Bronterre entend le prix taxé par les fonctionnaires de l'Etat qui doivent faire l'évaluation des produits apportés dans les magasins publics. L'étalon sera le blé ou le travail et les déposants recevront des billets de papier ou bons d'échange représentant la valeur des marchandises évalués en blé ou en heures de travail.

Une petite brochure : Labour' s fVrongs and Labour s Remedy contient un passage qui peut servir de conclusion aux projets agraires et monétaires de Bronterre. Voici quelles sont les promesses de bonheur que l'humanité peut attendre de quelques bonnes lois sur la terre, le

I20 LE CHARTISME

crédit, la circulation et l'échange : " Le jour où la justice universelle triomphera, la terre deviendra le ciel et l'enfer ne sera plus qu'une fable. "

Les conceptions de Bronterre ont eu le plus grand succès auprès des masses ouvrières, elles sont devenues le credo social et la doctrine officielle du Chartisme. Pour comprendre ce succès, il suffit de se rappeler ces quelques lignes de Proudhon dédiant à l'Académie de Besançon son mémoire sur la Propriété :

" Le Peuple, incapable encore de juger sainement ce qui lui convient, applaudit également aux idées les plus opposées, dès qu'il entrevoit qu'on le flatte : il en est pour lui des lois de la pensée comme des bornes du possible ; il ne distingue pas mieux aujourd'hui un savant d'un sophiste qu'il ne séparait autrefois un physicien d'un sorcier : " Léger à croire, recueillir et ramasser " toutes nouvelles, tenant tous rapports pour véritables et asseurez, " avec un sifiîet ou sonnette de nouveauté, l'on l'assemble comme " les mouches au son du bassin ".

Bronterre a du problème monétaire une conception simpliste : ses erreurs sont trop visibles pour qu'il soit nécessaire de les critiquer autrement qu'en les exposant. C'est justement parce qu'elles étaient très simples que les idées du " Maître d'Ecole " ont pu impressionner ses auditeurs et ses lecteurs. Sans doute, parmi les ouvriers qui furent les chefs et les soldats du Chartisme, quelques-uns ne partageaient pas les idées de Bronterre en matière de circulation et

d'échange ; mais ceux-là étaient une toute petite minorité. La plupart des chartistes ont cru à la toute-puissance de la monnaie symbolique pour faire disparaître l'injustice des prélèvements capitalistes et les désordres économiques de la société actuelle. Les chartistes ont été convaincus que la monnaie métallique était une des causes fondamentales de la misère et des crises dont souffraient les classes ouvrières. Seules des formules simplistes peuvent agir sur l'imagination des masses et gagner leur adhésion. La réalité est trop complexe pour être expliquée dans un discours de réunion publique ou dans un article de journal avec quelques chances d'être comprise. Des analyses scientifiques ou des développements inspirés par la méthode historique auraient été impuissants à retenir l'attention du grand nombre qu'il faut séduire et non convaincre. Au contraire les vices apparents de la monnaie-marchandise et les vertus régénératrices de la monnaie-signe devaient soulever l'enthousiasme des larges auditoires qui, pendant des quatre et des cinq heures de suite,écoutaientleur orateur favori parler inlassablement des brigandages des propriétaires fonciers etdes escroqueries des capitalistes. Les conceptions de Bronterre ont été des thèmes faciles qu'ont repris orateurs et écrivains du Chartisme. Mais il est un des aspects du mouvement que ce théorien ne nous a pas montré

et que nous découvrira la brochure publiée en 1832 par Benbow.

En janvier 1832 l'un des membres les plus remuants du comité de la National Union of the Working Classes, William Benbow, publie une brochure qui est la première manifestation écrite de l'idée de grève générale.

Benbow tenait le café du Commerce qui se trouvait 205 Fleet Street et où l'on peut imaginer que la réputation du patron devait attirer une nombreuse clientèle d'ouvriers démocrates et socialistes. Peut-être même, ce n'est là qu'une supposition, Benbow mettait-il d'autant plus d'ardeur à sa propagande sociale qu'elle était en même temps un excellent mode de réclame pour le café du Commerce ; mais la cause que servait Benbow n'était-elle pas intéressée à ce que le café du Commerce fut très fréquenté ?

Quel homme était ce William Benbow ? Il semble avoir été un agitateur bruyant et violent au caractère peu estimable. Les quelques indications que donne sur lui Lovett ne lui sont pas très favorables et cependant Lovett ne montre habituellement aucune sévérité dans ses jugements, presque toujours empreints d'indulgence. Le 21 mars 1832 la National Union avait organisé une procession pour protester contre le

jeune solennel ordonné par le gouvernement pour détourner le choléra. Portant une miche de pain et un morceau de bœuf avec cette inscription " le vrai remède contre le CHOLÉRA ", les démocrates socialistes avaient parcouru les rues de Londres et la procession avait failli dégénérer en bagarre par la faute de Benbow. Celui-ci avait été arrêté peu de jours après ainsi que Lovett et Watson ; mais le jury les avait acquittés. C'est à cette occasion que Lovett porte un jugement sévère contre Benbow et l'accuse de s'être montré un " faux bonhomme ". Benbow se serait entendu avec son avocat pour imposer à la National Union une note " d'apothicaire " qui devait peser lourdement sur les ressources assez modiques de l'association. Sans donner leur démission de membres de la National Union, Lovett et Watson ne voulurent plus faire partie du comité avec Benbow. La physionomie du cabaretier socialiste reste assez obscure, elle s'éclaire un peu à la lecture de la brochure qui lui a valu quelque célébrité et a sauvé son nom de l'oubli. Lorsqu'on connaît l'anecdote racontée par Lovett, la dédicace que Benbow fait suivre de l'adresse de son établissement est déjà très significative :

" Dédié aux classes productrices. Compagnons d'infortune, vous les spoliés !

