‹ Le chartisme, 1830-1848 (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La Réaction de la classe ouvrière contre la révolution industrielle.

Le Machinisme, la Poor-Law et le Factory System sont les sujets habituels sur lesquels dissertent les orateurs et les écrivains chartistes, sans établir entre ces trois maux un ordre ou un lien. Ici la loi des Pauvres " la loi infernale, la loi d'afFameurs " est considérée comme " le plan délibérément conçu pour assassiner de sang-froid et de la manière la plus lente et la plus douloureuse un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants". Là le Factory System "ce système de famine " est accusé d'être la source des souffrances sociales. Ailleurs la Machine est présentée comme la cause première d'un état intolérable pour les travailleurs. Au-dessus de la Loi des Pauvres, du Machinisme et du Factory System, et sans chercher de quelles institutions elle est la conséquence, la misère apparaît le fait brutal, assez cruel par lui-même pour qu'il suffise à justifier les colères des classes laborieuses. Et il est vrai que le Chartisme a été un mouvement

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aussi peu systématique que possible, un mouvement instinctif et spontané de révolte contre les conditions économiques et la misère. Mais ce n'est pas fausser le sens du mouvement ni l'interpréter d'une façon inexacte que de résumer en une formule l'unité profonde de cette trinité de maux : le Machinisme, la Loi des Pauvres, le Factory System sont trois conséquences de la Révolution Industrielle contre laquelle inconsciemment les Chartistes ont tenté un mouvement de réaction.

La Révolution Industrielle a bouleversé les habitudes des classes laborieuses et porté atteinte à certaines situations de fait. Etudier les principales de ses conséquences et examiner comment contre chacune d'elles a réagi la classe ouvrière, c'est en même temps analyser les facteurs matériels du Chartisme tels qu'ils se trouvent exprimés dans les discours, les proclamations et les brochures des leaders du mouvement comme dans les plaintes de ses plus humbles acteurs. Seulement il faut ajouter qu'après avoir procédé ainsi, il est indispensable de reconstituer dans son esprit la synthèse de tous ces motifs de mécontentement qui agissaient par la force de leur réunion. Encore que les Chartistes n'eussent pas conscience du fait total contre lequel ils se révoltaient, les " méfaits du Factory System " ne leur apparaissaient pas comme distincts, mais

comme formant un bloc : ce sentiment est conforme à réalité où toutes les conséquences de la Révolution Industrielle sont liées et ont créé un état d'âme collectif.

Au cours du 1 8* siècle, par l'action combinée de l'essor commercial et des grandes inventions, s'installe en Angleterre la grande industrie moderne. L'expropriation des métiers à la main par la machine, la liberté de la main-d'œuvre et les crises économiques ont été, parmi les conséquences de la révolution industrielle, les plus graves par leur retentissement sur le sort des masses ouvrières : toutes trois évoquent les trois maux qui reviennent en leitmotiv dans des plaintes Chartistes.

Le développement du machinisme sur lequel la grande industrie édifie sa toute-puissance a amené, surtout dans les industries textiles, la décadence du travail à domicile et provoqué dans une classe nombreuse une crise sans remède: les petits artisans des métiers à la main, les petits paysans qui complétaient leurs revenus agricoles par le travail à domicile se sont vus privés d'une partie essentielle de leurs moyens d'existence.

La Nouvelle Loi des Pauvres de 1834 consacre la liberté de la main-d'œuvre, liberté nécessaire à une grande industrie qui a besoin d'un personnel nombreux, capable de s'accroître à volonté et de se porter là où s'installent les

fabriques. Mais cette loi n'était parvenue à ces fins qu'en rompant les liens qui attachaient encore à leur paroisse les travailleurs pauvres et en portant atteinte à des habitudes traditionnelles d'assistance, chères aux classes laborieuses, qui trouvaient dans ces pratiques une assurance contre les vicissitudes économiques.

Et justement cette incertitude de la vie ouvrière avait été accrue par le rythme même du Factory System et le mouvement naturel de la grande production. La grande industrie qui produit par masse et par à coups amène les crises. L'instabilité du salaire et l'intermittence du travail devaient détruire périodiquement l'équilibre des budgets de la population ouvrière groupée autour des filatures et des ateliers mécaniques.

Ce troisième facteur de misère, le plus grand parce que l'insécurité est pire peut-être que les plus basses conditions d'existence, se trouvait exagéré par le concours des deux autres. La crise des anciens petits métiers poussait les moins obstinés d'entre ces artisans à chercher une issue dans l'offre de leurs bras à la grande industrie ; l'effet immédiat de la loi des pauvres était aussi de provoquer vers les villes industrielles l'exode des travailleurs ruraux qui ne se résignaient pas à entrer au workhouse. Ainsi la Révolution industrielle produisait une concen-

tration de la population ouvrière et la rencontre de ce triple affluent faisait naître de nouveaux maux : la concurrence entre les ouvriers de la grande industrie, les émigrés des anciens métiers et les paysans déracinés amenait des chômages plus étendus, une plus grande incertitude et un moindre taux des salaires, c'est-à-dire une plus grande dureté de la vie.

Mais, si ce contact créait de nouvelles souffrances, il devait en résulter, à côté de la lutte pour le pain quotidien, une union des sentiments communs à tous ; et, par delà les antagonismes individuels de travailleur à travailleur, une même révolte contre leur misère devait rapprocher des êtres qui partageaient la même existence. Cette " âme collective " allait se traduire tout d'abord par les actes instinctifs dont le Chartitme est le développement : ce mouvement est la première manifestation importante d'un fait, la croissance d'une classe nouvelle ; et, s'il est vrai que la psychologie individuelle et sociale donne à l'histoire son intérêt le plus puissant, quel drame n'est pas celui où, au-dessus des grands premiers rôles, ceux de Bronterre O'Brien, de William Lovett, de Feargus O'Connor, l'âme du prolétariat apparaît comme le personnage principal, avec sa sentimentalité prête à tous les espoirs et à toutes les illusions, sa naïveté propre à la rendre dupe des

promesses les plus grossières, sa facilité à se laisser séduire par les paroles sonores et les attitudes théâtrales, sa versatilité aussi féconde en engouements qu'en brusques revirements, sa mobilité enfin si impressionnable qu'elle en fait tour à tour un despote et un esclave.

Si l'on considère la nécessité de maintenir et de développer le machinisme, celle d'avoir pour le service des machines un nombreux personnel, celle de produire en grand, la grande industrie avait des conditions de vitalité qui devaient blesser les classes laborieuses, porter atteinte à leurs habitudes traditionnelles,à leurs sentiments, aux moyens même d'existence de certaines d'entre elles, et par suite provoquer une réaction : cette réaction c'est le Chartisme.

Cette réaction est faite d'abord d'un regret du passé. Les travailleurs devaient regretter les anciennes conditions du travail accompli en famille dans l'indépendance du foyer; ils devaient regretter le cottage qui réunissait, après les occupations agricoles, le père tisserand à la main, la mère fileuse au rouet et les enfants faisant leur apprentissage sous la direction paternelle ; et, si le travail industriel devenait insuffisant pour compléter les ressources agricoles, la paroisse n'était-elle pas là toute prête à accorder un secours à domicile qui, sans l'horrible perspective du workhouse, permettait d'attendre des

jours meilleurs ! Ce regret du passé devait être d'autant plus vif que la souffrance immédiate porte plus facilement à s'illusionner sur une réalité historique mal connue, plus sombre peut-être qu'elle n'apparaissait à l'imagination d'êtres crédules, embellie du reste des plus riches couleurs par les démagogues qui trouvaient là une source féconde de développements oratoires.

Le Chartisme a été une réaction inspirée par le regret d'un passé irisé qui s'opposait à un présent douloureux ; il a été aussi l'affirmation par les faits de l'existence d'une classe nouvelle. C'est parce que cette classe avait des aspirations très vagues qu'elle a si facilement adopté, comme s'ils avaient été l'expression de ses désirs incertains, les vieux thèmes des philosophes du 1 8® siècle, le programme du socialisme éternel et le credo des révolutionnaires français. Le regret d'un âge d'or passé et l'espoir d'un avenir plein de rêves ont par leur combinaison donné naissance au chartisme.

La grande industrie s'était constituée sur le domaine des industries textiles : par définition elle ne pouvait croître qu'aux dépens de la filature et du tissage à la main. Il est vrai que

les inventions du tissage et de la filature mécaniques ne manifestèrent pas immédiatement toute leur force destructive : leurs effets ne se firent sentir que plusieurs années après qu'Arkwright et Cartwright eurent pris leurs brevets. Le mule jenny d'Hargreaves retarde jusqu'en 1785 la décadence du travail domestique; et l'hostilité des tisserands empêche l'application en grand du métier à tisser mécanique jusqu'au commencement du 19^ siècle. A partir de cette époque seulement les grandes filatures et les grands tissages mus par la vapeur réduisent à la misère des milliers de travailleurs à domicile ; et tout naturellement ceux-ci rendent la machine responsable de leurs maux : n'est-elle pas, en même temps que le signe extérieur, la cause évidente de la toute-puissance du Factory System .? Tandis que les artisans dépossédés la redoutent comme l'instrument d'une concurrence inéluctable, les ouvriers de la grande industrie eux-mêmes la haïssent ; ils voient en elle l'agent de cette discipline nouvelle à laquelle le Factory System les soumet, le symbole aussi d'une domination beaucoup plus absolue que celle des anciens maîtres parce qu'elle est plus éloignée. Et c'est pourquoi les premières révoltes s'affirment par des bris de machines et par des incendies, comme celui qui, en 1791, dévora à Manchester la première grande

fabrique de 400 métiers mécaniques à vapeur. L'évolution technique ne pouvait s'accomplir sans sacrifices humains ; mais ses victimes ne pouvaient se résigner à leur sort : elles devaient fatalement considérer l'organisation politique comme responsable de leur situation misérable, elles devaient espérer un avenir meilleur où l'homme ne serait pas sacrifié à la machine ; sans même penser si loin, la plupart de ceux que le machinisme dépouillait de leur gagnepain devaient trouver facile et toute naturelle la solution consistant à guérir leurs souffrances en limitant les progrès du machinisme, en arrêtant l'application des inventions nouvelles.

Cette hostilité des ouvriers contre la machine est au premier rang parmi les causes du Chartisme. C'est dans les milieux déshérités des tisserands à la main que les chefs du mouvement recrutent leurs troupes les plus fidèles. La condition de ces petits artisans était un admirable sujet de déclamation et les démagogues aimaient à se faire l'écho de plaintes bien faites pour susciter l'indignation et exciter à la révolte. De très abondants témoignages attestent l'importance qu'a eue, parmi les facteurs matériels du Chartisme, la détresse des expropriés de la machine. Nous choisirons de préférence le témoignage d'un pauvre tisserand à la main que la misère avait amené au Chartisme et qui siégea

à la Convention de 1839 * ^^ discours qu'il prononça à la séance du 25 février, reproduit par la Northern Star du 2 mars, contient la description — émouvante dans sa simplicité — de cette misère créatrice de révolte. Aussi laisserons-nous à ce morceau d'éloquence populaire toute sa saveur en suivant servilement le texte et en le reproduisant sans commentaires : quelle pièce plus significative pourrait nous aider " à recomposer ce passé que nos documents nous offrent à l'état fragmentaire et auquel il faut qu'un souffle nouveau vienne rendre la cohésion et la vie ? " ^

" J'appartiens à une classe d'hommes peut-être plus mal payée qu'aucune autre, à une classe d'hommes dont le travail a subi malheureusement une dépréciation de valeur tandis que leur nombre et leurs privations ont augmenté en proportion. (Ecoutez). Et c'est au point que leurs souffrances ne peuvent être endurées plus longtemps et que ces hommes n'ont plus d'autre alternative que de s'emparer de leur nourriture où qu'elle puisse se trouver ou de s'étendre pour mourrir (Ecoutez, Ecoutez.)

" Je suis un tisserand à la main et puis bien me rappeler le temps où je gagnais 30 shillings par semaine, ce qui était le cas pour le tisserand à la main en 18 14 ; et maintenant la même somme de travail accompli ne donnerait pas un salaire de 7 shillings.... Quelqu'attentif que soit le tisserand, quelques favorables que soient ses perspectives d'avenir il y a des malchances qui lui sont communes avec le reste de l'humanité ; mais il diffère de presque toute autre classe libre de pourvoir à ses besoins en ceci : ces infortunes tombent sur lui avec une puissance écrasante parce qu'il est sans défense et dépouillé de

* Joseph Calmette.

tout ; ses salaires ne lui ont jamais laissé la possibilité de mettre de côté rien de ce qui pourrait lui permettre de supporter les accidents comme la maladie ou le chômage involontaire, un mauvais travail ou les mille hasards des fluctuations industrielles. Quand un tisserand prend sa pièce et la porte au magasin, tout ce qu'il reçoit pour ce qui lui a coûté une semaine de travail c'est tout au plus 5 shillings et encore a-t-il à débourser plus de la moitié de cette somme pour son feu, son loyer, sa lumière, etc., ce qui ne lui laisse qu'une si misérable pittance que la nature, sans soutien, succombe sous le poids des souffrances accumulées. Sa lassitude est prise pour de la paresse ; ses voisins commencent à perdre confiance en lui, et alors son crédit ruiné, au milieu de la pauvreté, quel est son lot, sinon la misère ? Les sources de pitié sur lesquelles il compte sont presque entièrement épuisées : méprisé au dehors et misérable à la maison au milieu des siens bien aimés qui, mourant de faim, lui demandent tout haut du pain, que lui reste-t-il que le désespoir ? ou qui pourra lui reprocher les conséquences ? Laissez-moi vous donner quelques exemples qui relèvent de mon expérience, cas qui ne peuvent être ni faussés, ni contredits : i" James Calbcrt, habitant dans la même rue que moi, à Bamber bridge près de Preston, pendant les six premiers mois de son mariage, eut un enfant qui lui venait dans de telles circonstances, qu'à ma connaissance il n'y avait pas dans la maison une bouchée de nourriture, car il demanda assistance aux boutiquiers auxquels il achetait habituellement ; il demanda en vain, il vint à son employeur, demanda du pain et reçut une pierre. En désespoir, il se retourna vers les pauvres et les opprimés, ses voisins, qui cependant étaient dans une situation supérieure de quelque degré à celle dans laquelle il se trouvait et chez eux il trouva le bon Samaritain dont il obtint du secours.

" 2" John Waring, qui avait une femme et trois enfants, tomba de faiblesse au moment de charger sa pièce pour la rapporter un samedi soir, défaillance qui arrive souvent et qui provient de la faiblesse consécutive au manque de nourriture. Le jour suivant, le dimanche, un repas insuffisant de porridge et ce fut tout. Le lundi, ce repas même leur manqua et ce fut

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parce que je les savais couchés dans le vain espoir d'éviter la faim et le froid que, incapable de les aider moi-même, je me mis en route et arrivai à obtenir quelques shillings pour eux.

" 3" Thomas Varty apporta sa pièce le samedi soir, ce qui lui valut cinq shillings : il n'avait rien alors à la maison, mais il devait deux shillings à une personne, lo*^ à une autre, 2* à une troisième et six pences au magasin, il ne lui restait plus qu'un shilling six pences pour vivre, lui et sa famille, le dimanche. Le lundi, il n'avait plus rien ; le mardi, il vint chez moi et demanda à ma femme de l'aider à lever sa voisine, car elle était trop faible pour se lever, ayant été épuisée par un enfant attaché à son sein. (Ecoutez, écoutez, quelle misère !) Mais ce n'est pas tout : dans ma seule rue, j'ai connu cinq familles demandant à leurs compagnons de souffrance de les aider à vivre un jour ou deux.