Je vous présente le moyen de vous libérer, adoptez-le et vous

débarrasserez l'univers de l'inégalité, de la misère et du crime. Un des martyrs de votre cause, je suis devenu le prophète de votre salut. Un projet qui doit vous conduire au bonheur vous est offert et vous est dédié. Avec lui, je vous offre ma vie et mon corps, mon âme et mon sang. William Benbonv, Commercial Coffee House, 205, Fleet Street. "

Et, en même temps, sur l'envers de la brochure, Benbow annonce pour le 21 janvier la publication d'une feuille à 4 sous, le Tribun du Peuple.^ périodique mensuel " purement politique ". Le " Tribun du Peuple " est le défenseur du peuple. Le peuple, affirme Benbow, ne sera pas plus longtemps dupé, mot délicieux pour un démagogue.

Le 14 janvier 1832,1e Défenseur du Pauvre parle de la brochure de Benbow : " Aujourd'hui paraît au prix de deux pences la Grande Fête Nationale pendant laquelle un congrès des classes laborieuses se tiendra pour mettre à exécution un projet destiné à assurer d'une façon effective et permanente le triomphe des droits et des libertés du Peuple. Ce pamphlet explique et développe ce grand projet si aisé à exécuter et qui donne la certitude d'un complet succès.

Quel est donc ce grand projet qui doit consacrer la Victoire du Peuple .'' C'est " la suspension universelle simultanée de la force productive dans tous les métiers ", qui apparaît en 1832 sous le nom du " Grand National Holiday " et que les Chartistes appelleront tantôt " Sacred

Month " tantôt " General Strike ". Les deux expressions de " mois sacré " et de " grève générale " sont employées indifféremment par les orateurs et les publicistes du mouvement. La brochure de Benbow est intitulée " Grande Fête Nationale et Congrès des classes productrices''^ \ ce titre est suivi de ces paroles :

" Et maintenant, riches, pleurez et hurlez.... Vous avez retenu par fraude le salaire des travailleurs qui ont moissonné vos champs, voyez, cela crie vengeance, et les cris de ceux qui ont moissonné sont arrivés aux oreilles du Dieu des Armées. Vous avez condamné et fait mourir les justes et ils ne vous ont pas résisté ".

L'adresse préliminaire commence elle aussi par une citation d'Ezechiel :

"Leurs princes sont au milieu d'eux comme des loups qui dévorent une proie ; ils versent le sang, perdent les âmes, extorquent un gain malhonnête. Les maîtres de la terre ont usé de violence, exercé le brigandage et affligé le pauvre et le nécessiteux ".

Nous allons retrouver dans l'adresse préliminaire la plupart des idées qui ont inspiré la création des associations ouvrières depuis la N. U. of the W. Classes jusqu'à la Working Men's Association. L'idée dominante de cette adresse est celle que le public des démocrates ouvriers ne se lasse jamais d'entendre répéter sous toutes ses formes et sur tous les tons : celle de l'opposition entre les classes produc-

trices et les classes stériles. L'adresse pourrait être résumée ainsi : les uns produisent et n'ont aucune jouissance, les autres ne produisent rien et ont toutes les jouissances. Les producteurs sont au nombre de 499 contre un : ce sont eux qui créent toute richesse, ce sont eux qui constituent le Peuple. " En disant ce que fait le Peuple, nous disons ce qu'il est ; en disant ce qu'il pourrait et devrait faire, nous disons ce qu'il pourrait et devrait être. " Les classes productrices ne sont rien, elles doivent être tout. L'adresse préliminaire se compose d'une série de développements où revient inlassablement la même idée d'une humanité divisée en deux parties : un petit nombre d'hommes qui ne fait rien et a tous les plaisirs ; le grand nombre qui travaille sans cesse pour ne jamais avoir aucune jouissance.

" Les jouissances des uns sont si limitées qu'elles ne méritent pas le nom de jouissances ; celles des autres sont sans limites, car ils ont le moyen de se procurer en abondance bien-être,gaîté et plaisir. Le bonheur est circonscrit et le devient chaque jour davantage, c'est-à-dire que le nombre de ceux qui en sont privés augmente d'heure en heure. Maintenant quels sont les jouisseurs ? Leurs jouissances procèdent-elles de leurs propres mérites ? Sontils laborieux ? Travaillent-ils pour se procurer le bonheur dont ils jouissent ?

" Dans l'organisation actuelle de la société, les seuls individus qui jouissent de beaucoup de bien-être, de plaisir et de bonheur, sont la classe de ceux qui produisent le moins pour la communauté. Ces individus sont en petit nombre ; ils ne forment qu'une

fraction de la société et cependant ils ont acquis le pouvoir monstrueux de disposer à leur propre avantage de tous les biens de la vie, sans créer eux-mêmes la moindre parcelle de ces biens. Et ce pouvoir monstrueux détenu par le petit nombre est exercé avec une main de fer et a pour résultat nécessaire la misère indescriptible dont souffre la classe la plus nombreuse de la société ".

Ce pouvoir monstrueux qu'ont quelques privilégiés de consommer tout sans rien créer par leur travail résulte, dit Benbow, " de la stupide ignorance du Peuple ".

" Et cette fraction de la société, qui a usurpé de la manière la plus imprudente et la moins naturelle le droit absurde d'exercer un pouvoir monstrueux sur presque tous les hommes, n'est qu'une part infime du corps social : elle comprend un homme sur cinq cents, quand on la compare au Peuple qui produit tous les biens qu'on peut voir en ce monde. Néanmoins l'unique unité, le pur zéro a toute la richesse, tout le pouvoir dans l'Etat et par conséquent prescrit d'une façon détaillée la manière dont il lui plaît que les 499 sur 500 vivent.

" Les 499 sont les forces créatrices de l'Etat, sur eux repose toute l'organisation sociale qui, sans eux, ne pourrait exister une seule seconde ; ce sont eux qui bêchent rudement le sol, se lèvent tôt et se couchent tard, c'est leur travail et leur sueur qui embellissent la surface de la terre en la rendant agréable à l'œil et utile à l'existence ; cependant ces 499 qui font tout sont réduits à moins que rien.... L'unique, l'unité, le zéro, consomme, vit dans le luxe et dans les divertissements, se couvre en hiver de fourrures et de duvet bien chaud ; en été, il se rafraîchit dans les bains de marbre ou dans les bosquets ombreux ; les saisons sont à lui, leurs fleurs, leurs fruits et leurs créatures vivantes sont à lui — les 499 autres sont ses pourvoyeurs ; ils lui procurent tout ce dont il a besoin ; plus dignes de pitié et plus maltraités que le chacal, ils n'ont même pas le rebut. Non contents de

dévorer jusqu'à la moelle et aux os, si les os sont d'un usage quelconque ; non contents de leurs titres particuliers, ces hommes qui composent cette classe dévorante de la société s'intitule : le Peuple ".

Non, ils ne sont pas " le Peuple " déclare Benbow : " mais les jongleurs de la société, les pick-pockets, les pillards, les étrangleurs sans pitié, tous Evêques " ! Et le cabaretier pamphlétaire ajoute : " le crime et l'infamie sont le souffle de leurs narines ".

Cette situation injuste et monstrueuse a trop duré ; mais, si elle a duré, c'est parce que le Peuple qui travaille pour les autres n'a rien fait pour lui-même. Qu'il se réveille et qu'il agisse enfin pour lui-même :

" Depuis bien des années, le peuple n'a rien fait pour lui-même. Il n'a même pas existé, car il n'a pas joui de la vie. Son existence a servi à d'autres leur procurant les jouissances de la vie ; il a été par rapport à lui-même comme un non être. Il n'a eu ni bien-être, ni gaîté, ni plaisir j il n'a pas vécu, car un état continuel de travail, de privation et de maladie ne pourra jamais être appelé la vie. Quel travailleur peut dire qu'il vit .? à moins de dire qu'il vit quand il dépérit à petit feu, en produisant, avec l'estomac vide et des membres épuisés, ce qui sert à faire vivre d'autres hommes. L'existence de l'ouvrier est négative. Il est vivant pour la production, la misère et l'esclavage, mort pour la joie et le bonheur. Il produit et il est misérable : d'autres jouissent et sont heureux. Le Peuple est le souffre douleur de la Société ".

Ainsi l'existence de l'ouvrier est négative : il ne vit que pour produire ; mais, puisqu'il pro-

duit toute richesse,il est le maître de transformer sa situation s'il le veut ; il lui suffit pour cela de produire pour lui-même cette richesse qu'il abandonne à d'autres et dont il est la source unique.

" Si les travailleurs sont la source de toute richesse, cette richesse n'est pas pour eux ; s'ils sont tout-puissants, leur pouvoir bénéficie à d'autres : ils protègent et soutiennent ceux qui s'engraissent de la sueur de leur front. Ils combattent aussi, mais pourquoi ? pour la religion, pour l'honneur, pour le caprice des rois et des ministres. Quand ils combattront pour eux-mêmes, alors ils seront un Peuple, alors ils vivront, alors ils auront le bien-être, la gaîté, le plaisir et le bonheur ; mais jamais ils ne les auront avant de combattre pour eux-mêmes.

" Quand le Peuple livrera son propre combat, quand il résistera activement à la plupart des institutions actuelles, quand il aura une opinion exacte de lui-même, c'est-à-dire quand il sera convaincu de son propre pouvoir et de sa propre valeur, il jouira alors des avantages dont un peuple doit jouir ".

Remplacez le mot Peuple par celui de classe ouvrière, vous retrouvez ici la double idée qui sert de fondement à W. M. A. créatrice du mouvement chartiste et aussi au syndicalisme moderne : l'idée de la nécessité pour la classe ouvrière de prendre conscience d'elle-même et celle de sa toute-puissance le jour où, ayant pris conscience d'elle-même, elle sera décidée à livrer son propre combat.

" Les travailleurs seront tout ce qu'ils n'étaient pas auparavant, ils ne seront pas plus longtemps dépouillés du fruit de leur

I30 LE CHARTISME

travail, ils ne seront pas plus longtemps opprimés et réduits au désespoir ; leur vie ne sera pas plus longtemps un fardeau trop lourd pour être supporté. Le petit nombre, les accapareurs, les suceurs de sang, les paresseux, les fainéants seront forcés de travailler tout comme les autres et la part de chaque homme dans les bienfaits de la vie sera proportionnée à sa production ".

" Comment se fait-il que le Peuple n'ait jamais existé ? c'està-dire n'ait jamais joui du bien-être, de la gaîté, du plaisir et du bonheur ? Comment se fait-il qu'il ait toujours été la classe qui produit et jamais celle qui consomme ? Le lion fait chasser le chacal et se fait nourrir par lui, parce que le lion est le plus fort ; mais dans le cas du Peuple, la situation est renversée, car la partie la plus faible a jusqu'ici forcé la partie la plus forte à chasser pour elle et à la nourrir. Comment cet état de choses monstrueux a-t-il été institué et a-t-il duré ? Simplement parce que le peuple a été maintenu dans l'ignorance, enchaîné dans les liens de la superstition et du préjugé. L'ignorance est la source de toutes les misères du plus grand nombre. C'est l'ignorance qui nous fait incessamment travailler non pour nous, mais pour les autres ; c'est l'ignorance qui nous fait combattre et prodiguer notre sang et notre vie pour assurer au petit nombre le pouvoir de faire toujours de nous leurs instruments ; c'est l'ignorance qui nous empêche de nous connaître et, sans une connaissance claire de nous-mêmes, nous resterons toujours l'instrument des autres, les esclaves de la classe qui consomme ".