" Jusqu'à présent je n'ai parlé que d'autres personnes, laissezmoi maintenant parler de moi-même, non dans le dessein d'assurer plus d'attention de votre part, mais afin de vous prouver que je ne parle pas d'après les " on dit ", mais d'après mes propres souffrances. Et c'est pourquoi je dois être pardonné pour toute chaleur d'expression qui pourrait paraître toucher à la violence. Mon beau-père, qui vivait avec moi, n'avait pas réussi le mardi soir à obtenir la commande d'une pièce. Notre maison était destituée de tout moyen de subsistance. Le mercredi matin, l'heure du déjeuner vient, point de déjeuner ; l'heure du diner vient, point de diner ; l'heure du souper vient et nous continuons à être affamés ! Tel était le dénuement de ma maison que pas un article ne restait à mettre au Mont de Piété (Grande sensation). Cependant ma femme avait un enfant fort et bien portant attaché à son sein, comme une sangsue buvant le sang de son cœur. Lorsqu'au lit j'adressai quelques questions à ma femme, elle ne me répondit pas. Je m'alarmai et, c'était horrible, elle s'était évanouie d'épuisement (Sensation plus intense). Je me levai, je retournai sans dessus dessous la huche à farine, versai les fragments sur la table, les réunis dans un bol et fis avec un peu de porridge de farine d'avoine. Et c'est à quoi j'attribue, sans hésiter, le salut de sa vie... "

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Les colères nées d'un tel dénuement étaient prêtes à se transformer, en s'accumulant, en un mouvement de révolte. Tandis que la machine avait réduit le salaire hebdomadaire de 30 shillings à 5 shillings, la loi de 1834 était venu interdire la compensation que dans les moments difficiles les plus pauvres recevaient de l'assistance paroissiale. Pareille interdiction était bien faite pour provoquer l'exaspération des classes laborieuses.

Une main-d'œuvre abondante et mobile n'était pas moins nécessaire à la constitution de la grande industrie que l'emploi du machinisme ; mais ce besoin d'un personnel nombreux et déplaçable au gré des vicissitudes industrielles se heurtait à l'antique loi des Pauvres, à la fameuse loi d'Elisabeth complétée par le Settlement Act de 1662.

La grande industrie s'était établie dans les comtés du Nord-Ouest où se trouvaient réunies les conditions les plus favorables à l'installation des fabriques et à l'écoulement des produits ; elle devait concentrer autour des villes industrielles les populations dispersées et appeler à elle les ruraux des comtés du Sud-Est. Or l'act de 1662, " la loi du domicile ", était contraire à

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cette concentration et à ce déplacement : ses prescriptions entravaient cette mobilité du travail et fixaient à leurs paroisses les travailleurs pauvres, les indigents valides. La libre circulation de la main-d'œuvre devait porter atteinte au système traditionnel d'assistance et supprimer des secours que la population laborieuse considérait comme la juste compensation due par les heureux de ce monde aux infortunes des malheureux, comme le prix de la résignation sociale.

L'assistance en Angleterre était locale : chaque paroisse n'avait à secourir que ses pauvres. Le jour où ce système devint un obstacle au recrutement de la grande industrie, des lois vinrent apporter des atténuations à la loi du domicile ; mais, relâché ainsi d'un côté, le lien, créé par Tact de 1662 entre la paroisse et sa population pauvre fut, d'autre part, resserré par une répercussion indirecte que la révolution industrielle a eue sur l'assistance. La population des comtés ruraux du Sud-Est vivait des ressources combinées de l'agriculture et de la petite industrie ; lorsque ces ressources industrielles furent atteintes par la concurrence de la grande industrie, les paroisses essayèrent de remédier temporairement à la crise en généralisant la pratique ancienne des secours en argent et à domicile qu'elles étaient, depuis 1782, autorisées à accorder à

leurs indigents valides sans les forcer à entrer au workhouse. Et même, à partir de 1795, la coutume se répandit de faire varier les secours proportionnellement au prix du blé et au nombre des enfants. Cette pratique tendit à rendre plus étroites les attaches qui liaient les travailleurs pauvres à leur paroisse : les ouvriers recevaient ainsi un salaire d'appoint qui leur permettait de vivre sans aller chercher du travail au loin. Comptant sur la paroisse pour compléter les salaires, les fermiers en profitaient pour se procurer une main-d'œuvre à bon marché. Les secours aux indigents valides exerçaient ainsi une action déprimante sur la rémunération du travail ; les assistés des paroisses, se contentant d'un demi salaire, exerçaient une pression sur le niveau des salaires accordés aux autres travailleurs.

Cette extension de l'assistance amena un accroissement progressif de la taxe des pauvres qui s'éleva de 2 millions £ en 1782 à 7 millions en 1832 et cette conséquence financière servit de point de départ à un mouvement en faveur de la réforme de l'Assistance. Mais, si l'alourdissement de la taxe des pauvres fut l'argument le plus persuasif dont se servirent les adversaires du système, les conséquences économiques des secours à domicile, le besoin surtout qu'avait la grande industrie de briser tous les obstacles à

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la libre circulation de la main-d'œuvre, contribuèrent plus encore à la réforme de 1834. Le Poor Law Amendment Act de 1834 transformait le système dans son fondement même : de paroissiale l'assistance devenait régionale ; les paroisses étaient groupées en unions ayant chacune son workhouse, et, au-dessus de toutes les unions, trois commissaires formaient un conseil central, " le Monstre à trois têtes ", pourvu d'un droit de réglementation et de contrôle très étendu. La nouvelle loi interdisait les secours à domicile et en argent donnés aux indigents valides qui devaient tous désormais subir la discipline du workhouse. Enfin, en substituant le système des unions à celui de l'assistance paroissiale, la loi de 1834 devait conduire à la suppression complète de l'Act de 1662.

Rendue nécessaire par le développement de la grande industrie, cette loi pouvait être considérée comme une conséquence de la Révolution Industrielle. Le double effet produit par son application devait amener contre elle une double réaction immédiate. D'une part, en supprimant les secours en argent et en offrant aux pauvres valides l'option entre le travail et le workhouse, la nouvelle loi des pauvres substituait à des habitudes de philanthropie paternelle un régime très dur de lutte pour la vie. L'organisation des

workhouses qui séparait l'homme de la femme et tous deux de leurs enfants blessait les sentiments de la classe pauvre, alors que le droit à l'assistance apparaissait comme une juste dîme prélevée sur la richesse. Les réformateurs de 1834 avaient supprimé l'assurance contre le risque de révolte que payaient les classes possédantes et dont la taxe des pauvres était la prime.

La réaction, provoquée contre la nouvelle loi, n'était pas seulement sentimentale. La loi de 1834 rendait plus aisée la mobilité du travail, et cet effet allait encore être renforcé par la construction des chemins de fer ; elle facilitait l'exode de la population des comtés ruraux vers les villes de fabriques et par suite aussi la concurrence que faisaient au prolétariat industriel ces nouveaux venus, entraînant par leur présence des salaires plus bas et plus instables.

Ces deux conséquences de la nouvelle loi des pauvres ont été aperçues par les théoriciens comme elles ont été ressenties par les masses chartistes.

Les théoriciens du mouvement devaient trouver que la loi de 1834 justifiait leurs critiques à l'égard d'une réforme électorale insuffisante : n'avaient-ils pas déclaré que le bill de 1832 donnerait aux classes moyennes une puissance dont celles-ci n'useraient que pour

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édicter une législation de classe ? La loi de 1834 confirmait leurs prédictions : elle était la première grande mesure adoptée par la nouvelle Chambre et une mesure de classe en faveur des industriels. La nouvelle loi fournissait aux " Lords du coton et de la boutique ", dont les représentants étaient les maîtres au Parlement, une main-d'œuvre à bon marché, une maind'œuvre soumise aussi puisque les indigents pauvres préféraient n'importe quel salaire à l'entrée dans les " Bastilles des Pauvres ".

De leur côté, les radicaux qui avaient aidé au triomphe des whigs devaient se considérer comme des dupes : trompés qu'ils étaient dans leurs espérances politiques, ils allaient se séparer des libéraux pour venir renforcer la petite troupe des démocrates ouvriers et des radicauxsocialistes qui avaient été les adversaires irréductibles de la réforme électorale.

Les uns et les autres vont recruter les troupes qui en 1832 faisaient défaut aux démocratessocialistes. La nouvelle loi des Pauvres va contribuer puissamment à leur en fournir ; elle leur amène les masses ouvrières et parce que la concurrence dépressive des émigrés ruraux est considérée comme l'effet de la seule loi^de 1834 et parce que l'organisation des workhouses froisse les sentiments populaires : les indigents valides y sont astreints à un régime de prison

qui fait appeler les workhouses les Bastilles des Pauvres^ ils y sont condamnés à une nourriture grossière et séparés de leurs femmes et de leurs enfants.

Dès les débuts du mouvement, les agitateurs chartistes expriment les colères violentes que soulève la nouvelle loi. Sur ce point, ils voient se joindre à eux des conservateurs sociaux que leur indignation contre la loi de 1834 unit aux Chartistes, Ce sont les torys Richard Oastler et Stephens, les interprètes les plus passionnés de l'émotion provoquée.

C'est une figure sympathique que celle de ce Richard Oastler qui, après avoir fait et perdu une grosse fortune, était devenu en 1821 intendant du domaine de Fixby. Le 29 septembre 1830 il rend visite à un patron philanthrope John Wood, grand manufacturier de Bradford, qui le convertit à la cause de la législation protectrice des enfants : " J'avais vécu plusieurs années, écrit Oastler, au cœur des districts industriels ; j'avais vécu en relations d'amitié et même d'intimité avec de nombreux manufacturiers et j'avais toujours cru que les fabriques étaient un bienfait pour les pauvres ". A peine a-t-il quitté Wood qu'il écrit le jour même au Leeds Mercury une lettre sur L'Esclavage dans le Torkshire^ dans laquelle il redit les enseignements de John Wood. L'année suivante le

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même sujet et le même titre lui inspirent une nouvelle lettre aux ouvriers auxquels il conseille d'user de leur influence pour empêcher l'élection de tout homme qui ne se déclarerait pas prêt à appuyer " a ten hours a day and a time book hill ". Puis il forme avec les ouvriers de Huddersfield un pacte dit de Fixby hall par lequel tous s'engagent, sans considération de parti politique ou de secte religieuse, à mettre leurs efforts en commun pour obtenir la réduction des heures de travail. En 1832, à l'occasion du bill de Thomas Sadler réglementant le travail des enfants, il organise de nombreux meetings. L'accueil enthousiaste que lui font les ouvriers lui vaut de ses adversaires le sobriquet de Roi, vite transformé par ses admirateurs en ceux de " Roi des enfants des fabriques " et de " notre bon vieux Roi ". En 1835, ^^ ^^^^^ dans les journaux de la presse non timbrée ; et, en 1836, il publie une brochure " The Law and the Needle " pour justifier les paroles de violence qu'il vient de prononcer dans un meeting.

Dans la pensée d'Oastler la nouvelle loi des pauvres est liée à l'agitation en faveur des dix heures : il croit que le nouveau système institué par le parlement a eu pour objet d'approvisionner de main-d'œuvre les districts industriels et aura pour effet une nouvelle dépression des salaires; et son opposition violente à la loi va lui

faire perdre sa situation. Il déteste aussi et surtout cette loi parce qu'elle détruit les paternelles traditions du système paroissial. Et de fait, Richard Oastler reste un tory ; sa divise n'estelle pas " l'autel, le trône et le cottage " } La religion, la monarchie et le foyer du travailleur sont pour lui les trois assises de la société. Ce conservateur, qui se refuse à accepter la démocratie politique et à voir en elle la panacée universelle, a pour idéal " une heureuse union entre toutes les classes ", chaque classe ayant vis-à-vis des autres des devoirs qui augmentent en proportion de sa puissance effective et les riches étant les gardiens naturels des droits des pauvres. Apôtre de la paix sociale, ce bon géant à la carrure vigoureuse exerce une grande séduction sur les ouvriers, grâce à sa bonté : bien qu'il n'ait jamais voulu se prêter aux illusions démocratiques et socialistes, il sera sans l'avoir voulu une force pour le mouvement chartiste ; les masses retiendront ses excitations à la violence et les appliqueront à des revendications qui dépassent la protection des enfants ou l'abolition de la nouvelle loi des Pauvres.

Non moins intéressante est la physionomie du Révérend John Rayner Stephens. Comme Oastler, Stephens est un conservateur social, et Francis Place, qui ne pouvait guère comprendre cette attitude contradictoire, dit de lui qu'il

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" pense en tory et agit en radical ". Comme Oastler, il possède les dons de l'orateur populaire : " une voix qui se fait entendre distinctement à vingt mille personnes, dit la Northern Star du 5 janvier 1839, une grande facilité qui lui permettait de parler 5 heures 1/2 de suite sans un moment d'interruption. " Comme Oastler, ému par les souffrances du prolétariat industriel, il se sert de sa chaire de ministre wesleyen pour faire le procès du Factory System ; accusé de s'être compromis, il refuse de reconnaître ses torts et est exclu de l'Eglise wesleyienne : " Privé de sa chapelle, il continue néanmoins à prêcher de sa fenêtre à la foule ; car il est un prédicateur extrêmement populaire. De nouveaux amis se réunissent autour de lui et sont assez nombreux et assez dévoués pour lui construire une vaste chapelle à Ashton under Lyne. Les manufacturiers, voyant leurs ouvriers devenir les auditeurs assidus de Stephens, font savoir à ceux-ci que le fait d'entrer dans cette chapelle, en quelque circonstance que ce soit, entraînera leur renvoi immédiat. Cette menace est mise à exécution et Stephens décide aussitôt de ne pas toucher plus longtemps un centime du salaire qu'il reçoit pour prêcher l'Evangile et de l'affecter tout entier à subvenir aux besoins de ceux qui avaient perdu leur emploi par attachement pour lui. "

Cependant, la grande majorité des ouvriers continue à suivre ces sermons tout frémissants d'une religion guerrière. Mais Stephens préfère prêcher en plein air contre les méfaits du Factory System et de la loi des Pauvres : il dit la parole de Dieu à un auditoire nombreux qu'enflamment sa voix et sa jeunesse (il vient d'avoir trente ans), et plus encore sa violence. Les versets de la Bible et les préceptes de l'Evangile illustrent et justifient, ses encouragements à la résistance ou même ses excitations à la révolte. Voici un exemple de la manière de Stephens, emprunté à l'un de ses sermons :

" Dieu a fait sortir d'un même sang toutes les nations du monde. Nous sommes tous frères. Dieu nous a créés de telle façon, il a organisé et constitué la famille humaine de telle sorte que l'homme ne peut avoir à l'égard de son prochain que des pensées, que des sentiments d'affection, de bonté fraternelle et de charité. Voyez comme tout était sagement arrangée. Qui le premier porta atteinte à cette loi ? Caïn qui tua son frère. Que lui dit Dieu .? A peine était-il répandu que le sang tout fumeux encore d'Abel monta au ciel jusqu'aux narines de Jehovah. La voix du meurtre qui criait vengeance s'éleva jusqu'aux oreilles de Dieu et Dieu descendit sur la terre, et il dit à Caïn : Caïn, où est ton frère ? je ne le vois pas, il était ici ce matin, où est -il ce soir ? Où est ton frère } Voilà sa maison ; voici sa femme toute en pleurs ; voici ses enfants, les yeux pleins de larmes ; mais lui où est il donc ? Et Caïn répondit : suis-je le gardien de mon frère ? Et Dieu lui demanda des comptes et Dieu demande des comptes à tout meurtrier, qu'il soit l'assassin d'un individu ou l'assassin d'une collectivité. Dieu lui dit : Où est ton frère ? Et Dieu dit cela ce soir à Ashton ; Dieu dit cela

à vos magistrats ; Dieu dit cela à chacun de ces manufacturiers, de ces bouchers de centaines et de milliers d'individus. Dieu leur parle ainsi : Où est ton frère ? Et il faudra répondre à Dieu ".