" En aucun temps, dans aucun pays, chez aucun peuple, il n'a existé une misère et une oppression pareilles à celles qui existent aujourd'hui dans cette malheureuse contrée.... Si nos seigneurs et maîtres ont de très bonnes raisons pour nous maintenir dans l'ignorance, nous en avons de plus fortes encore pour acquérir la connaissance.... Le savoir dont nous avons besoin est très aisé à acquérir ; ce n'est pas celui qu'on acquiert dans les écoles ou dans les livres.... La connaissance dont nous avons besoin est celle de nous-mêmes : la connaissance de notre propre pouvoir, de notre immense puissance et du droit que nous avons de mettre en action cette immense puissance ".

" Nous ne pouvons acquérir ce savoir sans un savoir d'une

nature opposée : c'est-à-dire la connaissance de la faiblesse numérique et réelle de nos ennemis, bien qu'il leur ait été permis si longtemps de nous opprimer et de nous pressurer jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Le peuple de Paris avait cette connaissance quand il s'est révolté contre la tyrannie et qu'il l'a foulée un instant à ses pieds. Le peuple de Paris nous donnera un exemple encore plus frappant de l'espèce de connaissance qui nous manque, quand il déclarera que la royauté et les privilèges sont incompatibles avec la liberté populaire, enfin quand il se soulèvera pour la République, et cet exemple nous sera donné d'ici peu. Les hommes de Grenoble, l'autre jour, ont donné une preuve de cette connaissance quand ils ont refusé de payer les impôts injustes, brûlé les maisons et les livres des percepteurs d'impôts et forcé le gouvernement à un compromis. Bref, la connaissance qui nous manque, c'est d'être absolument convaincus de la faiblesse et de la scélératesse de nos ennemis et d'être résolus à user des moyens que nous avons de les détruire ".

Quel est donc le remède ?

" Le remède ? le remède i criez-vous tous. Il est à votre portée. Le remède qui doit améliorer votre situation et vous arracher à la ruine finale et éternelle est en vous-même. C'est simplement I'unité de pensée et d'action. Pensez ensemble, agissez ensemble et vous soulèverez des montagnes d'injustices, d'oppressions, de misères et de besoins ". Le Peuple n'a qu'à se soumettre à la méthode d'action qui a fait la force de ses ennemis : " nos ennemis, par leur unité de pensée et d'action, — tout faibles qu'ils sont numériquement et physiquement — ont réussi à faire de nous leur proie.... Seigneurs et Maîtres, ils sont unis et par conséquent ils pourront être tout ce qui leur plaira d'être, ils sont devenus par leur union seigneurs et maîtres. Ils sont le catalogue vivant de tous les vices, et de tous les crimes dont la nature humaine a été forcée de devenir la source. Un manque d'unité de pensée et d'action de notre part a été la cause de cet état de choses contre nature ".

Les classes productrices ne peuvent attendre leur salut que d'elles-mêmes ; elles ne doivent rien attendre des classes parasitaires et stériles :

" De toutes les folies dont la nature humaine peut se rendre coupable, il n'y en a pas de plus grande que de croire que les autres feront pour nous ce que nous devrions faire pour nousmêmes. Si les autres ne sentent pas comme nous, si les autres ne sont pas opprimés, volés, pillés et dégradés, comment peuvent-ils entrer dans nos sentiments ? Attendre l'aide des tories, des whigs, des libéraux, attendre l'aide des classes moyennes ou de toute autre classe que celle qui souffre, c'est pure folie ".

Ainsi, aucune entente n'est possible entre les classes productrices et les classes stériles. Les classes laborieuses ne doivent rien attendre des sentiments philanthropiques des classes aristocratiques ni des avances intéressées des classes moyennes. Aucune entente n'est possible avec les partis bourgeois, déclarent aujourd'hui les socialistes révolutionnaires, parce qu'il y a un antagonisme d'intérêts irréductible entre les classes sociales.Nous verrons que sous l'influence de cette idée les chartistes ont repoussé par deux fois l'alliance qu'avec Sturge et Cobden leur proposaient les classes moyennes.

Il n'existe entre les classes ni communauté d'intérêts ni communauté de sentiments permettant une action commune :

" Les tyrans odieux, auxquels nous avons permis de régner sur nous, n'ont pas un seul sentiment commun avec nous. La

préoccupation unique de leur vie est de nous maintenir dans un état d'ignorance afin que nous n'ayons pas conscience de notre propre dégradation et de leur faiblesse. Attendre d'eux du bien, espérer qu'ils consentiront à briser un anneau de la chaîne avec laquelle ils nous lient, rêver qu'ils nous regarderont avec pitié, c'est le plus vain de tous les rêves. Mais c'en est assez ; ils se sont engraissés de la sueur de notre corps, ils sont décidés à continuer ; c'est à nous à nous y opposer, à y mettre fin ".

C'est au Peuple à conquérir, par lui-même et avec ses seules forces, la liberté et l'égalité :

" La liberté et l'égalité valent-elles la peine qu'on en jouisse ? le bien-être, la gaîté, le plaisir et le bonheur sont-ils dignes d'être possédés ? la satisfaction de nous voir sur le même pied que les autres hommes ; de ne pas voir plus longtemps une distinction comme celle qui existe entre le pair et le paysan ; de ne pas se voir plus longtemps écrasés par les chevaux et les voitures des personnes d'un ordre différent ; de voir tous les hommes ou à cheval ou à pied, cette satisfaction n'en vaut-elle pas la peine ? Qu'y a-t-il de plus glorieux, de plus consolant, de plus honorable pour l'homme que l'égalité ? l'égalité, ô hommes du Peuple, mes amis, est une grande et belle chose : nous l'aurons, mais soyop^s unis ".