De John Rayner Stephens et de Richard Oastler, il faut rapprocher un homme qui, comme eux, mit ses efforts au service de plusieurs revendications chartistes sans cependant qu'on puisse le classer parmi les chefs du mouvement. John Fielden était un démocrate, mais illogique puisqu'il s'arrêtait à mi-chemin du socialisme. Disciple de Cobbett, député radical d'Oldham, il prendra part aux réunions de la Working Mens Association préparant l'élaboration de la Charte du Peuple. Fielden était fils d'un de ces yeomen qui, chassés de leur petite propriété paysanne par les enclosures^ ont formé la première génération des capitaines d'industrie. Dans son enfance, il avait travaillé à la filature de coton de son père et il y avait fait l'expérience personnelle du surmenage imposé aux enfants par la fabrique. 11 en garda le souvenir, et, lorqu'il fut devenu un des plus importants manufacturiers anglais, il se dévoua tout entier à la législation protectrice du travail. Défenseur du Ten hours bill^ il était partisan de la journée de huit heures et estimait que la réduction du travail, augmentant sa productivité, intéressait les patrons aussi bien que les salariés : c'est Fielden qui, le lo février 1847,

devait faire voter par la Chambre des communes la loi des dix heures. Sa grande simplicité et son intégrité l'avaient fait nommer par ses amis Vhonnête John Fielden et le sobriquet de ses adversaires qui l'appelaient la " Mule " automatique n'avait pas eu de succès. Les sympathies des travailleurs allaient à lui parce que ce grand bon patron compatissait aux souffrances des masses et parce que, siégeant à la Chambre, il avait été, dès les premiers débats, l'adversaire irréductible de la nouvelle loi des Pauvres. Cette loi si impopulaire a mêlé aux destinées du Chartisme des hommes, conservateurs ou radicaux, qui n'étaient ni des socialistes ni des révolutionnaires ; et, si l'on cherche les raisons pour lesquelles l'abolition de l'ancien système d'assistance allait devenir un des facteurs les plus puissants de l'agitation chartiste, on en trouvera l'expression détaillée dans deux lettres : l'une écrite par James Turner à John Fielden et l'autre par John Lawson à Richard Oastler.

Tout d'abord, la loi de 1834 est détestée parce qu'elle a mis fin au paternalisme paroissial, parce qu'elle a enlevé à l'ouvrier l'aide bienfaisante et tutélaire qui le protégeait contre l'extrême misère :

" Je dis, écrit Turner à Fielden, que c'est un des pires systèmes qui aient jamais été inventés par un ou plusieurs

individus ; et les personnes qui ont imaginé une mesure pareille doivent n'avoir jamais sucé le lait de la tendresse humaine. Elles ne peuvent avoir le moindre sentiment social. Dans cette partie du pays (le Bedforshire), avant l'application de la nouvelle loi, les ouvriers qui n'avaient pas d'ouvrage pouvaient en trouver par l'entremise de la paroisse ou s'en procurer par quelque autre moyen. Mais maintenant, si un homme a de nombreux enfants en bas âge, peu importe ; si sa femme est maladive, si ses enfants sont en mauvaise santé, on ne l'en aidera pas davantage ; il est abandonné à ses propres ressources ".

L'ouvrier est donc livré à ses seules ressources ; or ces ressources sont insuffisantes pour vivre et elles sont intermittentes à cause du chômage qui sévit sur les 2/3 de la population ouvrière :

" Et que pensez-vous que soient ces ressources ? Eh bien, dans certains cas, dix shillings par semaine, dans la plupart des cas, 9 shillings et, dans quelques-uns, huit s'il peut réussir à avoir constamment de l'ouvrage ; mais tous ne sont pas dans cette situation, car dans cette même paroisse les 2/3 de la population ouvrière, je ne compte que les hommes, n'ont pas d'emploi régulier. Ils ont de temps en temps une journée de travail. On peut chaque jour les voir attendant en grand nombre sur la place du marché et personne ne leur offre d'emploi. J'en sais beaucoup qui n'ont pas eu un jour de travail par semaine depuis la moisson ; et la plupart d'entre eux ont des familles nombreuses. Avec moi vous vous demandez avec étonnement comment ils vivent ? Je ne peux pas vous le dire et eux non plus ".

James Turner donne des renseignements intéressants sur la vie et l'intérieur de ces pauvres travailleurs du Bedforshire :

" L'extérîeur de leurs maisons est d'aspect rustique, elles sont la plupart du temps couvertes de chaume et quelques-unes ont de petits jardins. Quand on pénètre à l'intérieur, tout semble sombre et triste. Fort peu possèdent un mobilier, et dans certaines, on ne trouve pas une chaise. Quelques escabots ou bancs servant de siège, quelques vieilles planches ajustées ensemble de la façon la plus grossière pour servir de table, forment tout l'ameublement dont la plupart disposent. Mon collègue, après avoir obtenu des réponses à diverses questions, a souvent demandé aux habitants de nous montrer leurs lits... et nous avons constaté que ces lits n'ont pas de couvertures et qu'ils ne sont pas faits de plumes ! Pour toutes plumes ils n'ont qu'une espèce de paille de longue dimension qui a trop poussé pour produire cet article si nécessaire, le blé. Leurs rares vêtements leurs servent de couvertures ; ceux-ci sont très pauvres, mais presque toujours recouverts par une sorte de blouse. Le pain et les pommes de terre constituent leur nourriture ordinaire. Ils ont pour déjeuner (quelquefois) du pain et les feuilles de thé d'un voisin plus fortuné sur lesquelles ils versent de l'eau chaude. J'appelle ces aliments du pain et de l'eau, quelques personnes appelleront cela du thé; mais ce breuvage est dénué de deux aliments essentiels, le sucre et la crème. Leur dîner consiste en pommes de terre assaisonnées de sel. S'ils se procurent un quart de livre de porc, c'est un luxe. Le foyer est aussi lugubre que le reste de l'habitation. Le charbon dans cette partie de la région est très cher : 2 sh. 2^ par dwt. Le bois est également très cher ; et, si un pauvre homme est surpris ramassant quelques brindilles, il est sûr en récompense de danser sur le head-mill. Vous supposerez aussitôt que le peuple n'en a guère envie.

Je n'ai pas exagéré le moins du monde ce compte-rendu. "

Tel est le tableau que trace James Turner et auquel il affirme n'apporter aucune exagération : il donne une idée précise de l'existence des populations laborieuses des comtés du Sud-Est, vivant de pain et de pommes de terre dans des

chaumières sans feu, sans meubles, avec seulement quelques escabots et un paillaison pour dormir. Et cependant, dans leur dénuement, ces pauvres gens préfèrent leur misérable intérieur à l'entrée au workhouse qui leur est offerte dans l'adversité par le nouveau système d'assistance :

" Quant au système des workhouses, il est d'une telle nature que la pauvreté dont je viens de donner la description refuse dy chercher un abri. Ce que ces établissements accordent est fort peu de chose. J'ai assisté au dîner dans une de ces maisons. Il se composait d'une pinte et demi de ce qu'ils appellent de la soupe aux pois ; mais, quand ma mère faisait de la soupe aux pois, elle y mettait des pois et de la viande, tandis que, dans la soupe des workhouses, il n'y a ni pois, ni viande, ni étoiles à la surface. On y avait mis un peu de pain, mais insuffisamment. Les inventeurs du système disent cependant que les pauvres sont mieux dedans que dehors ; mais, bien qu'ils meurent littéralement de faim dehors, ceux-ci refusent d'entrer. Presque tous les hommes que renfermaient ces établissements sont idiots et quelques femmes sont dans le même cas. Les workhouses sont, à tous égards, des prisons à plusieurs chambres dont une chambre fortifiée dite chambre de sûreté ".