L'égalité est facilement réalisable. Il suffit au Peuple de la vouloir pour la conquérir ; il suffit au peuple de comprendre qu'il possède la toute-puissance pour devenir le maître absolu : " Nous appelons le peuple à travailler pour lui-même. Nous traçons le plan des opérations, nous lui traçons un plan ; malheur à lui s'il ne le suit pas.

Quel est le plan de Benbow } Quel est donc

le moyen par lequel les classes productrices, faisant cesser leur servitude, reprendront aux stériles pouvoir, richesses, jouissances usurpés par elles ? c'est la grève générale que Benbow préconise sous la forme d'une grande fête nationale. Pendant un mois les classes productrices réunies en congrès cesseront tout travail ; pendant ce mois de Fête Nationale, les producteurs seront nourris aux frais des riches et pourront s'entendre pour établir le régne de l'égalité et du bonheur :

" Un jour de fête signifie un jour saint {a holiday signifies a holy day) et le nôtre doit être de tous les jours saints le plus saint. Il doit être très saint, très sacré, car il doit être consacré à faire fructifier ou plutôt à créer le bonheur et la liberté de l'humanité. Notre jour saint sera consacré à faire régner l'abondance, à abolir le besoin, à rendre tous les hommes égaux. Pendant notre fête nationale nous ferons des lois pour toute l'humanité. La constitution rédigée pendant cette fête mettra tous les êtres humains sur le pied d'égalité : droits égaux, libertés égales, jouissances égales, respect égal, part égale dans la production, c'est là le but saint de notre jour de Fête ".

Le congrès des classes productrices aura pour principale mission d'établir, pour l'humanité toute entière, un code de lois instituant l'égalité des droits, des jouissances et du travail. Ce code universel, instituant l'égalité dans la répartition du travail et des produits n'est qu'une réédition des codes de la Nature tracés par les réformateurs sociaux du iS*" siècle. Ce qui est nouveau, c'est

le moyen par lequel cette égalité sera réalisée. La méthode de régénération sociale est neuve d'une double façon. Ici, il ne s'agit plus de faire appel au bon tyran ou à l'opinion éclairée par les directeurs de conscience sociale, mais aux classes productrices elles-mêmes : d'autre part, les classes spoliées montreront leur puissance non par une révolte sanglante, par une insurrection à main armée contre les classes spoliatrices, mais par un simple arrêt du travail et de la production.

Benbow n'essaie pas de présenter comme nouvelle la méthode qu'il propose ; tout au contraire, il cherche à donner à celle-ci le prestige et l'autorité de la plus ancienne tradition : il rattache la fête nationale aux coutumes établies par les Hébreux.

" Quand on propose une grande fête nationale, qu'aucun de nos lecteurs n'imagine que la proposition est nouvelle. C'était une coutume établie parmi les Hébreux, le plus ancien des Peuples, d'avoir des jours saints et des jours de fête, non seulement de fêtes religieuses, mais de fêtes politiques. Leurs fêtes étaient généralement instituées pour perpétuer le souvenir des œuvres de la puissance de Dieu, pour donner au Peuple de fréquentes occasions de s'instruire dans la connaissance des lois, pour lui procurer des moments de repos, de plaisir et lui permettre de renouveler connaissance avec ses frères. Le Sabbat était un jour de fête hebdomadaire, non parce que les Hébreux supposaient que Dieu s'était reposé de son travail ce jour-là, mais en souvenir de leur délivrance de l'Egypte, de la maison de servitude et de la pluie de manne dont ils s'étaient nourris dans

le désert. La vraie signification de la nourriture de la manne est que les produits du sol étaient également partagés entre les gens du Peuple. Ils se nourrissaient de manne, c'est-à-dire qu'ils disposaient d'une nourriture abondante. Pendant les diverses fêtes, on ne faisait aucun travail, il n'y avait plus aucune distinction entre les maîtres et les serviteurs. Tous les sept ans, revenait une année appelée l'année de délivrance que les Hébreux passaient en une fête ininterrompue ".

Il est nécessaire de ressusciter en Angleterre cette pratique empruntée à l'histoire sainte et voici à quelles fins les classes productrices emploieront cette fête consacrée par les traditions les plus saintes :

" Les raisons et la nécessité pour nous d'avoir un mois de fête découlent des circonstances où nous sommes placés. Nous sommes opprimés dans l'acception la plus large du mot ; nous avons été privés de tout, nous n'avons pas de propriétés, pas de richesses et notre travail ne nous est d'aucune utilité puisque son produit va entre les mains d'autrui. Nous avons essayé de tout ; une seule chose nous reste à tenter : notre propre effort. Nous avons dit et redit à nos gouvernants nos besoins et notre misère ; nous les avons crus bons, sages et généreux ; nous avons pendant des siècles eu foi en leurs promesses et après tant de siècles d'endurance, au lieu de voir notre situation s'améliorer, nous sommes aujourd'hui convaincus que notre ruine totale est proche. Nos seigneurs et maîtres n'ont proposé aucun plan que nous puissions adopter. Ils sont en contradiction les uns avec les autres sur ce qu'ils appellent la source de notre misère : l'un dit une chose, l'autre en dit une autre ".

Benbow se demande d'où viennent les souffrances des classes productrices : les différentes explications que l'on a données de la condition

malheureuse des classes laborieuses sont aussi fausses les unes que les autres et elles n'ont pour objet que de cacher la vraie cause du mal. Les uns parlent de surproduction et les autres de surpopulation. Le mois de fête permettra aux classes productrices de démontrer l'erreur de ces deux explications et de faire apparaître, avec la vraie cause du mal, le seul remède :

" Un misérable, un misérable sacrilège et blasphémateur dit que la surproduction est la cause de notre misère. Surproduction ! en vérité quand nous, les producteurs, à moitié morts de faim nous ne pouvons avec tout notre travail obtenir rien qui ressemble à une quantité suffisante de production. Jamais à aucune autre époque, dans aucun autre pays que le nôtre, l'abondance n'a été invoquée comme une cause de misère. Dieu bon, où est-elle cette abondance ? Abondance de vivres ! demandez au cultivateur ou à l'ouvrier si c'est leur avis : leur corps émacié est la meilleure réponse. Abondance de vêtements ! la nudité, le frisson, l'asthme, les refroidissements et les rhumatismes du peuple sont la preuve de son abondance de vêtements. Nos seigneurs et maîtres nous disent que nous produisons trop. Très bien ! alors nous cesserons de produire pendant un mois et nous mettrons ainsi en pratique la théorie de nos seigneurs et maîtres. "

En mettant en pratique la théorie de la surproduction et en cessant de produire pendant un mois, les classes laborieuses montreront que d'elles dépendent toute production et toute richesse et que la vie sociale doit s'arrêter par l'arrêt même de leur travail.

" L'excédent de population, disent nos seigneurs et maîtres, est une autre cause de notre misère ; ils veulent dire par là que les ressources de la contrée ne sont pas en proportion de la population. Nous prouverons le contraire ; pendant notre mois de fête, nous ferons un recensement du peuple, nous mesurerons la terre et nous verrons par ce calcul si ce n'est pas une distribution inégale et une mauvaise gestion de la terre qui fait dire à nos seigneurs et maîtres que nous sommes trop nombreux. Voilà deux raisons importantes pour établir notre fête et pour tenir un congrès des classes laborieuses ".

Rien n'est plus facile, selon Benbow, que de prouver aux partisans de la théorie de la surpopulation que la cause de la misère n'est pas une disproportion nécessaire entre la productivité et la population, mais une mauvaise répartition et une mauvaise gestion de la terre. Ici Benbow pourrait renvoyer ses lecteurs aux dissertations agraires de Bronterre.

Le congrès des classes productrices ne se contentera pas de faire cette œuvre négative de réfutation par le fait des théories fallacieuses inventées par les classes stériles pour dégager leur responsabilité et justifier leur inaction. Ce congrès profitera de la fête nationale pour faire œuvre positive de réforme et de législation ; on peut même dire qu'il fera œuvre constitutionnelle, puisqu'il élaborera la constitution destinée à assurer à l'humanité la justice et le bonheur :

" Nous essaierons alors par nos discussions, nos délibérations, notre fête et notre congrès, d'établir le bonheur pour l'immense

majorité de la race humaine, pour cette portion, de beaucoup la plus vaste, qu'on appelle les classes ouvrières. Ce que le petit nombre a fait pour lui-même, le grand nombre ne saurait-il le faire ? Sans contredit. En voilà le chemin, hommes du peuple et camarades ouvriers ! Puisque trop longtemps nous avons essayé la souveraineté des familles particulières, essayons enfin la souveraineté de la grande famille, la race humaine. Cette espèce de souveraineté ne peut jamais se changer en tyrannie.... Les troupeaux qui paissent sur les mille collines sont au Seigneur.... Quand la voix du Peuple que lord Brougham proclame la voix de Dieu, et certes nous n'avons pas besoin d'une autorité plus haute, réclame un bien et demande les troupeaux des mille collines, qui ose refuser les troupeaux des mille collines ? Pendant son mois de fête, le peuple aura besoin de ces troupeaux. Qu'il ordonne de les conduire à l'abattoir et les pâtres et les bergers lui obéiront. Il se trouvera peut-être quelques personnes qui, ayant été si longtemps les gardiens des troupeaux du Seigneur, désireront les garder encore plus longtemps. Cependant nous croyons que, quand on les y invitera, elles rendront au Seigneur ce qui est au Seigneur. Mais il y a d'autres gardiens des troupeaux du Peuple dont la libéralité sans limites et la stricte probité sont connues du monde entier. Ces gardiens peuvent être classés sous les dénominations de Ducs, de Marquis, de Comtes, de Lords, de Barons, de Baronets, d'Esquires, de Juges et de Pasteurs. Ils contribueront tous librement à notre glorieuse fête ; quelques-uns selon l'étendue du troupeau du Seigneur enverront cent moutons, d'autres vingt bœufs 5 des charges de blé, de légumes et de fruits seront envoyées à chaque comité nommé par la voix du Seigneur. Ces dons distribués parmi le Peuple lui permettront pendant le Congrès de faire des lois à son aise sans que personne soit tourmenté par la crainte du besoin ".

Puisque si longtemps les pauvres ont nourri les riches, les riches devront nourrir les pauvres pendant leur mois de fête. Le Congrès des classes productrices sera formé par les hommes

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" sages " choisis par les comités des paroisses et des districts ; chaque paroisse et chaque district de 8000 habitants enverront deux hommes sages et avisés ; pour 1 5000 habitants il y aura quatre délégués, pour 25000 huit et, pour Londres, cinquante. Le Peuple ainsi assemblé aura tout le loisir et toute la liberté de légiférer à son aise pour le bonheur de l'humanité :

" Le but du Congrès, ce qu'il aura à faire, ce sera de réformer la société ; car du sommet de notre tête à la plante de nos pieds, il n'y a rien de sain en \nous. Nous devons rejeter la pourriture pour devenir sain. Voyons ce qui est pourri. Tout homme qui ne travaille pas est pourri ; il faut le mettre au travail pour le guérir de sa maladie. Non seulement la société est pourrie, mais la terre, la propriété, le capital se pourrissent. Il n'y a pas seulement quelques choses, mais beaucoup de choses de pourries dans le royaume d'Angleterre. Il faut faire circuler toutes choses, les hommes, la propriété et l'argent. Comme le sang se putréfie par la stagnation et s'appauvrit par trop de mouvement, de même la société s'est pourrie par trop de paresse d'un côté, trop de travail de l'autre.