La lettre de John Lawson à Richard Oastler, publiée par la Northern Star le 27 janvier 1838, prouve que les sentiments soulevés par la loi des pauvres dans les comtés du Sud-Est étaient partagés par les populations du Nord-Ouest industriel :

" Ironie à part, nous demandons aux hommes de Huddersfîeld, s'ils sont satisfaits de la perspective d'être nourris dans la

proportion de 96 hommes, femmes et enfants avec deux livres 1/2 de farine d'avoine ? Sont-ils satisfaits de la perspective d'un emprisonnement beaucoup plus rigoureux que celui des scélérats convaincus, quand il plaira à Dieu de les éprouver par la fièvre scarlatine, par l'incapacité de travailler ou de se procurer de l'ouvrage ? Sont-ils satisfaits de la perspective de se remplir le ventre avec du porc mort de maladie ? Sont-ils joyeux à la perspective d'avoir à épier l'occasion, pendant que leurs geôliers dorment, d'arracher un baiser à l'enfant âgé de 1 6 mois, à travers les portes fermées, à 5 heures 1/2 du matin une fois en ï 7 semaines ? "

Cette idée de la séparation des enfants et de leurs parents revient souvent. Dans tel workhouse, raconte la Northern Star du 13 janvier 1838, un visiteur, voyant un homme caresser un enfant, lui adresse la parole et l'homme se plaint à lui en disant qu'il lui est rarement permis d'embrasser son enfant et que la seule consolation qui lui reste dans sa détresse lui est enlevée. On peut juger si de tels faits pouvaient agir sur la sensibilité et frapper l'imagination : aussi pour expliquer la violence du mouvement chartiste faut-il attacher une grande importance au caractère sentimental de la réaction contre la loi de 1 834, loi " infâme " parce qu'elle porte atteinte à la famille et froisse les sentiments de l'affection la plus naturelle. Et c'est peut-être dans cette réaction sentimentale que les agitateurs chartistes trouvèrent la source la plus abondante des thèmes qui leur servirent à entretenir et à développer la poussée de révolte

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instinctive des masses ouvrières. Le commentaire de la Northern Star, qui suit la lettre de James Turner, est un bon spécimen du ton violent et de la manière forte des démagogues qui tirèrent parti de l'impopularité de la loi des pauvres, surent exploiter les sentiments populaires et les porter jusqu'à l'exaspération.

" Cette loi de famine est une insulte à l'égard du riche, une supercherie vis-à-vis du pauvre et une trahison contre la nature. C'est un larron qu'il faut poursuivre à cor et à cri, un chien enragé qu'il faut traquer de colline en colline et de vallée en vallée... Tout homme qui trouve la mort en combattant cet ennemi national mérite, plus que le mercenaire payé pour se battre, qu'un monument soit élevé à sa mémoire. La couronne royale aurait dû quitter la tête royale au moment même où le consentement royal a été accordé à cet acte de haute trahison. Il n'y a pas un acte de l'imbécile Charles qui soit digne d'une réprobation ou d'une punition égale à celle que mérite l'acte qui fait de la libre Angleterre une prison gardée par la mer et au dessus de laquelle est placé un cruel cerbère, un monstre à trois tètes, souverain diabolique et maître tout-puissant de la prison nationale et de ses habitants. Depuis l'instant où cette loi a fait son apparition à la Chambre des Communes, nous nous y sommes opposés de tout notre pouvoir et de toute notre âme avec l'immortel Cobbett et avec le glorieux, l'énergique, le distingué Fielden... Hommes du Lancashire et du Yorkshire, vous avez, en réponse à cette loi, pris l'attitude qui convient à votre situation : Newcastle a relevé le défi, Nottingham est de nouveau luimême, et l'Ecosse est résolue à demander aussi que justice soit faite. Appuyés sur une force pareille, pouvez-vous ne pas repousser cette loi fragile et inhumaine qui, si on la laissait subsister, deviendrait le fondement de toutes les lois futures ? La manière dont a été commise cette trahison vis-à-vis du peuple est un sujet de graves réflexions. Elle jette un doute dans l'esprit

des ouvriers sur la valeur respective de plusieurs politiciens. Elle a pour premier effet de diviser la société en deux classes, les riches oppresseurs et les pauvres opprimés ".

L'antagonisme des classes, tel est le résultat immédiat et fatal de la loi de 1834. Mais celle-ci doit avoir encore une autre conséquence qui révèle la fin poursuivie par ses auteurs "les whigs afFameurs ". Dans sa lettre à Fielden, James Turner l'indique en concluant :

" Si la population du Nord supporte seulement l'introduction de ce système infernal, il sera impossible d'empêcher les salaires de baisser. Les ouvriers, vivant sous ce système, n'auront d'autre alternative que d'accepter le salaire offert par les employeurs. Un très respectable tanneur me disait qu'il se faisait fort, si sa conscience le lui permettait, de faire exécuter son ouvrage pour 6 shillings par semaine ".

La dépression des salaires, telle est la raison d'être cachée pour laquelle les capitalistes industriels, maîtres du Parlement, ont fait voter la loi de 1834. Dans le numéro de la Northern Star du 6 janvier 1838, l'article de tête, consacré aussi à la loi des Pauvres, porte pour titres : Loi d'affameurSy cette loi infernale^ V esprit démoniaque de cette loi.

" La loi est infernale dans son esprit. C'est le complet développement d'un plan délibérément conçu pour assassiner de sangfroid et de la manière la plus lente et la plus douloureuse un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants. Tout d'abord on prive les jeunes gens robustes d'emploi, de manière à leur permettre de goûter les douceurs de la Bastille. Ils y subissent

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un traitement tel qu'ils se trouvent heureux d'accepter un salaire d'une demi- couronne par semaine pour le travail d'un jeune homme vigoureux. Deux d'entre eux sont engagés par un patron pour dix shillings par semaine comme une libéralité extraordinaire : ce patron renvoie aussitôt deux anciens ouvriers auxquels il donnait respectivement 9 shillings par semaine. Ceux-ci en effet avaient chacun 7 enfants à faire vivre, outre leurs femmes et eux-mêmes ; par conséquent, avec leurs neuf shillings, ils ne pouvaient pas subvenir aussi bien à leurs besoins à raison de 1 shilling par tête que les jeunes gens à raison de 5 shillings chacun par semaine. Aussi étaient-ils à demi affamés, nécessairement affaiblis et peu capables de travailler : " Et il " n'était pas vraisemblable qu'il continuât à leur donner dix- huit " shillings par semaine quand il pouvait obtenir plus de travail " pour dix shillings ". Les 9 individus qui composent la famille d'un Anglais honnête, laborieux, et vraiment estimable, sont donc contraints par les démons qui appliquent cette loi maudite de vivre du secours qu'on leur accorde, moins de 4 pences trois farthings par tête ".

Cet article établit un lien entre la nouvelle Loi des Pauvres et le Factory System : Tact de 1834 a pour but de procurer aux industriels de la main-d'œuvre à bon marché, en créant par la venue des indigents valides sur le marché du travail une concurrence artificielle qui déprime les salaires. Mais la loi n'est pas seulement mauvaise dans ses conséquences, elle est injuste dans son principe parce qu'elle porte atteinte à un droit traditionnel. Oastler, Stephens, Fielden, les leaders chartistes et les ouvriers sont d'accord sur ce point : l'assistance est un droit. Ce sont les riches qui sont les gardiens de ce droit des

LA NAISSANCE i8i

pauvres ; en supprimant l'ancien système d'assistance ils ont commis un abus de confiance. Au meeting de Rochdale, dont rend compte la Northern Star du 3 Février 1838, Oastler dira :

" Les pauvres auxquels on enlève leurs droits légaux et constitutionnels auront le droit de dire aux Landlords : vous n'aurez plus de rentes. La seule façon dont, vous les riches, vous pouvez faire respecter vos droits, est de prendre la défense des droits des pauvres. Si vous désirez que votre serviteur vous aide à défendre votre propriété, prouvez que vous êtes prêts à défendre son travail ".

Le droit à l'assistance est une assurance contractée par les riches : la sécurité donnée aux pauvres garantit aux riches le respect de leur propriété. Mais, si ceux-ci portent atteinte à ce pacte de paix sociale, s'ils manquent à leur obligation, ce contrat " bilatéral " est rompu et les pauvres retrouvent leur droit à la révolte. On voit quelles menaces contre la propriété avait engendrées l'abolition du système paroissial et quels ferments socialistes contenait l'agitation contre la nouvelle loi.

Votée en 1834, malgré les critiques de quelques députés radicaux tels que Cobbett et Fielden, la loi des Pauvres n'avait cependant pas suscité tout d'abord le mécontentement des classes laborieuses qui ne commencent à en sentir l'effet qu'à partir de 1836. Pourquoi .f* C'est que le poor law amendment act fut appliqué pendant

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des années de récoltes abondantes : de 1834 à 1836 le prix du blé fut successivement de 5 i/i i, 44/7 et 39/5 shillings le quarter. Mais de mauvaises récoltes allaient venir en même temps qu'une longue période de crise. Le concours de ces circonstances défavorables devait rendre la classe ouvrière plus sensible aux rigueurs de la loi des pauvres ; la loi des pauvres devait aggraver encore la crise et porter les travailleurs à croire que, puisque dans l'adversité ils n'avaient plus rien à attendre des classes possédantes, ils ne pouvaient sortir de leur situation désespérée que par la révolution.

La grande industrie dans sa production obéit à un rythme ; elle se développe en mouvements ascendants et descendants : une période de dépression suit la période d'essor et la phase aiguë du passage de l'une à l'autre constitue la crise. Comme l'industrie du coton avait été le premier domaine de la grande industrie, elle avait été aussi la première à être secouée par des crises en 1788-1789, en 1793, et en 1803 ; chacune de ces crises était le point de départ d'une nouvelle prospérité, mais elle avait sur le sort de la classe ouvrière une répercussion douloureuse. Les crises amenaient avec elles des chômages

périodiques : l'instabilité des salaires et l'insécurité de la vie apparaissaient comme une conséquence nécessaire de la grande industrie et comme un des méfaits du Factory System.

De spéciales à l'industrie du coton, les crises, qui avaient éclaté en 1 8 10, en 1 8 1 5, en 1 8 1 8 et en 1825, étaient devenues générales et avaient réagi sur toute l'économie nationale. La crise de 1825 avait eu des retentissements très étendus : elle avait provoqué des chômages dont les elFets s'étaient prolongés jusqu'en 1830; puis elle avait été suivie de quatre années de prospérité économique et d'un accroissement du commerce extérieur. Ce développement commercial s'était traduit surtout par une augmentation de l'exportation anglaise aux Etats-Unis ; par des crédits très largement ouverts, les banques anglaises avaient facilité aux Américains l'importation des marchandises anglaises qui s'étaient trouvées payées par des capitaux anglais. En 1835 ^^ situation du marché était excellente : le coton, la soie, le fer, le cuivre et la plupart des matières premières étaient en hausse. Depuis 1833, de nombreuses banques de dépôts, de très nombreuses sociétés par actions avaient été constituées ; le capital nominal de toutes ces sociétés financières et industrielles, fondées de 1834 a 1836, s'élevait à 105,2 millions £. La situation économique était telle qu'elle n'avait même pas

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été atteinte par la crise financière du mois de mai 1835. Mais, l'année suivante, la crise qui avait éclaté en Amérique a sa répercussion toute naturelle en grande Bretagne ; pour empêcher la fuite de l'or aux Etats-Unis, la banque d'Angleterre doit élever le taux de son escompte; la bourse de Londres est inondée de titres américains, de grandes banques suspendent leurs paiements, la Northern and Central Bank ellemême est menacée. Comme toujours, la crise se manifeste par une baisse des prix; en juillet 1836 le prix du coton de Géorgie était en hausse de 31 °/o par rapport à celui de juillet 1833 ; il en était de même pour la laine (22 "/J, pour la soie (40 °/o), pour le fer brut (60 °/o)j pour le plomb (95 °/o), pour le sucre (80 °/o); en novembre tous ses produits sont en baisse et cette baisse s'accentue encore jusqu'en juillet 1837.

C'était la branche principale de la grande industrie, l'industrie du coton, qui se trouvait surtout atteinte par la crise : de juillet 1836 à juillet 1837 le coton brut avait baissé de 45 °/o et la baisse de la matière première avait entraîné celle des produits manufacturés, des tissus de coton notamment dont les débouchés s'étaient resserrés. Contrairement à ce qui se produit habituellement, la période de liquidation n'allait pas être accompagnée d'une période d'accalmie permettant la préparation d'un nouvel essor. En

effet, la crise américaine se prolongeait et elle allait entraîner en 1839 "'"^^ nouvelle crise anglaise, suivie d'une plus longue dépression. La Banque des Etats-Unis spéculait sur le coton brut et elle tenait les prix à un cours si élevé que les manufactures de tissus de coton furent obligés de restreindre leur fabrication.

Cet état de crise, sensible surtout aux grandes industries textiles et métallurgiques, se traduisit par des baisses de salaires et de nombreux chômages, qui se produisirent juste au moment où trois années de récoltes déficitaires renchérissaient le prix du blé. Aux circonstances économiques contraires venaient se joindre les mauvaises chances climatériques pour rompre l'équilibre des budgets ouvriers, élargir le cercle de la misère, et transformer les colères individuelles en un mouvement de révolte contre le Factory System. A leurs souffrances les masses ne pouvaient attribuer des causes naturelles et elles devaient en rendre responsables les institutions et les hommes.

L'équilibre instable du budget des ouvriers repose d'une part sur la rémunération de leur travail, de l'autre sur le coût des objets qui leur sont nécessaires pour vivre. En 1837 et pendant les années qui suivent, cet équilibre est détruit d'une double façon : la dépression économique atteint le salaire tandis que la vie devient plus

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difficile par suite de la hausse du prix du blé qui, de 39^ 5*^ en 1836, s'élève à 52^ 6*^ en 1837, à ^Ç 3*^ en 1838 et à 69^ 4*^ en 1839 pour rester jusqu'en 1843 au-dessus de 60 shillings le quarter. Le pain est l'article essentiel et central de l'alimentation des classes laborieuses. Une hausse de prix de 30 shillings par quarter ne s'explique pas seulement par des récoltes déficitaires même successives, puisqu'il est toujours possible de compléter la production nationale par l'importation de céréales étrangères : c'est le système protectionniste qui surélève artificiellement le prix du blé ; les corn laws ont été établies dans l'intérêt des propriétaires fonciers dont les rentes sont prélevées sur la misère des travailleurs. Les Landlords sont, comme les manufacturiers, des affameurs : ils exploitent les classes laborieuses en surélevant le coût de la vie comme les " Lords du coton et de la boutique " les exploitent par le Factory System en leur donnant pour un travail exténuant un salaire de famine toujours incertain.

Le Factory System est responsable de l'insutfisance et de l'insécurité du salaire comme le Landlorisme l'est du pain cher. Tous les travailleurs ont souffert de la Révolution industrielle: aux uns les fabriques ont fait une concurrence meurtrière, aux autres elles ont imposé la discipline de l'atelier qui n'est pas compensée par

une vie meilleure. Tout au contraire le régime de l'ancienne industrie, du petit métier indépendant travaillant pour un marché local et restreint, ne paraissait pas connaître les incertitudes des crises qui ont ajouté à une existence misérable l'angoisse d'événements imprévus et déconcertants. Ainsi la grande industrie a abaissé le niveau d'existence des uns et n'a pas élevé celui des autres. Le Factory System tend à faire descendre toujours davantage le taux moyen des salaires ; le Parlement s'est mis à son service et la nouvelle loi des Pauvres lui fournit un contingent nouveau de main-d'œuvre qui permet aux manufacturiers de diminuer encore la rémunération du travail. Le 3 août 1844, la 7Vbr//^(?r« Star se plaindra, lors d'une grève de mineurs dans le Northumberland et le Durham, que le poor law assistant commissioner envoie du pays de Galles deux cent quatre travailleurs, hommes et femmes, et en propose mille autres pour aider les patrons à soumettre les mineurs : " Et tel est, ajoute la Star^ le mécanisme de l'odieuse loi des Pauvres, inventée pour intervenir en faveur du capital et l'aider à asservir le travail. "

L'action du Factory System et celle de la Loi des Pauvres concourent au même objet que l'imagination populaire grandit en un plan systématiquement organisé pour réduire les

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travailleurs à la famine ; car les qualificatifs de " loi d'affameurs " et de " système de famine " appliqués par la Northern Star à la loi de 1834 et au Factory System ne sont que l'expression exacte de ce que pensent les masses. Les effets destructeurs de cette double action sont traduits en chiffres dans un article du Chartist and Republican Journal de Me Douall sur " la condition des tisserands à la main avant et après l'établissement du Factory System ". Me Douall oppose le salaire hebdomadaire du tisserand en 1793 et en 1841 et il compare la puissance d'achat de la même somme d'argent aux deux époques : le tisserand à la main gagnait 30 shillings en 1793 et il ne gagne plus que 5 sh. 9*^ pour " une semaine entière de travail ". Or, en 1793, les 7 sh. d^ qu'il recevait pour tisser une pièce de cent quarante quatre mains lui permettaient d'acheter quatorze livres de farine de froment, vingt livres de farine d'avoine, un boisseau de malt, une pièce de viande de boucherie, une livre de beurre (18 onces à la livre) et il lui restait encore quatre pences et un demi penny. En 1841, avec un salaire hebdomadaire de 5 sh. 9*^, il se procure seulement 7 livres de farine de froment, une demi-livre de beurre (16 onces à la livre) 20 livres de farine d'avoine pour faire du porridge ; mais il ne peut rapporter à la maison ni une once de viande ni un grain de malt. Les

vivres, qui en 1793 valaient 7 shillings 6^^, coûtent en [841 15 shillings 8'^ Me Douall conclut : " par suite de la cherté plus grande des denrées, de la baisse des salaires et de la rareté du travail, le tisserand se voit voler chaque semaine exactement dix shillings de vivres par le Factory System, par la loi et par le gouvernement ".