" Tout homme doit être mis au travail et alors le travail deviendra si léger qu'il ne sera pas considéré comme un travail, mais comme un exercice salutaire. Peut-il rien y avoir de plus humain que l'objet de notre glorieux jour de fête qui est d'obtenir pour tous, avec la moindre dépense, la plus large somme de bonheur ?"

Le Congrès des classes productrices réformera la société qui est pourrie ; le mal qui la mine est l'excès de la paresse des uns et du travail des autres. L'opposition entre les classes productrices et les classes stériles se retrouve ici :

mais combien aisément elle est réductible : il suffit pour guérir la société de mettre au travail ceux qui ne font rien. Le jour où la classe productrice aura absorbé la classe stérile, le jour où tous travailleront, le travail ne sera plus une peine, mais, comme le dit Benbow, un exercice salutaire : pour un Anglais cette expression n'équivaut-elle pas à celle de " travail attrayant " qu'a inventée un Français plus Imaginatif?

Reprenons les expressions mêmes de Benbow : droits égaux, libertés égales, jouissances égales, travail égal, part égale dans la production ; l'égalité en tout et pour tout, tel sera le principe de la Constitution Universelle rédigée par le Congrès des classes laborieuses. Les idées de Benbow ont leur source dans la philosophie sociale du 18® siècle. Mais, si ces conceptions sont banales, la méthode d'action est originale. Les classes laborieuses ne doivent espérer qu'en elles-mêmes, leur action seule peut leur assurer bien-être, gaîté, plaisir et bonheur : " la vertu, où peut-on la trouver .? Parmi le peuple. Convaincu de son propre pouvoir et de sa propre valeur, le peuple doit livrer son propre combat. Le remède qui doit améliorer sa situation est en lui-même : c'est simplement F unité de pensée et d'' action ".

En 1832, ces idées étaient nouvelles et plus nouveau encore le moyen que Benbow proposait

dans sa brochure : l'arrêt universel et simultané du travail pendant un mois de fête nationale. Quel succès ne devait pas avoir soixante ans plus tard cette idée reprise par M. Aristide Briand aux Congrès de Marseille (1892) et de Nantes (1894) :

" On dit que c'est une utopie, une duperie. C'est le drapeau qui doit conduire à la victoire. L'idée de la grève générale a modifié l'idée des grèves partielles qui ont diminué de fréquence et qui sont devenues souvent des grèves de solidarité. Le principe de la grève générale a détruit l'égoïsme chez l'ouvrier. On ne considère plus la grève comme une lutte contre le patron, mais comme une arme sociale contre la société capitaliste. La grève générale n'empêche pas l'emploi du suffrage universel, la grève générale est un fusil, c'est une arme de plus, voilà tout : une souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise. L'ouvrier a un fusil, mais il peut rater ; qu'il en ait un de rechange ".

Sans doute le principe de la grève générale avait été déjà admis dans des Congrès corporatifs antérieurs, notamment au Bouscat en 1888 au troisième Congrès de la Fédération nationale des syndicats ouvriers. M. Aristide Briand n'était que le porte-parole des syndicalistes ; mais, s'il avait emprunté l'idée aux milieux auxquels il devait sa première formation politique, il lui avait prêté la séduction de sa parole : dans un pays où l'éloquence exerce une influence même sur ceux qui s'en défient, le talent peut faire d'une idée une force agissante. L'énergie avec laquelle M. Briand défendait la grève

générale lui valut de la part des hommes du parti ouvrier le sobriquet de " général gréviste '*. En 1899, à Paris, au premier Congrès général des organisations socialistes françaises, il amena les partis socialistes à accepter le principe de la grève générale. Il est intéressant de rapprocher de la brochure de Benbow le discours par lequel M. A. Briand a obtenu à l'idée de grève générale une place dans le programme officiel du parti socialiste :

" La grève générale est une conception à laquelle j'ai tout particulièrement consacré mes efforts de propagande et que je me félicite d'avoir fait adopter par le premier Congrès corporatif auquel elle fut soumise. Ce sont des antécédents qui m'imposent en quelque sorte un devoir de paternité que vous voudrez bien me permettre de remplir sans trop m'interrompre... Il est absolument indispensable que le prolétariat soit renseigné afin qu'il puisse s'écarter au plus vite de la voie oii, sur mes conseils et ceux de quelques-uns de mes amis, il s'est engagé, si elle est jugée mauvaise et dangereuse. Vous me permettez, citoyens, de persister à croire qu'elle est bonne et féconde et d'espérer que le parti socialiste, tout entier, s'y engagera avec

le prolétariat, j'ose même dire à la tête du prolétariat Eh

bien ! oui, je le dis aussi, je le crois fermement, la grève générale, ce serait la révolution ; mais la révolution sous une formt qui donne aux travailleurs plus de garanties que celles du passé, en ce sens qu'elle les expose moins aux surprises, toujours possibles, des combinaisons exclusivement politiques. Ce n'est plus une Révolution autour de formules décevantes, il ne s'agit plus seulement pour le Peuple de conquérir la faculté puérile et chimérique d'inscrire, au fronton des monuments publics, ses droits à la liberté, à l'égalité, à la fraternité. C'est une Révolution dans les choses qui permet enfin à l'homme de passer du domaine

des mots dans celui des réalités.... Nos militants comprennent que la Révolution de demain ne peut plus être efficacement tentée par les vieux procédés révolutionnaires. Non pas, camarades, que je les réprouve. Je suis de ceux qui se feront toujours scrupule de décourager les bonnes volontés, sous quelque forme qu'elles se manifestent. Allez à la bataille avec le bulletin de vote, si vous le jugez bon, je n'y vois rien à redire. J'y suis allé, moi, comme électeur, j'y suis allé comme candidat et j'y retournerai demain. Allez-y avec des piques, des sabres, des pistolets, des fusils : loin de vous désapprouver, je me ferai un devoir, le cas échéant, de prendre ma place dans vos rangs. Mais ne découragez pas les travailleurs quand ils tentent de s'unir pour une action qui leur est propre, à l'efficacité de laquelle ils ont les plus sérieuses raisons de croire.... D'une façon générale, en tous cas, l'histoire est là pour démontrer que le Peuple n'a guère obtenu que ce qu'il a pris ou pu prendre lui-même. Toujours il a fallu le coup de pouce décisif, l'effort suprême, soit qu'il ait revêtu la forme nettement révolutionnaire, soit qu'il ait été limité à la seule menace. Ce n'est donc pas par dilettantisme, encore moins par amour de la violence, que notre parti est et doit rester révolutionnaire, mais par nécessité, en quelque sorte par destination. Il se trouverait considérablement amoindri, son action perdrait beaucoup de son efficacité, s'il n'avait pas toujours entre les mains un levier puissant pour faire sur la société capitaliste les pesées nécessaires.

M. Aristide Briand a revendiqué la paternité de grève générale sans savoir que ce moyen avait été prêché, en 1832, aux ouvriers anglais par un homme préoccupé aussi d'une politique de réalisations, le cabaretier Benbow ; il est curieux de retrouver dans le discours de 1899 certains des arguments, quelques-unes même des expressions et la conception complexe de l'action révolutionnaire que nous rencontrons

dans les discours et brochures chartistes.

Un demi-siècle avant que la grève générale soit devenue une arme de guerre entre les mains des syndicalistes français, cette idée est apparue en Angleterre sous la dénomination de " Grande Fête Nationale " ou " Mois Sacré " (^Sacred Month) et aussi sous son nom actuel de grève générale {General Strike) ; elle a exercé une grande influence sur le chartisme : elle a même été, comme aurait dit Fourier, l'idée pivotale du mouvement.

La grève générale ou mois sacré formera le centre des discussions de la Convention nationale de 1839 > ^^^^ contribuera dans une large mesure à déterminer l'évolution qui a entraîné le chartisme, créé par des artisans réformistes et " légalitaires ", à devenir un mouvement révolutionnaire, tout prêt à l'action directe et faisant appel à l'insurrection à main armée.

Le chartisme a eu pour initiateurs un petit groupe d'artisans de Londres, presque tous ouvriers de petites industries, de petits métiers indépendants et que Marx aurait appelés des socialistes petits bourgeois. Leur conception fondamentale peut se résumer en cette formule: La démocratie politique porte en elle, comme sa plus complète réalisation et son développement logique, le socialisme. Considérant les intérêts des classes comme distincts, les initiateurs du chartisme

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ont voulu déterminer les classes laborieuses à une organisation autonome et à une action personnelle. Mais ils ne considéraient pas que cette action et cette organisation dussent nécessairement reposer sur l'antagonisme irréductible des intérêts : ils étaient prêts à accepter l'alliance des radicaux avancés et celle des classes moyennes si les uns et les autres s'unissaient à eux pour la conquête du suffrage universel. Ils ne pouvaient pas s'effrayer de ces alliances puisque le jeu même du régime démocratique leur était favorable et que dans leur pensée l'égalité politique devait conduire fatalement à l'égalité sociale.

Dès que l'agitation se répandit dans les comtés industriels du nord-ouest, le chartisme se transforma, sous l'influence du milieu, en un mouvement de lutte de classes. Le prolétariat organisé du Yorkshire et du Lancashire communiqua au mouvement une ampleur et une puissance qu'il n'aurait pas eues sans ces forces ouvrières : les chartistes de Londres ne représentaient qu'un état-major sans troupes. Mais, en même temps, le mouvement se modifiait et, de réformiste, devenait révolutionnaire ; Feargus O Connor donnait la formule de cette évolution lorsqu'il s'écriait que les leaders de la Working Men's Association n'étaient que des artisans qualifiés et non de vrais ouvriers, et

lorsqu'il faisait appel " aux visages non rasés, aux mains calleuses et aux vestes de futaine ".

L'idée de la grève générale devait trouver un terrain de culture tout préparé dans ces masses ouvrières compactes qui avaient déjà conscience de former une classe nouvelle, dans ce prolétariat des villes noires de fumée et frémissantes de révolte. Sous l'impulsion de la misère, les populations ouvrières excitées par les démagogues sont prêtes à tout : la grève générale ne sert plus seulement de thème aux discours, elle devient un moyen d'agitation destiné à soulever les classes laborieuses contre le machinisme, le capital et les capitaines d'industrie.

L'Evolution du Chartisme montrera se mêlant, s'opposant, s' unissant, se heurtant les courants idéologiques et psychologiques dont est sorti le chartisme : la prudence des méthodes réformistes et légalitaires, le culte impétueux et intransigeant des révolutionnaires français, les formules avant la lettre des théories marxistes ou plutôt les thèses suggérées à Marx par le Chartisme, enfin les procédés de la Démagogie éternelle.

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