Les Chartistes font la même démonstration pour les ouvriers soumis à la machine et à la discipline de la fabrique que pour les tisserands à la main : le Factory System a rendu plus difficiles les conditions de vie de la population ouvrière toute entière. Les tisserands à la main et les petits artisans de métier paraissent former une classe absolument distincte, ayant des intérêts différents et même opposés à ceux des ouvriers des fabriques ; il semble qu'il existe entre ceux-ci et ceux-là un antagonisme puisque la destinée des uns est attachée au triomphe du Factory System qui a engendré la décadence des autres. Il n'en est rien et cette opposition n'est qu'apparente. Leur sort est lié : les uns forment l'armée active du prolétariat industriel, les autres constituent le corps de réserve et servent à remplacer les premiers en cas d'insoumission. Les Chartistes ont exprimé de façon très précise la théorie de l'armée de réserve industrielle et Marx a dû leur emprunter cette

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conception, si nettes sont les formules de cette théorie que l'on rencontre, en 1838 et en 1839, dans la Northern Star.

Le 23 juin 1838, un article, intitulé le Factory System^ contient le morceau suivant :

" Que les pauvres tisserands qui travaillent à la main aient toujours présent à l'esprit que l'emploi sans restriction des machines les a complètement jetés hors du marché. Que ceux qui sont assez heureux pour travailler encore se rappellent que les tisserands en question ont toujours servi de corps de résem)e pour permettre aux patrons de les employer au plus bas prix et pour mettre à leur merci ceux qui travaillent. Nous avertissons les patrons que, s'ils réussissent à supprimer les associations de travailleurs, nous y répondrons par une grève générale qui les contraindrait à des conditions que le peuple n'aurait jamais exigées si l'on avait agi loyalement avec lui ".

Et, le 26 janvier 1839, la même théorie et la même expression de corps de réserve se retrouvent dans la Northern Star:

" Par suite du grand développement des machines et de l'accroissement d'importance politique que le bill de réforme a donné aux intérêts manufacturiers, il est devenu nécessaire pour le plus grand et parfait succès du système des spéculateurs qu'un corps de réserve se trouve à la disposition des patrons. Les patrons sont arrivés au pouvoir en 1833 et 1834 ; leurs obéissants serviteurs ont posé la première pierre en votant l'amendement à la loi des pauvres : cet act a eu pour effet de jeter hommes, femmes et enfants en proie à la concurrence sur un marché où les patrons peuvent acheter le travail au plus bas prix, sous la terrible alternative où se trouvent les travailleurs d'accepter un moindre salaire ou de mourir prématurément ".

De cette théorie de l'armée de réserve industrielle les agitateurs chartistes se sont servis pour montrer aux classes laborieuses qu'elles avaient des intérêts communs ; le prolétariat des fabriques a senti que sa situation était solidaire de celle des autres travailleurs : les pauvres tisserands de Spitalfields qui gagnaient à peine 7 shillings par semaine ou les mineurs de Cornouailles, dont le salaire hebdomadaire s'élevait à 5 shillings, ont trouvé un appui chez les fileurs de coton de Manchester qui gagnaient de 25 à 30 shillings par semaine. Cette union réalisée par le Chartisme fait comprendre la force et la durée de ce mouvement.

Dans l'esprit des masses ouvrières — les deux articles de la Northern Star le prouvent — la réforme électorale de 1832, la nouvelle loi des pauvres, le machinisme et les crises de chômage étaient étroitement liées comme autant de méfaits d'un même régime économique et politique. Le Factory System, fondé sur l'asservissement du travailleur à la machine, nécessite une maind'œuvre abondante : le Bill de 1832 a permis à la classe des industriels de s'assurer à bon marché cette main-d'œuvre grâce à la loi des pauvres. Le Factory System implique la production en grand, génératrice de crises: ces crises multiplient encore les effets dépressifs de la loi des pauvres.

Tout cela forme un système parfaitement com-

biné. Le Chartime est une réaction de la classe ouvrière contre ce système, c'est-à-dire contre la Révolution industrielle : réaction des victimes de la grande industrie comme de ses serviteurs, réaction des artisans en décadence comme des ouvriers des fabriques.

Mais le Chartisme manifeste, en même temps qu'une réaction, une évolution sociale. Depuis que la Révolution industrielle avait concentré les populations laborieuses, les travailleurs formaient le prolétariat. Celui-ci n'avait encore affirmé son existence par aucun acte qui permit de se rendre compte de sa puissance. En réunissant dans un même mouvement de révolte toutes les catégories de travailleurs, le Chartisme va dégager en ceux-ci la conscience que leurs intérêts sont communs. Par l'action, la classe nouvelle va faire l'expérience de sa force. Rapprochés par les mêmes aspirations et par un programme commun, conduits par des chefs qui se haïssent, mais qui ont le même idéal social, les ouvriers chartistes vont se trouver plus étroitement unis : dix ans de luttes vont les faire vibrer des mêmes espoirs, des mêmes déceptions et des mêmes souiïrances. Cette continuité d'efforts communs aidera plus qu'aucun autre facteur à la formation de cette classe nouvelle, assez semblable à un jeune animal tout plein de vie et d'exhubérance physique, mais dont les élans désordonnés trahissent des

instincts vigoureux, incohérents et non encore disciplinés.

Le fait que le Chartisme a contribué à cette croissance du prolétariat ne doit pas faire oublier qu'il est le produit d'une réaction contre la Révolution industrielle. Les deux éléments qui ont concouru à la naissance du Chartisme expliquent la date à laquelle cette réaction a pris la forme d'un mouvement révolutionnaire. L'occasion qui a fait éclater la poussée chartiste est la crise qui se prolonge en Angleterre de 1837 à 1843. S^^s doute, en 1825, il y avait eu déjà une première grande crise économique ; mais justement à cette date il n'y avait pas de mouvement doctrinal et politique propre à donner aux forces ouvrières les directions et le programme qui leur manquaient. C'est seulement entre 1830 et 1832 que, grâce aux démocrates ouvriers, grâce à quelques théoriciens imbus de la Révolution française et connaissant par Godwin notre philosophie sociale, se constitue, en même temps qu'une sorte de parti socialiste, une doctrine à la fois assez simpliste, assez sentimentale et assez utopique pour séduire les masses ouvrières, paraître traduire leurs aspirations vagues et répondre à leurs besoins. En 1837, les deux éléments générateurs du Chartisme existent, et, pendant dix ans, le mouvement de réaction contre la Révolution industrielle con-

duit, sinon dirigé par des hommes qui étaient peut-être des chefs médiocres mais qui étaient du moins des agitateurs admirables, va suivre fidèlement dans ses fluctuations le rythme même de la vie industrielle.

E'very numerous assembly is MOB, let the indi-viduals nuho compose it be luhat they nvill. Mère reason and good sensé is ne'ver to be talked to a mob : their passions, their sentiments, their sensés and their seeming intérêts are alone to be applied to. Understanding they ha've collecti^ely non :

but they hâve ears and eyes, njuhich must be flatter ed and se duce d.

Lord Chesterfield's Letters.

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